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LA POLITIQUE BN TANT QUE SCIENCE

Quaod il s'agit des phénomènes de la natnre organî*

que et inorganique aussi bien que des phénomènes psychiques, on distingue avec raison une discussion scientlûque d'un « vain verbiage ». Où est la différence ? c'est que le raisonnement peut reposer ou non sur la connaisance exacte de l'objet donné.

Quand la foule superstitieuse se rompt la tête à se demander ce que veut dire une comète, si elle annonce la guerre ou la peste, c'est du pur verbiage. Pour pouvoir discuter le même objet d'une manière scientiûqtte,ilfaut posséder le savoir astronomique, la connaissance de la nature les comètes, de leurs trajectoires, etc. Mais une fois (fu'on a fait les calculs nécessaires, on peut annoncer d'avance avec une sûreté mathématique la réapparitioa de la comète dans l'avenir.

Avant que l'on n'ait connu les causes directes des épidémies, il y a eu à chacune de leurs apparitions beaucoup de conjectures peu raisonnables sur leurs causes, mais très peu de mesures préventives efficaces contre elles. On ciiercliait les hommes qui avaient dû empoisonner les puits, ou les criminels pour lesquels le ciel punissait le peuple par la pesté. Aujourd'hui qu'on con-

naîl la ualuredes maladies, leurs fadeurs immédiats, leurs foyers et les manières dont ellesse communiquent, les spécialistes peuvent les discuter scientifiquement et Indiquer des mesures rationnelles pour les prévenir

ou les éloigner.

Il n'y a pas encore longtemps, on a considéré em Europe* les aliénés comme des possédés du diable, et on en expulsait le diable au moyen de l'eau bénite et du goupil- ' Ipn. Nous connaissons aujourd'hui la nature des maladies mentales ; une discussion scientifique a pu s'établir autour d'elles et donner lieu à leur traitement rationnel.

La prédiction du temps appartenait encore il y a peu de temps au domaine du vain verbiageets'appuyaitdans le meilleur cas sur les règles trompeuses des paysans.

Depuis qu'on a étudié la nature et les propriétés des courants aériens et qu'on a pu définir exacLenient les causes du changement du temps,la prédiction du temps, du moins pourquelquesjoursàravance.est fondée d'une manière scientifique.

L'essor pris récemment parla météorologie nous montre plus spécialement que des sciences nouvelles se forment encore et toujours, et que les domaines entiers de phénomènes, qui autrefois pouvaient être uniquement l'objet de vagues hypothèses, entreiit soudain dans la claire lumière de la science. Il serait naïf de croire que le cercle de ces catégories des phénomènes,' qui l'une après l'autre quittent le crépuscule de la superstition pour entrer dans la claire lumière solaire de la science, soit déjà fermé et que nous soyons déjà tellement avancés dans tous les domaines du saToir ou, pour mieux dire, de lapen^sêe. Une pareille croyance, exagérant à ce

point la valeur du savoir humain contemporain, serait également contraire à la loi suprême de la nature toute

entièrcà la loi de l'évolution, car elle voudrait nous mettre au degré saprèiue de l'échelle de l'évolution, dont nous jugeons ainsi la hauteur évidemment uniquemeut selon le chemin accompli,sans pouvoir nous faire aucune idée de celui qui reste encore à parcourir.

Nous devons d'autant plus songer ici à une évolution plus large, embrassant les grands domaines du savoir humain, que, d'un côté, le contraste frappant entre le , traitement scientifique, appliqué à certains objets, et le traitement non-scientifique, appliqué aux autres objets, nous saute aux 3^eux d'une manière naturelle, que de . l'autre, nous voyons se laire actuellement sous nos3^eux les tentatives les plus diverses pour soumettre à un examen strictement scientifique des catégories de phénomènes, qui jusqu'à présent ontété seulement l'objet d'o- . pinions et d'hypothèses se combattant entre elles sans fin etsansrésultal.L'tiistoireet la politique appartiennent au nombre de ces catégories ; et il est tacile de comprendre que ce domaine soit en retard par rapport aux autres en ce qui concerne son caractère scientifique.

C'est que, parmi les diverses catégories de phénomènes,ceux-là sont d'abord sou mis à une observation scientifique, qui sont les plus éloignés de l'homme. Le ciel étoilé attire son observation investigatrice avant le rè^ gne végétal ; la géographie est une science antérieure à Tanatomie ; et la formation du globe terrestre, qui est beaucoup plus éloignée de nous, est devenue l'oljjct des études scieutihques longtemps avant les phénomènes

sociaux et la vie des peuples. Newton et Laplace apparaissent avant Comte et Spencer.

