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LA LUTTE ENTEE LES CIVILISATIONS HÉTÉROGÈNES

Il y a deux causes qui rendent difficile l'entreprise de frayer la voie àia science sociologiqae.G'est que^d'abord^ il est impossible de faire des expériences pour prouver les affirmations sociologiques, et qu'ensuite, les prévisions sociologiques ne se rapportent qu'à un avenir éloigné. A ce dernier point de vue, la sociologie est précisément le contraire de la météorologie, dont les prévi* sions se rapportent uniquement aux jours les plus prochains, tandis que les journées de la sociologie sont presque des journées de Dieu, dans le sens des psalmistes. D'autre part, dans ses prédictions, même les plus londées, elle ne peut afûrmer qu'une chose, à. savoir : que l'évolution sociale ou politique marchera dans une certaine direction ; combien de temps et de quelle manière la «liberté »> humaine, c'est-à-dire les divagations et les tâtonnements humains TéloigneronL de la bonne voie, avant qu'elle la trouve définitivement, quels seront les obstacles et les retards de ce genre,indifférents pour elle, à des questions pareilles la sociologie ne peut pas donner de réponse précise.

Pourtant la sociologie dispose pour appu3^er, quant au fond, ses prévisions et ses calculs, d'évolutions histori

ques analogues dans le passé.où elle pent constater rao-

tion normale de ses lois et dont elle peut déduire la probabilité de leur action pareille dans l'avenir.

Ainsi, par exemple, il n'est pas difficile de tirer de la marche de révolntiôn suivie jusqu'à présent par les Etats européens des conclusions sur leur évolution future.

Souvenons-nous de ce que nous disions des foyers de la civilisation, où se déroulent d'abord des processus sociaux de lacivilisation,dont les victorieux tenants inaugurent ensuite, conformément à leurs tendances expan- 8i ves, des processus analogues territoriaux et continentaux.

Pareils phénomènes locaux se sont déroulés en Europe dans les provinces géographiques, comme : la Grèce» ritaiie, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, la Pologne, la Hongrie, la Russie.

De temps en temps,une civilisation formée sur uii territoire donné envahissait un territoire voisin et ayant une autre civilisation, avec la tendance à réaliser en gros ce qui venait de s'accomplir sur une petite échelle.

Ainsi la Grèce envahit TAsie-Mineure, ensuite l'Italie envahit laGrréce,ensuiteritalieflt pénétrer sacivilisation en Allemagne, ensuite commença l'intervention dans la marche de la civilisation du monde gréco-italien des peuplades i barbares », qui se trouvaient en dehors de la civilisation et étaient séparées du monde civilisé de cette époque parles Alpes et le Danube. Sous l'impulsion d'une exploitation intellectuelle et matérielle de ce monde commença ensuite dans la partie occidentale et centrale de l'Europe une évolution territoriale intense, qui produisit d'abord une organisation politique gallo-

germanique commune (Gharlemagne).qui se scinda en- . suite eu deux corps hostiles.Tout ce que ses < barbares» du Nord ont infligé au pays civilisé de Tltalie, ne resta

pas sans revanche : opprimée par eux an point de vue

matériel,ritalie commença à réagir par sa force intellectuelle, enchaîna l'Europe barbare au point de vue intellectuel et lui imposa la souveraineté spirituelle de Rome. Lltalle et Rome régnèrent de nouveau, sinon par le glaive, du moins par la crosse.

Cette souveraineté ne fut pas brisée avant la Réforme ; le Nord de l'Allemagne le plus éloigné de l ltalie secoua le joug de Rome.

Mais cet événement jeta le germe de la scission dans Torganisation politique allemande. Les vieilles hostili* tés des tribus se réveillèrent et revêtirent des formes nouvelles : catholiques et protestants. La lutte pour la domination recommença: le Nordjusqu'à présent asservi et su bjugué,commença sa lutte pour l'émancipation et la mena obstinément avec des velléités d'hégémonie, si bien qu'enfin il remporta la victoire* chassa hors de rAlleiii.igiic rélêmeiil méridional qui avail antérieurement dominé le Nord, et le poussa vers l'agglomération des peuples du Sud-£st.

La guerre a toujours été l'instrument de pareille^ évoluions , qui avaient pour résultat constant un acquit commun de civilisation ; de cette façon, quinze sièdes de l'histoire européenne produisirent une civilisation . européenne commune, qui réunit les Etats européens en un système politique, reposant sur la base d'une civiliâation commune en un monde civilisé particulier.

Ce monde, en tant qu'unité historiquement formée,

quoique composé de nombreux Etats, est animé de la tendance naturelle à se conserver, à assurer et consolider son existence. Mais cette civilisation était toujours et est exposée grâce à sa situation ^géographique aux

tendances cxpansives de deux civilisations étrangères et hostiles. Du Sud-Estelle commença à être envaliie depuis le XV* siècle par l'Islam, et du Nord-Ëst la Russie commença contre elle depuis le xviii* siècle une politique agressive.

La lutte contre l'Islam a été couronnée de succès ; sa puissance n'est plus aujourd'hui dangereuse pour la civilisation européenne. La Russie, au contraire, en partie aux dépens de la Turquie, en partie grâce à des conditions politiques favorables et & sa situation géographique, a pris une telle extension territoriale que I on peut aisément prévoir le moment où, si son développement économique .et l'accroissement de sa population atteint le niveau de son expansion terrîtoriale,e)le pourrait conquérir une puissance écrasante par rapport à l'Europe. L'Europe, ou du moins les Etals dirccteuieiit intéresses, doivent compter avec cette prévision, et comme autrefois la Pologne, la Hongrie et l'Autriche contre l'Islam, ainsi aujourd'hui avant tout l'Allemagne «t l'Autriche doivent se garer contre le danger qui les menace de la part de la Russie. »

En face de cette puissance de la Russie, qui s'accroît continuellement et tend à augmenter de plus en plus, la situation de l'Europe comparée à celle où elle se trouvait il y a trois cents ans en face de la puissance croissante de l'Islam, a peu changé. Alors c'était égalemer.t une civilisation étrangère et hostile, qui tendait toujours

à s'accroître et qu'il s'agissait de repousser: aujourd'hui les rôles sont simplement renversés. Là puissance étran-» gère» hostile à la civilisation earopéenne et qui la me» nace, c'est aVijourd'hai la Russie. Il ne faut point dire

que ce sont des « barbares », qui menacent l'Europe du côté de l'Est. Ce nom n'est que relativement juste. Les Ottomans n'étaient également des « barbares » qu'aux yeaxde i'Ëurope; eux au contraire, envisageaient TEurope comme on monde de mécréants qu'Allah leur a donné en proie. Il en est de in^me de la Russie. Les Russes peuvent avoir raison à leur point de vue, quand ils se croient être les envoyés de la Providence pour rajeunir la civilisation c pourrie » de l'Europe occidentale : mais pour la civilisation européenne* et à son point de vue, ils sont des barbares, comme l'étaient autrefois les Ottomans.

Cet ouvrage ne peut pas se proposer la tâche de prouver cette affirmation d'une manière étendue : d'autres l'ont fait depuis longtemps. Indiquons seulement qu'il

existe une différence fondamentale et caractéristique entre les Etats européens et la Russie. Tandis que dans tous les Etats européens la forme parlementaire du gour vernement s'est développée depuis des siècles, la Russie y est restée toujours étrangère. Sous ce rapport la Rus* sie ne diffère pas de la Turquie.

