LES PETITES COMÉDIES D'UNE GRANDE COMÉDIENNE
Un soir, Faber, l'acteur écrivain, sortait de chez lui, un blond havane aux lèvres, pour se rendre au théâtre, quand la concierge le rappela.
— Une lettre qu'en vient d'apporter pour Monsieur et que je n'ai pas encore eu le temps de monter à Monsieur;..
Et elle lui tendit une enveloppe, — un poulet tout parfumé, papier vert d'eau, enveloppe ligneuse, chiffre timbré dans la pâte du papier.
Faber s'était fait, à se spécialiser dans ces personnages de cocus finissant par avoir le beau rôle que Dumas fils a mis à la mode, une réputation d'homme très séduisant. Réputation aussi peu justifiée que possible d'ailleurs, par son nez gros et rond, piqué de variole, ses épaules tom-
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bantes et inégales, dont l'une bombait obstinément, malgré le correctif des bretelles américaines, et son ventre bedonnant. Mais Faber croyait à sa réputation, en abusait pour outrer l'élégance de ses vêtements trop neufs, de ses 1 bottes trop bien vernies, et prendre comme hom- I mages sincères et éclairés, tous les menus succès que lui valait uniquement cette vague coulissomanie qui fait le fond de toute moderne mon- * danité.
Il reçut donc l'odorant poulet sans étonnement aucun, l'ouvrit sans l'ombre d'une curio- > site, étant dès longtemps habitué à ces sortes de i messages.
Mais le contenu l'étonna.
C'était, écrite à la main d'une écriture de femme, longue et pointue, avec les pleins dits « à la duchesse », une invitation ainsi conçue:
« M.Jean Edemi prie M. Faber de lui faire l'honneur d'assister à la première lecture de '■ sa pièce, « la Mère le Go ) fie », comédie en trois \ actes, en vers, qui aura lieu le 8 décembre £ 1888, dans les salons de la Revue de demain. 1
« MUe Lucinde Noirmont lira les rôles I féminins.
« On commencera à dix heures précises. »
Faber crut bien de relire deux fois cette invi- :ation. Puis, il éclata d'un bon rire, sonore, qui -éjouit tout à fait les passants déjà satisfaits d'a- /oir reconnu en lui un roi de la rampe.
L'histoire était bien bonne!... est-ce que Lu- :inde voulait le prendre pour son cavalier servant !... vrai, elle ne manquait pas d'outrecuidance!... Si elle comptait par là s'attirer ses bonnes grâces, c'était vraiment trop de confiance!...
Et il hâta le pas pour arriver plus tôt au théâtre, conter à ses camarades l'affaire qui lui survenait.
Il y avait déjà au Foyer nombreuse compagnie d'étoiles, attendant que les jeunes eussent fini d'estropier le lever de rideau, et il put tout à loisir faire étalage de son invitation.
— Croyez-vous! disait-il, doucement ironique. Voila ce qu'on a le toupet de m'envoyer. Pour qui me prend-on, je vous le demande?
M. Ostro, le plus vieux membre du Comité, qui n'avait lu que les premières lignes, lui répondit en ricanant :
— Edemi... Edemi ! attendez donc, n'est-ce pas
ce jeune poète, aussi chevelu que méridional, qui a eu un jour la prétention de nous faire marcher à sa fantaisie ?...
— Eh, oui ! fit le beau M. Peuple, c'est luimême. Parce qu'on lui a reçu une fois un petit àpropos — qui en manquait totalement, d'ailleurs
— il prétend accaparer la scène.
M. Caveau — le Sociétaire qui ne joue jamais
— lança solennellement :
— Molière lui-même n'oserait l'accaparer, notre scène!...
Mais l'aîné des Boulanger, qui avait lu jusqu'au milieu du papier, intervint :
— Eh quoi, mon cher, tu irais chez ce vieux bas-bleu !
— Xon, non!... affirma Faber avec un hochement de tête rassurant. Mais lisez jusqu'au bout ! in cauda venenum!
Mme Spire, qui avait passé la tête par dessus l'épaule de son mari, se récria:
— Comment ? Lucinde ! . . . Encore !
Faber les rassura d'un mot :
— Je n'irai pas! !
— Nous l'espérons bien ! acquiescèrent toutes ces dames.
