PETITES COMEDIES D'UNE GRANDE COMÉDIENNE
(Suite)
Une après-midi de janvier, attiédie par un brusque saut du vent au midi. Un ciel en grisaille, alourdi par un brouillard que le caprice du vent pouvait résoudre en pluie ou en neige. Le sol, amolli par l'humidité de l'air, engluant les pieds des chevaux d'une boue grasse, glissante.
Cela avait suffi pour amener aux Champs Elysés les promeneurs avides de secouer l'engourdissement gagné pendant cette rude période qu'on venait de traverser, si rude qu'on n'osait guère quitter les appartements surchauffés.
Des voitures, arrêtées sur la route du Bois, déversaient sur les trottoirs 'de nombreux piétons, hommes et femmes, qui, bien emmitoufflés dans leurs opulentes fourrures, s'égayaient à marcher
entre les rangées de chaises renversées les unes sur les autres en attendant l'été, sous la voûte dentelée des arbres aux branches nues. Même, un rayon de soleil avait trouvé moyen de se glisser dans une éclaircie, et mettait une joie sur tous les visages.
Seuls, quelques passants, marchant vite, avec, sous le bras, l'éclair d'acier d'une paire de patins, se renfrognaient, voyant leur rare plaisir encore une fois aboli.
Perdu en une pelisse de loutre, les jambes traînantes, les pas douloureux, un homme — glabre figure de cabotin, face d'enfant aux traits à peine formés où des rides tout d'un coup auraient marqué la vieillesse — marchait lentement vers l'Etoile, un cigare aux lèvres.
De petits saluts l'accueillaient sur son passage, et dés couples, en le voyant, se- rapprochaient, chuchottaient d'un air de profond intérêt.
— Tiens, Fortunio !...
— Est-ce vrai, ce qu'on dit, qu'il va prendre sa retraite?
Fortunio, l'oreille tendue, l'œil fixé sur les lèvres à peine remuées, devinait ces paroles curieuses ; une rage s'allumait dans son regard, et
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il marchait plus vite, essayant de ne plus traîner ' la jambe, de frapper le sol d'un pas assuré.
Mais, sourdement, des douleurs le tiraillaient, lui arrachaient des interjections rageuses, et il consultait à tout instant sa montre dont les aiguilles, à son gré, allaient trop lentement... L'heure du train n'arriverait donc pas !... Aussi, quelle idée il avait eu de venir là, prendre l'air, en sortant de son cours, au lieu d'attendre tout bonnement l'heure du départ pour Versailles, au café de la gare, devant un bon grog bien chaud !
Et, in petto, il éclatait d'une colère folle traduite en courtes exclamations :
— Le crétin !... Le pleutre !... L'idiot !... Celui auquel il adressait ainsi sa malédiction,
c'était le gros Xarcy, le Marseille de la critique, qui, dans son dernier feuilleton, avait lancé à ce pauvre Fortunio le trait le plus douloureux qu'il eût encore reçu de sa vie.
— Le crétin !... L'idiot !... La brute !... Fortunio n'était plus jeune, les succès d'antan
— succès de scène, succès de monde — lui avaient laissé de douloureux souvenirs et il sentait son étoile s'obscurcir, à mesure que les rhumatismes lui enkylosaient les genoux. Il était bien encore
le seul homme qui sût tomber élégamment aux genoux d'une femme; mais il était forcé maintenant de se contenter de la théorie, d'esquisser le geste : il serait bien tombé élégamment, mais il n'aurait jamais pu se relever.
Aussi, comme il regrettait d'avoir fait nommer par faveur au sociétariat son élève préféré, le don Quichottesque La Barette, long comme un jour sans pain, pleurnichard comme une famille d'asphyxiés, et prétentieux comme une bougie rose.
Déjà, celui-ci avait conquis une bonne partie du public de l'antique Fortunio; la partie la moins jeune, il est vrai, en vertu de la loi des contrastes, mais aussi la mieux posée, la plus emballeuse et la plus influente. Sa longue face de phtisique honoraire accaparait les sourires et les emballements des plus pompeuses duchesses et des plus nobles dames de la colonie américaine. Fortunio n'avait plus qu'une ressource, réclamer hautement ses droits de chef d'emploi, se prodiguer, accaparer les rôles anciens et les rôles nouveaux, être toujours, sur la scène, l'inimitable amoureux qu'il avait tant joué à la ville, jadis. Mais comme ce surmenage le fatiguait, l'éreintait, aggravait ses douleurs, précipitait sa vieillesse, rapprochait sa fin!
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— Je mourrai à la peine, avouait-il à des intimes. Mais au moins, je ne me laisserai pas manger l'herbe sous les pieds.
Il aimait mieux qu'on la lui mangeât sur la tète, quand il serait dans la tombe.
Aussi, sa fureur, son angoisse avaient-elles été au comble quand le lundi précédent, il avait lu dans le feuilleton du plus gros des critiques une charge à fond de train en faveur de son ancien protégé, de son heureux rival.
« Je puis rassurer les familles qui aiment la » bonne comédie, bien jouée, » écrivait le mentor de la scène française. « La retraite probable » de l'incomparable Fortunio, si elle laisse des » regrets dans les cœurs, ne fera pas un trop » grand vide dans la troupe de notre théâtre » national. La Barette est là. J'ai vu ce jeune » homme dans tous les rôles de son maître, et je » puis vous affirmer qu'il se les est parfaitement • » assimilés. Je suis retourné le voir deux fois » dans le délicieux proverbe : // ne faut jurer n de rien. Il ne lui manque plus que de savoir » effacer un peu sa trop haute taille pour être » parfait. »
Fortunio fut outré... Le mastodonte!... Dire
qu'il s'était presque fait l'ami de ce gros homme, lui, le roi des amoureux ! Et voilà comme on le traitait.
11 songea à envoyer des témoins au feuilletoniste, l'idée seule des « droits imprescriptibles » de la critique l'arrêta. Il pensa courir à la rue de Douai, enfoncer la porte, jeter son mépris à la face de l'impie. Il réfléchit que ce serait trop de bonté à lui. Qu'importait en somme la bave des journalistes, la postérité ne le vengerait-elle pas?
En attendant cette vengeance de la postérité, les bouts de dialogue entendus au cours de sa promenade lui déchiraient le cœur.
Au rond-point, lassé de cette marche qui lui semblait un calvaire, il songeait à s'éclipser par la rue d'Antin, quand une Victoria s'arrêta auras du trottoir, à deux pas de lui.
La couverture rejetée — une immense peau d'ours blanc qui couvrait toute la voiture, tombait sur les garde-crotte — une femme descendit, marcha vers lui, la main tendue :
— Tiens, Fortunio, comment va ?
C'était Lucinde, exquise de jeunesse et de beauté, dans un costume hibernal qu'une czarine
d'opérette eût porté volontiers : jupe et corsage tout blancs, d'une étoffe de laine fine, soyeuse et chaude comme du cachemire, avec les parements et un haut collet d'astrakan noir, et des brandebourgs dessinant la courbe élégante de la poitrine. Un toquet d'astrakan, une pelisse aux manches flottantes, blanche aussi, mais avec des garnitures de cygne, attachée aux épaules comme les portaient autrefois les hussards impériaux, achevait de lui donner un aspect slave tout à fait selected,eiï ce temps d'alliance russe.