Le caractère distinct! f de la civilisation asiatique c'est le deî5potisme,et de la civilisation européenne le régime parlementaire. Si limité et peu développé que fût ce régime, il a régné depuis un millier d'années des bords de l'Ebre jusqu'à la Vistule^et de la Tamise jusqu'au Danu-

be et à la TheiSvS. Et ce carartère européen n'a même aucun rapport à Torigiae des peuples : il appartient depuis mille ans à la Hongrie, dont la population dominante vient notoirement de rÂ8ie,origine qu'il est moins facile de démontrer chez les autres peuples européens.

La partiripation plus ou moins grande du peuple au gouvernement, telle est la caractéristique de la civilisation qui s'est développée en Europe, et la Russie est ainsi étrangère et hostile & cette civilisation que seul rislam l'était

Mais ce n'est précisément que la caractéristique, la manifestation d'une cause qui est plus profonde, et cette cause c'est le contraste absolu de la civilisation européenne qui respecte la liberté et l'égalité des droits des individus, et du despotisn^e asiatique qui élève son trône sur la large base de la servitude et de l'esclavage.

Entre deux civilisations, qui reposent sur des principes si contraireset qui s'excluent réciproquement, il ne peut y avoir de conciliation : la Russie tend d'une manière naturelle âdominerl'Europé.et l'Europe commence • à deviner avec un instinct juste le danger, qui ne la menace plus du cùté des Ottomans, mais du côté de la Russie.

Il est caractéristique, que la guerre contre la Russie a été d*abord proclamée parcelle des nations, qui marchait effectivement au premier rang de la civilisation européenne et la représentait de la manière la plus nette (1). Il y a un fond de vrai dans les mots de Napo-

i. La rivalité des poissanees européennes envers la puissance de

la Russie, augmentant aux dépens de la Turquie, s'éveilla dès 1790, devant l'expansion victorieuse de la Kussie, et se traduisit

léon I*', que TEnrope^dans e6ntans,sera républicaine ou

cosaque ; seulement il ne faut pas prendre à la lettre le mot « républicain > ; ce que Napoléon pressentait justement, c'est que TEurape ne peut pas éviter la lutte pour sa civilisation qui a trouvé son expression dans le gouvernement du peuple par le peuple et dans le parlementarisme, contre l'adversaire de cette civilisation, laUussie.

Lors de la guerre de Grimée la France a obéi à ce juste instinct européen, exprimé par le mot de Napo- . léon

Pourtant (iepuis,la France s'est éloignée, espérons-le, passagèrement, de la voie historique qui lui est tracée par la nature de$choses,et le chauvinismela conduit sur de faux chemins ; heureusement, TAUemagne, alliée à TAutriche, l'Italie et l'Angleterre, s'est chargée ci^u «nomciit acfucUl^ la mission européenne, remplie autrefois par la Fraiic(^ : celle d'Olre le rempart et le bouclier de l'Europe contre la barbarie russe.

Sous ce rapport, il faut considérer comme un grand bonheur pour r£urope,que la personnalité de Bismarck ne puisse plus s'opposerà la formation d'une grande alliance des grandes puissances européennes contre la Russie. Car Bismarck par tout son passé et toute sa

par rinterreotion de l'Angleterre (et de la France aussi) en faveur de la Turquie lors delà conclusion du traité de paix russo-turque ft Jassy (1793). La Russie dut accorder à la Turquie battue le $tatu quo et la laisser en possession tranquille de la Serbie. L'Europe fêtait alors vis-à-vis de la Russie un triomphe diplomatique analogue à celui qu elle obtint cent ans plus tard au congrès de Berlin.

personnalité intellectnelle, se résumant tonte entîëre en

une seule idée, était nécessairement partisan d'une alliance russe-allemande, qui aujourd'hui a perdu toute raison d'être (1).

* 1. Ces lignes ont été écrites dans Tété 1891. Depuis, la situation a changé. L*AUemagne n*e8t pas aojoard'hui une Allemagne allemande, mais une Allemagne prussienne — et la politique du roi Ottillaumeli se dérobe à tout calcnl raisonnable. — Néanmoins, les tendances des diTersea civilisations européennes restent les mêmes : la politique journalière peut suivre un cours contraire » les tendances des grands groupes de nations civilisées remporteront un jour.

Si l'on se liippelle que les plus grands hommes, eux aussi, ou peut-être eiLL' surtout, sont toujours dominés par un*' seule idée, et par conséquent souvent sujets au parti-pris et à la partialité, on peut s'expliquer, au point de vue psychologique, pourquoi Bismarck a cessé d'être en harmonie avec les besoins de son temps.

Bismarck étant un des fondateurs de Tunité allemande, était dominé exclusivement par cette idée ; aucune autre idée ne pouvait sMmplanter dans son cerveau avant quUl n*eût accompli et développé jusqu'à ces dernières conséquences cette grande œuvre de sa vie. Mais comme il trouva dans cette voie une très grande hostilité en Allemagne môme et en Autriche, il ne put donc songer à aucun antre moyen de réaliser son idée, que l'alliance avec la Russie, C'est fo qui explique le ferme attachement de liismarck à la Russie, et les nombreuses humiliations qu'il acncjjta de ce côté-là dans les derniers temps de son administration. Mais c'était encore de la politique/>rM*\vi>/</<f^ (}ue celle que poursuivait Bismarck. La petite et faible Prusse devait nécessairement complaire à la Hussic pour obtenir son agrandissement. Encore en 1866 et 1870, la Prusse, pour remplir sa tftche historique, qui consistait à unifier l'Allemagne, devait être pleine d'égards pour la Russie. Hais vouloir continuer cette politique russophile encore en 1890, cela aurait été trahir la civilisation européenne. Heureusement, Bismarck fut empêché d'exécuter ses plans plus lointains, qui n'auraient pu qu'être favorables à la Russie. Déjà, dans les dernières années de sa domination.

• Cette politique russophile de Bismarck explique aussî sa politiqae antipolonaise depais 1863 et ses entreprises coloniales, qui décidément ne sont pas marquées au coin de la civilisation européenne. Car le principe de la civilisation ouropcenne,c'est le gouvernement par le peuple et la liberté, et un Etat ino ierne ne doit pas se livrer à la politique de dénationalisation par la force. Cet outil de Tart gouvernemental russe est inutile et ineffîcace dans un Stat européen. De plus, il n'est pas du tout de l'intérêt moral de TAllemagne de s'aliéner ia Pologne/ qui occupe sa frontière occidentale. Car cette Pologne,qui a été autrefois le mur de protection de l'Europe contre les attaques desOttomans, reprendra un jour t6t ou. tard, de concert avec TAUeniagne et TAutriche, sa mission^ historique, qui consiste à servir à 1 Europe de boulevard contre l'attaque de la barbarie russe.

C'est ce qui résulte d'un calcul sociologique très sim» pie, si l'on prend en considération l'énorme puissance de la Russie,sa civilisation (pour éviter le mot : barbarie) qui diffère de la civilisation européenne, comme le ciel

Bismarck, se plaçant à son point de Toe borné, a fait des déclarations qui n'auraient peut-être étonné personne dans la bouche d'un ministre prussien de la première moitié de ce siècle, mais que l'homme d'Etat, gouvernant l'Allemagne unie en 1870, n'aurait jamais dû faire, comme celle, par exemple, que eette bouchée de Bulgarie ne valait pas, à ses yeux, les os d'un grenailior puinéramien. Bismarck^ dans sa rage de dominer toute l'Allemagne, ne regardait pas, ne se souciait pas, que chaque morceau de pays balcanique, avalé là par la Russie, augmente la force de ce môme colosse, qui ici, au bord de la Vistule, ott?n, menaçant Berlin, sa gueule insatiable.