} Et on s'en fût remporter de nouveaux succès, ranquillement.
| Le lendemain, Faber se trouvait libre. Comme n n'était pas à un jour d'abonnement, il avait pdé son rôle dans une pièce qu'il jouait pour la rentième fois, à sa première doublure. Vers neuf leureset demi, le comédien qui, par hasard, n'était [as demandé par quelque noble maison du Fauburg avide de prendre de lui des leçons de monlanité, se sentit une âpre démangeaison d'aller iiger son remplaçant, dans la grande tirade du [•eux :
I « — Les femmes du monde, voyez-vous, c'est [is que des filles... »
[ Il y fût, se carra dans un fauteuil de troisième |ing presqu'en face du souffleur, exhaussa encore
II haute taille à l'aide d'un petit coussin, pour Lieux voir, et braqua sa lorgnette — tels les bux de la justice — sur son second.
! Celui-ci était fort ému : son regard ne s'écar- Lit pas d'une loge de face, où Faber aperçut, en fe retournant, l'ex-reine d'Aragon elle-même, la [es catholique princesse dont la gorge tombe sur ïs jambef, malgré la majesté de la démarche pyale ; du coup, une immense angoisse l'enva-
hit : la Majesté était capable de n'avoir pas consulté le programme du jour, de ne s'être pas! aperçue que le premier rôle marqué de la Corné- j die était remplacé, ce soir là, par un infime pensionnaire ; si celui-ci n'était pas à la hauteur du rôle, ne reporterait-t-elle pas sur le titulaire luimême tout le poids de son mépris !...
Il toussa très haut, et sa lorgnette ne quitta plus les lèvres du sosie.
Hélas ! La quinte avait attiré l'attention de celui-ci ; et de se voir ainsi surveillé par son mai- • tre, cela lui avait enlevé tous ses moyens.
Avec l'œil du métier, Faber aperçut en lui les signes d'un trouble manifeste. La tirade, pas mal commencée, ma foi, — en bon élève — s'acheva lamentablement. C'est à peine si on entendit lai grande, l'immense hardiesse de la péroraison :
« — Ce n'est pas sur le trottoir seulement qu'on rencontre des filles!... »
Et Faber, furieux et désolé, se leva, s'en alla au mépris des très légers « Ha ! Ha ! » que pous-1 saient les gens ainsi dérangés au beau milieu du spectacle.
Une fois dans l'avenue, il se trouva fort perplexe.
Un instant, il eût l'idée d'aller au Foyer, tancer /ertement l'imprudent qui avait accepté un rôle lont il n'avait par l'envergure.
Mais il se retint : cela n'était pas digne de lui.
Et il poursuivit son chemin, en rêvant, vers les Doulevards.
Comme par hasard, il se trouva près du Fau- Dourg-Montmartre, au bord même de la nappe de umière issant des salons de la Revue de Denain, illuminée a giorno à l'occasion de la rrande fête annoncée ùrbi et orbi.
Des voitures aux fringants attelages et des fiacres cahotants venaient sans relâche déposer sur e trottoir les hommes aux corrects habits noirs ;t les femmes aux somptueuses toilettes, tandis pie tout un peuple de badauds, arrêtés au long lu tapis tendu depuis la porte jusqu'à la chaussée, lévisageaient les arrivants, et les suivaient d'un égard admirateur ou envieux jusqu'au moment )ù ils disparaissaient sous la voûte.
Faber fit un pas en arrière, ne voulant point )rofiter de l'invitation qu'il avait dans sa poche, nais ne voulant pas davantage être confondu tvecla tourbe des pauvres hères arrêtés à ce specacle de Tantale comme à une fête.
Il rebroussa chemin, s'en allant, très fier en soi de dédaigner une soirée où tant de gens étaient heureux de se rendre. Mais une réflexion le retint, le ramena sur ses pas, lui fit presque sans y prendre garde traverser la cohue des badauds.
— Eh ! eh ! Messieurs les envieux, qui n'y vont que pour dire des monologues, et qu'on ne retient jamais pour le souper!... S'ils m'y voyaient, ils seraient bigrement furieux!... Et Boulanger, qui fait le fier pour ses relations avec le grand Tribun, et qui prétend ne pas y mettre les pieds parce que la maison est maudite!... Et la petite Dangeau, qui nous la fait maintenant à la prude, comme si nous ne la connaissions pas, tous, autant qu'on peut connaître une femme!... Non, ça serait vraiment trop drôle, le jour où ils le sauraient!...
