‹ Sociétaire; moeurs de théâtreChapitre 6 sur 12 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

[Conférence sur les devoirs de l'avertisseur envers ces dames.)

— Jolie femme, n'est-ce pas ?

— Oh ! oui, monsieur, et quel tempérament !...

L'huissier de la scène, en extase devant un portrait de MIle Bourgoin, avait un pétillement dans son regard candide et doux ; et Ferville, qui l'avait abordé comme il faisait souvent, l'épiait d'un œil, attendait l'histoire baroque ou piquante que le vieil appariteur allait évidemment tirer des profondeurs de sa mémoire un peu obscurcie...

... Le petit reporter venait maintenant à la Comédie presque chaque soir; quand il n'assistait pas à la représentation, il gagnait les coulisses par l'entrée des artistes, ayant, depuis longtemps, trouvé l'art de forcer la consigne à la petite porte

des théâtres ; selon la formule, il entrait d'un pas assuré, passait devant la loge du concierge en se gardant bien de demander une indication, un renseignement, se conduisait, en somme, en personnage connaissant le chemin de la maison comme s'il eût été chez lui ; et si, d'aventure, le cerbère lui criait:

— Où allez-vous ?

— ÀIme Labarre m'attend ! répondait-il sans hésitation, en continuant sa route.

Du reste, maintenant qu'il l'avait vu une demidouzaine de fois, le concierge de la Comédie le regardait comme un habitué de la Maison, et le laissait, sans encombre, se diriger vers l'escalier qui conduit au Temple — au foyer.

Il y trouvait généralement bon accueil; non pas qu'on lui eût pardonné ses récents articles à double détente, mais parce qu'il pouvait se recommander du Barbier, lejournal tout-puissant, le Warwyck des rois de théâtre, qu'il vaut mieux avoir pour faux ami que pour franc ennemi.

Il se montrait d'ailleurs plein de respect à l'égard de messieurs les Comédiens, de timide galanterie envers mesdames les Comédiennes, ne perdant pas de vue le sort à faire aux saynètes et

aux monologues qui dormaient dans ses cartons, chantonnaient dans sa cervelle ; et, en somme, il perdait rarement sa soirée, en ce Foyer distillant mille cancans dont il faisait habilement son profit à cinq sous la lig^ne.

Les entr'actes terminés, il restait dans les couloirs, étudiait les coinset les recoinsde la Maison, de l'œil d'un homme qui se promet d'y entrer un jour autrement que par la petite porte.

Il était déjà tout à fait au courant des habitudes de l'endroit; il savait le jour où le général venait visiter Mlle Lambel, il s'égayait, ce soir-là, à voir les mines attristées, les impatiences timides de ce pauvre marquis, impitoyablement rejeté dans les couloirs où il vaguait comme une âme en peine, pour finir toujours par tomber en arrêt devant une esquisse vieillie dans le vestibule, une solennelle « Mort de M. de Rot r ou » aux tons passés de sépia dormant depuis deux siècles sous verre. Il n'ignorait rien des manèges du député Lapaix et de Mlle Dufour, la petite pensionnaire qui aurait bien voulu se faire épouser, et trouvait moyen, à chaque visite eu législateur, de lui garnir les poches de menus témoins — gants, éventails, mouchoirs — dans

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l'espoir de provoquer le divorce indispensable à la satisfaction de ses ambitions. Il eût pu dire, sans hésitation, les caprices de tous les leaders de droite ou de gauche qui, habituellement ou par hasard, se montraient au foyer. Et il savait aussi à quel moment chacun des membres mâles du Comité donnait audience à la bande de petites débutantes désireuses de recevoir un bon conseil, ou d'être gratifiées d'une apostiLe en vue de quelque tournée provinciale.

Il trouvait une source intarissable de muettes moqueries au spectacle de toutes les petites manifestations vaniteuses qui se faisaient jour sous ses yeux ; d'un clin d'œil, il saisissait les haussements d'épaules des jeunes après un conseil donné par un vieux, intérieurement traité de ganache ; le vernis de politesse et d'étiquette plaqué sur tout cela était pour lui parfaitement translucide ; et ce qui l'amusait surtout, c'était ce continuel échange de coups de chapeau entre gens se croisant dans les couloirs, coups de chapeau silencieux, muets, en cette Maison de l'Art, comme en la maison d'un mort.

Chaque soir il étudiait consciencieusement avec l'espoir d'en saisir enfin la modulation, le cri

sybillin de l'avertisseur, appelant les retardataires dans le silence des couloirs.

Un poème, ce cri, quelque chose comme un cri de guerre, ou un rugissement, aux syllabes à peine saisissables.