Le jour gris seyait à merveille à son teint, où les lèvres s'allumaient comme un phare rouge; et sa taille avait de souples ondulations qui faisaient retourner même les passants pressés d'aviver la circulation du sang par une marche rapide.
Fortunio qui, à tout autre moment, eût évité la bête noire de la Comédie, prit la main qu'on lui tendait et répondit assez poliment :
— Pas mal, tu vois, je marche encore !
Il y avait une amère ironie dans cet « encore ! » Lucinde n'y prit point garde, continua :
— Eh bien ! il parait que tu en as assez, tu prends ta retraite?
— Ma retraite !... qui dit cela ? Certes, j'en ai
assez, j'en ai trop, de leurs petites jalousies. Mais quant à prendre ma retraite, pas encore, ils seraient trop contents !
— Pourtant, les journaux...
— Tusaisbience qu'il fautpenser desjournaux!
— Mais enfin, le feuilleton de lundi !
■ — - Ah oui ! la diatribe de ce gros concierge de la critique ! Eh bien, ma chère, je me demande ce qu'il peut avoir contre moi.
Et il s'emballa, rappela des services rendus et des articles dithyrambiques, jura qu'il y avait là dessous une vilenie ou quelque basse flatterie de ce La Barette à qui nulle besogne ne répugnait pour s'élever.
— Et pourtant, concluait-il, jecroyais le journaliste un ami !
— Bah ! reprit Lucinde, il n'est pas si méchant que tu le crois. Je te jure même qu'il ne t'en veut pas ; il aura voulu faire comme de coutume, poser à la sincérité, au protecteur des jeunes ; mais je suis sûre que situ lui disais...
— Moi ! faire une démarche !...
— Mais non ! mais en le rencontrant quelque part, dans une maison amie, où il va habituellement, chez moi, par exemple...
Il allait se récrier.
Elle insista, lui parlant de tout près, lui soufflant au visage sa fraîche haleine : il ne se compromettrait pas., il ne serait pas le premier qui viendrait chez elle ; il y rencontrerait bien des amis, et, en somme, il lui ferait bien plaisir.
Elle lui disait les derniers mots dans la figure, et, en même temps, de sa jupe lui frôlait les jambes oùlesdouleurs s'étaient un instantendormies.
Il ne disait plus non ! Elle ajouta :
— Et puis, ce sera une occasion de montrer qu'une petite fête ne te fait pas encore peur ; viens samedi, on soupera, il y sera !...
Il accepta enfin :
— J'irai ! dit-il.
Et comme, ayant assez pris l'air, elle courait vers sa voiture, il lui cria, avec une intonation à double entente, mais qui ne la fit pas rougir:
— Et tu verras bien que je suis toujours jeune ! ... Chez Lucinde. Dans le grand hall tenant
tout le centre de l'hôtel, une nombreuse réunion d'habits noirs et de plastrons blancs causaient, tandis que la maîtresse delà Maison, à peu près l'unique femme qui fut présente, s'efforçait de faire oublier cette absence du sexe le moins laid
par son amabilité, son empressement, son esprit.
Par instants, d'un petit salon du premier étage, ouvrant sur la hall, de la musique arrivait, discrète, suffisante cependant pour couper les conversations qui menaçaient de s'éterniser.
Ici, ce n'était plus la cohue qui encombrait les salons de la Revue de Demain. Et les mêmes journaux qui avaient qualifié cette cohue d'assemblée « triée sur le volet » auraient dû, pour rester vrais, en rendant compte de la soirée de Lucinde, déclarer le public trié tout au moins sur la persienne,
De vraies célébrités, des notabilités acceptables, des illustrations ne sentant pas la pacotille, et un ton excluant toute prétention.
Sur un divan circulaire, très entouré, le gros Narcy — bonne figure de vieillard satisfait, la bouche charnue et gourmande, l'œil vif et fin derrière les épaisses lunettes — soutenait de tout l'effort de ses mains son ventre débordant.
On riait autour de lui, Narcy, plus fort que les autres, d'un nouvel assaut, que les «Jeunes » avaient livré le matin même au prince de la critique. Narcy, brandissant la petite Revue où avait paru la diatribe, criait:
— Leurs injures, je m'en fous!... Je vous dis que je m'en fous! Et ils peuvent bien baver sur moi tant qu'ils voudront, leurs crachats n'arriveront jamais à la hauteur démon mépris. Je marche dedans! Je m'asseois dessus!... Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse, qu'on me traite de gaga, de crétin, et d'autre chose encore. Je sais ce que je vaux et ces épithètes-là ne changeront pas mon opinion sur moi-même. Je suis journaliste, je dis mon avis sur les choses telles que je les vois, telles que je les comprends. Le reste, je m'en moque !... J'essaie d'être vrai et sincère et je n'hésite jamais à me déjuger si je m'aperçois que mon jugement était faux!... J'ai été longtemps un mangeur dé prêtres. Ehbien, j'ai eu occasion de voir lesprêtres de près, j'ai vu qu'il n'y a pas plus de mauvais prêtres que d'épiciers fraudeurs ou de banquiers véreux... J'ai rétracté mes anciennes attaques, et j'ai proclamé bien haut ma nouvelle opinion!... Y en a-t-il beaucoup qui auraient l'honnête courage d'en faire autant?
On approuva, on savait universellement ce qu'il y a sous les injures de certains « jeunes » de cinquante-cinq ans, furieux surtout de leur impuissance.
Et Xarcy continua :
— Je fais pour le théâtre comme pour tous mes autres articles. Je dis que le théâtre est un métier qu'on a besoin d'apprendre tout comme celui de serrurier ou de bottier. Les jeunes crient « Plus de convention! »... Je vous dis que le théâtre ne subsiste quepar une convention primordiale, que le fait de me faire assister, moi, vissé sur un fauteuil de balcon, à des scènes qui se passent successivement dans une chambre dont une cloison est enlevée, puis en Amérique, puis dans la nacelle d'un ballon, puis au fond de la mer, c'est de la convention au premier chef !... Je dis que si je dois voir un assassin se cacher derrière un canapé sans pouvoir me lever de mon fauteuil pour crier bien haut « gare » à sa victime qui va arriver toute confiante offrir la poitrine à son couteau, c'est encore de la convention ! Et que si vous voulez supprimer la convention au théâtre, il faut tout d'abord que vous supprimiez ces conventions-là, .c'est-à-dire que vous renonciez au théâtre!... Voilà ce que je dis depuis trente ans, et je défie n'importe qui de prouver le contraire!... Et les petits Messieurs d'aujourd'hui peuvent me traiter de vieille ganache, ils n'empêcheront pas que j'aie
raison aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui!...
Xarcy s'arrêta pour souffler, tout le corps encore remué par la fur ici de sa virulente profession de foi.
En levant les }Teux, il aperçut Lucinde au bras de Fortunio, debout devant lui.
