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LA CONCEPTION SOCIOLOGIQUE DU MONDE

Ce qui appelle la sociologie à la vie, ce n'est pas seulement la découverte faite vers lemillieu de notre siècle, qu'à côté de la «c société politique » il y a une « société

civile » ; ni lesctudespruvoquéesparcette idée, qui depuis ont souvent conduit ù des découvertes sociologiques analogues ; ni même cette matière sociologique qui apparaît seulement dans les temps modernes en partie sous rinfluence de Thistoire de la civilisation, de l'archéologie, de la préhistoire, etc. ; c'est surtout l'idée suivante, qui se dégage de l'élude de Vccfion réciproque des divers groupements sociavœ les uns sur les autres et sur les individus quHls contiennent.

Une pareille étude, si elle est faite avec une clarté et une pénétration suffisantes, doit notamment conduire avec nécessité à cette conclusion frappante, que ces groupements sociaux.étant descollectivités,formentdes unités, qui interviennent dans la marche des événements comme des sortes de personnalités supérieures (personnalités collectives), mais que la conduite de ces groupements, leurs actions sont beaucoup plus faciles à déterminer que celles des personnes particulières, des individus (J),

1. Ainsi, par exemple, Schaeflle dit avee raison : « En cequicon-

Si Ton suit cette pensée, on voit s'ouvrir une nouvelle perspective sur toute la marclie des événements humains qui forment le coatenu de Thistoire humaine. Un nouvel horizon se déroule^ et au lieu de tendances et d'actions individuelles purement déréglées et incompréhensibles, nous voyons lesgroupements sociaux se conduire etagir pour des motifs simples, faciles à comprendre et qui apparaissent clairement, de manière que nous pouvons aisément ramener leur conduite à certaines normes supérieures et en saisir la régularité.

Cette régularité, quand on l'étudié de près, apparaît telle, que nous pouvons prédire avec une grande probabilité, même avec certitude, laconduite dechaque groupe social dans une condition donnée, donc que nous pou* Yons atteindre le but suprême de chaque science naturelle exacte : la prévision des événements futurs.

Pourtant, pour atteindre ce but il faut faire un sacrifice, contre lequel jusqu'à présent chaque autre science se raidissait obstinément : un lourd sacrifice, du moins aux yeux de tous les historiens, historiens de lacivilsation, historiens du droit.

La sociologie iianiole sur l'autel de ses études — l'homme! Lui, le seigneur de la création, l'auteur des événements historiques selon l'opinion des historiens, qui, monarque ou ministre, dirige selon sa volonté les destinées despeuples, qui doit porter devantle tribunal derhis-

cerne les groupements sociaux donnés, on peut, pour la plupart, prédire d'une façon tout à fait certaine, comment ils vont se comporter par rapport aux problèmes et événements déterminés de l'économie, de la politiqtio, de Tart, de la religion, » (Bau und Leben des sociaien Korpers^ éd.» vol. 1, p. 308).

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toire la responsabilité entière de ses actes, et à qui les historiens décernent selon son mérite des louanges on

des blàrnes, tombe dans la sociologie au rôle d'un zéro sans importance. Tout à fait contrairement aux tableaux, des historiens, l'homme d'£tat le plus puissant n'est aux yeux d'un sociologue qu'un instrument aveugle dans la main invisible,maistoutepuissante,de son groupe social, qui, à son tour, ne fait qu'obéir à des lois sociales naturelles irrésistibles.

C'est ce qui fait précisément la différence entre la sociologie et toutes les autres sciences rapprochées, différence qui nécessite et justifie son indépendance : à savoir que les événements historiques, considérés à son point de vue, nous montrent une face tout autre. Ce n'est pas la libre volonté des individus qui règne et qui crée le mal et le bien selon sa disposition et son inclina* tion : nous voyons ici, au contraire, le règne de forces éternelles, qui mettent en mouvement les groupes et les éUniiciits sociaux selon des lois constantes.

L'objet de la sociologie n'est pas, par conséquent, l'individu, qui crée les conditions sociales selon son profit et son bon plaisir,conformémentà un plan préparé et avec une libre volonté : e*estplutÔt le système de mouvements des groupes sociaux qui obéissent à desloisaussi éternelles et invariables que le soleil et les planètes, et dont les mouvements, relations réciproques, luttes et alliances, collisions etdi vergences, s'expliquent et même peuvent être déterminés à Tavance grâce à la connaissance de cette loi suprême qui régit le système du monde social.

La sociologie renonce, ainsi, à toute sorte d'apprécia-

tions. Car, puisque Tindivida normal est déterminé par

son groupe, et que l'individu anormal est anormal, il n'y a pas de place dans la sociologie pour les jugements moraux.

Par contre, la sociologie peut distinguer la conduite normale de l'anormale, et désigner la première comme étant conforme à la nature, et la seconde comme lui étant • contraire, comme étant opposée à la marche naturelle de révolution. Cette désignation constitue la seule appréciation de la sociologie.

Mais cette appréciation sociologique suffît complètement pour y baser également une morale. Seulement cette morale ne puisera i)as ses principes suprêmes dans la « destination de l'homme » établie aprio? i, ou dans des idées pareilles, mais simplement dans les pi us hauts intérêts des groupes sociaux auxquels l'individu appartient.

De ces intérêts vont se dég-ager les règles éthiques à observer par l'individu, et en cas de conflit entre les intérêts de plusieurs groupements sociaux c'est toujours celui des groupements le plus haut et le plus large qui décidera ; donc, ce qui devra être, en dernière ligne, décisif pour l'individu, ce seront les intérêts du groupement le plus haut et le plus large, c'est-à-dire de l'Etat à qui il appartient. 11 y a pourtant des situations où les hommes croient souvent avoir des intérêts plus hauts à servir que ceux de TEtat : mais cette croyance est certainement fausse. Car toute l'évolution sociale se sert des Etats comme des plus hauts facteurs pour atteindre ses buts ; il n'y a aucun but, si idéal qu'il soit, qui ne puisse être atteint par VEi&i ; et ce qui est impossible à attein-

dre par son intermédiaire, est tout à fait impossible à atteindre, est une utopie.