L/iyiiiz:ea Dy GoOglc

et la terre, et sa tendance à s'étendre de tous les côtés' avec une force élémentaire (1).

r 1. Ce sont, nous l'avons déjà remarqué, seuleificnt les grands courants que la Sociologie peut entrevoir, laissant de côte toutes les ondulations minimes de la politique quotidienne. A de telles ondulations appartient par exemple l'alliance franco-russe, une alliance dictée par des intér»''ts passagers. Cette alliance peut néanmoins avoir sa raison d*élre pour quelque temps. Elle peut par exemple rendre uo service à la eivilisatioa européenne en délivrant l'AUemagne da joug des Hohenzollern {NQt$ aprii iix mu)*

l'aLLBMAGNB et la FRANCE

Quand on parle de rantagonisme naturel entre l'Allemagne et la Russie et du conflit futur inévitable entre les puissances européennes réunies et cette puissance asiatique, la question îles rapports entre l'Allemagne et la France s'impose d'elle-même. ,

Selon le principe sociologique : t qui est étranger, est ennemi »,on pourraitcroire,etrhîstoiredes relations franco-allemandes pourrait sembler conûrmer cette croyance, qu'il ne peut y avoir d'autres rapports entre l'Allemagne et la France que la guerre à mort, que la guerre pour la domination, interrompue par de courtes pauses de recueillement et de préparatifs réciproques. Mais il n'en est pas ainsi, comme on va le voir.

L'antagonisme entre la France et l'Allemagne est, en effet, très-ancien, et date au moins de l'époque du partage de la monarchie universelle carlovingienne par le traité de Verdun. Cet antagonisme s'est accru à mesure qu'avançait l'évolution politique, nationale et intellectuelle de ces deux £tats et nations. Généralement, si deux Stats voisins de nationalité différente ne sont pas unis par une alliance pour des raisons de politique extérieure,cliacun d'ejiitreeujLest forcé, dans son propre in-

térét, de viser l'affaiblissement, et autant que possible, rassojetissement de Tautre. L'Allemagne et la France,

par la nature même des choses,ontdù également suivre une telle politique d'envie et d'hostilité mutuelle.

Autrefois, quand l'Allemagne était ericore divisée,décbirée et éparpillée, la France 8*est accrae aux dépens de l'Allemagne. Gela ne veut pas dire, que la France se soit là rendue coupable d'aucune injustice ; cet acroissement était simplement la marche naturelle de l'amalgamaiion des éléments sociaux disparates, qui habitaient le territoire entre le Hhin et l'Océan Atlantique, entre les Pyrénées et la Manche. Un processus identique se déroulait entre le Rhin et l'Oder, les Alpes et la mer du Nord. L'amalgamation réussit sur chacun de ces deux territoires : deux nationalités naquirent. Il était inévi- , table,qu'ayant terminé un jour leur travail de digestion, chacune de ces deux collectivités s*efforçât de se soumettre ràutre.

La France, dont l'unitication intérieure s'clail terminée la première, commença aussi la première ces efforts sous le règne de Louis XIV. La faiblesse et la division < de l'Allemagne assuraient la victoire de la France. De môme Napoléon P% qui comprit cette tendance expansivc de la France et assit sur elle, en s'y abandonnant, sa grandeur, utilisa la division de l'Allemagne.

Mais ces victoires éveillèrent la réaction en Allemagne et provoquèrent son union. Un demi-siècle après les guerres de délivrance l'unité allemande était fondée, et rien n'était plus naturel que de voir l'Allemagne cherchant à consolider et à renforcer cette unité récente par la reprise deâterritoires,qu'eiieavaitdd céder âiaFrance^

uiyai^uj Oy GoOglc

ce qui lui réussit pleinement vis-à-vis de la France, qui

avait été pendant ce temps corrompue par le césarisme. ♦

Aujourd'hui, après leur duel sauglaat, les deux Etats et Dations couchent sur leups positions et ie monde observe attentivement la marche de leurs relations ; car, ces deux grandes puissances occupant, pour ainsi dire, le centre de l'Europe, leurs relations doivent nécessaisairement avoir leur répercussion dans le.s reiatiojxs et la conduite de tous les Etats autour d'eui^.

Mais la sociologie se demande : le spectacle sanglant de la guerre entre deux nations civilisées pour quelques lambeaux du territoire limilropUe se renouveilera-t-il bientôt? Pour répondre, le sociologue considérera et examinera deux catégories de faits : d'abord, certains éléments de la civilisation intérieure de chacun des deux Etats et les rapports réciproques de ces éléments ; ensuite, les relations extérieures de chacun de ces deux Etats avec les autres puissances européennes, dans leur forme produite parla marche de l'évolution historique.

Un tel examen montrera, qu'une guerre franco^lemande est extrêmement improbable. Car le goilt de la guerre diminuant à mesure que la civilisation s'accroît, une guerre est moins vraisemblable entre deux nations hautement civilisées, qu'entre deux nations non civilisées, ou une civilisée et une qui ne l'est pas. La guerre est encore moins probable, quand les deux nations ap- .partieiinent à la même civilisation, comme c'est le cas pour les Français et les Allemands.

Oiio l'on p(iris(i seulement quelle masse de conquêtes de la civiii£>aliua est couunuoe à ces deu^s. nations, et combien il est

dilQcile de diBtlnguer ce qjai, dans la civilisation européenne, dont elles occupent le centre toutes les deux, est dû à Tune ou à Fautre d'entre elles t Arts et sciences* inventions et décoûvertes, mœurs et coutumes, habitudes et plaisirs, jusqu'à la cuisine française et à la bière allemande, tout cela est tellement commun & rAllemagne,à la France et aux autres nations civilisées de TEurope, elles comprennent mutuellement si facilement leur langue, qu'il y a entre elles très peu d'antagonismes de nature à provoquer des conflits, et beaucoup plus de facteurs d'union pour une action commune au nom des intérêts intellectuels et économiques communs. Par conséquent, dans hiituatiim normale, une guerre entre la France et l'Allemagne, .unifiées intérieurement Tune et l'autre, ne serait pas facilement possible, aucun de ces deux Etats ne pouvant songer à su bj uguer complètement l'autre .

11 serait donc nécessaire, pour qu'une guerre éclatât, que des circonstances extraordinaires intérieures ou extérieures y poussent : par exemple, une restauration monarchique ou césarienne en France. Actuellement, cela n'est pas à prévoir, mais il existe, au contraire, des circonstances extérieures et intérieures qui pourraient facilement amener une entente francoallemande. Au nombre des circonstances intérieures, nous comptons, à c(Mé des intérêts économiques importants qui pourraient être lésés par uneguerre,avant tout la constitution républicaine delà France. Aux circonstances extérieures, qui rendent improbable une guerre, appartient l'isolement de la Fiance au niilieudes Etats européens, opposés à la guerre pour des raisons économiques et financières ; (juant à l'alliance, contraire ;i la nature, avec la Russie, Etat lointain et qui, en réalité, se ttuuve en debois du système politique enropéen. elle ne peut entrer ici en balance. La France, coniino Elat civilisé moderne et coinnic nicinhn; du syslAme polilique européen, a, au contraire, le plus grand intérêt à occu[)er dans ce système la place qui lui est due et (|ui concorde avec les intérêts européens ; et pour ces raisons dm ahlcs inhérentes a la nature du système politique européen, la France devra tùL ou

tard entrer pacifiquement dans la fédération des Etats qui est en yoie de "préparation (i).