Lucinde avait reçu le comédien avec tout l'arsenal de ses plus irritants sourires; elle fut charmante avec lui, réserva pour lui ses regards les plus capiteux et, pour lui aussi, les tête à tête dans les petits salons dérobés.
Fortunio se sentait envahir d'une immense jubilation, d'une chaleur douce qui mettait du calmant sur ses douleurs, rendait à ses jambes un peu de leur élasticité, et il ne manquait pas une occasion de faire montre de sa nouvelle jeunesse, de tenter aux pieds de Lucinde un de ces agenouillements qui avaient fait sa fortune.
Lucinde laissait faire, sans rire, ne se refusant même pas aux légères pressions de main, aux rapprochements frôleurs excusés par!le demi-encombrement des salons, aux paroles dites de tout près, dans la nuque, de si près qu'on eut crû des baisers.
Quand ils se trouvèrent près de Narcy, Fortunio était hors de lui, faisait la roue — si heureux qu'il répondit sans aucune contrainte aux premières paroles du critique:
— Eh ! vous ici, comment va, mon cher?
— Pas trop mal, vous voyez, pour un mort !
— Un mort, qui dit cela?
— Vous, parbleu !
— Moi ! !
Fortunio rit de tout son cœur.
— Ne faites donc pas l'étonné. Mais avouez que vous avez une façon un peu hâtive d'enterrer les gens et de leur désigner des exécuteurs testamentaires.
Cette fois, Narcy comprit. Il prit un air vraiment désolé, se leva, vint vers Fortunio qu'il enveloppa de ses bras, et, plein de commisération:
— Quoi, vraiment, vous avez cru que je voulais vous faire de la peine !... On me l'avait dit, mais je me refusais aie croire !... Comment, vous, un vieil ami!... Vous devriez pourtant me connaître, vous savez comme je suis, toujours prêt à encourager la jeunesse, quand elle me parait marcher dans la bonne voie !... mais si j'avais pu penser que vous le prendriez ainsi...
En somme, l'entrevue du prince de la critique et du roi des amoureux fut cordiale.
On s'expliqua à cœur ouvert. On convint que La Barette n'avait pas le moindre talent. Fortunio certes avait eu tort de le protéger.
— Que voulez-vous? s'excusait-il, il m'a tant supplié, il était si âpre au travail; mais vraiment, le travail ne suffit pas.
— Xon ! acquiesça le gros Narcy. Et puis, d'abord, il est trop maigre.
Et ce fut fini. La Barette était condamné.
Fortunio put retourner faire des expériences de génuflexions auprès de Lucinde. Et peu d'instants après, Narcy, qui craignait la nuit trop fraîche à cause de ses yeux, quitta la maison, se fit hisser en un fiacre et revint vers le petit hôtel où il cuisinait ses feuilletons didactiques.
Huit jours après, La Barrette était exécuté :
« Vraiment, on a tort de se laisser aller à faire » des éloges à la jeunesse d'aujourd'hui; aussitôt, » elle se croit tout permis. Il y a longtemps, ce- » pendant, que je m'étais promis de ne plus m'a- » bandonner à ma bonté naturelle ; mais que » voulez-vous, c'est plus fort que moi. Quand je » vois quelque chose qui me fait plaisir, il faut
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j) que je le crie sur les toits, quitte à m'en repen- » tir le lendemain.
« C'est ce que je suis obligé de faire aujourd'hui » pour La Barette. Ce jeune homme a pris mes » éloges au pied de la lettre et se croit mainte- » nant un grand homme. Autrefois il travaillait » ses rôles, maintenant il les massacre. Trop de » nonchalance. Trop de suffisance. Il a tort. Ce » n'est pas parce qu'il est très long, qu'il est de )> taille à chausser les souliers de Fortunio. Et » d'ailleurs, il y a dans ces bottes quelqu'un qui » n'est pas près de se retirer ! »
Suivaient quelques malveillances techniques qui donnèrent lieu à un échange de lettres, viruentes de la part du jeune comédien, spirituelles il faut bien le dire, de celle du gros critique, et aboutirent à une de ces amusantes réconciliations dont Xarcy n'est pas chiche...
... Et c'était ainsi, chaque jour, une nouvelle recrue que faisait Lucinde dans la troupe masculine, une fois Ostro, le lendemain Boulanger, tout le Comité, en un mot, qu'elle séduisait petit à petit, attachait à son char, celui-ci par le spectacle de son influence, celui-là par un petit service rendu, tous, par l'irrésistible attrait de sa beauté,
les promesses lascives de ses yeux et de ses lèvres, je ne sais quoi qui émanait de tout elle comme un appel au baiser, une invite aux voluptueuses étreintes, une envolée vers les rêves de plaisirs les plus fous.
Deux mois après la grande croisade, elle avait déjà détaché du gros de l'armée une bonne troupe de tirailleurs.
A peine s'il en restait quelques-uns qu'elle eût encore à conquérir, et elle était bien sûre que ceux-là ne lui résisteraient pas plus que les autres.
Seulement, si habile qu'elle fût, tout cela n'avait pu se faire sans qu'il en transpirât quelque chose.
A des riens, à de brusques changements de conversation, lorsqu'au Foyer on commençait un disséquage de l'absente, les femmes se doutaient que certains de leurs alliés faiblissaient.
Elles ne savaient d'où venait l'attaque. Mais elles voulaient la parer. Et elles s'y prenaient de leur mieux.
Rageuses résistances au jour des répétitions, aigres réparties, amères allusions à l'égoïsme bestial des hommes, plaintes franches ou sournoi-
ses, colères, silences boudeurs, cruautés à l'égard de ceux de leurs camarades à qui elles accordaient leurs faveurs, tout était mis en œuvre.
Presque chaque soir, on retrouvait une vieille histoire, calomnie ou médisance, à mettre au compte de Lucinde.
On concluait toujours parla même phrase :
— Et c'est elle qu'on voudrait nous imposer! Mais les hommes avaient perdu leur beau feu
des premiers jours. Quand la campagne recommençait, ils causaient entre eux.
Même, un soir, Ostro, de sa grosse voix de père bourru laissa choir ce précepte bienveillant :
— Bah ! ne tombez donc pas comme ça sur les absentes. . . vous auriez besoin qu'on vous ramasse !
Aussi, la zizanie était-elle au camp d'Agraman, et y avait-il, comme disait l'huissier, du fourbi dans la Maison !
Ce fut bien pis lorsqu'on se décida à lui faire faire son second début.
Ces dames avaient espéré que cette formalité indispensable serait éternellement renvoyée aux calendes grecques ; et voilà qu'un jour on apprit qu'elle aurait lieu le mois suivant, dans une pièce qui avait eu jadis du succès et qu'on remettait au répertoire tout exprès pour Lucinde.
D'où, toile général, attaques de nerfs dans le cabinet de l'administrateur, scènes violentes à l'usage du semainier dans le foyer des changements, conciliabules féroces dans le grand foyer, projets de complots dans les recoins des couloirs.