Ce qui nous est le plus proche,ce avec quoi nous sommes le plus familiarisés par la vie journalière,nou8 Texaminons scientifiquement .le plus tard, pour cette raison simple, que Thomme n*y pense même pas, croyant le connaître parfaitement. Les plK'iiomènes sociaux de la vie quotidienne n'ont pourlui rien de singulier, il a pour ces phénomènes des explications suffisantes, naturelle' ment superstitieuses et erronées, mais tout à fait satisfaisantes pour lui ; il n'y a aucune 'raison qui puisse les lui faire déduire d'une source autre (fue les actes spontanés des hommes. Mais ces phénomènes sociaux .de la vie quotidienne forment dans leur succession chronologique la vie des peuples et l'histoire, et il est naturel que rhomme transporte dans l'histoire et dans la vie des peuples sa in.inière d'envisager ces phénomènes, et qu'il se sente satisfait par ces explications habituelles et inculquées à son esprit dès l'enfance.

Ainsi la loi lui semble Témanation de la volonté légis-'' lative du prince ou d*un autre gouvernant ; la guerre, résultat de l'énergie d'un ou de plusieurs individus qui ont l'influence décisive ; l'accroissement de l'Etat, leur mérite, la perte d'une province, leur faute, etc.

En appliquant cette méthode d'envisager les choses à l'avenir, on arrive à une « politique » qui consiste à formuler des vœux pour telles ou telles actions des gouvernants et à juger leurs actions au point de vue des intérêts particuliers, qui d'ailleurs sont pour la plupart masqués par les plus généraux intérêts de l'humaniité.

Mais de pareilles idées sur rhistoire et sur la politique prouvent seulement que ces catégories de phénomènes

restent encore aujourd hui profondément au-dessous de l'horizon de la science, qu'on les considère encore à travers le crépuscule de la superstition et qu'on se livre à leur sujet aux plus ;ialves illusions.

Ce n'est qu'appuy ée sur la sociologie que la politique, comme nous allons le voir, devient une science positive.

Le pronostic sociologique,

Laplacc a déjh, comme on sait, affirmé (|ii'à un rortain dogré du développement de la scicnro il «luit tMi'e possible de prévoir et do déterminer à l'avance l(^s événements futurs. Pour le naturaliste et le matliéinaticien, auxquels le monde des phénomènes n'apparaît qu(^ comme un grand système de mouvements réguliers d'atomes, il doit sembler tout naturel qu' « un esprit, qui à un instant donné connaîtrait toutes les forces, qui animent la nature » et qui pourrait les ex()i'imer en formules matbématiqucs, serait aussi on état de prédire tous les événements de l'avenir. Invoquant cette afllrmalimi de Laplace, "Du lîois Reymond estime qu un j)areil esprit ft lirait dans ses équations le jour où la croix grecque brillera sur la mosquée de Ste-Sophie, ou celui où l'ADgleterre consommei'a son dernier morceau de charbon

Mais laissons de côté la question de savoir si les naturalistes et les mathématiciens réussiront à expliquer par les mouvement des atomes le monde social lui aussi; ce qui nous touche de plus près, c'est Texplication du inonde des phénomènes sociaux par les mouvements des groupes sociaux qui en sont les éléments constitutifs, et la possibilité de formuler des prévisions sar la hase de cette explication. Naturellement, les prévisions sociologiques n'auront jamais l'exactitude des prédictions astronomiques, qui calculent le jour, l'heure et la minute de la production d'un phénomène astronomique, et

ceci parce que les prf^visionssociolojLciques sont basées surdes aggrégals grands et flottants, et dès lors ne peuvent s'astreindre aux divisions ordinaires des calendriers. Les siècles, peutêtre même les milliers d'années ne sont rien dans le pronostic sociologique ; mais cette imprécision au point de vue du temps n'enlève pas aux prévisions sociologiques leur valeur, car ici il s'agit plus de la tendance de l'hohdion, que du moment même où se produit un évéoement. Car, en fin de compte» cette tendance a plus d'importance pour la politique, que ce moment. Ainsi par exemple, lasociologie ne peut pas prédire quel sera le jour où se tiendra en Afrique le dernier marché aux osriavps; mais aussi cela n'a pas d'importance vis-à-vis de la sûreté avec la(}uelle la sociologie, tous les facteurs économiques et politiques ayant trait à cette question bien considérés, peut prédire que la traite des esclaves disparaîtra un jour en Afrique, comme elle a disparu en Europe et en Amérique. Une prévision pareille de la tendance de l'évolution sociale a pour les hommes une valeur morale qu'il ne faut pas diminuer, car elle ofîre une base et un appui à leur conscience morale et, dans les larges limites de la nécessité naturelle, leur indique des buts idéaux pour leurs actes et tendances.

