UNE BRASSERIE LITTERAIRE A LA FIN DU XIX" SIÈCLE
Tout en haut du quartier Pigalle, plus haut que cette Brasserie des Martyrs, où, sous le second Empire, s'assemblèrent bohèmes et artistes, futurs grands hommes et ratés, peintres, écrivains, chansonniers, révolutionnaires, une autre brasserie offre aux passants l'appât de ses becs de gaz flamboyants, et, à travers les vitres, l'attirance de ses divans aux affaissements mous.
Des filles s'y entassent, flasques paquets de chair dès longtemps faits à toutes les prostitutions, avachies sous l'assouvissement de deux générations d'amants à la nuit, — frêles et précoces éclosions de vices, jeunesses encore inexpertes aux roueries des racolages profitables, ancrées là en attendant l'entreteneur sérieux qui les mettra dans
leurs meubles, ou bien, plus fréquent que celuilà, le jeune Alphonse qui les jettera au trottoir.
Dans l'étincellement de lumière projeté par les vitres, des nacres, mélancoliques, sales, attendent les couples pressés de gagner l'hôtel où se consommera l'acte brutal; et les cochers, bonnasses, battent la semelle, échangent des propos crus ou des lamentations avec les filles que l'esseulement du dedans a amenées sur le pas de la porte, à l'affct du mess'e attendu.
Parfois, un sifflement monte ; une voix, effarée, crie :
— La rousse!
Et, avec des ébouriffem^nts de jupes, les femmes se rencoquillent dans la boutique, à l'abri de la rafle, cédant le pas à la favorisée qui a trouvé client et les frôle, très froide, très digne, de toute la dignité de la femme accompagnée n'ayant rien à craindre des messieurs des mœurs.
Au dedans, un sourd murmure règne, coupé par instants d'éclats de rire, de cris de femelles énervées, de bruits de disputes ignobles.
]\Iais l'oreille se fait tôt à ce grondement qui semble p rtie intégrante de l'atmosphère; et, dans la fumée latente des pipes et des cigarettes, une
image syr.thétique s'offre à l'œil, de ce qu'il faut au juste de clinquant, de fard, de licence crapuleuse pour donner à toute une agglomération d'hommes la dose de plaisirs nécessaires.
La brasserie se forme de trois compartiments : au fond, autour des billards où des maniaques jeunes et vieux font interminablement s'entrechoquer les billes d'ivoires, c'est le rendez- vous de la plèbe, l'exutoire où refluent les clients et les clientes de dernière catégorie: filles fatiguées de la faction sur le trottoir voisin qui viennent se reposer un moment, après une passe fructeuse, faire leurs comptes avec les voyous pâles qui les « soutiennent » ; calicots jeunes et pauvres, collégiens timides, désireux d'une entrée en relations facilitée par le raccroc direct, suivie d'une nuitée peu coûteuse.
Au centre, la salle où le comptoir étale son argenterie de clinquant, rassemble la fleur de ces dames, les plus huppées de celles qui, tout le soir, se tiennent à la disposition des chalands : on dirait du salon d'une maison tolérée où le costume de rigueur serait la toilette de ville. C'est là que va tout droit le véritable client : à peine entré, il est attiré par tous les yeux, appelé par la plupart des
bouches pincées en « Pst ! » discret, accroché même par quelques mains qui n'hésitent pas à saisir un pan de son vêtement. L'élue quitte la table où elle jacassait, contait ses bonnes et ses mauvaises fortunes à une bande de collègues aussi désœuvrées, aussi bavardes qu'elle-même, et vient, à une table libre, accepter le bock, le sandwich, la choucroute garnie que lui offrira le futur amant, pendant que ses amies de tout-à-1'heure la passent, férocement, au crible de leur envie.
Là, étincellent les diamants faux, les joues plâtrées, les lèvres ensanglantées de rouge gras ; là, s'entassent sur les chapeaux invraisemblables les ébouriffants buissons de fleurs, les altiers panaches de plumes; là, sur les corps usés, se drapent du mieux qu'ils peuvent, les costumes prétentieux suivant les modes les plus voyantes de la veille.
Mais, dans la première salle, celle qu'on voit de la rue, rien ne fait pressentir cette population des deux dernières ; on s'y croirait en un honnête café d'un quartier mercantile, fréquenté par quelques boutiquiers très vieux et leurs dames, aussi antiques. Les vieux boutiquiers, ce sont de séniles et besogneux viveurs qu'une habitude an
cienne ramène chaque soir vers l'antre des alcools frelates et des amours viles ; leurs dames, ce sont les prostituées que les vieillards seuls et les hommes mariés savent apprécier, pour ce qu'elles ont dès longtemps remplacé leur jeunesse envolée, leur beaut j disparue, par les talents spéciaux, la bonne tenue, la conversation, la discrétion.