L'homme, un petit vieux trapu, à bouche de crapaud-buffle, vêtu d'une livrée officielle bleue à boutons d'argent, partait du premier étage, ouvrant les lèvres pour laisser échapper un ton nerre qui pouvait ressembler à ceci :

— Troi

Les lèvres, dès lors, ne se fermaient plus ; le cri se prolongeait, ronflait sans fin, pendant qu'on entendait les pas lourds, résonnant sur les marches des escaliers; seulement, à l'étage sui vant, il s'infléchissait, donnait à peu près cette variation :

— ... Sième a...

Le pas retentissait à nouveau, dans le silence des couloirs, l'écho des escaliers, allait jusqu'au troisième étage, accompagné par ce hoquet guttural :

— Acte., on...

Et l'avertisseur avait le temps de descendre tous les degrés, de revenir à son point de départ,

pendant que sa voix expirait, traînait lugubrement :

— ... Commence!...

C'est à demander des explications sur cette extraordinaire mélopée que Ferville avait fait connaissance de l'huissier de la scène, une ganache absolument remarquable, abruti par quarante ans de domesticité, tant au ministère où il fonctionnait le jour comme garçon de bureau, qu'au théâtre où il instrumentait le soir, mais ayantgagné,à cette amalgamation constante de la servitude théâtrale et de la servitude administrative, une véritable originalité.

Certes, au ministère, il devait être de ces subordonnés goguenards qui disent au nouveau titulaire de portefeuille, prenant possession du cabinet ministériel :

— Est-il nécessaire de donner de l'encre à monsieur le Ministre ? Monsieur le Ministre n'usera sans doute pas tout ce qu'il y a dans l'encrier.

Mais, au théâtre, tout en témoignant à ses maîtres rasés un respect invulnérable, il avait introduit un peu de ses mœurs bureaucratiques et il avait parfois, à l'adresse même des plus huppés,

de ces souriras dont il saluait « ses » ministres, au soir de leur chute.

De se voir interpellé par un journaliste, il s'était senti flatté; et, trouvant dans Ferville, un bon vouloir à l'écouter, une complaisance à lui répondre, il lui avait tout de suite ouvert son cœur.

Ferville découvrait des trésors dans ce cœur.

A force de vivre avec les rois de la rampe, l'huissier leur avait pris un peu de leurs vanités, de leurs paonneries, et ces excoriations ridicules, transplantées en sa nature mal affinée, en faisaient une inénarrable caricature de ses supérieurs; mais, sous cette enveloppe seulement risible, se cachaient une foule d'observations moliéresques à force d'être naïvement vraies, de railleries admirablement justes, tant elles étaient faites sans arrière-pensée.

Ferville avait été conquis tout à fait, lejour où l'huissier lui avait dit, du plus beau sang-froid :

- — Voyez-vous, monsieur, ces messieurs et ces dames ont beau faire ; c'est ici comme au ministère : le portefeuille reste, les ministres passent; les comédiens se succèdent, les emplois seuls demeurent...

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Tant il est vrai que la vérité se trouve toujou dans la bouche des simples.

— Jolie femme, n'est-ce pas!

— Oh! oui, monsieur, et quel tempérament. Et l'huissier, attendri devant les bandeaux

la vierge de M"0 Bourgoin, ses grâces vieillote et passées, son corsage rose, tout cela dorman entre l'ovale d'un cadre buni, évoquait le volup teux souvenir de cette contemporaine de Àille Mars Dans ses prunelles ternes, au coin de ses lèvres fanées, une paillardise frémissait, une paillar-j dise de simple séduit surtout par les solides et abondantes prouesses; et il s'appesantissait sur toutes les aventures généreusement mises au compte de la comédienne, surtout sur cette légende des Saint-Cyriens entretenant une ca-| gnotte pourprocurer chaque semaine à l'un d'eux, moyennant le prix fixe de dix louis,, le plaisir d'apprécier les charmes secrets de l'artiste ; et se décidant enfin, pour ne pas perdre trop de temps et d'argent, à soudoyer la soubrette, à mettre en œuvre cette joyeuse supercherie qui, en une même nuit, et sous les apparences d'un seul Atlas reprenant des forces chaque fois qu'il touchait

LES CONFIDENCES D'UN HUISSIER igi

la cuvette, fit passer successivement dans le lit de M"e Bourgoin ébahie et charmée, douze enfants de Mars cachés dans le cabinet de toilette.

— Vous pourrez recommencer chaque semaine ! disait gaîment la gourmande demoiselle, quand on lui conta la bonne farce, et, à ce souvenir, le brave huissier n'y tenait plus, laissait exhaler ses regrets en une plainte amère :

— Ah! Monsieur, c'était le bon temps, alors! Tandis qu'aujourd'hui...