1. Ces paroles aussi semblent, à présent, après six ans, être bien mal à propos en face de l'alliance franco-russe. Mais il ne faut pas oublier deux choses : celte alliance n'est pas dirigée contre l'Allemagne, mais contre l'Allemagne prussienne — contie le Gésarisme prussien — et dans ce rôle momentané, cette alliance a sa raison d'être et peut rendre à l'Europe un grand service. — C'était avec taide de la Rassie (tteotralitc) que la Prusse a détroit le Gésarisme français ; pourquoi la Frauce ne poorrait^elle pas, à son tour, avec l'aide de la- même Russie, détruire le Gésarisme prassieo ? C'est apparemment Dieu qui mène l'humanité Ters la liberté— seulement on ne peut pas dire qu'il choisit toujours la voie directe. A qui donnera-t-il un jour la tAche de détraire le Gésarisme russe ? Peut-être aux Etats-Unis de l'Fliirope?

Il est pourtant possible, avant que ce but inévitable soit encore atteint, qu'un épisode guerrier, p;issa<,'er et occasionnel, interrompe cette évolution. Il est toujours possible de gagner à l'idée de la guerre les masses chauvines et subversives du peuple, qui n'y ont rien à perdre directement. II faut seuleiuenL qu'un hasard porte à la tête de la République un ambitieux, un César masqué^ qui voadrait exploiter ces bas-fonds de chaque pays pour son intérêt per* sonnel, et du coup un épisode guerrier est rendu possible. Mais cela ne change rien ft la tendance générale de l'évolution du système politique européen.

La Prusse et la Russie.

1/ « entente cordiale » qui régnait entre la Prusse et la Russie depuis plusde cent ans, paraît contredire le-priucipe ci-dessas énoncé, à savoir que deux £tats de civilisation hétérogène, qui entrent en contact par leur territoire ou par leurs intérêts, doivent nécessairement se combattre mutuellement. Mais cette contradiction n'est qu'apparente.

Des intérêts momentanés peuvent causer des dérogations à cette règle générale. Car deux collectivités étrangères et hostiles concluent généralement une alliance d'amitié, quand leur intérêt à toutes Jes deux leur commande de combattre ensemble une troisième puissance et de l'exploiter en commun. Une pareille communauté d'intérêt unit il y a cent ans la Prusse et la Russie contre la Pologne, enclavée entre elles et affaiblie par l'anarchie intérieure.

Le petit Etat prussien ne pouvait avoir un meilleur allié que la Russie ; la Pologne, située entre lui et la Russie, engendrait leur intérêt commun ; la faible république des gentilshommes du XVIII* siècle, corrompue et en désordre, semblait inviter elle-même ses voisins des deux cotés à conclure une alliance, dont le but ne

pouvait être antre/ que le partage en commun de cet Etat disloqué, décomposé par Tanarchie.

• A cette époque la Prusse ne songeait pas à poursuivre une politique de grande puissance européenne ; son propre intérêt était plus proche. Mais cet intérêt propre àla Prusse était favorable à la Russie ; et il était même de Fintérôt de la Russie de le favoriser, car l'augmentation de la puissance delaPrusse équilibrait celle, trop grande, de l'Autriche, rivale possible de la iiassie dans la péninsule balkanique.

Le partage de la Pologile entre la future puissance, d'avant-garde de FAllemagne, la Prusse en vole de croissance, et la Russie, réunissant un certain nombre de peuplades slaves, était un phénomène naturel ; il découlait de rintérêt de ces deux ËtatSj et c'est parce que TAutriche ne pouvait pas Fempêcher, qu'elle dut y prendre part dans son propre intérêt et pour le salut de la nation polonaise.

Le partage de la Pologne fut loin d'épuiser la communauté d'intérêt et Tentente diplomatique de la Russie et . de la Prusse. La proie partagée exigeait une surveillance incessante et des mesures communes ; la Pologne ne cessait de s'insurger, et la convention de février 1863 fut une preuve récente que les deux puissances co-partageantes devaient agir en commun.

La Prusse avait encore un autre intérêt à garder l'amitié de la Russie, et elle profita savamment de la communauté d'inténHs p:ir rapport à la F*ologne pour conclure avec la Russie une alliance intime. Klle devenait, en grande parUe grâce à r annexion des territoires polonais, un grand Etat allemand du Nord de l'Europe, et

avait les meilleures chances de dominer toute l'Allemagne. Pour cela, elle avait besoin d'une alliance avec une forte puissance étrangère, et cette puissance, la Russie devait Têtre. Cette politique était la seule possible et naturelle. Aussi elle mena la Prusse au but. Car la Russie a favorisé la croissance de la Prusse jusqu'à l'obtention de la couronne impériale allemande. )

Mais ici se produisit un retour dans l'histoire européenne, à partir duquel les relations entre la Prusse et l'Allemagne d'une part, et la Russie de l'autre, devaient subir un changement radical.

La défaite delà France et la reconstitution de l'empire allemand par la Prusse, favorisées Tune et l'autre par la neutralité de la Russie, donnèrent une telle puissance au voisin de la Russie, qu'elle dut éveiller ses souprons, d'autant plus qu'au Congrès de Berlin, l'Allemagne contribua en partie à détruire les avantages que la Russie croyait s*étre assurés, par rapport à la Turquie. Cette circonstance empoisonna complètement les relations entre l'Allemagne et la Russie, ce qui se comprend très bien. — Car la Russie, rendant par sa neutralité bienveillante des services amicaux à TAllemagne pendant sa lutte armée contre la France, comptait sur des services réciproques de la part de l'Allemagne dans l'expédition qu'elle projetait contre la Turquie. Elle ne se trompa point complètement, car, au bout du compte, l'Allemagne favorisa l'expédition de la Russie dans la péninsule balkanique, puisque seule l'attitude et l'influence de l'Allemagne détermina l'Autriche à regarder sans dégainer ralta(iue de la Russie contre la Turquie. Sous ce rapport, l' Allemagne a donc entièrement pa^é sa dette â

la Russie. Mais elle ne pouvait, dans ce secours donaé aux désirs de la Russie, aller trop loin, anssi loin qae l'appétit naturel des conquêtes, animant la Russie. Un

instinct naturel erouverne les intérf'ls mutuels des Ktats ; les avantages qu'ils peuvent s'accorder les uns aux autres, sont pesés sur une balance d'or des plus délicates. Mais cette balance n'est nullement tenue par les hommes d'Etat; quoigu*on leur attribue souvent le mérite de maintenir cet équilibre parfait. Ce sont les instincts naturels et inconscients, vivant dans les groupes sociaux, qui veillent sur cet équilibre.

L'Allemagne mesura exactement les avantages obte« nus par la Russie dans la péninsule balkanique, et elle veilla à ce que la Russie n'y devînt point trop puissante, à ce que ces avantages ne dépassassent en rien ceux réalisés par l'Allemagne sur le Rhin. Dans un moment ^ donné, pour établir cet équilibre entre TAllemagne et la Russie, l'Autriche dut occuper la Bosnie et THerzégo* vine, et la Russie, reculer du traité de San-Stefano jusqu'à la ligne tracée par le congrès de Berlin.

Tout cela, c'étaient des choses tout à fait naturelles, qui arrivèrent d'elles-mêmes, qui ne purent se produire autrement, car le poids de la puissance de chacun des Etats européens déterminait précisément un tel équilibre. Aujourd'hui l'Allemagne et la Prusse n'ont plus besoin de poursuivre une politique de petit Etat, obséquieux envers la Russie, comme le voulait encore BismarcH» aveugle au changement réel des relations russoallemandes. Ses intérêts les plus vitaux obligeraient aujourd'hui TAllemagne à renoncer à la politique antérieure de petit Etat, politique russophile, et à pour-

suivre une politique de grande puissance européenne.