Et, sans y prendre garde, il se trouva sur le tapis, confondu, entraîné au milieu d'un groupe d'invités qu'un couple de voitures venaient de jeter sur le trottoir.
Alors, subitement, il se décida. Il franchit le vestibule tout pavoisé de plantes vertes et de fleurs, laissa son pardessus à un domestique qui le prit avec les marques du plus profond respect, et, la tête haute, le torse tendu pour faire rou-
geoyer sa boutonnière au soleil des lustres, fit solennellement son entrée dans les salons, déjà pleins de tout ce que le monde officiel compte d'illustrations, et garnis jusqu'aux recoins les plus lointains de tout ce que la jeunesse compte d'ambitieux.
Edemi qui s'empressait au milieu des groupes, inondant toutes les personnalités cotées des protestations de sa reconnaissance, l'aperçut, vint à lui, l'appela :
— Cher maître ! et se confondit en remerciements.
Faber s'épanouit.
Il se sentait tout à fait à sa place en cette maison où les premiers de l'Etat, les ministres, les anciens ministres, les futurs ministres ne dédaignaient pas de venir. Et il parcourut les salons, appréciant leur décoration et les gens qui les peuplaient, d'un coup d'oeil de connaisseur.
Ce n'étaient partout que figures ayant cette majesté, cette suffisance, ce je ne sais quoi d'imposant et de ridicule que donne la conscience de savoir sa photographie exposée à toutes les vitrines de la rue de Rivoli et de l'avenue de l'Opéra.
Les rosettes rouges, les cravates écarlates, les
rubans multicolores, les crachats étincelants foisonnaient, et le nombre des calvities équivalait presque au nombre des têtes masculines.
Mais que de gravité en ces calvities, et, combien, en la façon de ramener, de plaquer, d'ébouriffer, de friser les rares cheveux qui s'y égaraient, de contentement de soi, de dédain d'autrui !
Tout un monde d'hommes politiques arrivés coudoyaient les illustrations de l'art, du barreau et de la magistrature, des généraux, des princes même ; et ils frappaient le sol d'un talon conquérant, tandis que les grincements de leurs souliers tout neufs criaient bien haut : « C'est nous ! », disant toute la joie des révolutionnaires intraitables, des farouches d'hier, devenus sages en devenant quelque chose, à se sentir eux aussi faire partie d'une société que la veille encore ils sapaient par la base, vouaient à l'exécration du prolétaire et du meurt-de-faim.
Mais le salon d'honneur, étincelantde lumières, empli intarissablement des torrents d'harmonie que projetait un orchestre exotique, donnait surtout la note vraie de cette fête où l'on s'amusait à jouer au gouvernement ; ici, c'était le salon diplomatique, le coin réservé aux Affaires Étran-
gères — le reste appartenant à l'Intérieur — ; et le nombre des uniformes flamboyants, des dolmans , des brandebourgs, des passepoils, des galons, des épaulettes et des croix étalés par les attachés militaires montrait bien que la Revue de Demain avait d'aussi solides attaches au dehors qu'au dedans.
C'est là que se tenait la maîtresse de la maison, et elle trouvait moyen, entre deux saluts, deux présentations, d'émettre quelques aphorismes profonds sur la politique extérieure ou de prendre une note pour sa chronique du mois.
Pourtant, quand elle aperçut Faber, elle s'arracha un instant à l'intérêt palpitant de sa conversation avec un officier de cosaques à la poitrine chamarrée de cartouches dorées, et vint au comédien:
— Ah ! fit-elle, c'est aimable à vous d'être venu ce soir représenter la Comédie dans ma modeste maison. Vrai, vous me faites plaisir!...
Et, avant que Faber eut placé le mot aimable qu'il voulait lui répondre, elle repartit, le laissa là, ne voulant rien perdre des confidences ou des galanteries de son cosaque.
... Cependant les salons s'emplissaient, regorgaient de monde ; le flot des arrivants, quoiqu'en-
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core point tari, se ralentissait. L'heure était venue de la lecture. L'orchestre mit un frein àsa fureur musicale.
La maîtresse de la maison, plaisamment, pour annoncer le spectacle, frappa dans ses mains trois fois. Ceux qui purent trouver des chaises, s'assirent. Les autres se tinrent debout, s'accotant de leur mieux pour écouter.