Cette brasserie, malgré sa clientèle spéciale, malgré le bruit qui y règne sans cesse, à cause peut-être de ces tares, a été adoptée depuis plusieurs années par quelques jeunes de la littérature, du pinceau ou du journalisme qui s'y réunissent chaque soir pour se reposer de la besog-ne quotidienne, comme ferait ait de petits employés cloués sur une chaise du matin à la nuit.
Ils ont fui les moyen-âgeuses officines où des gentilshommes-cabaretiers ont imaginé de faire jouer à des artistes le rôle de pitres, de filles de brasserie poussant à la consommation, et ils se sont pris d'une passion pour le café hanté des prostituées basses, parce qu'il est au carrefour des rues qui viennent du boulevard, et parce qu'ils y peuvent à loisir, sans jamais discuter — pour une galerie attentive — les questions artistiques ou littéraires, délasser leur esprit dans
l'abrutissante mécanique des jeux de carte.
— A s -tu le manillon de piquet
— Es-tu bien de la maison ?
— Mets-moi tes chevaux!
— Dèfausse-toi l
— Atout ! Atout! et Atout !... Vous êtes trente-quatre !...
Parfois, rarement, un mot amène une courte excursion dans le domaine de l'art ; c'est alors un rapide assaut de critiques, vite terminé par une affirmation unanimement approuvée :
— Un tel!... absolument nul !
Chacun retourne à son jeu, s'y absorbe, figé en la parfaite conscience qu'il a de sa supériorité, de son unique droit au succès ; et le seul vocable qui, hors des argotiques locutions de la manille, revienne fréquemment sur leurs lèvres à tous, c'est ce monosyllabe qui est dans tous les cœurs :
— Moi!... Moi!... Moi!...
Ferviile, en quittant les bureaux du Barbier où il venait de rédiger son second article sur la « question Noirmont » entra à la brasserie dont il était l'un des habitués fervents.
Il éprouvait, malgré l'égoïsme indifférent qu'il connaissait bien à ses camarades, le besoin de
les éblouir de son heureuse veine, de leur faire mesurer des yeux l'énorme chemin qu'il avait parcouru en deux jours, lui resté jusqu'alors en retard sur eux tous.
Justement, il était très content de sa seconde tartine, plus piquante encore que la première.
En sortant de chez Lucinde pour se rendre au Barbier, il avait, devant le Vaudeville, rencontre l'éternel Bouchu en grande conférence avec deux spectatrices fort élégantes, sorties pour respirer un peu d'air pur pendant l'entr'acte.
Bouchu, resté seul, l'avait appelé, et tout de suite entrepris sur son article du matin :
— Vous êtes dur, mon bon ami, vous avez tort; la raillerie perce trop derrière les compliments ; vous allez vous mettre à dos toute la Comédie. C'est très grave.
— Basti...
— Xe riez pas. Ces deux dames avec qui je causais, deux grandes habituées de la Comédie, me le disaient à l'instant : — « Que signifie l'attitude du Barbier? »
— Ah ! elles vous disaient cela, ces deux dames ! Et qu'est-ce que c'est que ces deux dames?...
— Elles !... Vous ne les connaissez pas? Ce sont
deux de nos plus charmantes mondaines, la comtesse Spoltalonski et sa nièce la princesse Rostolli ; la comtesse est d'origine espagnole, elle a épousé un comte polonais, avec qui elle a divorcé depuis; quani à sa nièce, née en Hongrie, elle est mariée à un prince italien authentique qui la laisse tout à fait libre ; elles ont été présentées dans le monde Parisien par l'Ambassadeur d'Angleterre... En somme, deux astres du Tout- Paris!...
Ferville avait quitté Bouchusur ce dernier mot, tout à fait mis en gaîté par cette amusante caricature que, sans le vouloir, le gros bénisseur avait faite du fameux Tout Paris. Et cette gaîté avait profité à sa prose : il était enchanté. Sûrement, le lendemain, son nom ferait quelque bruit dans la presse spéciale.
C'est ce succès qu'il brûlait, malgré son scepticisme habituel, de conter à ses camarades; et, dès qu'il fût installé devant un verre de rhum, sur une banquette, il jeta parmi les cris rythmés des joueurs, cette phrase invitante :
— Eh! dis donc, Longuepage, tu as vu mon article de ce matin, au Barbier ?
Le mot n'eut pas l'effet qu'il pensait, tous les
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autres étant blasés depuis longtemps sur la consécration que donne « un article au Barbier y. Toutefois, Longuepage répondit, par simple courtoisie:
— Non! sur quoi?...