Gelie-ci devrait être déterminée uniquement par le rapport de rAUemagne en tant que grande puissance envers la Russie, car aujourd'hui ces deux grandes puissances de civilisation hétérogène, la Russie et l'Allemagne, sont immédiatement voisines. Or, un voisinage pareil décliaîne partout et toujours la luttepour la domination, pose la question de la suprématie. Ici il ne peut y avoir de compromissions ni d'équilibre, ici ni les relations personnelles des souverains, ni les liens familiaux entre eux ne peuvent rien.

Une force élémentaire pousse vers la solution de la question de la suprématie, et cela d'autant plus, que les antagonismes naturels rendent ce conflit de puissance plus aigu. Entre rAllcniagne et la lUissie, toutes les matières combustibles imaginables, qui jamais aient donné lieu à l'incendie entre deux Etats, sont accumulées. La vieille haine de race entre les Allemands et les Slaves trouve ici son expression la plus accusée dans la rivalité des deux grandes puissances ; l'antagonisme entre le christianisme protestant, le plus avancé, et le christianisme gréco-orthodoxe, le plus arriéré, peut aussi & chaque moment fanatiser les masses ; l'antagonisme économique entre un grand Ëiat agricole de l'est de i'Kurcype et un Klat industriel du centre crée chaque jour et chaque heure tous les conflits commerciaux et ânanciers possibles. Le centre de gravité de la politique européenne, c'est aujourd'hui cet antagonisme sinistre. Autrefois, c'était Home et TAllemagne, le pape et l'empereur, les Guelfes et les Gibelins ; ensuite c'était le Français et le Prussien ; cela a presque dis-

paru à son tour ; on appréhende encore, d'un côté corame derautre,de prononcer la formule vraie de la lutte gigantesque de ravenir : mais elle doit éclater en faisant trem-' bler l'Europe : <^est t Allemagne contre In Russie! (1).

Mais qu'est-ce que deyraît faire PÂllemagne pour être à la hauteur de sa tâche nouvelle ? La situation n'est pas favorable pour elle. La frontière orientale du territoire prussien a été établie au temps des relations amicales entre le petit Etat prussien et la grande puissance russe : rien donc d'étonnant, que tous les avantages y soient du côté de la Russie, et tous les inconvénienls du côté delà Prusse. C'est pourquoi l'Allemagne n'a pas aujourd'hui de frontière naturelle et tant soit peu assurée à l'Est, et présente tout le côté oriental, dénué de toute protection,

\. Les cnnsi'lérations politiques développées ci-dessus remontent à l'année 189L Les six ans écoulés depuis ne modifient rien aux traits Ibndamenlaux de la situation, tels que nous les avons esquissés. Une seule chose a changé. L'Allemagne est placée aujourd'hui 90DS Ilnfluenee excliuive dé la Presse. La Pmsse s*est, sous l'empereur Guillaume II, développée en monarchie absolue» et par conséquent Tarbitraîre et la fantabie du maître absolu sont momentanément devenus déterminants. En cet état, la politique de TAIlemagne ne comporte pas de calculs de prévision. Ceci ne modifiera sans doute rien au déroulement de la politique européenne; mais; toutefois, il faut s'attendre à toutes sortes de surprises, représentant autant d'entraves à la marche du développement naturel, jusqu'à l'arrivée du temps où les tendances raisonnables du développement européen reprendront leurs droits. Selon toute vraisemblance, les années du régne de (luillaume II reviendront à une sorte de lacune, de trou dans la marche de la politique allemande, car c'est bien là la malédiction du régime absolu qu'à Tabsence d*une valeur réelle sur le trdne corresponde un zéro dans le déve» loppement. C'est rAllemagne qui supportera le dommage. Elle le méritera d'ailleurs, en permettant que l'hégémonie prussienne dégénère en absolutisme prussien étendu sur l'Allemagne.

au puissant voisin, qui, en f^ouflant son territoire occidental, a en même temps enfoncé un coin dans le sein de l'AUemagoe. Une pareille situation territoriale ne peut pas durer, étant donnés les rapports actuels entre l'Allemagne et la Russie.

Et alors, nous sommes en présence du cas, dont nous avons parlé plus haut (voir livre 11, § 27). L'Allemagne doit nécessairement tendre à se constituer une protection quelconque contre le voisinage dangereux du côté de l'Est

Le juste instinct sociologique a inspiré un nombre infini de fois à l'opinion publique de l'Allemagne, qu'il était nécessaire d'interposer entre la Russie et TAllemagne la Pologne reconstituée en guise de « tampon ». Pour le sociologue il est hors de doute que cela arrivera un jour nécessairement. Entre la Pologne et l'Allemagne il n'y a jamais eu d'antagonismes profonds et durables,et l'instinct de conservation conduira un jour l'Allemagne à reconstituer de son côté oriental la Pologne, destinée à être une des forteresses contre l'attaque de l'empire russe universel (voir ci-dessous | 48). Sous quelle forme, duns quelles conditions et quand cela arrivera-t-il ? est-ce dans 50 ou 100 ans ? Gela, la sociologie ne peut le déterminer ; mais ce qui résulte des calculs sociologiques avec une sûreté presque mathématique, c'est que cela doit nécessairement divn\ ex: un jour.

\, Cette vérité a été récemment soulignée par les oraleairs du parti allemand dans la Chambre des députés autriehienne.

La tendance naturelle de la Russie.

Nous nous confirmons dans l'opinion que nous venons d'exprimer, en observant Tétat d'âme uational de la Russie» produit d'une manière nécessaire par l'évolution historique, que nous avons décrite ci-dessus. Un peuple ne fait aucune attention aux preuves données par le so* ciologue que cette évolution est nécessaire, il réagit, malgré cela, contre le Résultat de l'évolution, et cela en vertu de la môme nécessité naturelle, qui fait l'évolution elle-même.

La Russie, — l'Etat et le peuple, ou du moins la partie du peuple qui compte dans l'opinion publique, — ne peuvent pas s'accommoder des stipulations du congrès de Berlin et de tout ce qui a été fait depuis en Europe pour les sauvegarder (l'installation des Coboufg en Bulgarie). L'aiguillon a profondément pénétré ; la blessure suppure, et la Russie se recueille.

Elle ne peut pas faire autrement. Le^trop-plein de force nationale intérieure, fruit du processus d'amalgamation territoriale, qui dure depuis 800 ans, la pousse vers Tex* pansion violente. Dans quelle direction peut-elle se. produire tout d'abord, si ce n'est vers les Balkans ot jusqu'à Constant! nople? La Hussie s'est étendue aussi loin qu'elle^

a pu vers TOccident européeD, et même plus loin que l'Europe et rAllemague ne peuvent l'admettre, puisque l'Allemagne n'a pas de frontière naturelle de ce côté-ci ;

elle a annexe à l'Est et au Nord toutes les contrées sauvages, et subjugjjié toutes les peuplades nomades qui en valaient la peine ; mais elie n'a pu encore réaliser le rêve doré de tous le « barbares » septentrionaux, celui de pcfsséder un pays cultivé du Sud, un morceau de terre civilisée, riche et fertile, sur la mer du Sud ; pour la Russie ce rêve, dont elle poursuit la réalisation depuis 200 ans par tous les moyens de la force et de la diplo* matie la plus rusée, — c'est Constantinople.

D*abord , elle a essayé de se rapprocher de sdn but parla voie éloignée de l'Europe, celle de la Crimée ; puis elle a choisi les chemins situés plus â t*occident, par les principautés danubiennes et l^s Balkans. Les expéditions et guerres, qu'elle entreprenait, de temps en temps, contre la Turquie, ne faisaient qu'interrompre violemment les intrigues continuellement forgées contre la domination turque ; car tous les moyens imaginables de la diplomatie primitive la plus rusée ont été mis sciemment en mouvement contre le Croissant (1).