On ne voyait tout le soir, que des dames à l'air boudeur, parcourant les corridors d'un pas d'insurgées, faisant sonner haut les cris cassés des
jupes de soie, comme un bruit d'armes secouées ; et des hommes glabres à la bouche bénisseuse, moines en costumes de ville, qui allaient de l'une à l'autre porter des paroles de paix, des : — Voyons, voyons, ma chère, un peu de dignité : votre colère l'élève à votre niveau !.. . Et encore :
— Que diable, il faut bien en passer par là pour qu'on puisse l'évincer complètement!
Le tout, sans le moindre succès.
Les dames avaient découvert les fils blancs de toutes ces finesses ; et elles ne s'en laissaient pas imposer par ces débordements de sirop gommé.
Même, un soir, madame Labarre résuma l'opinion générale d'un mot qui rappelait dans cette maison les plus grosses joyeusetés de Molière :
— Les hommes sont tous des cochons !... Tout le cercle féminin acquiesça.
La gentille Meunier, qui prétendait à l'esprit, ajouta :
— Bien folle est qui s'y fie !
Et le mot eut d'autant plus de succès, qu'on sa" vait bien qu'elle ne s'était jamais fiée aux hommes qu'avec de solides garanties.
Madame Dangeau, elle, ne disait rien. Mais elle songeait profondément.
Un vague élancement ressenti dans sa vanité, comme un pressentiment de douleur, l'avertissait qu'il ne faisait pas bon pour elle s'aventurer sur ce terrain. Elle ne savait rien encore, mais elle commençait à se douter de quelque chose.
Si elle avait su pourtant !
C'était Spire, en effet, qui était cause de tout.
Depuis le moment où Lucinde lui avait laissé entrevoir une concession pour le jour où elle serait élue, il ne songeait plus à autre chose.
Sourdement, il luttait pour elle, s'ingéniant à tourner les obstacles qu'il croyait ne pouvoir renverser. Il s'exagérait les difficultés, se comparait in petto à un preux chevalier combattant pour sa dame, ne se doutant pas qu'en réalité il combattait contre des moulins à vent, Lucinde s'étant chargée elle-même de gagner les plus influents de ses adversaires.
Spire avait dit :
— Il faut que tu fasses ton second début. Sans quoi je ne réponds de rien.
Et il espérait bien que le soir du second début, il prendrait quelqu'à-compte.
Pour arriver à obtenir ce second début, il employa des moyens dignes d'un héros de Ponson du Terrail.
Il commença par persuader à un de ses amis, critique naïf mais convaincu, qu'il convenait de ne pas laisser tomber dans l'oubli, telle pièce autrefois tant vantée.
Le critique, convaincu mais naïf, se jeta sur l'idée et, pour faire croire qu'elle était sienne, battit la grosse caisse autour, déclara que, nonseulement la pièce ne devait pas être laissée dans l'ombre, mais qu'il fallait la mettre au répertoire.
D'autres critiques, non moins naïfs, s'emballèrent à leur tour ; on donna des textes, on trouva six pièces, dont deux vaudevilles et un drame en onze tableaux, qui n'étaient que les plagiats de la pièce tant vantée : on s'étonna de l'incurie de cette administration qui laissait pourrir dans les cartons des rôles qui eussent si merveilleusement convenu aux étoiles de la Maison.
Puis, tout à coup, on annonça que l'Odéon allait donner la pièce.
Alors, comme, dans la Maison, on venait de remporter un nouveau four d'estime, avec une comédie d'un vieux faiseur qui n'avait pu conten-
ter même les duchesses dont il était l'hôte assidu, on se décida ; et pour faire pièce surtout à la maison concurrente, on annonça que le chefd'œuvre était mis à l'étude, les rôles distribués, presque sus déjà, tant on y mettait d'ardeur, et que l'exhumation aurait lieu devant toutes les autorités de la critique, de l'art, et du Tout-Paris, le... à huit heures trois quarts très précises. Spire ne s'en tint pas à ce premier résultat. Il convainquit ses camarades qu'on ne pouvait pas demander aux pauvres petites femmes qui venaient d'être démoralisées par deux défaites successives de courir encore à un troisième échec — car, tout le monde, dans le Temple, regardait la pièce ressuscitée comme un vrai ours mal léché et dégarni de poils, et sa résurrection comme une simple concession à la critique, qu'on musellerait peut-être une bonne fois en lui mettant ainsi le nez dans ses excréments.
Spire ne s'étonna aucunement de voir son observation approuvée à l'unanimité des sociétaires masculins. Il croyait tant à son influence !
Et, alors, après d'habiles détours, des circonlocutions qui eussent fait honneur à un rhéteur d'Athènes, et une suprême hypocrisie qu'il regar-
dait, en soi, comme une merveille, il arriva à la difficile et chère proposition.
— Vous vous rappelez, l'autre jour, chez moi, ce que nous nous sommes promis ?... Eh bien, voilà une occasion ou jamais, de tenir nos serments et qui mettra les rieurs de notre côté... Donnons-/;// l'un des rôles. Elle ne pourra pas refuser de faire son second début. Nous serons, nous, d'une correction parfaite, et comme la pièce sera un four misérable, on ne pourra vraiment nous faire des reproches si, après cela, nous refusons de la conserver parmi nous !...
— Très bien, parfait! dit Faber.
— Eh ! eh ! toujours malin ! approuva Fortunio en frappant sur l'épaule de son camarade.
Et Caveau, — celui qui ne jouait jamais — le seul peut-être qui n'eût pas deviné les dessous de cette longue et habile plaidoirie, car on ne s'était jamais donné la peine de le regarder comme un ennemi sérieux — appuya sur le tout.
— Ce Spire a décidément toutes les finesses ! Le mari de M""8 Dangeau courut porter la
bonne nouvelle à Lucinde.
Elle l'accueillit fort bien, avec un peu d'ironie, il est vrai ; mais il n'y prit point garde.
— Ça été dur, disait-il ; mais j'ai enlevé la position de vive force, car c'était la clé de voûte de la citadelle.
— Oh ! oh ! que de stratégie, mon bon !
— Il en faut, je te jure avec des bonshommes comme ceux-là ! Mais ils n'y ont vu que du feu !...
Un silence.
Lucinde regardait Spire en dessous, d'un regard de chatte qui joue avec une souris; le comédien attendait une occasion pour demander sa récompense.
L'occasion ne venant pas, il voulut la faire naître, se leva, fut s'asseoir sur la chaise longue où Lucinde était étendue, glissa une main sous sa taille.
Elle ne bougea même pas, se contenta, quand il voulut s'approcher encore, porter l'autre main sur son peignoir, de se secouer, avec un sourire:
— Eh bien, eh bien! qu'est-ce qui te prend?... m'apportes-tu ma nomination de Sociétaire?...
Il voulut insister, recommencer la scène de l'autre jour; elle ne lui en laissa pas le loisir.
— C'est inutile, mon cher ! Tu connais ma parole: Sociétaire ou rien!... Donc n'insistepas.çate fatigueraitsansprofit.Dureste,ilfautquejesorte.
Et elle sonna pour qu'on attelât sa voiture.