C'était là le thème favori du digne serviteur, une litanie qui, chaque fois qu'il pouvait la dévider, lui arrachait un geste large de pitié à l'adresse des comédiennes du jour et presque des larmes, aux mânes des comédiennes d'antan.

Ferville se gardait bien de l'interrompre alors.

— Ah! Monsieur, quelles femmes, quelles femmes! Je le disais souvent à mon épouse, le soir, en rentrant me coucher après le théâtre : Pour le cœur, elles n'avaient pas leurs pareilles.

— Le cœur!... ricanait Ferville.

— Appelons cela comme vous voudrez, disons... le sentiment, si vous aimez mieux. X'empêche qu'il n'y en a plus comme cela aujourd'hui!...

— Où est le mal!

— Où est le mal, monsieur? Mais vous ne lisez donc pas les journaux!... Vous écrivez dedans, cependant, vous devriez les lire !

— Ce n'est pas une raison . . .

— Eh bien! monsieur, si vous les lisiez, vous verriez que tout en reconnaissant que les dames d'aujourd'hui ont tous les talents, jouent admirablement leurs rôles, tout le monde avoue qu'elles ne valent pas toujours leurs devancières, surtout dans lesrôles de sentiment... Et. monsieur, comment pourrait-il en être autrement, je vous le demande?...

L'huissier regardait Ferville, qui s'étonnait, ne saisissant pas encore les fils de cette théorie artistique.

— Voyons, monsieur, donnez-moi votre avis. Croyez-vous qu'on puisse représenter certaines choses, certaines... idées, l'amour, par exemple, l'amour surtout, sans savoir au juste ce que c'est? Eh bien ! monsieur, les dames d'aujourd'hui en sont là, elles ne savent pas ce que c'est ! . . . Tandis que celles de jadis!... Ah! Monsieur, je les ai connues moi, c'étaitdans mon jeune temps, j'étais avertisseur alors!...

Et l'huissier se redressait de toute sa haute taille, gonflait sa large poitrine, semblait redevenir jeune :

— Tenez, regardez-moi! Je suis vieux, n'est-ce pas, je ne suis pas beau, mais il y a vingt ans, j'étais solide, cela se voit encore. Et c'est ce qu'il fallait alors pour être avertisseur! Tandis qu'aujourd'hui, regardez-moi un peu l'espèce de nabot qu'on prend pour ça!...

Ferville comprenait de moins en moins les subtilités de cette critique :

— Oui, monsieur, les dames d'il y a seulement quinze ans jouaient tout autrement que celles d'aujourd'hui les rôles d'amour. Et c'est parce qu'elles savaient ce que c'est que l'amour, par ce qu'elles l'avaient éprouvé souvent et ne lui avaient jamais résisté!... Ah! il fallait les voir dans les pièces où ça chauffe, où le public croit à tout moment qu'on va être obligé de baisser le rideau pour laisser un instant seuls le jeune homme et la jeune fille! Quel feu, monsieur! Elles commençaient toutes la scène froidement, et puis, elles finissaient par croire que c'était arrivé, et puis alors, il fallait voir leurs yeux, et leurs nez et leurs corsages! Les unes, c'était le cœur qui

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les tourmentait; les autres, c'était... le reste. Et, quand elles rentraient dans la coulisse, ce n'était pas, comme aujourd'hui, pour courir au foyer»! causer tout tranquillement, comme si rien n'était \ arrivé, mais pour monter dans leurs loges, bien j vite, se déshabiller, car elles étaient en nage!... ! C'est pour ça, monsieur, qu'il fallait des aver- i tisseurs jeunes, et bien portants, et solides aul poste, comme je l'étais alors. Ah! dam! on nel criait pas toujours l'avertissement en une seule! fois; on s'arrêtait quelquefois en route et c'est! peut-être de là que vient la longueur des entr'ac- jj tes et le temps qu'il faut pour lever le rideau... Mais, vous comprenez, c'était dans le service, et on ne pouvait guère résister, dire « Je suis pressé » quand une de ces dames vous faisait signe par son judas, et vous disait, de sa petite voix gentille, avec les joues toutes rouges, et les yeux tout brillants : « Pierre! entrez donc un instant! Te ne peux pas lacer mon corset !. »

A cette conclusion inattendue, Ferville se tordit, et le brave huissier, tout à l'évocation de ses souvenirs, s'arrêta, ébahi :

