LE DARWINISME DANS LA SOCIOLOGIE
11 pourrait surprendre qu'ayant une base réelle apparemment si rudimentaire, devant une si grande simplicité des lois qui régissent le monde social et eu égard au grand nombre des écrits politiques depuis l'antiquité
grecque, la sociologie doive encore être une science nouvelle, qu'elle n'ait à produire qu'une littérature datant seulement des temps modernes.
Ceci n'est d'ailleurs vrai qu'en un sens limité, car les observations et les études sociologiques^ quoique disséminées dans les caté2:'>ries de la littérature politi(iue et historique, apparaissent depuis les temps les plus reculés et sûrement déjà dans les littératures de l'ancien Orient. Pourtant cette littérature sociologique, ancienne et plus récente, consiste seulement en observations incidentes, faites d'ailleurs en assez grand nombre i)ar les écrivains politi(iues les plus éuiinents de l'antiquité classiques et du moyeu âge et ayant souvent une grande valeur.
Âussi bien, tout ce qu'on a dit et écrit sur TËtat et sur
les peuples, appartient également à la littérature sociologique.
Assurément le verbe créateur de la sociologie se fait
entendre pour la première fois là où on déclare que la vie des États est ré£^ie par une loi natarelle, comme l'ont fait les encyclopédistes du XVIII* siècle en France, qui
naturellement avaient eu déjà des prédécesseurs môme dans l'antiquité. Ensuite, Auguste Comte est le premier qui, en donnant le nom à la nouvelle science, prépare aussi le terrain pour son développement indépendant. Pour la chose même, pour le contena de la sociologie, il a fait autant que rien. Chez lui la sociologie repose encore au sein de la philosophie de l'histoire, elle ne s'en est pas encore séparée ni dilïerenciée (1).
Cette séparation et différenciation est accomplie par Herbert Spencer.Chez lui apparaît déjà dans sa diversité la foule des véritables groupes sociaux vivant dans Thu* manité, leur caractères dislinctifs et leur évolution régulière. Spencer a rompu la première glace et frayé la voie à un nombre, aujourd'hui déjà, fort respectable, d'écrivains sociologi:|ues chez les principales nations européennes.
Mais de môme que chez Spencer continue à agir et se développe largement cette idée comtiste, à savoir que la sociologie doit être fondée sur la biologie et qu'au fond elle n'est pas autre chose que la biologie de la personnalité collective, de la société, qui mènerait une vie organique comme étant un organisme supra-individuel, de même ensuite chez les successeurs de Spencer cette idée prévaut toujours et encore aujourd'hui. £n Allemagne
4. « LTiistoire ou la sociologie, dit Comte, a pour bat d'examiner la structure et le mouTement des sociétés humaines. » Discours sur l'ensemble du positiTisme, p. 170.
(Schaeffle, Lilieûfeld) et notamment en Italie, la plupart des ouvrages sur la sociologie reposent sur l'introduc tion des analogies biologiques dans la vie organique des personnes collectives supra-individuelles.
Mais en même temps une autre idée du domaine des sciences naturelles, donna l'impulsion à l'étude de révolution sociale & un point de vue un peu différent et qui contribue plus au progrès de la sociologie.
Nous parlons de la théorie darwiniste, qui d'ailleurs fut-elle même engendrée par les recherches sociologiques de Maithus.
Quand on se [mit une fois à traiter de la vie des sociétés au point de vue biologique, on ne pouvait pas manquer.vu la grande influence de la théorie de Darwin sur les sciences naturelles et sur la hiologie, d'essayer d'appliquer également sa théorie delà lutte pour la vie à révolution sociale.
Ces tentatives devaient être d'autant plus favorables au développement de la sociologie qu'elles conduisaient à la reconnaissance de rantagonisme et des compétitions entre les nations et tendaient, du moins sur ce terrain international, à comprendre et à expliquer les relations et les influences réciproques entre les peuples par des lois naturelles générales dominant ces phénomènes. De là il n'y avait qu'un pLLs à l application de ce principe non seulement aux États, mais aussi à tous les groupes et cercles sociaux.
Cette méthode laisse actuellement espérer des résultats d'autant meilleurs qu'en même tenîps, d'un côté, l'histoire se sert delà lanterne sociologique pour nous montrer la formation des divers groupes sociaux dans lepassé
et de raulre,la statistique sociologique nous montre tous lesgroupessociaaxactuellementexistants, si compliqués et entrelacés entre eux, qui constituent des documents plus que suffisants pour la démonstration, avec Taide de
l'histoire et de la statistique, de i'aclioii des lois sociologiques.
lA GUERRE ET LE DROIT DES GENS
De la loi sociale suprême de rexploîtation sociale des
étrangers, combinée avec cette circonstance que lesÉtats ne vivent pas sous un régime commun du droit delà paix, il résulte qu'il ne peut y avoir d'autres relations entre deux États que : la guerre, J'armistice ou enfin ralliance dans le but d'opérer ensemble contre un troisième.
