‹ Sociologie et politiqueChapitre 5 sur 26 · LA. SOCIOLOGIE BT LB SOCIALISME · texte numérisé non relu

LA. SOCIOLOGIE BT LB SOCIALISME

Un deuxième malentendu procède de la confusion qu'on faitentre la sociologie et les théories du socialisme, les doctrines concernant la question sociale, et la politique sociale. Comme, depuis les premiers socialistes français (1)» surtout dei)uis Saint-Simon, on a construit des théories pour résoudre la question sociale, comme la littérature qui s'y rapporte, se développe fortement jusqu'à nos jours et prétend à un caractère scientifique, une erreur s'est répandue dans l'opinion générale, à savoir, que cette théorie de la question sociale, la théorie du socialisme» ou bien celle de la politique sociale, est la sociologie proprement dite, ce qui causa, de plus, à la sociologie ce tort, que ceux qui réfutaient une absurdité quelconque de la politique sociale, ou de la théorie de la solution de la question sociale, ou bien la théorie socialiste^ se faisaient Tillusion d'avoir en même temps refuté la « sociologie • (2). Mais la «ctVno^ sociologique a aussi

1. Corapar. mon ouvrage : « Rechtsslaat und Socialismus », p.

S. Nous D*hé8ilon8 pas un instant & approuver tout ce que Van der Rest (« La Sociologie ») reproche à la sociologie de Comte et la philosophie « organique » de TEtat ; mais ces reproches ne visen^ que des tentatÎTes manqoëes, et non la sociolo^e elle-même.

peu de points de contact avec la solution de la question sociale, que, par exemple, l'astronomie avec Tabolition de la succession du jour et de la nuit et des saisons de l'année, ou la météorologie avec l'introduction d'un

vent doux et unifuraie sur toute la terre et l'abolition des orages. Cette erreur et cette confusion sont d'autant plus impardonnables, qu'elles procèdent de la méconnaissance la plus absolue de la nature de toute science. Car la science est une théorie, et non point une thérapie, et ce qu'on appelle politique sociale n'est pas autre chose que thérapie sociale. Toute thérapie peut parfaitement reposer sur une théorie (souvent elle n'est basée que sur l'empirisme), mais elle ne doit point être confondue avec celle*ci. Il est également possible qu'une théorie (mot qui ne signifie pas autre chose que vue, contemplât ion) conduise un jour à une thérapie ;mais avant tout il s'agit de former la théorie, et la sociologie pour le moment ne peut et ne veut pas être autre chose que théorie et science. Elle n'est pas encore arrivée à se constituer en tant que t(^lle et à se faire recunnailre ; comment pourrait-elle déjà avoir la prétention d'être une thérapie sociale? Dans l'intérêt de la sociologie en tant que science, il ne faut pas hésiter à déclarer que toute cette littérature quasi-sociologique qui s'occupe de donner des conseils et des plans pour la solution de liquestion sociale, se trouve en dehors de la sociologie et n'en a fait que discréditer le caractère scientifique.

Dêntminalitm abusives, Iji littérature sociologique ! celle-là aussi mérite qu'on jette

sur elle un rayon de lumière pour élucider les malentendus et

préparer rcntente.On'est-cc qu'on ne lance pas dans le monde sous la (It'iiomi nation de sociolo^nie ou de a science sociale » ! L'un trailr sous ce nom des rolalions entre les deux sexes par rapport à une réforme qu'il en projette ; l'autre décrit sous ce titre les divers groupements sociaux de son pays et des divers types sociaux ( paysans, villes, noblesse, etc.) ; un troisième (comme par exemple dernièrement Albert Dulk : Esquisse d'une science sociale, Entwuvf eiucr Geseischaftswissenschaft) traite sous cette (b'nniuination de la morale, etc. Kst-il donc étonnant (jnc celle façnn d'anii a sucidhtiinjuc •< n'ait provoqué d'autre résultat que le uiccuiilt ntement général de tuus les esprits sérieux contre cette science, la moins définie et la plus insaisissable de toutes, qu'une banqueroute totale de cette enseigne ?