— Qu'est-ce qui vous fait rire?... Vous ne me croyez pas, monsieur, vous pensez peut-être que

je me vante!... Mais, je n'ai pas de quoi me vanter, vous dis-je, puisque c'était dans le service!... Et puis, je ne faisais pas le fier, allez, car j'aimais bien ma petite femme, à moi, et ça m'aurait embêté si, un jour, j'étais rentré fourbu comme plusieurs de mes collègues; mais il y avait les enfants, et je ne voulais pas perdre ma place, pour leplaisirde leur donner des petits frères!... Aussi, je disais à mon épouse, le soir, en nous couchant, quand elle me faisait des agaceries : — « Ah ! ma pauvre chérie, quelles gaillardes que ces dames!... Mais bah, vaut encore mieux se passer de ça que de dessert! » Et elle me comprenait bien, ma pauvre Charlotte !

— Elle s'appelait Charlotte, votre épouse? demanda complaisamment Ferville, tout en regardant avec commisération le front de l'huissier.

Mais celui-ci ne s'appesantit pas sur ses souvenirs de ménage, revint bientôt à ses chères critiques :

— Oui, monsieur, voilà comme ça se passait, autrefois. Et je vous garantis que le théâtre n'en souffrait pas. Tandis qu'aujourd'hui, comment voulez-vous que ces dames soient parfaites dans les scènes de sentiment!... Je ne veux pas dire

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par là qu'elles n'ont jamais... Non ; mais, vous I savez, ça n'est plus ça. C'est parce qu'elles ne 1 peuvent pas faire autrement, dans l'intérêt de X leur position; mais jamais de bon cœur, ou rare- I ment! Aussi, regardez un peu au foyer, s'il vient 4 encore des jeunes gens, comme dans les temps... I C'est ça qui était gai. Alors que maintenant, il ne 1 vient plus que des vieux banquiers !...

Il y eut un silence, sur cette ultime lamentation ; l'huissier, les yeux clos, la bouche fatiguée, le râble lourd, fléchissait un peu sur ses jambes autrefois robustes, se taisait, paraissait regarder, revivre en esprit toute une jeunesse héroïque.

Ferville le rappela à la réalité, voulut en tirer autre chose, des potins sur les questions du moment :

— Eh bien, et à part ça, quoi de neuf, pour l'instant?

— Oh ! ma foi, pas grand chose!...

— Rien?...

L'huissier se recueillit :

— Mon Dieu... non ; ou plutôt, si; il y a quelque chose, mais je ne sais pas trop quoi. Est-il question d'une pièce... ou d'un engagement, je n'en sais rien. Mais je vois bien qu'il y a de ces

dames qui ne sont pas contentes. Ces messieurs m'ont pas l'air de faire tout ce qu'elles veulent...

— Ah! comment ça?,..

— Eh! je ne sais pas trop...

— Mais encore...

La sonnerie annonçait l'entr'acte ; l'huissier, se

précipitant à la porte de communication, n'eût que le temps de jeter un dernier mot à Ferville, déçu :

— Enfin, quoi, il paraît que ça ne va pas ! il y a du fourbi...

Il y avait du fourbi effectivement.

Comme les antiques cohortes qui marchaient sous l'étendard du Christ pour exterminer l'Infidèle et reconquérir les lieux saints, les croisés qui avaient juré de combattre à l'ombre du drapeau de Mlle Lambel, de la grosse Labarre, de la vertueuse Dangeau, de la mignonne Meunier, etc., etc., n'avaient pas tardé à se désunir.

Alors que les unes se laissaient emporter par leur bouillante ardeur au risque de ne rencontrer, comme jadis les féaux de Bernard l'Ermite, que famine et massacres sur leur route, les autres — les hommes — prêchaient la patience, estimaient

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qu'il ne fallait pas s'aventurer sans biscuit, qu't convenait de sonder le terrain, d'examiner quelles étaient véritablement les forces de l'ennemi, de se rendre compte, enfin, s'il n'était pas plus prudent et même plus avantageux de subir tacitement un joug, en somme peu redoutable, que; de s'insurger contre une puissance assez grande pour rompre toutes les résistances, broyer, briser tout ce qui aurait seulement fait mine de fuir sa domination.

Le feu grégeois des yeux de Lucinde n'était pas étranger à ce demi-revirement.

Elle n'était pas restée inactive depuis le jour de l'enterrement de la pauvre Amra, cette aprèsmidi mémorable où l'appartement de M. et Mmc Dangeau-Spire s'était changé en un moderne Grutli et avait répété les échos du serment des glabres conjurés.

— Ce que femme veult," disait-elle, Dieu le veult!... à condition que femme le veuille bien.

Et elle avait la prétention de savoir vouloir 1

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