Spire s'en alla, assez navré, mais plus décidé que jamais. Il eut seulement, à demi-voix, un mot de vengeance:
— Bah ! il y a longtemps que je sais qu'elle se vend !
... Quelques jours après, les répétitions commencèrent. Lucinde, pour ne point apporter un élément d'acrimonie dans les séances de travail commun, s'arrangea pour savoir complètement son rôle avant qu'elle eût à se trouver en contact avec ses partenaires femmes.
Spire, très aise de cette faveur, vint chez elle à plusieurs reprises pour mettre au point certains dialogues. Et même, un jour, il consentit à lui amener Pithou, qui devait lui donner la réplique dans la grande scène du troisième acte, scène décisive où elle espérait bien se faire applaudir.
Pithou ne se fit pas trop prier, et Lucinde l'accueillit avec des paroles de reconnaissance.
Pithou était ce comédien non décoré, qui avait arboré une immortelle rouge à sa boutonnière, le jour de l'enterremnt d'Amra.
Lucinde savait bien l'histoire, et les griefs du vieux cabotin, et les motifs connus — la dive
bouteille — de sa mise à l'index ; elle savait aussi comme Pithou se vengeait de temps à autre, sur n'importe qui, mais particulièrement sur ses camarades, de la défaveur dont il se plaignait.
C'est lui qui, le soir où Faber avait pu pour la première fois orner sa redingote d'un ruban rouge, s'était approché de lui, après les banals compliments des camarades, et, regardant la mince rougeur de ses petits yeux de myope :
— Eh, eh ! ça fait bien cette petite tâche-là ! Puis, regardant encore de plus près, grattant
le petit ruban du bout de son doigt:
— Mais, tu sais, mon vieux, prends garde ! Quand ça n'est pas bon teint, avec un peu de benzine, ça s'efface !...
... La scène que Pithou avait à jouer avec Lucinde était une scène d'agonie, où le vieux comédien mourait lentement, tout en disant à Lucinde, sa fille, des choses très dures... Même, il ne pouvait achever son discours qu'en s'aidant par instants de ce qu'on appelle au théâtre un « cordial puissant » qu'il absorbait goutte par goutte.
Lucinde, pour cordial, avait fait préparer une bouteille d'une antique fine Champagne qui dor-
maitdans sa cave depuis des années et des années. Et comme, le moment venu, Pithou, suivant l'habitude des répétitions, esquissait seulement le geste du buveur, elle lui dit en riant :
— Oh ! vous savez, ne vous gênez pas. La bouteille n'est pas en bois. Goûtez-y !
Pithou ne se le fit pas dire deux fois. Il but, et tout en buvant, une joie pétilla dans ses petits yeux gris, un sourire de jouissance enlumina sa face rasée.
— Eh ! eh ! s'écria-il, il est bien dans la note, votre cordial. Ça réveillerait un mort, ou plutôt ça le transporterait tout droit dans le septième ciel !
Puis, il ajouta, par fanfaronnade de beau buveur :
— De la fine comme ça, j'en boirais une boutielle après chaque repas.
— Diable ! fit Spire, tu prendrais ta retraite ce jour-là !
— Ma retraite!... Alors, toi aussi, tu crois à ma réputation d'ivrogne. Mon cher, rappelle-toi ceci : l'ivrogne, ce n'est pas celui qui boit beaucoup, c'est celui qui ne sait pas boire, et qui par conséquent se saoule avec rien.
Lucinde intervint :
— Vous savez, mon cher, que j'ai, dans la cave, quelques paniers de ce vieux cordial. Si vous l'aimez, je vous en enverrai une petite provision. Vous l'accepterez bien pour me faire plaisir?...
Pithou ne dit rien, mais passa silencieusement le bout de sa langue sur ses lèvres. Et Lucinde sonna pour donner l'ordre de transporter immédiatement chez M. Pithou un panier de fine Champagne 1849.
On plaisanta encore quelques instants, tandis que Pithou faisait de fréquents retours au cordial. Puis on acheva la scène.
Comme il prenait congé, Lucinde s'approcha du vieux comédien dont une rose décorait la boutonnière, et, soulevant cette rose du bout des doigts :
— Comment, vrai, pas le moindre ruban là dessous?
— Vous le savez bien !...
— Mais non, je vous jure. Le duc me le disait hier, et je ne voulais pas le croire.
— Mais c'est l'histoire que tout le monde connaît. Comme on prétend que je bois beaucoup, on ne veut m'accorder que le ruban violet, cou-
leur d'évêque. Moi je n'en veux pas ! Et quant au ruban rouge ! . . .
— Allons donc ! C'est que vous ne l'avez pas bien demandé !
— Oh! ça, jamais !...
— Mais si on le demandait pour vous ? Pithou laissa bien voir à la façon dont il serra
la main de Lucinde qu'elle venait de combler son ambition. Et il s'en alla tout guilleret, se penchant à l'oreille de Spire pour lui dire, sous promesse du secret:
— Mon bon, je crois décidément qu'on la calomnie. Elle est tout bonnement charmante!...
Le soir du second début vint enfin.
La pièce n'était ni bonne ni mauvaise. Certes, elle ne valait pas cette longue campagne qu'on avait menée danslapressede théâtre, et le monde ne se serait pas arrêté si on l'avait laissée à l'oubli oùelle était plongée; mais elle ne méritait pas davantage le profond mépris qu'on lui témoignait à la Comédie. Et puis, elle avait un certain parfum vieillot, un vague relent de vétusté qui lui donnait une piquante saveur dans cette salle habituée depuis quelques années à des tentatives
plus ou moins réussies de ce qu'on appelle le modernisme.
Les premières scènes furent écoutées assez froidement; la première entrée de Lucinde causa un certain étonnement ; il y eût un moment de silence anxieux comme si tout le monde se fût attendu à voir tout à coup éclater une cabale, à entendre se déchaîner les sifflets; mais, rien! Même, la dernière partie du premier acte obtint une faveur marqueer quelques bravos très sincères; on y trouvait des choses si vieilles qu'elles paraissaient toutes neuves.
Dans les couloirs et au Foyer — vides ce soirlà de toutes les dames qui n'étaient pas de la pièce et qui avaient tenu à ne pas paraître au théâtre — Lucinde obtint un réel succès. On l'entoura beaucoup ; on la complimenta très fort.
Fortunio lui pinça le menton, très paternellement, en l'appelant :
— Petite!... C'est parfait... Continuez.
Faberlui affirma qu'il l'avait trouvée encore plus charmante que l'autre soir, à la Revue de Demain.
Ft Spire, très étonné, lui dit à l'oreille avec un effarement qui la ht sourire :
— Mais c'est un grand succès, ma chère! Une petite tète frisottante émergeait d'un
grand corps au-dessus de la masse des hôtes du Foyer. Lucinde l'aperçut:
— Tiens! Bérard!
Et elle l'appela.
