Block, « Progrès de la Science économique », p
de se familiariser avec la sociologie. Certes, il y a eu Jusqu'à présent de grands hommes d'Ëtat»quoique la sociologie ne fûl pas formée.Mais ce n'est pas un argument contre la sociologie. Il y a eu aussi des grands i^rtistes qui n'ont pas étudié Tes-
thétique !
Le philosophe et académicien français Gara repousse le po« sitivisme et la sociologie pour une autre raison ; il ne peut y découvrir rien de nouveau ; il ne voit pas de raison pour constituer un système nouveau, une science nouvelle, puisque tout cela se trouve déjà dans les systèmes et sciences existantes et antérieures, «c A quoi se réduit donc cette sociologie si pleine de magnifiques promesses ? A une théorie du progrès terrestre, du progrès humain. Mais les espérances de ce genre ne sont pas le monopole du positivisme. Turgot, Herder, Kant, Hegel, tous les penseurs modernes les ont conçues, chacun à sa manière, et je doute que le positivisme ait éclairci le problème par une série d'assertions semblables à celle-ci, à savoir que le but du progrès est de conformer l'existence sociale de l'homme à la conception positive du monde, que le progrès n'est point dans la dépendance des rois ou des peu* pies, qu'il se fait malgré eux et sans cesse par la seule force évolutive de l'histoire, que l'art humain consiste simplement à se mettre d'accord avec cette force, ce qui réduit cette évolution à n'être plus qu'une des formes de l'universelle fatalité. La seule idée claire qui s'en dégage est une conception combinée du progrès et de la nécessité dont l'effet le plus certain est d'aUéger la responsabilité morale des individus et la responsabilité collective des peuples ».
Une série d'autres objections diverses, qui, toutes également,ne tiennent pas debout, est élevée contre la sociologie au point de vue de la morale. Depuis que les philosophes-moralistes» pour fonder notre morale courante, ont établi un lien étroit et apparemment indissoluble entre elle et les opinions philosophiques dominantes, on croit pouvoir combattre et prévenir toute attaque contre ces opinions philosophiques dominantes, ou même tout écart de ces opinions, par Tévoca-
Uon de la morale menacée. Quand la sociologie affirme que les groupes sociaux dans leurs relations réciproques ne connaissent pas d'autre règle que l'égoTsme, les adversaires de la sociologie se lamentent. « La sociologie enseigne TégoTsme, elle mérite donc Tanathème ». On voit clairement quelle confusion de la constatation scientifique des faits sociaux avec les postulats moraux individuels sert de base à un pareil reproche. Et pourtant, les savants les plus éminents s'en rendent coupables. Van der Rest nous servira de nouveau comme exemple. A t l'observation des faits », soulignée et demandée par le sociologue, il croit pouvoir opposer « le sentiment de l'idéal qui est profondément enraciné dans nos cœurs ».
« Ce sentiment de l'idéal, s'écrie-t-il pathétiquement, qui ne cédera jamais devant les injustices accumulées par l'histoire et par notre organisation sociale, sera toujours notre force dans la lutte pour le progrès. L'histoire du monde peut réunir autant qu'elle veut de témoignages depuis le passé le plus éloigné jusqu'au sommet de la civilisation; eîle peut accumuler autantq u'elle veut d'observations exactes et minutieuses, ou jeter la lumière la plus claire sur tout le passé du genre humain : elle n'en déduira jamais cê qui doit Stn, si elle ne consulte pas la raison pure et la conscience. Si la science, tombée au rang d'une pure empirie, nous donne la théorie de Spencer,à savoir que la vie n'est qu'une lutte où le faible doit être écrasé par le fort ; si elle crie : malheur aux vaincus ! eh bien, nous opposerons l'humanité ii la science. Mais nous ne croyons pas à cette opposition de la science et de l'humanité; elle ne subsiste que là où la science a été élevée sur des bases trop étroites; quant à nous, nous croyons fermement à l'accord final de la science, de la justice et de la charité, triple base sur laquelle reposera la société de l'avenir ».
