L'HISTOIRE EN TANT QUE PROCESSUS NATUREL
Et cependant, dans ce monde, on est tenu de lutter, si ïou veut vivre.
L'empire est à la force dans rbumanité comaie dans la nature. Toute créature qui perd Fart et Ténergie de se défendre devient une proie d*autattt plus sûre que son éclat» son imprudence et même sa gentillesse la livrent d'avance aux rudes appétits qui rôdent à l'entour.
Tainei L'Ancien régime, p. 215.
LA MATIÈRE £ï LA DIVISION DE LA SOCIOLOGIE
De ce que nous avons dit jusqu'à présent sur la nature de la sociologie se dégage déjà à pea près sa matière. Elle se divise d'une façon naturelle en deux parties que
l'on peut, si l'on se plait aux analogies physiques et aux •
expressions techniques» appeler avec Comte : statique et dynamique.
La première contient la description des groupes ou des
cercles sociaux présents ou passes, de leurs relations réciproques, relations pourainsi dire dans Tespace, notamment : comment ils s'excluent réciproquement, comme par exemple les Etats, ou bien se contiennent concentriquement les uns dans les autres, comme par exemple les couches et les classes delà population d'un môme Etat, ou bien se croisent partiellement de man ières diverses, comme par exemple les cercles sociaux, qui ont pour base le fait d'appartenir & de certaines églises, professions, états de naissance, etc.
Celle partie statique de la sociologie a pour devoir d'examiner les fondements du groupement social, les rapports des cercles donnés à leurs membres, la cohésion plus ou moins grande de ces cercles ou, ce qui revient au même, la force plus ou moins grande des liens qui rattachent la volonté individuelle à la tendance collective du cercle, l'influence plus ou moins grande de ce dernier sur les dispositions de ses membres, etc.
La deuxième partie, la partie dynamique de la sociologie s'occupe des lois des mouvements des groupes sociaux, de leurs tendances conformes aux lois naturelles et des influences réciproques qui en résultent et dont se compose « l'évolulion sociale c'est-à-dire l'évolution de chaque groupe et d'un certain ensemble des groupes. Cette « évolution » ne doit aucunement être confondue avec le progrès, car elle n'amène pas nécessairement le progrès de chaque groupe social, puisque le progrés d'un d'entre eux peut très bien signifier
la disparition de l'autre. L'évolution, comprise dans le sens le plus large du mot, peut amener la pénétration» la fusion de plusieurs groupes, les formes les plus diverses de leur subordination « superposition et juxtaposition mais aussi la dispanliou d un d'entre eux et le développement de l'autre.
Mais, dans tous les cas, cette évolution ne se déroule que d'une façon régulière et conforme aux lois naturelles, et n'est pas autre chose que le résultat des tendances inhérentes à chaque groupe, dont l'appréciation et l'évaluation plus ou moins juste permet de définir avec une exactitude plus ou moins grande la marche future de l'évolution.
Mais le résultat de cette évolution, c'est l'agglomération toujours croissante, qui jusqu'à présent a trouvé son expression la plus puissante dans les grands Etats nationaux. Si l'on veut, on peut appeler « progrès » cette évolution, qui conduit à l'agglomération toujours croissante : seulement ce progrès ne s'accomplit point d'une façon aussi idyllique que l'imaginent les optimistes du progrès, mais plutôt au milieu de luttes incessantes, dominées parla loi suprême de l'adaptation, de façon que les éléments qui s'adaptent à l'agglomération durent, et ceux qui résistent et ne s'adaptent pas, soient éliminés d'une façon plus ou moins violente. Ainsi ce progrès apporte avec lui pas mai de chutes et de destructions.
La loi de Vagiflomération croissante.
De cette manière et grâce à ces causes, l'histoire de rhumanité se déroule toujours et partout, en commençant par la lutte
d'innombrables petits groupes, yers la formation de groupes plus grands, grâce k l'asservissement des plus faibles par les plus forts.
m L'histoire du monde • nous présente, sous des milliers de formes diverses, toujours le même contenu. Soit qu'un Etat se forme des plusieurs tribus séparées, grâce & la supériorité guerrière de la plus forte d'entre elles ou de plusieurs alliées, comme cela est si fréquemment arrivé en Orient ; ou que des « phylés» séparées naissentles cités hellènes, qui ensuite sont incorporées dans un Etat guerrier par les monarchies victorieuses ; ou que Rome se forme de plusieurs tribus pastorales et soumette ensuite une inflnitéde petits «r peuples o, pour confondre plus tard une infinité d'Etats dans une monarchie universelle ; ou qu'un grand nombre de tribus germaniques prenne le chemin de toutes les tribus et forment finalement un Etat imposant d'une quantité de petits Etats; ou qu'une quantité de principautés russes, mongoles, tartares, grâce aux victoires de la plus puissante d'entre elles, se transforme en un tsarat, qui ensuite, avec une force ainsi accrue, se jette sur les Etats voisins pour augmenter sa surface et sa puissance : c'est toujours le même phénomène si simple et naturel, dont la formule est donnée par un poète : a Le grand mange le petit, et le plus grand mange le grand ». Mais ce « manger » n'est nullement un libre acte volontaire, ni en général jamais un acte individuel. C'est Cabiorption nécessaire et naturelle des groupes sociaux plus faibles par les organisations socialesplus fortes, phénomène qui doit apparattre partout et toujours au contact de pareils groupes et organisations avec la même nécessité et conformité aux lois naturelles par lesquelles une éponge se gonfle d'eau, ou une bûche jetée au feu se consume.