UN BXBHPLB DU BfANQUB DE PRÉVOYANCE POLITIQUE

' Un exemple intéressant da manqae de compréhension de la sociologie et,par conséquent, de prévoyance politique de la part d'an parti dominant, nous est fourni par l'histoire récente de rAutriche-Hongrie. Cet empire se compose d'un certain nomhre de « pays et royaumes » qui s'étant développés dans des conditions historiques particulières et indépendantes, représentent ce qu'on appelle «des individualités historico-politiques >. Or, depuis 1848 une théorie constitutionnelle doctrinaire et tout à fait idéale a voulu faire de r Autriche-Hongrie un £tat parlementaire, unifié et, de plus, allemand. Âu point de vue ahstrait il n*y aurait rien à y redire. Au point de vue de révolution historique il ne serait pas du tout absurde de vouloir brûler un certain nombre d'étapes intermédiaires, et de vouloir transformer un Etat polyglotte et polynational enmonoglotte et national. Mais un instinct sociologique, même primitif, aurait dû indiquer que de pareilles transformations ne s'accomplissent pas en un tour de maiuet qu'elles ne se laissent décréter par un gouvernement ni môme par unparlementéluac^ Aoc. C'est pourtant â cette chimère que se sont livrés en Au* triche des hommesd'Ëtat éminents (Bach et Schmerilng)

et de grands partis politiques (le parti allemand libéral). - On a gaspillé infiniment de temps et des forces,de8 millions innombrables tirés des contribuables, pour réaliser cette doctrine irréalisable. Le parti allemand libéral ne quitta les positions déjà occupées qu'à la suite de luttes acharnées,en disputant de toutes ses forces chaque pouce du terrain qu*il avait victorieusement conquis lors de son premier élan. Il céda d*abord en Hongrie.

En 1861 Schmerling réussit à faire envoyer des députés allemands de la Transylvanie pour renforcer le parti allemand libéral dans le parlement viennois, mais en môme temps on se plaignait encore à Vienne que les Magyars, bien qu*ils eussent < perdu par leur propre faute >tous leurs droits, étaient si opiniâtres et s'entêtaient absolument à rester Magyars, quoique pourtant ils formassent une minorité dans leur propre pays et dussent être contents d'avoir obtenu leur liberté par la grâce du parti allemand libéral. .

Mais bientôt les choses changèrent de face. La situation . réelle obtint le dessus. La Hongrie resta Hongrie, elle resta ce qu'elle était par son développement historique^ et le parti allemand libéral en fut pour ses frais.

La môme chose est arrivée en Galicie. L'empereur Jo* seph II a inauguré avec force la germanisation de ce pays, il a même fait certaines choses utiles à i'mstruction publique.

Mais ni l'empereur Joseph>ni les ministères allemands libéraux ou môme réactionnaires ne purent accomplir ce qui était impossible ; germaniser un pays polonais contrairement à toute son évolution historique.

Ici encore on s'est heurté à des désillusions ; la raison

Tint trop tard ; on a dissipé une quantité infinie de forces intellectuelles et matérielles ; on a porté un grand préjudice matériel et moral au pays. Aujourd'hui le^ partis

allemands les plus prononcés de l'Autriche demaiideat précisément l'autonomie de la Galicie. Dans ces deux cas, celui de la Hongrie et celui de la Gaiicie,le manque de connaissancjBs sociologiques a fait beaucoup de mal et poussé l'État à des entreprises inutiles et infructueuses. Car dans l'un et dans l'autre de ces cas. les connaissances sociologiques auraient pu indiquer qu'on n'arrête pas d*un couples évolutions historiques qui se déroulent depuis des milliers d'années, et que les nationalités his* toriquement formées et capables de vivre ne se laissent pas abolir par décrets (1).

Si une politique veut Otre efficace, elle doit compter avec les conditions données et historiquement formées, car seul est réel ce qui s'est formé d'une manière historique ; ce qui provient de la doctrine;ce qui est décrété d'en haut, doit d'abord se confirmer dans une lutte difficile avec la réalité avant d'acquérir la constance et la durée.