Aussi Rettich appelle avec raison la guerre « acte de relation » entre les Etats (1), qui, comme toute relation est « TefTet d'un besoin humain >, et dont le but est « la satisfaction de ce besoin » .Mais ce besoin n'est pas autre
chose que la tendance à augmenter son bien-être propre aux dépens des étrangers.
Et comme cette tendance est naturelle, nécessaire et profondément enracinée dans la nature de chaque groupe social, Odysse Barrot n*a donc pas tout à fait tori quand il estime que, de toutes les idées, seule l'idée de la guerre est innée chez l'homme et que par conséquent
1. Heinrich Rettich : « Zur Thf^orie und Geschiclite des Hechts zuin Kriege : Vôlkerrechtliche UuLersuchungen », 1888. — Nous parlons de ce lÎTre dans notre « AUgememes Staattrecht », Vienne, 1897.
l'état d'antagonisme et de guerre est l'état normal des
groupes sociaux dans leurs relations réciproques (1).
Tandis que l'historiographie se livre avec plaisir à la représentation de ces guerres, comme émanation des tendances et dispositiousindividuelles,eQracouteies causes individuelles et lecours,spécialement en ce qui concerne la participation des individus, la sociologie ne prend d'intérêt ni à la participation personnelle des individus, ni au récit du cours de ces événements, maïs seulement aux buts» pour lesquels chaque guerre ne paraît être que le mo^'en.
Car la marche de Thistoire prouve que les guerres sont simplement des moyens, qui conduisent à des formations sociales de plus en plus étendues, donc ciu'elles no représentent que des fonctions naturelles secondaires, quoique inévitables, de la grande évolution sociale» dont le but ultime nous échappe.
Quant à la question de savoir, si révolution, qui progresse dans cette direction» conduira un jour à un Etat universel, il est plus facile de le prévoir que de le prouver d'une façon scientifique. L'idéal d'un pareil Etat universel a été souvent annoncé, et Hugo PreuM Ta fait tout récemment dans son livre c Gmeinity Staat und Bev^ ». La question est simplement la suivante : l'évolution sociale» qui» jusqu'à présent, n'a abouti qu'à la fondation des grands Etats» surmontant, à leur tour, tous les obstacles de l'espace et des différences de races, abou* tira-t-elle un jour à un véritable Etat universel ou mondial f
1. 1 De toutes les idées, l'idée de la guerre est peut-être la seule qui soit innée chez l'homme. L'antagonisme est ai Téritablement l'état normal des sociétés que nous le retrouvons dans toutes les actions des hommes, même les plusinoffensÎTes... «OdysseBarrot : « PhUosophie de l'histowe », p. 32.
l'iu' (lisciissil »ii Mil' rcttc quoslion est oisonsc. Mais celui (|iii, pour (Icsraisonssi'iciitiliijuos.iK* croilpasà une si hellc concliisi«m (h* l'évolution sociale de toute riiuniaiiilé.n'épi ouvepouilanl aucune envie de détruire le beau rêve des opUmisles, car ce rêve a, en tout cas, une valeur morale positive.
Hugo Preusz, dans son ouvrage : a Dus Vdlkenyr/U im Dienste des Wirt/ischaflslehens 9 . f Le droit des gens au service de la vie éconojuique), a récenmient essayé d'expli((uer d'une manière plus ét«'ndue ces vues idéales, en indiquant l'évolution du droit des çens. Son argumentation est inattaqualile au point de vue logique. Si l'on considt'^re, dit-il, les grands progrés faits depuis deux cents ans par le droit des gens» le droit international des pays civilisés, et si l'on se souvient que le principe suprême de la nature est : 0 des transformations infiniment petites dans des espaces de temps infiniment grands » ; nous devrons conclure des progrès réalisés jusqu'à présent par le droit international (lesquels veulent être considérés comme les effets nécessaires des relations économiques internationales), que cette évolution devra conduire un jour à une organisation économique et h l'établissement d'un droit public du monde entier, qui rendra les guerres impossibles.
