LES CAUSES DE LA LUTTE GONTBE LA SOCIOLOGIE
Qu'on pense seulement, quelles exigences, vraiment exorbitantes dans leur genre, la sociologie élève au regard des partisans des sciences historiques et politiques ! De la représentation et de l'explication des phénomènes politiques et sociaux on devrait éliminer toute initiative personnelle, on devrait les expliquer uniquement par les tendances et les mouvements des groupes sociaux, conformes t au lois naturelles » et qui résulteraient d'une loi suprême dominant tous ces mouvements 1 Le ressentiment de Xerxès contre les Athéniens ne devrait plus jouer aucun rôle dans les causes de Tirruption des troupes perses en Grèce ; pour l'exi)èdition d'Alexandre le Grand en Asie il devrait également être tout à fait indifférent, qu'il ait lu Homère ou non; la haine d'Annibal contre les Romains elle-même ne serait due qu'à cette seule circonstance que les inté* réts commerciaux du peuple phénicien sur les bords de la Méditerranée étaient menacés par Rome, et non au serment prêté par Annibal enfant entre les mains de son père, etc., etc. ; partout les intérêts des groupes «ociaux devraient prendre la place des causes individuelles des faits sociaux. Les héros, les monarques et les
hommes d'Etat ne feraient plus l'histoire, mais seraient simplement tires et poussés, comme des marionnettesi, par les ri celles des intérêts des groupes sociaux.
N'esU^e point une idée insapportablcj hérétique à sa manière pour les historiens, qui emploient tant de peine et de diligence pour caractériser les personnages t dirigeants » deriiisloire ?
II y a encore une autre circonstance, qui doit agir contre la sociologie. Il existe dans la nature humaine une i Qclination profonde à^l'idolâtrie ; rhamanité, même civilisée, ne 8*est pas encore dégagée de la période du fétichisme. Seulement elle ne fabricuie plus ses fétiches avec de l'argile, du bois onde la pierre ; elie prend le premier homme d'Etat venu, qu'elle rencontre sur son chemin, et qui» au moment d'un événement historique, se trouve par hasard au gouvernail, le proclame fétiche et se prosterne devant lui, comme devant l'homme qui a amené cet événement par la force de son génie. Ce fétichisme historique fascine les masses, qui sont fanatiques de ce culte, et Fenlhousiasme des masses flatte les historiens. Quel'on pense seulement au culte napoléonien en France et à son grand prêtre, Thistorien Thîers.
Lesnationstirent égalementun plaisir de leurs grands hommes ; cela flatte leur amour-propre d'attribuer les grands événements, glorieux pour elles, à leurs grands compatriotes. Combien chante-t on d'hymnes élogieux en l'honneur de Gavour, le fondateur et le créateur de l'unité italienne, et à quel point, devant cette glorification de l'œuvre à lui attribuée, ne s'efface pas toute cette action collective des mouvements et des tendances sociales, qui préparèrent depuis des siècles cette unité ila-
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lienne tombée, comme nu fruit mûr, entre les mains de Gavoar !
Nous ne vouions pas en faire le Reproche a TliistoriographiCt car sa manière de représenter l'histoire, qui repose pariout sur l'initiative individuelle et sur le culte des héros, a aussi sa jurande importance morale et esthétique; nous voulons seulement rappeler que la sociologie a une raison d^éire scientifique plus grande.
Oltokar Lorenz.
Comme exemple d*un« historien qui se cabre furieusement contre toutes les exigences sociologiques pareilles,qui ne veut rien entendre des lois naturelles de l'histoire, qui ne veut pas céder un point sur l'i du caractère scientifique de l'histoire et proteste vivement contre son classement parmi les « artistes», citons encore une fois Ottokar Lorenz.