Cette confirmation ne lui vient qu'à condition de s'adapter à la réalité, de s'incliner devant la loi de l'adaptation qui domine la nature toute entière, et par conséquent aussi le monde social. Ce qui est impropre à l'adapiation, est éliminé par les forces réelles qui assurent la marche de l'évolution sociale.

La science sociologique exige en Autriche la conser*

1. Ces évèDements intérieurs de l'Aulriche sont exposés d'une manière étendue, dans leur développement historique el selon leur importance sociologique, dans mes ouvrages : « Oesterreîchisdies StaatsreGht«j Vienne, 1891 et « Oesterrelchisehe Reichageschichtet^ Berlin, 1S96.

vation et ragrandissemeiit de rindépenflance et de l'autonomie, de l'évolution particulière des parties composantes historiques de la monarchie; tout affaiblissement ou abolition de ces individualités historico-politiqnes amène en même temps l'affaiblissement de l'ensemble.

Cela, le parti allemand libéral en Autriche n'a jamais voulu le reconnaître ; il poursuivait une politique purement idéaliste si on ne veut pas la nommer égoïste.

Or* tout idéalisme consiste, comme on sait, à vouloir brûler les étapes de l'évolution immédiatement rapprochées pour atteindre d'un coup l'avenir lointain, qui n'est pas immédiatement réalisable.

Le résultat d'une pareille politique,c*est toujours une désillusion amére, et il enseigne qQ*il faut nécessairemen,t suivre la voie indiquée par la nature de la situation, si l'on veut faire un pas en avant.

Il est vrai que les derniers buts de l'idéalisme sont toujours rationnels ; ce qui est irrationnel, ce sont ses voies et moyens. Qui donc contesterait, qu'il serait désirable que tous les peuples de l'Autriche parlassent une seule langue ? Il serait encore plus beau que tous les peuples de la terre fissent de même ! L'erreur des idéalistes (et des volapûckistes aussi t) consiste à croire qu'on peut réaliser ce but raisonnable, en décrétant purement et simplement : <r il doit en être ainsi ».

Il n'est plus contraire à la logique de conclure de toute la marche de l'évolution de l'humanité jusqu'à nos jours qu'un pareil Ëtat doit se réaliser un jour: mais vouloir réaliser imméiliatement de pareils rêves idéaux.en violant la marche naturelle et lente de l'évolution (car la nature non seulement ne fait pas de bonds, mais, en ge-

néraUne se presse pas) c'est une erreur jçrave.Tottt ôlre vivant dans la nature a la tendance à vivre jusqu'à la ûn, et il s'épuise selon le degré de sa vitaliLè : il en est de même des nations et des race^. Ëlles veulent yivre et réalisent cette volonté selon leur force. Tout se réduit au jeu de ces forces. Mais une politique iraisonnable repose sur une mesure juste des forces. Car seule la vitalité, la force d'une coUeciivité sociale et nationale lui donne le droit à l'existence.

Mais cette force ne se réalise que dans la lutte, qui par conséquent est en bonne partie inévitable, en qualité de jugement de Dieu. rs'aLurelloment, une polilique sage voudra mesurer les forces avant le combat et ne se jettera pas dans des luttes perdues d'avance, commera fait toujours le parti allemand libéral en Autriche. . Une autre erreur de l'idéalisme consiste à voir son but final rationnel d'une manière partiale et teintée de subjectivisme. Sans doute, l'unification de la civilisation, la fusion des éléments hétérogènes sociaux appartient, pour ainsi dire, au programme d*avenir de la nature. Seulement, chaque nation voit cet avenir & travers ses lunettes parliculières.

Qu'une civilisation européenne commune doive amener un jour la formation du moyen commun de compréhension entre hommes pour toute l'Europe, pareille sup< position n*est pas illogique. Il est donc sûr que la forma* tion d'agglomérations de plus en plus étendues, parlant une même langue, n'est pas contraire à la tendance de l'évolution historique.