— L'entrée de LucindeXoirmont à la Comédie. Alors, Longuepage s'emballa :
— Ah ! encore des cabotins ! ils nous embêtent à la fin. On ne parle plus que d'eux!... Je ne te fais pas un reproche, mon vieux, mais vrai, tu aurais pu mieux choisir ton sujet!
— Oh ! je les ai assez blagues !...
— Qu'est-ce que ça fait! c'est toujours delà réclame, et il vaut mieux être blagué que passé sous silence.
Un, qui érigeait sur un col carcan une tète blême, imberbe, à profil de consul romain, intervint, laissa tomber d'une voix métallique, aux sonorités de gong:
— Tous ces cabotins me dégoûtent!
— Ce sont des idiots ! dit un autre, à face bleue de pirate hellénique, moustachu et mal rasé, soulageant d'un monocle une myopie désespérante.
Longuepage reprit, très véhémentement :
— Xon ! je voudrais qu'il soit défendu par une
loi de parler des cabotins dans les journaux, et que les échotiers de coulisses soient tous condamnés à mort.
— Mais enfin ! dit Ferville. Quand on veut faire du théâtre, il faut bien...
Longuepage l'interrompit:
— Du théâtre ! Tu crois que tu arriveras à te faire jouer une pièce à force de leur lécher les pieds!... Allons donc! Ils sont bien trop accoutumés aux vieux faiseurs, à tous les manœuvres de la bande noire pour j imais te prendre ta pièce, quand même ça serait du Shakespeare, assaisonné de Victor Hugo et relevé de Molière. Leurs vieux fournisseurs accumulent les fours, chassent peu à peu le public qui ne va plus au théâtre qu'avec des billets de faveur. Ça ne fait rien ; ils sont persuadés que ce qu'il faut au théâtre, c'est l'expérience des planches, et ils ne joueront jamais un jeune, parce qu'il n'a pas eu le temps d'acquérir cette expérience des planches ! Moi, je m'en fiche de tout ça. Je ponds mon bouquin tous les ans, et si jamais je fais du théâtre, il fera chaud ; je n'ai pas envie de courir toutes les baraques du boulevard pour finir au Théâtre-Libre! Mais, quant aux directeurs, je ne leur donne pas
dix an s pour crever de faim avec tous leurs vieux fabricants d'ours. Et alors, ce sera rudement rigolo.
Cette tirade parut résumer leur opinion à tous, affranchis qu'ils étaient du mirage de la scène, par l'inertie des directeurs, leur sottise à s'acharner sur les vieilles étiquettes, à s'en tenir aux ficelles surannées et aux moules antiques. Et il y eut dans leur silence comm 3 le froid avant-coureur d'un décès, le décès de l'art théâtral aujourd'hui mourant.
Seul, le pirate hellénique scanda cette prophétie :
— Le dnme lyrique ressuscitera le théâtre!... Je créerai le drame lyrique.
On ne releva pas le mot; et la partie reprit, acharnée, toujours pareille :
— Atout !
— Je coupe!
— Charge ! tes chevaux, tes chevaux!
— Nous avons perdu.
Mais Fenàlle ne se sustenta pas de cette indifférence ; il éprouvait — comme une griserie — un besoin déparier de lui, deson ar'.icle d'hier, de >on article de demain, ds ses projets, dese> espoirs.
Et il se rabattit sur un vieux m niaque, as>idu
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aucénacle, par goût de la jeunesse, alcoolique abruti par trente ans d'administration; il lui dit comment lui était venue l'idée de son coup de tamtam, devant la morgue, la vanité, le creux,l'hypocrisie des artistes tant vantés ; il lui conta longuement ses courses, ses visites, les dessous qu'il avait entrevus,les tares qu'il avait pressenties, les rivalités sourdes, les prétentions qu'il avait rencontrées chez toutes ; il exalta là, satisfaction qu'il avait eue à soulager sa bile dans les colonnes du Barbier, en leur frottant la face de louanges si grossières que la moquerie sautait aux yeux ; il se gargarisa du plaisir que lui donnerait l'apparition du second article, et de toute la série qu il comptait bien mettre au jour — très fructueusement — pour démolir pièce à pièce la Maison sacrée, montrer ce qu'il y avait au fond de cette réputation tant surfaite, si peu méritée ; et, pour conclure d'un trait qui fit balle, épatât le vieux bourgeois, il reprit son mot de la veille, ce souvenir de h1 a lia qu'il avait jeté au nez de Bouchu, le sempiternel bénisseur, l'amplifia, le cria, le hurla presque pour qu'ils l'entendissent tous:
— Leur Maison, on l'appelle la Maison de Racine. C'est la maison de Bordenave qu'il faudrait dire l