Il vint, aussi complimenteur que les autres, pour elle, non pour la pièce — car il fallait bien qu'il bêchât, toujours et quand même — et il lui dit, tout haut, avec un sourire qui voulait être très fin:
— Ah! chère amie, il n'y a que toi pour mettre de l'esprit dans les choses les plus bêtes. Tu es vraiment une des femmes les plus spirit telles que j'ai connues de ma vie !
Il y avait dans ce tu, accompagné d'une pluie de postillons liquides, une affectation que Lucinde sentit bien, et qui fit sourire les plus proches voisins.
Et Ferville, qui était au premier rang, s'approcha dès que Bérard se fut éloigné.
— Eh bien, mais ! lui souffia-t-il, il a du toupet !
— Bah ! c'est qu'il n'a rien compris !
— Vous croyez? Au fait, il est si sot!... mais laissez moi-vous faire à mon tour un compliment.
Quel revirem en t ! . . . vous les avez tous retournés! . . . C'est une victoire admirable.
— Et je vous jure que ça me coûte bien peu! Venez me voir, à l'autre entracte dans ma loge, j'ai un changement, je vous conterai ça!
Le second acte passa sans encombre. Il était certain désormais que la pièce pourrait faire encore de bonnes recettes pendant un an ou deux, en la jouant tous les quinze jours. Lucinde fut applaudie plusieurs fois, bien qu'avec un manque de franchise.
A l'entracte, elle trouva dans les couloirs encore plus d'admirateurs que la première fois.
Mais elle ne fit que passer, pressée d'aller changer son costume, saluant seulement de la main et du sourire.
Dans sa loge, elle retrouva Ferville qui l'attendait.
Elle en avait fait une petite merveille de cette loge, encore qu'on lui eût donné l'une des plus exiguës et des plus mal situées, au troisième étage.
Des tentures de soie crème avec de gros bouquets découpés en étoffes multicolores et appliqués en relief tapissaient les murs; et des portiè-
res de peluche vert d'eau très pâle, doublées d'un satin saumon aux nuances passées — le tout datant de la grande époque de Gênes ou de Venise : — ■ drapaient les fenêtres et les portes ; le meuble était Louis XV, noyer sculpté et soie pareille aux tentures, et le plafond était fait d'une seule glace où se réfléchissait la loge tout entière, et les éclairs incandescents des petites lampes électriques.
Une psyché tenait tout un angle; et la cloison qui lui faisait face était entièrement cachée parla table de toilette immense, où un service de cristal taillé à angles aigus jetait mille feux.
A terre, un tapis à figures et à fleurettes s'assortissait aux tentures des murs et aux portières.
Un parfum très doux de violette mêlée d'ambre emplissaitla pièce; et, dès qu'elle fût installée, Lucinde y joignit l'odeur d'une cigarette turque qu'elle alluma.
— Vite, dit-elle à sa femme de chambre, que j'aie encore un instant à passer au foyer.
En quelques secondes, son costume fut par terre, à ses pieds ; et Ferville la vit presque nue, n'ayant plus que le corset et la chemise, étalant avec une impudeur nonchalante la blancheur de
ses épaules, l'abandon lascif de ses seins, la courbe veinée de bleu de ses bras.
Il lui suffit d'un instant pour refaire son visage, lui rendre l'éclat que la chaleur de la rampe lui avait enlevé en partie.
Et, tout en se fardant, elle contait à Ferville toute l'histoire : l'aventure de Faber, celle de Fortunio, et celle de Spire, et celle de Pithou.
— Si bien, conclut-elle, que j'ai maintenant pour moi une forte majorité, et que je serai nommée à la première occasion !
Ferville hésita un instant, puis se décida à poser une question qui lui tenait au cœur:
— Et alors, Spire?...
— Rien du tout! répondit-elle. Je compte le berner jusqu'au bout. Il ne manquerait plus que cela vraiment, que je lui paie un service qu'il ne m'aura pas rendu. Car enfin je n'avais pas besoin de lui, les autres me suffisaient bien!
— Oui, mais se contentera-t-il de cette raison ?
— Il faudra bien qu'il se contente. Il me dégoûte beaucoup trop pour que je lui accorde jamais autre chose.
Ferville eût un« Oh ! oh! » ironique, incrédule.
— Vous ne me croyez pas ? reprit-elle. J'ai ré-
sisté à bien d'autres, et lui, je sais comment le mater !
A ce moment, on mit la main sur le bouton de la porte. Mais elle était fermée intérieurement ; on se décida à frapper, doucement d'abord, puis avec une sorte de colère.
— Et tenez, continua Lucinde, jeparie que c'est luiqui vient demanderquelquechose, un à-compte sur sa récompense. Nous allons lui jouer un bon tour. Restez-là ; Annette, sortez et dites à ce monsieur que je ne suis pas seule, que je ne puis recevoir personne.
L'habilleuse sortit. Lucinde referma la porte derrière elle.
On entendit au dehors une sorte de conciliabule, puis une voix d'homme, celle de Spire, parlant haut:
— Comment, elle ne peut me recevoir ?
— Madame n'est pas seule !
— Mais avec qui est-elle ?
— Monsieur, je ne sais pas.
Et l'habilleuse s'éloigna.
Lucinde avait saisi le bras de Ferville, et d'un doigt posé sur ses lèvres, lui commandait le silence. Ferville avait compris. Il se tut, écouta:
On frappa encore à la porte; puis un pas d'homme, rageur, s'éloigna, revint, s'éloigna encore, pour revenir, comme le pas d'une sentinelle qui aurait monté la garde devant la porte.
Lucinde riait silencieusement :
— Il m'épie, souffla-t-elle. Il veut savoir. Il croit sans doute que je suis avec un camarade, et il est jaloux. Il va être furieux tout à l'heure en vous reconnaissant. Il croira... des tas de choses... qui ne sont pas.
— Hélas!
— Voulez-vous bien vous taire, gamin. Je serais votre mère!... Seulement, tenez-vous bien, méfiez-vous de lui.
— Bah! je ne le crains pas...
Ils restèrent encore silencieux un instant, et Ferville profita consciencieusement de ce silence obligé pour prendre quelques privautés qu'on ne lui refusa pas, bien que Lucinde lui eût répété:
— A quoi bon, cela ne vous mènera à rien!
— Mais cela me fait plaisir.
— Alors..
Puis, l'avertisseur annonça le troisième acte; ils se levèrent, se dirigèrent vers la porte derrière laquelle Spire se promenait toujours.
Elle prit le bras de Ferville, et, au comédien: — Tiens, tu étais là? Si j'avais su, je t'aurais
faitprévenir que j'en avais pour tout l'entr'acte!... Et elle passa, laissant Spire cloué sur ses
jambes, l'air furieux, l'œil injecté.
kiss! kiss!
La pièce fut jouée quinze fois de suite. Chaque soir, Spire vint faire le siège de la loge de Lucinde ; elle l'y admit parfois ; plus souvent, elle recommença la petite scène où Ferville avait joué un rôle, à la vérité très platonique.
On pense bien que le manège du Comédien n'avait pas échappé à tous ses camarades hommes, et encore bien moins à ces dames; au bout de quelques jours, c'était la légende de la Maison, l'histoire qu'on se chuchotait à l'oreille dans les coins, avec des petits sourires au souvenir de l'après midi historique, chez Spire, et des regards moqueurs quand passait Mme Dangeau, toujours confite en ses attitudes pincées de femme d'intérieur.