Voici comment il argumente contre les lois naturelles dans rhîstoire : Puisque l'individualisme qui existe chez Vkomme kittorique, qu'on le conçoive qualitativement ou seulement quantitativement, porte en tous cas des produits de son action tout autres que n'importe quel élément naturel, il en résulte donc l'absurdité de cette prétention, qui voudrait donner aux lois et aux règles histori([ues tout à fait la même forme et signification qu'à celles des sciences naturelles ». (GeschichtswiaenichafU II. d55V Ici 1* « absurdité » découle d'une prémisse dont il aurait d'abord fallu démontrer l'exactitude ; car précisément la sociologie conteste que les événements historiques soient « le produit des actions de Tindividualisnie, qui existe chez l'homme historique », et l'historien devrait d'abord le démontrer avant qu'il ne traitât d' « absurde » l'opinion contraire. En le faisant, l'inventeur de la m Théorie des générations » prouve seulement qu'il ne devine même pas le problème propre, qui se cache sous cette divergence d'opinions. Mais la sociologie repousse cette prémisse de Lorenz ;
pour un sociologue l'unité de rAllemugne, par exemple, n*est pas du tout « le produit des actions de rindividualisme qui existe chez Thomme historique », Bismarck ; mais simplement refitet de la tendance d'une nation unifiée au point de . vue de la civilisation/ tendance qui se développait et se ren> forçait depuis plus d'un siècle, et Bismarck ne devint un des fondateurs de l'unité allemande (|ue parce que, avec un instinct juste, il se plaça ii la tète de ce mouvement tendant h Tunification de l'Allemagne. La grandeur historique d'un personnage consiste précisément à se laisser porter par un çrand courant social ! L'unification de l'Allemagne s'explique par tous les facteurs qui ont engendré cette tendance des masses, et non point par le génie de Bismarck. Car autrement, comment pourrait-on expliquer qu'un tel potentat, qui a pu unifier rAlleniagne, n'a pas eu la force de conserver son portefeuille ministériel ? Quant ;i la chute de Bismarck, la sociologie, à son tour, ne l'expliquera pas par l'indivitlualité de l'empereur Guillaum'e, mais par celte circonstance, que ce puissant homme d'Etat entra dans une fausse voie et, suivant ses sympalhios et antipathies personnelles, voulut allier rAlk iua^ne avec la Russie, tandis (|Uo la l(Midauce, conf(»rme aux lois naturelles, du peuple allemand est contre ralliant e avec la Russie, d^ins laquelle l'Allemagne pressent avec raison son plus grand ennemi. A l'instant môme où ce héros jadis puissant s'oppo^.l à un courant social naturel et confonneaux lois nattirelles. il était déjà rejeté de cùté. comme un inslrumenl hrise entre les mauis du génie de l'histoire. Mais tout cela, ce sont des aahsurdilés » des sociologues ; les historiens continueront au contraire de déilier « le fondateur de l'unité allemande » et de raconter en détail les intrigues du palais dont il tomba victime; nous ne leur en faisons d'ailleurs aucun reproche, car c'est leur métier, et s'ils ne le faisaient pas, ils fleviendraient ennuyeux et mormlones.
Par conséquent. Lorenza aussi tout à fait raison au point de vue (Viin historien, (juand il déclare que, « si la tradition liistorique n'était pas de nature à permettre de reconnatli*e et de
représonterles individus, il serait tout .i fait absurde d<î parler de l'histoire au sens plus étroit du niot. Ce qu'on aurait alors à sa disposition, ro serait uniijueuicnl un vaste oeénn de pensées sans limites de temph, dont les {lots se presserai(Mil d'un bout à l'autre dans un changement éternel ; el la seulachoseque pour rail faire le philosophe^ ce serait d'observer ia régularité qui préside à ce mouvement ».
Par ces mots Lorenz a pent-étre, sans le savoir, formulé le programme de la sociologie ; car elle n'aspire pas à autre chose qu'à pouvoir donner la formule de la « régularité » dans le « chiingemenl (''leiTi(M » df^s évolutions sociales. M;iis l'historien a unf' ;ivf^!'sion s.icrée contre une clios<> à ce [)oint ennuyeuse, et qui ne donrje pas l'occasion de « reconnaître et de représenter les perstmnages » (I. c., p. lîitS).