Le fait que la formation de ces sociétés, aussi bien que leur évolution et leurs relations réciproques, sont régies par des lois constantes, est l'eiTet simple de ce que toute cette vie sociale de l'humanité n'est qu'un côté de sa vie naturelle. La sociologie s'occupe exclusivement de ce côté de la vie sociale
de rhumanité et aspire à rechercher ces lois sociales au sens le plus strict du mot. Il est vrai qu'un certain nombre de sciences ont incidemment considéré ce côté de la vie de Thumanité on bien pris des moments donnés de cette évolution pour objet d'un examen spécial ; mais l'ensemble de cette évolution sociale resta inaperçu, il n'est jamais devenu l'objet d'une science spéciale.
Ainsi par exemple, on s'en est tenu aux moments isolés, qui sont poussés au premier plan par et avec cette évolution sociale, c'est-à-dire Ja formation, le développement et la lutte da ces sociétés entre elles, mais on a toujours détaché ces moments seuls de leur base sociale naturelle en en faisant autant d'objets de sciences séparées, considérées dans leur nature abslraile, sans les explitjuer comme produits sociaux par leurs racines sociales profondes et diversement rami liées.
Ainsi par exemple, la jurisprudence examine le droit séparé de sa base sociale, dans sa nature abstraite. L'histoire du droit, elle aussi, ne s'occupie que de l'évolution des règles juridiques abstraites dans la suci'ession des temps, quoiqu'elle compare leur forme chez des peuples dilTérents. Mais on n'examine que rarement et incideiument la question de savoir comment tout droit est sorti de la lutte sociale entre les sociétés humaines. Ei cependant, c'est ce (pi'il y a déplus important.
De même la linguisti(jue s'occupe de 1* « organisme » abstraite de la langue; de ses formes et transformations ; des rapports réciproques des divers dialectes de la même langue et des diverses langues; elle classe et groupe les langues, recherche les lois de leur évolution.
Mais quels sont les act£S sociaux qm ont causé leur évolution, dans quelle mesure cette évolnliou esl-elle la suite de la formation des sdciétés humaines ; les dialectes ne reposent-ils pas sur les dilTérences ethniques entre les parties composantes d'un peuple etc; de tout cela la linguistique a peu de âouci.
L'histoire de la civilisation et l'histoire éconoiiii<|iie. de création toute récente, se rapprochent le plus de la sociologie,
mais seulement quand elles ne se contentent pas de détacher certains nioinonts df rensemhlr do l'évolution de la « société» ou de « r « humanité », mais cherchent k comprendre, autant que possihle, l'évolution de tous les phénomènes .w iaux, dans leur corrélation : pourtant, même l'histoire de la civilisation, quoiqu'elle s'occupe de rensomhie de ces moments (art, religion, coutumes, littérature, droit, écon< unie etc.), les considère détachés de leur hase sociale ou, du moins, ne les considère pas dans leur dépendance causale des transformations de cette hase sociale.
Mais ce qui présente précisément le caractère distinctif delà sociologie, et ce qui lui donne le cachet d'une science spéciale et indépendante, c'est (jue, notamment, elle considère et examine tous ces phénomènes non comme des manifestations de l'esprit humain, h la façon des autres science^ spéciales, mais ( omme les effets nécessaires de i^agglomértUion et de PécolulioH des sociétés humaines.
Puisqu'elle voit la cause première et la source uni((ue de tous les phénomènes sociaux dans ces sociétés humniries, ou, ce (pii revient au même, dans ces grouj)es sociaux, dans leurs actions et réactions réciproques, puisqu'elle en déduit cet « esprit humain » lui-même, qui dans les autres sciences est rendu responsahle de tout et. comme une « honneh tout faire», doit créer le droit, la religion, l'économie etc ; il est donc claie qu'elle toui iie sou attention jjrincipale vers ces Lri(»u[ies, qu'elle cherche à en examiner la formation et le développement, la nature et le» propriétés, l'activité vitale et les relations réciprofjues.
Mais en deiixiènie ligne elle doit examiner plu*? spécialement comment du contact des divers groupes sociaux, de leurs rencontres et actions réciproques, sort toute la série de ces phénomènes sorld psychiques, que nous croyons généralement, librement crées par « l'espiit humain, » comme : la langue, la religion, le droit, l'Etal avec toutes ses organisationSyCtc.