PRBSSENTlMfiNT DU PROBLBMB

Ce qui doit étonner davantage, c*est que, malgré le

discrédit que cette littérature pseudosociologique a apporté à la sociologie, malgré la défaveur que lui témoignent tous les esprits éminents, malgré la déûance générale que lui opposent la science et la critique toute entière, la poussée intense de l'esprit humain vers la connaissance d'une loi du mouvement de toute la société humaine, loi à peine pressentie jusqu'à présent, ne se laisse pas endiguer et se traduit â coups répétés par des voix isolées, mais de plus en plus nombreuses, qui se prononcent chaleureusement en Taveur de la nouvelle science de l'avenir.

Peu en Allemagne, plus en Angleterre, en b^rance et en Belgique, avec le plus d'entrain etd'énergie en Italie, dernièrement aussi avec modération, mais résolument» en Amérique, partout enfin, un grand nombre de penseurs nets et pénétrants se déclare pour cette nouvelle science (1), s*efforce de rendre clair son objet, de délimi-

1. Pour TappréciaLioD de ces lignes, on n'oubliera point qu'elles ont été écrites par l'auteur en 4891 . Il a résumé le mouvemeiit 80> ciologiquc postérieur dans des pages nouvelles, écrites spécialement pour volume, à la fin duquel on en trouvera la traduction.

ter le domaine de ses recherches, de consolider sa méthode et de définir la di£férence entre elle et les sciences rapprochées. Ce mouvement scientifique qui ne connaît point de repos, ces partisans chaleureux de cette science, qui apparaissent sans cesse dans tous les coins et régions du monde civilisé, montrent que toutes les nombreuses réalisations de la sociologie que Ton a tentées, laissent toujours un résidu non dissous ; que dans ce domaine de rintellect, qui attire les regards de tant de personnes des divers pays et nations, il existe toujours un problème irrésolu, qui ne peut pas être écarté par ses contempteurs et qui demande à être scientifiquement reconnu et examiné. Qu'un pareil problème existe en effet dans le sens qui jusqu'à présent a été seulement pressenti, et en quoi il consiste, c'est ce qui va être expliqué par la démonstration que nous avons annoncée ci-dessus et que, maintenant» nous allons entreprendre.

Le fait que ce problème, qui, en effet, a été plus pressenti que clairement reconnu, n'a pas été résolu par une série de « sociologues » ; que les voies choisies pour en trouver la solution ont été manifestement fausses et ne conduisaient pasàce but ; qu'enfin,ces sociologues se sont livrés à de nombreuses erreurs et illusions, ce fait n'est pas une preuve contre le droit de la sociologie à Texislence. Quelqu'un a-t-il imaginé, parce que des centaines de philosophes ont construit des systèmes faux et se sont livrés à des erreurs évidentes, de nier tout droit de la philosophie à l'existence ? Et pourtant c*est ainsi qu'on combat la sociologie.

Entre autrûs,c'estainsi qu'agit Van derRest. Metlantà

nn, et d'ane manière en partie tout à fait jaste, les erreurs de Comte et de Spencer^ il en conclut qu'il ne peut y avoir aucune science de la sociologie. Où est

donc là la logique ? Il pourrait s'en suivre seulement que Comte et Spencer ont commis beaucoup de fautes ; cela va encore arriver À des centaines de sociologues, comme cela arrivera à des centaines d'astronomes, de biologistes, de chimistes, etc. ; mais ces erreurs ne 'seront jamais des arguments contre la raison d'être de l'astronomie, delà chimie, de la biologie. Au contraire, les fautes et les erreurs des prédécesseurs doivent être pour les successeurs un stimulant d'autant plus puissant à chercher la justice et la vérité. Aussi bien, les fautes et les erreurs des prédécesseurs sont autant d'indications précieuses pour les successeurs et forment, dans un certain sens, la condition nécessaire de l'évolution de chaque science.