Lucinde,, qui arrivait à peine, prit place avec Edemi sur une estrade drapée de velours rouge.
La lecture commença.
Lucinde fut exquise : elle dit la pièce en virtuose, avec desintonations, une distinction, desdélicatesses que les meilleures de la Comédie eussent enviées; la maîtresse delà maison donnait le signal des applaudissements ; et Faber, qui était placé presqu'au premier rang, au milieu des plus célèbres assistant, ne pût s'empêcher, à la fin, quand Lucinde quitta l'estrade, de s'avancer vers elle, la main tendue pour l'aider à descendre; puis, comme il avait peine, même contre son cœur, à se départir des habitudes théâtrales, il la baisa, cette main, très haut, au delà du gant, longuement, et en se relevant il dit de manière que vingt voisins l'entendissent :
— Ah ! ma chère, tu t'es montrée ce soir cligne de la Comédie.
Des doigts se posèrent sur son épaule. Il se tourna, et sa face rasée devint rose déplaisir; le propre ministre des Beaux-Arts, le spirituel confrère en personne lui parlait, lui disait, sous l'ombre railleuse de la moustache tombante :
— Eh bien ! quand sera-t-elle des vôtres tout à fait?
Au même instant, l'Altesse royale qu'il avait vaguement aperçue, dissimulée dans un groupe respectueux d'auditeurs, d'adulateurs, criant plus fort que tout le monde « Bravo ! » aux tirades de Lucinde, daigna elle-même faire un pas vers le Comédien.
— Mon cher Faber, que pensez-vous de notre protégée ?
Et c'était enfin la déesse du lieu, qui prenait son bras, faisait un tour de salon avec lui, murmurait à son oreille, de cette voix qui avait un moment commandé à la France :
— Pourquoi, mon cher artiste, la Comédie n'est-elle pas représentée ce soir par deux Sociétaires ?... On l'eût cru pourtant à vous voir, vous, et à entendre Lucinde !...
Que faire ?... Faber se trouva, sans savoir comme, mais bien malgré lui, en vérité, assisà côté de la Noirmont, au souper.
Tous les profanes s'étaient retirés ; il ne restait que les intimes et les « têtes », ceux qu'on est fier d'héberger et qu'il est bon de ne point laisser partir le ventre vide. Un aimable laisser-aller régnait, d'instant en instant plus libre, ouvrant à l'acteur de piquants horizons sur la vérité des bruits un peu partout colportés au sujet du sansgêne tout à fait galant qui finissait, disait-on, par être la règle, quand ne demeuraient que les seuls initiés.
Faber ne put donc pas ne pas répondre aux regards de coté que Lucinde lui jetait, de ses yeux pers où miroitait une pointe de griserie, tandis que son corsage a l'échancrure g'énéreuse lui montrait par instants des trésors qui l'attiraient, comme un abîme de vertige.
L'Altesse souriait ; le ministre des Beaux- Arts ne tarissait pas en mots spirituels ; et Lucinde qu'on fêtait fort, raillait, raillait cette Maison sacrée où ne se rencontrait guère plus cVnn homme d'esprit.
Faber comprit et répliqua :
— Ils ont celui des auteurs ; cela leur suffit ! On rit.
Lucinde accepta la main du comédien jusqu'au vestiaire ; les doigts de Faber tremblaient sur le satin glacé, lait veiné de bleu, de ses bras ; il l'aida à jeter sur la souplesse de sa taille deminue, étalant une opulence d'épaules que la grosse Labarre eût enviée, une pelisse de cygne ; et quand elle lui dit, en partant :
— Tu sais, mon cher, que les camarades sont toujours les bienvenus chez moi.
Il ne pût s'empêcher de se pencher anxieusement à son oreille pour lui demander :
— Bien vrai ?
Elle ne répondit que par un éclat de rire. Mais il crut bien avoir compris!...
— Et d'un ! fit-elle plaisamment le lendemain, lorsqu'à son réveil, elle aperçut l'Altesse penchée vers elle et souriant de tendresse !
— Peste, ma chère, comme vous y allez ! Ace train là, leur Comité ne durera pas huit jours, je vous en donne ma pai-ole.
— Parbleu ! je vous le disais bien !... fit-elle, et elle ajouta, railleuse : Ce que femme veult!...