LB 6K0UPB SOCIAL
L'élément premier de toute évolution sociale et le facteur élémentaire du processus naturel de Thistoire, c'est le groupe social. Celui-ci est déterminé et créé par un intérêt commun.
Il peut y avoir autant de groupes sociaux que d'intérêts dilTérents \ et de même que plusieurs intérêts peuvent toucher un individu, cet individu peut appartenir à plusieurs groupes sociaux, dont les périphéries se coupent de façons diverses ou peuvent être incluses les unes dans les autres.
Le groupe ou la société se distingue d'une simple pluralité d'individus par son organisation. Une fouie réunie devant un feu d'artifice ou un spectacle quelconque, ne forme pas un groupe social ni une société, mais une masse non organisée. Pourtant, grâce à un événement quelconque, un intérêt commun peut apparaître dans cette masse inorganisée et la Iransforiner momentanément en un groupe : ainsi par exemple, quand au lieu d'un drame classique annoncé» que l'on attendait avec beaucoup d'intérêt, on donne un bouche-trou quelconque, l'intérêt commun unit momentanément la masse inorganisée contre le directeur du théâtre et peut la
pousser à des actes communs quelconques, par exem pie À réclamer le remboarsement du prix d'entrée.
Abstraction faite de pareils phénomènes exceptionnels, qai d'ailleurs peavent souvent dans une localité donnée
acquérir une grande importance i des révoltes, des soulèvements, môme des révolutions peuvent sortir d une pareille union subite des masses inorganisées), pour la sociologie sont seules importantes les sociétés organisées d'une manière durable. Mais toutes ces sociétés ont un caractère commun, qui se trouve déjà dans Tidée de rorsranisation : elles se composent de meneurs et de menés. 11 n'y a pas de sociétés égalitaires : la horde a déjà son chef, d'abord seulement à l'occasion d'une expédition guerrière ou d'une nécessité de défense, mais ensuite aussi en temps de paix.
La tribu, formée de plusieurs hordes, où sont entrées les liprdes subjuguées et vaincues, posssëde déjà, à la suite de ses entreprises guerrières et de Torganisation qui en natt dans le but de garderies fruits de la victoire, un pouvoir tout i fait constitué, qui se compose d'an roi et des chefs et comitairnons qui l'entourent.
11 en est de même tous les autres groupes sociaux quel que soit Tintérèt qui leur sert de base économique, morale ou politique.
Les groupes économiques nous apparaissent comme corporations avec leurs maîtrises et compagnons ; les groupes religieux sont dirigés par leurs prêtres ; les groupes politiques sont sous la domination des monarques, qu'ils soient héréditaires ou électifs, élus à vie (royaume électiO ou seulement pour un court délai (présidents).
Oup le gronpo social nVst pas rf;al à la somme d'individus dont il se compose, que le fait du groupement produit un surplus de force qui ne peut pas être ex[)liqué par l'addition des forces individuelles, cette pensée, d'ailleurs difficile à expliquer, De (Jreef l'exprime de la manière suivante : «Les relations d'une certaine masse d'hommee entre eux ou avec une autre masse d'hommes rréoiU des rapports qui, tout en participant de la nature physiologique et psychique des unités composantes» laissent un résidu inexplicable par les seules lois des sciences antécédentes à la socioloi^ic La force coUective du super-organwne iocial n*est pas l'équivalent des force» colleUivn additionnées des orf/anismes individueUy pas plus que ceux-ci n$ sont l'équivalent de l'addition de leurs ujiile's physiologiques COmpOsasUes » (Introduction à la Sociologie, I, 180).
LBS SOCIÉTÉS ST l'ÈTAT
Une ligne de démarcation tranchante» qui divise les diverses sociétés ou groupes sociaax en deax catégories, résulte du fait pour eux d'être soumis ou non à un ordre
commun pacifique et juridique. A la deuxième catégorie appartiennent tous les Ëtats, à la première toutes les sociétés et groupes sociaux au sein d'un £tat donné.
L*£tat se distingue de toutes les autres sociétés humaines, comme un société spéciale* ayant une organisation propre et en môme temps dépassant en importance toutes les autres sociétés ; cette importance lui vient d'une force plus grande de domination exercée par son autorité suprême (autorité souveraine). Parmi toutes les sociétés humaines l'État est notamment ia seule qui, pour affermir sa domination, s'adjuge le droit de vie et de mort sur ses sujets. Cette circonstance donne à ses liens une force qui dépasse celle de tous les autres, les rend durables et indépendants de la volonté de ses sujets. C'est pourquoi il ne peut être écrasé et dissous que par le sang et le fer, tandis que toutes les autres sociétés liiiiiiaines sont soumises ;i sa cioiiiination et peuvent être opprimées, disloquées ctanniliilées par lui.
Par conséquent, toutes les sociétés humaines s'accom-