‹ Sociologie et politiqueChapitre 10 sur 26 · DU MONDE · texte numérisé non relu

DU MONDE

On ne peut pas imaginer une plus grande opposition de principes dans Pétude des phénomènes sociaux, que celle que nous venons d'établir ici entre la sociologie et

toutes les autres sciences politiques et historiques ; elle présente sans doute un motif plus que suffisant de la séparation de la sociologie^ science indépendante dans ses principes, sa nature» sa méthode et ses buts, de cesautres sciences.

Une pareille séparation et une pareille fondation d'une nouvelle branche indépendante de la science est justifiée chaque fois que s'ouvre devant le regard intellectuel de l'homme un domaine nouveau de phénomènes qu*il n'apercevait pas aupararavant, de vérités qu*il était loin de pressentir, de forces qu'il ne comprenait pas, d'un cosmos de mouvements réguliers pour qui il n'avait pas d'yeux, qui n'existaient pas pour lui.

Toutes les fois qu'une pareille découverte est faite, elle rencontre la négation la plus décisive de la part de tous ceux qui se sont attachés aux doctrines jusqu'alors dominantes, qui s'y sont plongés avec tout leur penser, et sont complètement aveugiespour le domaine qui s'ou-

vre. Pour y Toir quelque choseque ce soit, il leur faudrait d'abord commencer & y accoutumer leur œil. Gela leur est d'autant plus difficile qu'ils sont persuadé» d'avance

qu'il n'y a rien à y voir, puisqu'ils n'ont, eux, rien remarqué jusqu'à présent dans cette direction. C'est pourquoi même les esprits les plus clairs et les plus avisés, et précisément les anciens représentants et les coryphées des sciences antérieures, ne veulent point aborder de pareils domaines nouveaux, les Irai tant d'avance comme une vaine farce. Cet état d'âme est chez eux facilement compréhensible. Avec quelle indignation la nouvelle théorie de Copernic n'a-t-elle pas été repoussée d'avance par les partisans des miUenia de l'ancien système astronomique ! Pensez donc ! Quelqu'un affirme tout à coup que la terre tourne, quand elle reste tranquille, sans mouvement, sous nos pieds ! Les plus grands esprits de tous les peuples ont tenu ferme à ce principe; les sourcesles plus sacrées de l'humanité lui ont donné leur sanction ; l'œil ouvert et le bon sens le confirment partout et toujours ; n'était-ce point la plus grande hérésie que d'affirmer le contraire ? Il a fallu de nombreuses générations pour faire passer la nouvelle doctrine dans le domaine commun de Thumanité.

Aujourd'hui même, ne vivons-nous pas à une époque où dans un autre domaine des sciences naturelles, celui de la médecine, tout un nouveau monde est découvert, celui des bactéries ? Les plus grandes autorités de la science médicale, un Rokitansky entre autres, n'ontelles pas hoché la tête avec méfiance, quand on a émis pour la première fois l'opinion que la tuberculose est due à un bacille tuberculeux; tandis qu'aujourd hui

cette théorie est universellement admise, et que la médecine, pour gnérir la tubercalose» cherche seulement le

moven de détruire ce bacille ?

Il en est tout à fait de même de la sociologie ; l'attitude négative envers elle de la part des représentants les plus capables et les plus intelligents des sciences historiques et politiques provient d'une cécité des couleurs contractée et cultivée par eux, qui est d'autant plus intensive par rapport aux nouveaux horizons qui s'ouvrent, que leur œil s'est plus complètement adapté à rexploration des horizons coutumiers dont ils ont la garde.

évolution récente de ridée sociologique.

Peu de temps après l'apparition de la philosophie de Comte avec la sociologie qu'elle contient, J. S. Mill, qui justified'une manière approfondie la possibilité « de donner un caractère scientifique à Tétude de la politique et des phénomènes sociaux », constate quea l'opinion générale » incline à croire, «c que toute tentative d'établir des vérités générales sur la politique et la société est du charlatanisme ; que dans ces choses la généralité et la sûreté sont impossibles à atteindre ». « Ce qui excuse en partie celte idée répandue, continue Mill, c'est que, dans un certain sens, elle n'est pas sans fondement », et il indique avec raison, que beaucoup de « philosophes politiques », sous prétexte de faire de la science, uni lait de la politique pratique, et qu'Auguste Comle iui-môme est tombé dans cette erreur (1).

Cette môme erreur, de confondre la politique pratique avec la sociologie, est comiuise encore un demi-siècle plus lard par

i. Mill : Logique, Irud. ailem. de Schiel, Brunswick, 18()3, v. ii, p. 487.

Digili^CL) by Gdo^Ic

un esprit d'ailleurs aussi clair et un savant aussi émtnent que Maurice Block, qui, pour cette raison, refuse aussi à la sociologie en tant que science tout droit à Texistence. « Cette création de l'imagination de Comte, ditril, ne pourra jamais acquérir le caractère d'une science ; elle doit embrasser, selon Comte, toutes les sciences dites morales et politiques et chaque fait social doitétre étudié à tous les points de vue à lafois; l'histoire et le droit, la morale et l'économique, la politique et les mœurs doivent être consultées pour en trouver les causes et les effets. L'observateur doit donc deviner les forces motrices cachées sousle mouvementsocial et en prévoir les résultats. Plus d'un savant l'a essayé, et l'opinion publique générale ajoute : sans succès. Et pourtant cette synthèse est la tâche journalière de l'homme d'Etat !... La sociologie n'est donc (ju'un art, et un art qui ressemble à s'y méprendre à la politique. Nous devons en conclure qu'il n'y a pas de science sociologique. Et il n'y en aura pas, parce que les plus éminentes facultés humaines ne suffisent pas pour pénétrer jusqu'aux moteurs de la vie sociale, pour en découvrir les lois» (1).

Block est confirmé dans sa négation de la sociologie par ce fait que« Spencer et Schaeffle n'ont pas réussi » ; il s'en réfère à Dilthcy. Nous n'avons pas besoin de prouver l'erreur de Block : J. S. Mill l'a déjà fait.

Entre la politique en tant qu'art, c'est-à-dire l'action politique, l'activité d'un homme d'Etat, et la sociologie en tant que science, il existe le môme rapportqu'enlre l'analomie ou la physiologie et la thérapie. (Quelqu'un voudra-t-il affirmer que la physiolo2;ie ne peut pas être science, parce que le médecinpraticien s*î li\ ic (pioluliennerncnl à la thérapie Lu science est hut pour elle-même ; l'art d'application a des huts extérieurs. Tl est évidemment nécessaire, pour mienx atteindre ces huts extérieurs de l'art, de connaître la science correspondante ; aussi, il ne nuira pas aux hommes d'Etat pratiques

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