Ce qui donne encore à la sociologie le droit d'éliminer aussi complètement la volonté individuelle de l'étude des phénomènes sociaux» c'est ce fait, dont la pleine importance n'a été reconnue que par les psychologues modernes, à savoir que la plus grande partie de ce qu'on appelle la vie psychique de l'individu se déroule indépendammentde sa volonté et sans parvenir à sa conscience. La premi^ impulsion à la découverte de cette vie psychique instinctive de l'homme fut donnée par l'idée de Schopenhauer, que la volonté qui vit dans nolreètre, en est l'élément primaire et substantic 1, tandis que notre intellect forme l'élément secondaire et accidentel de notre âme.

Cette doctrine nous ;ijj}iaraît dans sa forme complète et développée dans la philosophie de l'inconscient de Hartmann, car l'inconscient de Hartmann, qui trouve toujours la bonne voie, n'est pas autre chose que la volonté de Schopenhauer. Ces idées de Sch«)pcnhauer et de Hartmann ont été souvent confirmées et développées par la psychophysique et la psychologie physiologique moderne (Fechnerel Wundt ) ; enfin elles deviennent chez Albert Post une clef pour l'explication des phénomènes de la jurisprudence comparative (« ethnologique »). « On peut tournerson regard sur un domaine quelconque de la vie sociale, partout on voit l'action de lois sociales constantes, partout on trouve une marche de l'évolution, qui tend d'une façon conséquente vers des bnts déterminés, s'étend sur des rcntaines et des milliers H iiiiiiées, et dont les hiits restent tout à fait inconnus môme aux individus, qui y sont engagés... L'individn obéit aux institicts obscurs et aux conditions .sociales impérieuses, il veut, dans un très grand nombre de cas, juste le conliaire de ce qu'il crée par son aclivité. o[ tout ce qu'il crée, si cela ne s'ada[de pas à la marclie organique de l'évolution, s'efTondreaprès une Irèsrourledurée. -Sous ])ouvons faciUMncnl conslalei' p;ir rol)servation de nousmêmes et des autres individus, que l'individu se comporte dans

la vie sociale d'une façon essentiellement instinclive. L'homme, qui parle à un autre homme, se sertd'une façon tout à fait instinctive flei=i mots qu'il emploie ponrsa communication : ils lui arrivent généralement sans aucune réflexion. 11 peut ne rien savoir de toute la grammaire de la langue qu'il parle, et pourtant il s'en sert avec la plus grande facilité... Chez l'artiste une poésie, une mélodie, un tableau, une figure plastique apparaît soudain dans l'œil interne : quelque chose lui arrive dans l'esprit... Toute pensée directrice dans la seience elle-même natt comme un érlnii- de l'inconscient, (EinleiUmgin dos Studium der ethnologisclien Jurisprudenz, p. 15-17).

De Greef insiste aussi sur le jeu monotone de l'inconscience dans la vie de la société. « Dans la vie collective, aussi bien que dans l'existence individuelle, la méthode et le raisonnement conscients sont une exception infime; l'inconscience, l'action réflexe, Tinstinct président bien plus à notre conduite privée et à la politique sociale que la mémoire, le raisonnement et la volonté, stériles flots jusqu'ici demi-émergés de la mer immense dont les vagues, sans cesse montant et descendant, figurent, dans leurs rythmes, le jeu monotone de l'inconscience étendue et profonde où végète l'organisme social ». (Introduction àla Sociologie, Bruxelles, 1886, T. I, p. 113).

S'il en était autrement, si les mouvements sociaux étaient l'émanation des individus réfléchissant et décidant, ils pourraient être tout au plus l'objet de l'historiographie en tant qu'art, mais jamais l'objetd'une science. Car, disons-le ici d'une manière décisive : la condition nécessaire de toute science, c'est qu'il y ait un système de mouvements oi^ l'on puisse démontrer une régularité. Où il n'y a pas de système pareil, il n'y a pas de science. Les descriptions ne sont point des sciences ; les récits des actes des individus peuvent être d'aussi hautes œuvres d'art qu'on voudra, mais ne peuvent jamais être science. Seul le fait qu'une pareille régularité peut être démontrée dans les mouvements sociaux, fait de la sociologie une science. Si l'on ne pouvait pas faire cette preuve, seule la description des so* ciétés, et même leur histoire et l'histoire de leur développe-

ment ne justifieraient pas encore la constitution d'une science

indépendante.

Si donc l'individu n'a pas la conscience d'une bonne partie dr sps tendances, on se demande avec raison : d'où les a-t-il ? Post répondrait peut-être: du «génie de l'humanité 9, car de ce que nous ne connaissons pas une partio de notre vie psychique, il f^roit pouvoir conclure « qu'à la place du moi apparaît le génie de l'humanité ».Mais ce seraitlà une réponse vague « l itnprccise. Une autre nous apparaît beaucoup phis juste : c'est que l'homme, étant par naissance un animal de horde, reçoit de sa horde ou de son groupe sa nature non seulement physique, mais aussi instinctive, et que les tendances inconscientes, qui font le fond de sa vie psychique, ne sont pas plus sa propriété, qu'elles ne sont son œuvre individuelle, mais qu'elles sont plutôt la propriété intellectuelle de son groupe social, où elles naissent, se développent, où elles sont en circulation constante et douent chaque individu de la part qui lui en incombe.

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