‹ Sociologie et politiqueChapitre 21 sur 26 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

U LlïTËaÂïUM SOCIOLOGIQUE MCENTE

C'est, en apparence, un fait sans portée, qu'un livre consacré à des doctrines nouvelles et dunt quelques centaines d'exemplaires se répandent dans le public; soyez sûi*s cependant que par là certains courants d'idées très profonds et très étendus se révèlent et ne doutez pas que ce livre ne doive réagir à son tour très puissamment sur la société qui l'a produit.

Espinas , « Philosophie expérimentale en Italie », p. 17.

L'imporlaoce de Tinstinct et de la science sociologiques

pour toute politique, extérieure aussi bien qu'intérieure, nous fait attribuer au (lévelopi)ement propre de la première beaucoup d'intérêt au point de vue de la dernière. — Cet intérêt noas justifiera, si, pour terminer, nous jetons un coup d'œil sur la littérature sociologique de ces derniers temps. Nous aurons en môiTie temps l'occasion d'approfondir et d'expliquer notre conception de la nature de la sociologie, eu examinant l'attitude de cette littérature sociologique par rapport à notre conception et 4UX buts de la sociologie par nous formulés.

La France,

Le premier rang aiipartient ici aux Français, qui sont les fondateurs proprement dits de cette science. Examinons d'abord l'œuvre de l'écrivain sociologique si fécond, Leionmeaa(l). Plus heureux que les écrivains des autres nations, il peut s'appuyer sur les idées scientifiques très avancées de opinion publique i française : selon Letourneau, cette opinion serait (en France du moins) accoutumée à cette idée que « la vie des sociétés humaines, comme toutes les autres choses» est soumise à des règles et lois constante^» donc peut être Tobjet d'une science ». Si ces paroles ne sont pas un peu trop optimistes, alors l'idée fondamentale de Comte a poussé en France des racines profondes. Ce phénomène mériterait d'autant plus d'être reconnu et admiré, que depuis Comte jusqu'aujourd'hui, comme le dit très justement Letourneau lui-même, nous possédons bien « le mot (sociologie), mais pas la chose». Et, disons-le toutdesuite, Letourneau, malgré toute sonadmirable assiduitêel tout son zèle louable, n'a rien changé à cette triste situation. Il a commencé par nous donner une « sociologie ethnographique », où le mot « sociologie » est, à proprement parler, de trop, car le livre ne contient rien de plus que ce qu'onappelaitjusqu'âprésentdunom d'ethnographie (ou encoreanthropologie). Il est louable qu'il avoue lui-même se bornera réunir deâ documents, et déclare que € dans l'enfance de la science sociale il est au-dessus de ses forces

1. Letourneau: t< La Sociologie d'après l'ethnographie », Paris, 488(»; « L évolution de la morale », Paris, 1887 ; « L'évolution politique », 1890 ; « L'évolution juridique », 1891.

de formuler des lois»; mais ce que, malheureusement, nous cherchons en vain chez Letourneau, c'est la définition claire de ia sociologie, qu'il confond constamment dans ce premier ouvrage avec l'anthropologie ou avec l'ethnographie. Cela apparaît déjà dans sa préface, où il affirme que « tout ce qui exerce de prés ou de loin une inlluence sur la vie humaine, a une importance sociologique », et où il définit l'objet de son ouvrage, en disant qu'il contient c la description des manifestations principales de l'activité humaine^ telles qu'elles se sont succédé chez les diverses races ». Or, tout cela peut bien avoir son importance pour le socioiogae, mais ce n'est pas du tout de la sociologie I

Letourneau commence par rénumération des races humaines et par l'exposé de leur distribution géographiquesur la terre, et ensuite nous offre dans cinq ciiapitres: la vie nutritive de l'humanité, la vie des sensations, des sentiments, la vie «sociale > et la vie «individuelle». Dans chacun de ces chapitres nous trouvons réunis tous les faits qui se rapportent à chacune de ces catégories vitales. Le })remier chapitre nous apprend donc, de quoi se nourrissent et i^'abreuvent les peuples de la Mélanésie, . de la Polynésie, de l'Amérique, de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe; dans le deuxièmenous lisons les récits^pour la plupart déjà connus, sur les rapports sexuels des peuples primitifs ; dans le troisième, sur les mœurs et coutumes, qui procèdent de la vie sentimentale (anthropophagie, rites funéraires, croyances religieuses etc.) ; dans le quatrième, sur le mariage, la famille, la propriété, l'organisation des sociétés ; enfin, dans le cinquième, sur l'industrie et les sciences. Les documents recueillis

par Letonrneatt sont très précieux ; mais on ne voit pas

qu'il les ait utilisés pour des buts sociologiques, dans le sens que nous avons donné à ce terme.

La plus haute généralisation à laquelle il arrive est i peu près celle des historiens de la civilisation en Alliemagne depuis Klemm, & savoir : révolution progressive des arts et des sciences, des procédés et découvertes, des principes moraux etjiiridjquesau seinde '< l'humaaité », — idée qu'il est facile de prouver par les iails» quand on les groupe en mosaïque tout à fait arbitraire, sans égard au temps et au lieu.

Letourneau continue ce travail dans ses trois ouvrages ultérieurs, dont chacun nous présente 1' «évolution » d'un phénomène socio-physique : la morale, la politique et Je droit. Il aurait été peut-être préférable de présenter ensemble l'évolution de ces trois domaines de la vie sociale. Letourneau aurait évité ainsi beaucoup de répétitions. Néanmoins, ces trois ouvrages sont très respectables. Pourtant l'auteur n'y va plus au-delade la généralisation, que nous venons de trouver dans sa « sociologie ethnographiquet.il exprime lui-même cette idée, qui n est pas du tout neuve,de la manière suivante: « relhnographie et l'histoire nous enseignent que les sociétés humaines se développent en passant par une série d'étapes successives, où la morale change de même que la forme de la société en s'adaptant nécessairement aux besoins » (1).

£n suivant cette idée fondamentale, Letourneau uous donne dans le premier des trois ouvrages énumérés, l'é-

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