1. L'histoire des cooqaétes des Romains, donl Tite-Live donne le

récit dans ses dix premiers livres, a donn»' h Machiavel la înalicre do son manuel de l'art politique; du travail souterrain de la Russie depuis ::^U0 ans [»our -irri vor h Conslanlinoplo, des intrigues et artifices diploniatiijiies variés qu'elle met en œuvre pour circonvenir la Tunjuie, pour abattre sa puissance, on pourrait composer un manuel de l'art diplomatique beaucoup plus complet et qui laisserait complètement dans Tombre celui de HachiaTel, car, non seQ> lement le rusé Italien, le maître génial de tous les diplomates européens, n'a aucune idée des finesses et stratagèmes du genre de

— saisi la Russie avait aftaire â la Turquie seule, son plan serait réalisé depuis longtemps, et il faut le dire, ce qui serait arrivé à la Turquie ne serait que justice his^

ceux employés par la Russie contre la Turquie ; mais ni l'antiquité, ni l'époque de la Renaissance n'en connurent de pareils. Indiquons comme seul exemple le moyen suivant, inconnu de>la diplomatie

des siècles précédents.

Jusqu'à présent, chaque processus d'amalgamation continentale commenrait par la conquête pure et simple, par la supériorité de force physique. On commençait par conquérir, puis on amalgamait. . Ainsi allait l'évolution sociale depuis des siècles, et ainsi elle se déroule encore aujourd'hui dans le monde entier. Kome commençait toujours par faire la conquête des pays étrangers, et ensuite elle learomanisait pour en rendre la possession d'autant plus sûre. La Prusse a d'abord conquis la Pologne avec l'aide de la Russie, et c'est seulement dans les provinces- polonaises annexées que commença le processus de germanisation et d'amalgamation (qui, disons*le entre parenthèse, n'est jamais possible que jusqu'à une certaine limite, puisque l'expérience prouve que la force d'amalgamation et de nationalisation de chaque nation s'épuise après avoir atteint un certain maximum).

Ainsi la France a agi autrefois envers les provinces allemandes, et l'Allemagne agit aujourd'hui vice versa de môme envers l'Alsace- Lorraine. La Russie donne dans l'histoire du monde le premier exemple de la méthode inverse. Elle s'efforce d'enlaïuer d'abord le processus d*amaIgamation spirituelle, pour s*en servir ensuite dans la conquête et l'annexion. Pierre-le«Grand se fait déclarer pape de l'église grecque, pour s'imposer ainsi comme défenseur de • toute la chrétienté orientale. Le clergé grec reçoit des subventions de la part de la Russie. Les moines du mont Athos deviennent émissaires russes. Ainsi, la Russie parvient à propager cette doctrine, que tout membre de l'église grecque doit obéissance au tsar. L'exploitation de la similitude des langues slaves et de l'idée du panslavisme qui s'y appuie est encore |)his tenace et fructueuse. Ainsi la Russie essaie de faire d'abord des conquêtes morales, afin qu'elles lui préparent la voie pour la conquête armée et l'annexion. Ce plan est tracé hardiment, et on essaie de le réaliser avec une grande habileté.

torique. Car les Turcs ont commis un péché de négligence politiqae, qui ne peut pas rester impuni et qui fait que leur domination en Europe n'est qu'une question de

temps. La loi suprt^me de l'histoire, à savoir : que rairialgaraation nationale doit nécessairement succéder à l'organisation du pouvoir, si cette organisation doit être durable et produire un grand résultat au point de vue de la civilisation, cette loi, les Turcs Font violée et par là préparé la chute de leur domination en Europe (1).

1. Les consanguins des Turcs, les Mongols, fondèrent leur dominittion aax bords du \u\^a. dans des conditions analogues ; mais ils n'ont pas tardé à commencer le processus d*amalgamation territoriale, en se slavisant eux-mêmes. La domination dans la fertile plaine slave leur parut un prix sufQsanl, pour troquer contre lui leur nationalité mongole. Ils' se soumirent à la loi historique, et bientôt ils furent récompensés par le passage de l'évolution territoriale à révolution continentale. Les Turcs n'agirent pas ainsi. Leur sombre fanatisme, qui considère une seule foi comme bonne, et les croyants de toutes les autres religions comme o mécréants », qui méprise le monde des mécréants au point de ne pas môme pouvoir le convertir, et veut encore moins se convertir lui-même aux mœurs, langues et religions des autres nalious, laissa ouvert Tabime qui existait entre eux, les conquérants, elles peuples subjugués de la péninsule balkanique. Les Turcs présentent Texemple, rare en Europe, de conquérants qui ne troquent pas leur particularité ethnique contre la domination. Ainsi ils ont gouverné» et gouvernent eocoré en partie ai^ourdliui, non seulement sans pour^ suivre, mais sans même commencer le processus d'amalgamation nationale. C'est ce qui fait que leur destinée en Europe est finie. Ce n'est qu'une question de temps, que la péninsule balkanique soit défmitivement englobée dans la marche de la civilisation générale du continent européen.

On ne commet pas impunément un péché contre une loi naturelle de l'histoire ; or, celte loi exige absolument l'amalgamation, que ce soit d'en haut ou d'en bas qu'elle parte. Un abîme entre les nationalités dans une seule et même organisation politique, pareil

Si donc la Russie, qui est une collectivité normalement développée, très avancée au point de vue de Passimilation nationale, très étendue et très forte, ne peut pas venir à bout de la Turquie, Etat anti-naturel, dont révolution normale s'est arrêtée au lieu d avancer, qui n'assimile pa§ ses parties sociales composantes, et par conséquent arrête le progrés ; si la Russie ne peut pas, par l'asservissement complet de la Turquie, passer à V assimilation continentale, qu'elle prépare déjà si habilement, — cela est le mérite de l'Kurope, ou, plus exactement, des grandes puissances européennes, en première ligne, de celles qui sont directement intéressées : TAllemagne, TAutriche et TAugleterre. Le rôle de ces Etats envers la Russie, qui, ayant terminé l'unification de Sun territoire, passait à l'évolution continentale, fut déterminé par la nature des choses, par la situation réciproque.

Aucun Etat ne peut et ne doit tolérer à ses côtés un

voisin trop puissant ; aucun ne peut regarder avec indifférence un Etat étranger s'approcher de ses possessions trausmarines ou de ses autres sphèrçs d'intérêts. Il faut toujours être sur ses gardes, car le trop puissant voisin peut du jour au lendemain se transformer en un trop puiSiiatiL ennemi et adversaire.

En observant avec méliance chaque pas fait par la Russie croissante, les grandes puissances désignées ne faisaient qu'obéir à la loi suprême de la vie de chaque

à celui qui sôparo les Turcs et les raïas, est contraire a la loi de l'histoire, car cette loi, c'est en tnénie temps le progrès de la civilisation, tandis qu'un pareil abîme 8*oppiwe 4 ce progrès.