Mais il ne fallait pas être bien grand prophète
pour deviner qu'elle ne tarderait pas à tout savoir.
Et, en effet, au bout de la première semaine, elle était renseignée ; elle savait non-seulement que Spire était amoureux fou de Lucinde et passait auprès d'elle tous les instants qu'il pouvait dérober à ses obligations professionnelles, mais encore que la nouvelle pensionnaire était absolument rebelle à toutes ses sollicitations, qu'elle .ne se contentait pas de reconduire, mais qu'elle y ajoutait la cruauté de ses moqueries.
Chose curieuse ! par une singulière déviation de la vanité féminine, au lieu d'être jalouse, de se sentir offensée par la tentative d'abandon de son mari, elle n'était que furieuse contre sa rivale — parce que celle-ci ne voulait pas aider son mari à la tromper.
Elle essaya, néanmoins, de faire quelques observations au comédien ; elle lui fit sentir combien il était ridicule et déplacé de paraître courir après cette dévergondée à qui tout le monde jetait la pierre, que toute la Maison avait mise à l'index :
— Nous serons la fable de tout Paris ! conclutelle avec véhémence, car certainement on connaît
déjà l'histoire!... Si encore, ça te servait à quelque chose!
Mais Spire ne voulut même pas entamer ce sujet de conversation.
— Ah! tu sais, laisse-moi la paix!... Je ne t'empêche pas d'écouter tes caprices, moi!
Mais elle continua, appuyant de tout son effort sur la chanterelle :
— Oh! pas la peine de poser! Je sais bien que tu te fais berner comme un grand serin.
Elle ne réussit qu'à s'attirer une réponse grossière :
— Que veux-tu? Toutes les femmes ne se vendent pas pour le premier billet de mille venu! Il y en a qui tiennent à choisir.
Là-dessus, madame se crut obligée de verser quelques belles et bonnes larmes, qu'elle essuyait au fur et à mesure du bout de ses doigts blancs.
Mais monsieur, pour mettre un terme à ces simagrées dont il savait au juste la valeur, lui jeta à la face une phrase qui eût le don d'arrêter immédiatement ses écluses lacrymales :
— Ne pleure donc pas, ce n'est pas un reproche puisque ça grossit le bas de laine du petit.
kiss! kiss! 255
Et il s'en fût aux Champs-Erysées, où il espérait rencontrer Lucinde.
Madame se tut pendant quelques jours. Mais un orage grondait sourdement, qui éclata enfin le dernier soir où la pièce tenait l'affiche.
Au premier acte, la grosse Labarre, entre deux répliques, avait dit à Mme Dangeau:
— Tu sais, ma petite, que tout le monde se moque de toi, ici!
Si bien que Mme Spire crut qu'il était de sa dignité de ne point laisser les choses suivre tranquillement leur cours, et de montrer qu'elle était quelqu'un, savait parler haut et ferme, et défendre, comme il fallait, la paix de son ménage.
— Viens avec moi, dit-elle à l'entr'acte à la grosse Labarre, et tu vas voir si je l'arrange comme elle le mérite.
Justement, Lucinde descendait au Foyer, accompagnée de Ferville qui la venait voir maintenant presqu'aussi souvent que Spire. Ils causaient fort gaiement, et Lucinde eût un sursaut de surprise quand, au bas de l'escalier, devant un buste de Régnard, pareil sur sa g-aîne de marbre à un satire de boulingrin, elle sentit tout à coup une main se poser sur son épaule.
Elle se tourna légèrement et se trouva en présence de Mmc Dangeau. Celle-ci paraissait fort surexcitée. Elle s'était montée petit à petit, en expliquant à la grosse Labarre toutes les mordantes railleries qu'elle distillait au profit de son ennemie, et, au moment voulu, elle avait perdu tout sang-froid, se trouvait dans un tel état de colère, qu'elle n'allait pas être capable de placer une seule des phrases ironiques qu'elle avait préparées. Elledébuta, les dents serrées, la gorge sèche:
— Madame, je voudrais vous dire un mot. Ferville abandonna le bras de Lucinde et se
recula d'un pas.
Mme Dangeau continua, mais assez haut pour que tout le monde l'entendît :
— Je voudrais vous demander ce que vous avez fait de mon mari?
Lucinde vit tout de suite de quoi il s'agissait; elle eût un haussement d'épaules et répondit avec une admirable froideur:
— Votre mari, madame, que voulez-vous que 'en fasse!... Il est peut-être sous mes jupes, venez-y voir, si ça vous fait plaisir!
La grosse Labarre se tordit. Mme Spire, exaspérée, éclata.
— Sale g...! cria-t-elle, d'une voix rauque, qui fit trembler les vieux cadres accrochés tout le long du couloir.
Du coup, la querelle avait pris le véritable ton qu'elle devait avoir; on en était à ces injures de femmes, mots ramassés on ne sait où, locutions écloses dans un cerveau malade de colère, bizarres, abrutissantes, d'un pittoresque fou, qu'il est impossible de mettre dans sa mémoire tant les éléments en sont disparates et heurtés, tant leur raison d'être, leur genèse échappe à tout compréhension masculine.
Lucinde, elle, se contenait, gardait tout son sang froid et, par suite, sa supériorité ; mais Mme Spire écumait, bégayait de colère, se perdait dans les histoires qu'elle voulait jeter à la face de sa rivale et qu'elle ne se rappelait plus qu'à moitié.
Sa voix sonnait haut dans le silence du couloir ; et, très vite, les auditeurs arrivaient, faisaient cercle comme au boulevard extérieur, quand deux de ces dames du bitume, véritables héroïnes d'Homère, s'invectivent avant d'en venir aux mains, ou plutôt aux chignons.
In petto, quelques-uns, plus gouailleurs que
les autres, poussaient à la lutte, excitaient les adversaires par de très bas « kiss! kiss ! ». Et, en Mme Dangeau, la fille du mastroquet, née derrière un comptoir poissé d'alcool, reparaissait, prenait la place de l'artiste distinguée et réputée pour sa bonne grâce.
Elle se tournait vers les spectateurs, désignait son ennemie delà main, prenait tout le monde à témoin.
— Xon, mais, regardez-la, cette grue qui pose à l'actrice, qui veut prendre le théâtre pour paravent à ses saletés. Elle n'est pas contente de tenir ici la place des honnêtes femmes et de les déshonorer par son voisinage, il faut qu'elle leur vole leurs maris... Sale goule! Tu ferais bien mieux de rester chez toi avec tes Saphos de bas étage et tes machinistes.