Est-ce qu'on n'est pas saisi d'étonnement devant cette confusion des faits et des vœux, de la science et de la foi, de l'objocUvité et de la subjectivité, dont Van der Rest se i*end coupable dans ce discours académique pour réfuter la raison d'être de la sociologie ?
Il y a ici une double L'ircur ;l la base. D'abord, môme si la feociulogie devail cuiislatei' ijiio les groupes sociaux mènent une lulle implacable pour la vie: s'en suit-il que la sociologie recommande à l'individu une lutte égoïste pour la vie ? Ce serait la même chose que de vouloir imputer le désir de la uiorldn malade au médecin (jui constate chez un malade une maladuî incurable. Ouel lien y a-t-il entre la conslatalion objeclivc des faits et la croyance et l'espoir subjectifs?
Là où ces deux sphères sont conlVuidues, où règne cette opinion que les études scientiiiques ne doivent pas s'éloigner de la direction de nos croyances et espoirs, mais doivent toujours leur rester parallèles, là il n'y a pas de science objective possible, car elle est rivée d'avance à nos croyances et espoirs, et ainsi on i-amène la situation du nioyen-àge, où la philosophie était considérée connue servante de la théologie. Maissi la science se cramponne ainsi anxieusement àTanci-e de miséricorde de la foi et de la morale, ceci n'e.sl qu'une conséquence de la seconde erreur, à savoir que les conclusions delà science, (jui ne seraient pas en harmonie avec notre morale rerne, devraient avoir pour elfet la chute de cette morale, ('etle erreur provient de la croyance que notre morale repose sur notre savoir contemporain et qu'elle devrait tomber avec la constitution d'un savoir autre, même meilleur et plus juste. Or,lc lien entre notre morale et notre savoir n'est (pi'apparent ; il a été établi par une philosophit» siipcrlicielle, qui méconnaît la vraie source de rn)tr<' morale et ci"oil dev<»i[' la baser sur notre connai>san( (' < onlenqjoraine du monde, sur les faits admis pai' la science conW.inporaine. iMais notre morale ne résulte pa> tic notre science, elle est le produit d'un instinct vital inconscient des groupes sociaux et ne doit pas être endommagée par la sul)stitution d'une autre science. Comme nous avons établi une harmonie entre notre morale et notre science contemporaine, nous sommes facilement prisdesouci. que la disparition de la science ne n»enace l'existence de la morale. La sociologie n'a pas besoin de j)arlager cette crainte. £Ue doit conformer sa conduite à l'eiLcmple de la construction
moderne des ponts. On laisse tranquille le pont andeo, on n'en interrompt pas l'usage. Seulement on construit sous lui de nouveaux piliers»et quand ils ont atteint le tablier du vieux pont, on enlève les vieux piliers et poutres et les bonnes gens passent un beau jour par leur pont habituel, qui repose sur de nouveaux piliers. Les peureux peuvent donc se calmer : l'usage du vieux pont de notre morale ne sera pas un instant interrompu : seulement il recevra des soutiens durables au lieu des vermoulus t Les moralistes prennent l'attitude de gens qui auraient eux-mêmes créé la morale et seraient appelés à défendre leur œuvre menacée. Hais la morale est née sans l'aide de la philosophie etson existence nedépendpas des théories sociologiques. Au contraire, il est de l'intérêt fondamental de la morale, au moment oik ses bases philosophiques présumées commencent & chanceler, de les remplacer par d'autres qui résistent mieux aux attaques de la critique. Or, dans ce sens la sociologie, qui confirme les faits jusqu'à prés^ent mal connus et les met en harmonie avec hi nuirale dominante, non seulement n'est pas un danger pour la morale, mais au contraire, en est un nouveau soutien.