Etat Car la croissance de la Russie deTait nécessairement menacer, d'an côté ses voisins immédiats  l'Occident,

c'est-à-dire la Suède et la Nurwège, l'Allemagne ou la Prusse et l'Autriche, de l'autre l'Angleterre, dans ses possessions asiatiques. Par conséquent, cette situation de fait détermine par elle-même la conduite de ces Etats et la communauté de leurs intérêts vis-à-vis de la Russie ; tous les actes de ces puissances contre la llussie, depuis les guerres de Charles XII jusqu'à la guerre de Crimée, le congrès de Berlin et l'appui donné à l'indépendance de la Bulgarie, s'expliquent très bien par leurs intérêts les plus vitaux et ceux de TËurope en général. Et ces intérêts généraux de l'Europe doivent également inlluencer le développement futur des relations entre l'ensemble des Etats européens et la Russie, et amener la fondation d'une chaîne d'avant-postes dirigés contre la Russie, allant de la Finlande j usqu'à la Bulgarie, et cornprenant à son milieu la Pologne, reconstituée par l'Autriche en alliance avec l'Allemagne, et reprenant le rôle qui lui est dd dans l'Est de l'Europe.

La POUTiQim de l'âllehagnb et de l'Autriche VIS-A-VIS DES Polonais st des Slaves

Le danger que présente pour les voisins occidentaux de la Russie, donc en première ligne pour la Prusse et rAatriche^ sa tendance naturelle à l'accroîssement, indique également quelle est la bonne politique de la Prusse envers les Polonais, et de FAutriche non seulement envers les Polonais, mais aussi envers toutes les autres nations et peuplades slaves qui lui appartiennent.

Ni la Prusse, ni l'Autriche, ne peuvent négliger le danger russe, et comme elles eti sont toutes les deux également menacées, il ^en suit d*abord la nécessité de Talliance entre ces deux Etats. L'intérêt commun, déterminé par le danger commun, a été toujours le lien le plus fort et le plus durable entre les Etats : devant ce danger, le plus grand de tous, toutes les divergences possibles entre la Prusse et rAntriche deviennent tout à fait insignifiantes. En ce qui concerne la politique intérieure de la Prusse aussi bien que de l'Autriche-lIongrie» il résulte de ce danger russe la nécessité d'une politique qui n'a£faiblisse chez aucun des éléments nationaux composants de l'Etat sa fidélité à cet Etat, qui ne provotiue jamais chez aucun d'entre eux une sympathie môme passagère pour la Russie.

Cela s'applique en première ligne à la politique intérieure vis-à-vis des Polonais. Bien que révolution historique séculaire ait si fortement développé Tindividua- ]ité nationale des Polonais, que la dépendance vis-à-vis de la Russie et la menace de l'unification leur doivent être foncièrement odieuses, néanmoins un courant de germanisation pourrait contribuer à éveiller chez les Polonais une attitude sans doute passagère, mais enfin conciliante vis-à-vis de la Russie. Une politique de la Prusse et de rAutriche, conservant et favorisant la nationalité polonaise, peut, au contraire, étant donné la haine nationale réciproque entre les Polonais et les Russes, élever un puissant rempart, derrière lequel ces deux Etats trouveraient le plus sûr abri contre Tagression naturelle de la Russie. C'est cet intérêt vital delà Prusse et de l'Autriche, qui a amené l'abandon de la politique djB germanisation en Gaiicie, politique essayée depuis Jongtemps, et néanmoins infructueuse, parce que contraire à la nature, et c'est lui aussi qui en Prusse, après la chute de Bismarck, qui était l'ennemi personnel des Polonais, a donné naissance a une politique plus conciliante vis-à-vis des Polonais. Car il est absolument impossible que ces deux Etats ne comprennent pas quel intérêt vital ils ont à œnserver et à fortifier nationalité polonâise(l).

1. Un moment, après la chute de Bismarck et sous le ministère du général Caprivi en Prusse, il a semblé que la politique prus* sienne envers les Polonais poursuivrait celle «iirection dicir-e par rinférM allortmnçl cl ouropoon. "Mais comme PEmporeur Guillaume il cltan|{e chaque année le « cours » de sa politique, la Prusse

Mais le danger russe menaçant prescrit aussi une politique tout à fait déterminée vis-à-vis des autres nationalités slaves de l'Autriche. L'Autriche-Hongrie ne doit pas laisser le panslavisme se renforcer. Mais celui-ci est an phénomène naturel chez tous les peuples slaves, qui n'ont pas encore quitté le niveau général, donc inférieur, du slavisme, (\m se sont enrore peu différenciés comme individualités nationales tranchées. Car plus ce niveau est has en général, plus l'ensemble exerce d'iniiuence, et moins l'élément individuel s'en sépare.

Si le panslavisme ne pieut trouver aucun terrain chez les Polonais, cela tient simplement et nécessairement à • ce que la nationalité polonaise s'est élevée il y a déjà longtemps au-dessus de ce niveau général, et que l'élément individuel, séparatiste, l'a depuis longtemps emporté sur l'élément panslaviste.

Cela se retrouve chez les Ti'lié(iues, à un degré moins élevé, mais pourtant considérable. Mais si Ton veut que la Bohème soit radicalement et à. jamais défendue con* tre lea velléités panslavistes, il n'y a pas pour cela de moyen plus efficace, que de laisser la nationalité tchèque se développer en liberté complète. Car ce développement renforcera de plus en plus l'individualité nationale des Tchèques et en môme temps Tinstinct social de sa

a repris depuis ilt ux on trois ans sa politique de germanisation envers les Polonais. Le ^jouverncment russe a vite profité de celle boDDe occasion pour se rapprocher des PoloDais et aujoard'hoi dans la Pologne russe «ta courant russophile est en voie de naissance. 0*est une preuve de plus que la politique prussienne n'est pas du tout une polllique allemande {Note aprH tix ans).

conservation. Et cela s'applique également aux autres nationalités slaves méridionales de rAutriclie-IIongrie : piusonles opprimerait, plus elles se prêteraient à la propagande rasse ; plus elles se développeront librement, et plus grande sera leur peur instinctive du colosse du Nord, qui ne trahit que trop clairement sa tendance à la russification de tous les Slaves (1).

On n'a i^as besoin d'une meilleure preuve de cette affirmation que les deux Etats balkaniques « délivrés >

i. Au sein du Parlement autrichien, le député Popowski a fait, au . cours de latession d'été de 18lM,une remarque fort importante sur la différence entre le slavisme et le panslavisme. Ces deux mots désignent deux faits réels, deux courants, dont la différence et l'antagonismesont restés jusqu'à prt'seiiL inaperçus, mais doivent acquérir dans l'avenir une importance toujours croissante, et méritent spécialement d'être appréciés selon toute leur importance par le gouvernement autrichien. Tandis que le panslavisme est une /)rc>/>agandepolitique provenant de la iiussie, derrière laquelle se cache le j9anrt»Wmi« arec toutes ses conséquences (despotisme, orthodoxie grecque, etc.), — le slavisme présente un simple phénomèee littéraire, essentiellement sympathique et basé sur un besoin de sentiment, n est ce charme particulier qu'exerce le son d'une langue slave sur tous oeux qui ont un idiome slave pour langue maternelle^ et ce sentiment de sympathie qui en résulte entre les membres de ces diverses nations. A ce point de vue, le slavisme présente dans les temps modernes une réaction contre l'éloignement complet qui avait régné jusqu'à nos jours entre les Slaves occidentaux et orientaux, septentrionaux et méridionaux, — réaction qui a trouvé sa première expression chez Kopitar (« La réciprocité slave »). Mais elle apparaît déjà accidentellement avant Kopitar, comme par exemple, dans la description des pays slaves du Sud par un des princes Sapieha, qui date de la deuxième moitié du siècle précédent. Le seigneur polonais qui» évidemment, ne soupçonnait même pas que l'on pariftt une langue slave an Sud des Alpes, est agréablement étonné^ lorsqu'il entend soudain aux bords de l'Adriatique des sons qui, bien qu'il ne les comprenne pas, lui paraissent si connus et lui rappellent sa patrie.

par la Russie, la Bulgarie et la Serbie. Tout le monde se souvient encore, comment la Bulgarie, peu de temps après sa libération, n'était point inclinée à se soumettre à la protection et à la suprématie russe, comment, obéissant à l'instinct naturel de la conservation, sous la pression même des événements, elle est devenue antirusse. Si à Pétersbourg on met cette attitude de la Bulgarie sur le compte de son premier prince, Alexandre de Battenberg, — alors on y pense précisément d'une manière antisociologique. On n'y comprend pas que c'est la*collectivité qui exerce une influence morale sur son souverain, et non inversement. Le tsar ferait asseoir son propre frère sur le trône de la Bulgarie, qu'il devrait néanmoins devenir antirasse et se tourner du côté de TEurope contre la Russie. Car aucun Etat indépendant ne se jette de propos délibéré dans la gueule ouverte d'un Etat conquérant.