Lucinde, qui ne détestaitpas les luttes oratoires devant une telle galerie, répondit, très aimablement :
— Vous avez bien tort, ma chère, de parler de toutes ces choses-là. Vous vous sentez morveuse et vous allez vous faire moucher. Vous parlez de Saphos, vous qui seriez encore derrière un comptoir du boulevard de la A'illette, si quelques gran-
des tribades ne vous avaient accordé leur protection intéressée. Et quant aux machinistes!... Eh bien, j'aime encore mieux un machiniste qui me plaît et à qui je donne cent sous et le paquet de tabac, qu'un vieux juif, puant, répugnant, jaune de graisse, gâteux et ignoble, qui m'achète pour quelques cent louis !
— Touché ! fît Ferville tout bas.
Mme Dangeau avait les larmes aux veux : elle bégayait, commençait à serrer les poings, comme pour une gourmade ou une attaque de nerfs.
— Gare l'épilepsie ! lui cria Lucinde.
La grosse Labarre crut le moment arrivé d'intervenir : pour l'honneur de la Maison, on ne j:>ouvait pas laisser le dernier mot à cette fille.
Elle braqua sa face à main sur Lucinde, et commença le feu, de sa place.
— Depuis quand ne vous a-t-on mise à Saint- Lazare, s'il vous plaît, mademoiselle?
— Pas depuis que vous n'êtes allée à Lourcine! répondit Lucinde sans se départir de son sangfroid.
Mme Labarre s'avança dans le cercle, prit la place où sa camarade venait d'être vaincue ; sa gorge tremblottait plus blanche et plus gélati-
2ÔO SOCIÉTAIRE
neuse que jamais ; elle se frappa sur le gras du bras, montra une grosse veine bleue :
— Quand tu auras du sang comme celui-ci, tu pourras parler. D'ici là, soigne-toi, ça vaudra mieux!
— Dites donc, ma chère, les glaces ne doivent pas vous coûter cher à rétamer !
A ce moment, quelques bons esprits pensèrent qu'il était temps de s'interposer, de mettre fin à cette scène vraiment pénible, et peu digne de la bienséance de la maison.
— Voyons, mesdames, voyons, fit Faber, unpeu de sang-froid. Tous ces gros mots ne vous avancent à rien. Nous ne sommes pas ici aux Bouffes du Nord ! De la tenue, que diable, de la tenue !
Et M. Ostro, très paternel :
— Vous allez vous essouffler, et tout à l'heure,
on ne pourra pas lever le rideau, par ce que vous ne pourrez plus respirer. Si, au moins, c'était pendant une répétition, mais en pleine représentation !... que diront les abonnés!
— Tes abonnés, je les ai au... ! riposta Mme Labarre qui ne voulait pas rester sur une injure à laquelle elle n'avait pas encore répliqué. Et. se tournant vers Lucinde :
kiss! kiss! 261
— Du reste, s'ils s'ennuient, on leur enverra mademoiselle, ça leur fera passer le temps !
Lucinde répondit :
— Et madame recevra l'argent. On ne paie qu'en sortant, si on est content.
A ce moment, un nouveau champion arrivait sur le théâtre de la lutte.
— Je crois qu'on se dit des vérités ici ! clama la petite Zézette quand elle fut au premier rang, avec le marquis sur les talons.
— Justement, mademoiselle, dit Lucinde, et si le cœur vous en dit, vous aurez votre part.
— Prenez garde que je ne vous mesure la vôtre, d'abord, Mme Dutrottoir.
— Tirez les premiers, messieurs les anglais !
— Oh ! vous pouvez poser à la femme polie. Vous ne ferez illusion à personne ici : Vous avez beau avoir des chevaux, des voitures, des diamants, tout le monde sait d'où ils viennent !
— C'est ce qui me distingue de vous, mademoiselle. Vous avez un hôtel, et des chevaux, et des diamants, et même des enfants, et personne ne sait d'où ils sortent.
Nouvelle intervention des officieux. Vraiment, cela allait trop loin ; l'entracte touchait à sa fin,
tous les visiteurs du Foyer assistaient maintenant à la scène; dans cinq minutes, la salle entière serait au courant de l'aventure ; et alors, est-ce que le représentation pourrait se continuer convenablement, est-ce qu'il n'y aurait pas un scandale public, dont les éclaboussures rejailliraient sur la Maison, terniraient son bon renom, surtout à l'étranger, en Angleterre où on ne fait si bon accueil aux tournées de la Comédie qu'à cause de la vertu bien connue des Sociétaires et des Pensionnaires.
Mais Zézette ne voulait rien entendre.
— Vous croyez, s'écria-t-elle que je laisserai passer l'occasion de dire à madame ce que je pense d'elle, moi qui la première ai engagé la lutte, dénoncé au ministre lui-même la honte qu'il y aurait à la laisser entrer ici !
Et, se tournant vers Lucinde :
— Ah ! madame, je plains votre sommier. Votre nomination de pensionnaire a dû bigrement l'user.
— Je comprends, votre pitié, chère amie, car je sais que vous aimez mieux user les sommiers de la Duchesse que le vôtre !
Le marquis, au premier rang, écoutait de tou-
kiss! kiss! 263
tes ses oreilles ; il était très rouge, suffoquait sous l'étreinte de son col haut-iîiontant ; les poings serrés, les yeux hors de l'orbite, on eût dit qu'il allait, d'un moment à l'autre, se précipiter sur l'adversaire de sa fiancée, et l'écraser comme une simple galette. Au nom de la Duchesse, l'entremetteuse bien connue, il blêmit, et devint plus attentif encore.
Lucinde poursuivait :
— Eh ! je sais bien que vous ne criez pas sur les toits vos relations avec cette aimable personne ! Mais elles n'en sont pas moins le secret de Polichinelle. Tout le monde sait qu'il n'y a qu'à aller rue de Moscou, à monter au premier étage d'une maison de bonne apparence et à montrer patte blanche, pour trouver l'album où vos traits si distingués coudoient ceux de beaucoup de vos camarades. Un coup de téléphone. Et monsieur est servi ! Coût : cent louis, dont cinquante pour
vous Ça vous paraît dur, la commission ; vous
aimeriez mieux traiter de gré à gré ; mais il faut bien taire quelque chose pour sauver les apparences !
Zézette allait répondre...
... Le semainier, craignant de voir cette scène se
prolonger indéfiniment, était allé presser la plantation et la sonnette de l'entracte se mit en branle comme Lucinde achevait son petit tableau de mœurs parisiennes.
Tout le monde se sentit soulagé. Dans ce lavage de linge sale, comme naguère dans l'affaire Wilson, quiconque, homme ou femme, ne se savait pas absolument pur craignait de voir arriver son tour. Et cette brusque interruption était bien la meilleure solution qu'on pût souhaiter.
Il y eût un « ouf! » général ; le cercle se brisa, les spectateurs se replièrent vers la communication, avec des chuchotis gros de commentaires graveleux, et, par instants, des éclats de rire nerveux, satisfaits.
Zézette, une des premières, s'était éclipsée, furieuse, ne trouvant rien à répondre, et n'en ayant d'ailleurs pas le temps.
Le marquis restait seul, affalé sur une banquette, écrasé, presqu'évanoui.
Et Ferville, qui venait de roffrir le bras à Lucinde, lui disait en souriant :
— Voilà encore un mariage manqué.
— Vous avouerez que ça valait bien ça !