Mais ce qui doit parnifre étonnant, et même tout ;i fait incompréhensil)]»» chez Lorenz, qui a rompi is d'une fa^'on si juste la dillei ence enlre l'historiographie et la a philosonhie », c'est sa vive protestation contre son classement parmi les « ailistes ». Le(( peintre passionné des personnages ». avec une vigueur irritée, qui n'est d'ailleurs pas rare chez lui, n'admet pas qu'une méf hodologiepédantesque, «avec une mine aigredouce, lui tire la révérence avec le joli titre de l'art ». « Cette manière de formuler ce qui, à côté delà critique, doit être l'élément esthétique, « l'art historique doit paraître, à quiconque s'est rendu compte une seule fois de sa production historique, d'une absurdité si élevée, tpi'il est impossible de demander ici un examen plus approfondi de ces malentendus historîographico-méthodologiques >, s'écrie Lorenz dans son précieux allemand vulgaire (< Grobdeuisch
Et pourtant, nous ne pouvons rien pour lui! Quand il réunit les documents, il est un compilateur de sources ; quand il (( portraiture les personnages i, il est un historien qui trace des tableaux, un artiste ; mais tant ((u'il recule avec efTroi devant « robservalion de la régularité du changement éjernel » des événements historiques, il ne fait pas de la science. .\u contraire, nous lui accorderons volontiers que, par sa théorie
dtvs gf'nératidns, il a essayé d'expliquer l'histffii *' d imt' manière scioulilique, el que. si cetlc théorie devait se œnliniier, il serait un iielinlioilz, un Du Bois Heyinnnd ou un Kiniihofî dans !<• 'doniaiuf'dc l'iiislnin' ; seulement il faudrait qu'elle s(> eonliniiAl! iMaixiu'est-ee (pii arriv eiM. si un lieau jojir. Dieu l'en uarde ! — un aulre jirofesseur d'Iiisloin*. avec ram'''nité av«'r laquelle Loionz a e(ui(iainné les * lois natuiclles de l'histoire ». traite « d'absurdité » sa « tliéoriedes i^énéralions » î 1! pourra s'éj)ari<ner une justilicatiiui. toutciunnu» Loren/. |iour s(ui « absurdité » Ot arirl de Lorenz. dirigé évidemment contre toute l'école de Huckle. me rap|)elle d'ailleursfpi'un autre historien de valeur et en tout cas un homme trèséminent, Joseph Szujski, a étîalement traité l'idée de Buckle sur « les lois naturelles de l'histoire o de « hétise capitale ».
Il sont parfois ainsi, les poètes et les t portraitistes des personnages » ! Ils se moquent des fables que Schopenhaucr, Buckie et d'autres ânes pareils nous veulent faire accroire! f I/histoire est faite par les individus ». — Un point, c'estfini !
Devant des préjugés si consacrés il est donc extrêmement diflicile de frayer la voie à la science sociologique, car, d*un côté, elle se heurte aux idées favorites qui forment la person* nalité intellectuelle dechaque homme, de l'autre, elle manque des moyens efficaces qu'ont les sciences expérimentales, de prouver leurs affirmations par Texpérience.
Mais il ne faut pas s'étonner que non seulement les historiens et les poètes, mais la grande majorité des hommes se croient offensés diins leurs sentiments c les plus sacrés », parce que « les plus intimes », par les opinions el les affirmations de la sociologie, et [)artent contre elle en guerre avec indignalion. Garce que la sociologie entreprend, ce n'est, au fond, rien moins que de changer fondamentalement les opinions de l'homme sur son propre » moi « intellectuel. Il ne peut y avoir une lAche -, irutificpie plus ingrate ! Car déjà l'insignifiance complète de l'individu dans la marche de l'évolution humaine est une thèse qui ne peut que médiocrement plaii-e à l'individu qui se croit « seigneur et couronnement de la créa-
lion ». Et pourtant cette insii^nifinnco complète de l'individu, sa c libre volonté » comprise, est un pilier fondainenlal de la sociologie. El là déjà apf)araft saditlérence jjrofonde par rapportàla science historique, dont les historiensaitirment (ju'elle € est la science de l'homineen tant qu'être politique (\).
La sociologie n'est pas une science de l'homme, mais dessociétés humaines, et elle enseigne que rh{)mme pense et agit sans doute et nornuilement, uniquement dans le sens de son groupe, mais que le groupe mène sa vie propre, sur laquelle l'individu n'exerce aucune influence. Celte vie et existence, ces tendances et actes des groupes sociaux sont Tobjet de la sociologie.
1. Freeman : « The methods of bistorical study» London, 4886.