Seuls les individus pratiquent le suicide. Les collecti-

Ce sentiment naturel provoqua dans ces derniers leraps la tendance des divers peuples slaves à se rapprocher littérairement^ à se connaître mutuellement. Les ennemis des Slaves, en général, ont l'haliitude de confondre, en partie par ignorance, en parfie de parti-pris, le slavisme avec le panslavisme, et de lui attriijuer des tendances politiques. Mais ce serait de la part du gouvernement aatriehien de la maoTaise politique que de confondre et dldentîfler ces deux courants, car cela pourrait précisément proToqoer ce danger que Ton veut combattre : cela pourrait jeter le slavisme dans les bras du panslavisme. Mais le slavisme, en tant que courant non politique, d'ailleurs fort naturel et par conséquent justifié» peut précisément, si l'on lui laisse le champ libre qui lui convient, devenir le plus sûr rempart contre le panslavisme. Car le panslavisme est le contraire du slavisme, par ce'fi seul qu'il vise !a fusion de tous les Slaves, tandis que In s'avismc maintient précisément intacte l'individualité propre de cliaquc peuple slave.

vités et les groupes se défend^^nt jusqu'à la dernière goutte de sang; ils peuvent être subjugés, mais, tant que la force vitale leur reste, ils ne renoncent Jamais spontanément À leur existence.

UattîtQde de la Serbie dàns ces derniers temps est aussi une preuve de cette aflirmation, qu'aucune collectivité sociale, tant qu elle a la force de se développer indépendamment, ne veut rien entendre da panslavisme. Combien de travail et de sacrifices, combien d'efforts et d'artifices diplomatiques la Russie nVt-elle pas dépensés pour prendre la Serbie « délivrée » dans le lilet panslaviste ? Cette chanson se termina par l'expulsion violente de la reine Matlxalie, qui tenait pour la Russie. Cela n*est pas ToBUvre des intrijgaes autrichiennes, comme on le croit en Russie ; c*est l'œuvre de la tendance naturelle de chaque Etat à la conservation de son existence nationale, et chaque Etat, chaque tribu slave sent instinctivement que rien ne menace plus son individualité nationale, que la Russie.

Mais une pareille politique pourrait peut-être mettre quelque part en danger les possessions allemandes, et les Allemands auraient peut-être raison de craindre, que poursuivre une politique polonophile et sUvophile 4 cause de la Russie n*équi vaille poar l'Allemagne et TAutriche à chasser le diable par le Beelzebub ? Nullement.

Les principales nationalités européennes se sont formées par une évolution séculaire et ont définitivement constitué leur territoire ; en général, elles n'ont point à s'en inquiéter. Elles ne peuvent plus guère ajouter & leur territoire historique aucune acquisition nouvelle importante. Cela est vrai pour les Italiens, les Français, les.An-

glais, aussi bien que pour les Allemands. Natnreliement

il ne faut pas prendre cette afiirmation trop rigoureusement à la lettre; à l'évolution historique nationale, ou, si - Ton peut s'exprimer ainsi, au génie de l'histoire, s'appiiqae la maxime du préteur romain: minimanon curât. Qu'une bande du territoire limitrophe passe à une nationalité, ou à uiuî autre, cela est sans importance pour l'évolution historique.

Mais, au point de vue sociologique» on peut poser & cet égard un principe général : les changements de ter- ' ritoire d'une nationalité à l'autre ne sont plus à prévoir que pour les territoires de nationalité mêlée, et ici partout celle des nationalités a i)lus de chances qui occupe les campagnes ; car la population agricole représente yis-à*Tis des villes l'élément durable ; les citadins cèdent devant les paysans.

Mais la situation à cet égard est également fixée, et il serait difficile de la changer. Du moment qu'un Etat européen moderne et civilisé ne peut plus employer de mesures barbares ; du moment par exemple que la Prusse ne peut exterminer la population de ses campagnes polonaises par le feu et le glaive, — celui qui veut accomplir de nouvelles conquêtes nationales sur le terrain polonais a exclusivement des mesures financières & sa disposition. G^est ce que Bismarck a essayé ; s'il a réussi» cela est encore à voir(l). La sociologie a des raisons pour douter de cette réussite, car les mesures financières et

i. Aujourd'hui, après six ans d'expérieoce» ou iie peut plus douter que les fameoses coloniiationi prussiennes dans les pays polonais ont fait un fiaseo complet. C'est le pays polonais qui polonise les cohmsateurs aliemandî»

colonisatrices ne suffisent pas contre ane nationalité en possession des campagnes. Ce n'est pas la nationalité

polonaise, mais la Russie qui est dangereuse pour la Prusse et l'Allemagne : au lieu d'acquérir, par des efforts disproportionnés, des territoires insignifiants sur la nationalité polonaise» qai ne menace pas l'Allemagne et ne lui nuit pas, la Prusse et TAllemagne auraient plutôt un autre devoir à remplir : c'est de sauver les provinces allemandes baltiques, fortement menacées et endommagées par la Russie, et où la nationalité allemande mène contre la Russie une lutte désespérée pour la vie.

En ce qui concerne les positions allemandes en Autriche, elles y sont également assurées pour longtemps partout où les Allemands occupent les campagnes ; mais là où il s'agit seulement de petites villes allemandes, entourées par une population agricole slave, aucun moyen n'en arrêtera la slavîsation puissante. Les villes cèdent devant le peuple des campagnes; cette loi s'est vérifiée partout et toujours. Gela tient simplement à la natalité plus forte des paysans, et ni les mesures gouvernementales, ni \e8BBSOc\9Xionsd*ïn^rvLct\on{8chidvereine), n'y pourront rien. Du moment que les villes, à cause de l'accroissement naturel plus faible de leur population, sont forcées de se ren ou vêler parlapopulatiou des campagnes, les petites villes allemandes, qui sont entourées par dés paysans slaves, sont nécessairement livrées à la slavîsation graduelle. Les ^/randi^i* villes allemandes, au contraire, n'ont point à craindre cette éventualité, car elles absorbent et germanisent les éléments étrangers qui y arrivent.

Mais un Ktat tel que par exemple rAutriche, n'a aucun

intérêt à se mêler Tiolemment de ces processus de révolution. L'intérêt de sa conserratîon lui commande uniquement de diriger ces processus dans les voies légales, de sauvegarder les lois existantes, de respecter les liberLésconstitutionneUe$,et délaisser, pour le reste, à chaque nationalité le soin de conserver, d'augmenter ou de perdre ses positions. Et comme dans tout cela il ne s'agit en réalité que de morceaux de territoire insignifiants, l'Etat apjdiquera ici de nouveau avec raison la maxime du préteur : minima non curât.

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