Mais d'abordjes buts dont la réalisation n'est pas pos-

siftle â prévoir dans les temps même éloignés, peuvent, par rapport aux. millénaires actuels^ôtreconsidérés simplement comme n'existant pas, comme utopiqaes. Ensuite, c'est encore une question fort douteuse que de sa- '70ir, si, en poursuivant une politique d'assimilation nationale déterminée, on prépare véritablement l'évolution de ces millénaires futurs ou si par hasard on n'accomplit pas seulement un travail inutile? Car nous ne savons pas, quelle sera la lan^e qui sortira un jour victorieuse de la Tour de Babel européenne.Toutes cesconsidérations sociologiques contiennent un simple enseignement pour l'homme politique,pour l'homme d*Etat : c'est de laisser les tribus, lespeuplades et nations différentes se développer et accomplir leurs destinées selon la vitalité de chacune d'elles; de ne jamais intervenir quelque part que ce soit brutalement dans leur évolution naturelle, et de laisser à Dieu le soin des millénaires futurs. Pour la politique intérieure des £tats il n'y a pas de règle morale plus élevée, et ici la plus haute morale politique est d'accord avec la sagesse politique.

l.os erreurs politiques peuvent provenir de deux sources : elles consistent d'abord, à ne pas voir la forêt derrière des arbres, ensuite, k ne pas voir les arbres derrit^re la foret, autrement dit, à négliger l'évolution des parties pour celle de l'ensemble ou inversement. Nous allons expliquer cette phrase spécialement par rapport aux événements de l'Autriche . ' Quand on considère l'évolution générale de l'humanité et que l'on aperçoit qu'elle tend de la pluralité des tribus et langues hétérogènes vers les agglomérations nationales unifiées, .on peut arriver aisément h diminuer l'importance de la pluralité des individualités historico-politiques, en pensant que

cette pluralité des sociétés hétéroj^ènes n'est qu'une phase transitoire dans la tendance vers runificalion future toujours croissante ; tel était le point de vue de Joseph II et des centralistes. Devant l'ensemble de l'évolulion, tous ils néglii^èrent les évolutions naturelles partielles. (Celles-ci, bien qu'elles semblent ne pas s'accorder, (Mre en contradiction avec l'ensemble, ne sont pas moins naturelles et nécessaires que cette évolution d'ensemble. C'est une erreur de croire, puisque l'histoire de l'humanité montre la disparition croissante de rhétérogéoéité, qu'on a le droit de poursuivre une politique de compression vis-à-vis de ce qui est hétérogÔDe et individuel en fÂveur de l'ensemble. C'est une erreur, parce que l'évolution naturelle ne présente point une ligne droite, mais plutùtune ligne sinueuse, dont les détours no sont pas néces- * sairement situés dans la direction de l'ensemble de l'évolution, mais en forment néanmoins les étapes nécessaires.

Si donc les centraliste^ autrichiens, depuis l'empereur Joseph II, croyaient que la pluralité des nationalités hétéro- • gènes était irrationnelle» qu'il aurait mieux valu les écarter et mettre à leur place une seule langue et une seule nationalité, ils avaient raison en apparence, car cette opinion se base sur la tendance désbrable et véritable de révolution générale de Uhumanité. Mais en réalité, une pareille opinion est erronée, car elle néglige les évolutions partielles non moins nécessaires et inévitables, sans lesquelles il n'y 'aurait pas d'évolution totale. Il y a là encore une autre erreur.' Sans parler même de ce que cette tendance considérée de révolution générale s'étend sur des milliers d'années et se compose d'évolutions par- ^ tielles, qui durent des siècles, on peut encore se poser avec raison cette question de savoir, quelle sera la teinte de l'évolution générale dans cette direction donnée ? En effet, on peut admettre que si la civilisation européenne se développe encore pendant plusieurs iniUiers d'années, les Européens parleront une seule langue, et la plupart des langues actuelles appar* tiendront au nombre des « langues mortes ». Mais qui pourrait dire aujourd'hui quelle sera cette langue ? probablement

ce ne sera aucune des langues actuelles, toBÂs (malgré les puristes).un mélange de ces langues : par conséquent, il est absolumentinjuste de prendre prétexte de ladireetton de l'évolution générale, dont nous ne connaissons pas la teinte, pour donner la drépondérance à une i|ii(-h uiKiue des langues civilisées ac- .tuelles et éliminer un certain nombre d'autres langues. Si le principe de la civilisation consiste à respecter toute vie, personne dans un Etat civilisé ne doit s'adjuger le droit d'opprinier ou d'exterminer violemment les nationalités vivantes. Il faut laisser cela à l'évolution générale de l'humanité, (^ui projioncera bien entre ceux, qui doivent conserver la vie et ceux .qui doivent périr. Mais un Etat civilisé doit respecter tout ce qui vit et lui assurer non seulement son développement naturel, mais aussi le droit de lutter pour la vie.

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