Comme nous l'avons dit, ce raisonnement est inattaquable au point de vue logique. Mais la joie de jeter ainsi un COUp d'œil sur les millions d'années de l'avenir nous est rendue amère par cette pensée plus proche, que l'humanité devra verser encore beaucoup de sang avant que le terrain soit préparé pour ce droit des gens universel. Car si un pareil droit des gens, ayant les guerres en horreur, peut jamais se réaliser, ce n'est que dans des systèmes politiques ayant une civilisation uniforme ; par conséquent il faut d'abord, non seulement que le globe ait une organisation économique universelle, mais aussi que cette organisation ait produit une civilisation à peu près identique. Car jusque \h les membres des civilisations hétérogènes se comporteront toujours les uns vis-à-vis des autres, non comme des hommes, mais comme des bétes
sanya^es. Les atrocités, commises sans cesse' sur les mem^ves d'une civilisation étrangère^ prouvent que les hommes des civilisations différentes ne se considèrent pas comme semblables. Autrement, comment expliquer la boucherie commise il y a peu de temps sûr les Manipourspar les Anglais? L'homme primitif lui-même ne se livre pas à de pareilles atrocités sur les êtres qu'il tient pour ses semblables.
De même les nombreuses atrocités, commises encore tout récemment par les Européens en Ajastralie et en Afrique sur les indigènes de ces pays, ne s'expliquent que par cette hypothèse que les Européens ne prennent pas ces races humaines pour leurs égales. Naturellement, l'unification graduelle des nombreuses civilisations .de notre globe est possible, et nous (locordons volontiers ^ Hugo Preusz que tout cela doit forcément arriver en grande partie à la suite des relations économiques universelles ; seulement.il est évident que tous ces progrès ne peuv(Mit pas s'accomplir pacifiquement, comme d'ailleurs les progrès réalisés jusqu'à présent sont dus pour laplu" part à la guerre et à la force.
Car là où il y a toujours en présence des civilisations ayant des forces égales, il n'y a pas à songer à une unification pacifique : chacune défend son existence avec tous les moyens violents qui sont à sa disposition, et tant qu'il en est ainsi, il n'y a pas à songer à un droit des gens universel. Ainsi la réponse à la question qui concerne la réalisation d'un droit des gens international, et par conséquent aussi de la paix univerr selle, dépend de la réponse qui pourra être donnée à la question préniable suivante : quand serons-nous sur ce globeentre nous, c'est-à-dire, quand aurons nous aiîaire sur tout le globe à des hommes selon notre goftl ? Surmontons pour un instant l'aversion, qui nous saisit. (}uand nous pensons à la merde sang qui nous sépare int'vilahlement de cetle époque, car ce serait de rii\ poi l isie (le vouloir nous persuadei' à nous-mêmes et aux. autres, (jue nous pourrons arriver un jour à fusionner pacitiquement même avec les peaux-rouges américains ; regardons les nombreuses peuplades de l'Asie et de l'Afrique , aux-
quelles le spectacle d'an européen découpé en morceaux cause une joie intime indicible, et demandons : arrivera-t-on jamais à une fusion pacifique avec ceux-l& aussi ? L'histoire nous enseigne qu'il faut plutôt s'entendre là à une élimination violente des éléments plus faibles,résistanf à toute unification pacifique. Si nous voulions maintenant, même en nousaidant de pareilles éliminations violentes des éléments incapables d'adaptation, nous représenter un monde uniformément civilisé et embrassant le globe entier, nous serions arrachés à ce rêve d'une façon désagréable par cette simple remarque que, à mesure que les antagonismes originaires et primitifs disparaissent par l'élimination violente, avec le progrès de la c civilisation européenne et chrétienne » apparaissent des antagonismes nouveau:i^, qui divisent intérieurement l'humanité « civilisée » et doivent nécessairement conduire avec le temps à des scissions non moins terribles et dangereuses, que les hostilités originaires et primitives, que nous n'avons pas encore surmontées Jusqu'à ce jour. Que l'on songe seulement au développement de rantagonismeentrelesAméricains et les Européens, (]ui commence seulement à appurattre dans ces derniers temps ; quand les intérêts économiquesetpolitiquescontradictoires auront conduit avec le temps, comme cela est vraisemblable, à l'isolement complet de l'Âmérique, nous aurons avec celle-ci dans mille ans une nouvelle Chine devant et contre nous. Par conséquent, le côté sombre des perspectives tournées vers la future paix universelle, assurée par le droit international, consiste en ceci, que ce principe naturel « des transformations infiniment petites dans les espaces de temps infiniment grands « n'intervient pas seulement pour l'élimination des antagoiiisines existants, mais malheureusement aussi pour la création évolutive d'antagonismes nouveaux jusque-là inconni^s ! Ainsi, il bciiihlc qu'ici également, dans le domaine de l'histoire de l'humanité, la nature a tout préparé pour perpétuer éternellement la lutte et la guerre.