l'objet de la sociologie

w Si roiyetde la sociologie n'est et ne peut pas être autre chose que « la société humaine », disent les historiens, alors, il est inutile de former une nouvelle science, car une des sciences les plus anciennes, l'historiographie, ne s'occupe pas d'autre chose, et elle le fait évidemment,ajoutent-ilsnon sans sufflsance,avecun grand succès. Que l'on considère la gigantesque littérature historique de tous les temps et peuples ; que Ton se souvienne des grands esprits, qui, dans ce domaine, ont, rien qu'en Europe, exercé leur action, depuis Hérodote et Thucj'didc, jusqu'à Gibbon, Macaula3% Niebuhr, Schlosser,MommsenetRanlve ; quelqu'un peut-il affirmer que la c société » humaine a manqué d'explorateurs scientifiques ? quelqu'un peut-il élever la prétention de traiter de cet objet mieux que ces esprits d'élite ? »

Ce reproche n'est pas fondé pour deux causes : car, d'ahord, ce n'est qu'une insinuation gratuite, un û^rtpov tr/>ôri/)oy, quo d*affirmer que la sociologie a pour objet « la société humaine » ; ce qu'est l'objet de la sociologie, nous restant encore à reclierchor ; puis, celte expression f société humaine » est elle-même quelque chose de si vague et si indéterminé, qu'il ne conviendrait pas plus

de l'imputer sans façon à l'histoire qu'à la sociologie. Quel est donc l'historien qui élève la prétention de traiter de la « société > humaine ? Tout au plus, en exploret-il une fraction, sans d'ailleurs pouvoir nous dire quelque chose dedélerminésursa corrélation et ses rapports avec la « société humaine » (ou rhumanilé ?).

Donc, si la sociologie était réellement la science de la c société humaine » ou de «c l'humanité », et si elle pouvait nous dire quelque chose sur l'ensemble de ces phénomènes, elle aurait déjà un certain droit à Texistence il côté de Thisloire, car celle-ci, même dans ses œuvres les plus voliiinincuses, ne nous rcprcsonte jamais que (les fractions exiguës, eu ri^anl au temps et à l'espace, de l'huinanité, qui ne peuvent rien nous dire sur son ensemble.

l'historiographie et la sociologie

Mais cet argument des historiens contre la sociologie ne serait pas fondé pour une antre raison encore : c'est

que le même objet peut, selon les côtés divers qu1l présente.devenirle substratum de diverses sciences. La géographie et la gôognosie s'occupent. Tune et l'autre, du globe terrestre et sont pourtant deux sciences différentes, car elles l*explorent et le considèrent à des points de vue différents. La société humaine pourrait donc être, et elle est en effet l'objet de diverses sciences ; et l'historiographie ne rendrait pas plus la sociologie inutile à cause de la communauté de robjet,qu*elle ne rend inutiles Tethnographie ou la statistique; il s'agirait seulement de prouver que la sociologie considère et examine la société humaine à un autre point de vue que l'histoire.

Mais voici l'argument le plus important contre le reproche des historiens ! Les historiens n'ont pas le moins du monde jusqu'à présent réussi à réfuter le reproche, élevé si fréquemment, depuis cent ans, parles penseurs les plus éminents, à savoir que l'historiographie ellemême n'est point une science (1). Au lieu de refuser à la

i. Les historiens TaTouent bien, eux aussi. Gomp. Pester: Schopenhauer nnd die Geschichtswissenschafi, chez Quidde,

■.■*,:JiiÂ.

sociologie son droit à Texistence, ils devraient prendre

cure de leurs propres affaires et se rendre compte du caractère scientifique de leur propre spécialité ; car il se pourrait bien, si ce reproche était juste, que l'historiographie S'occupât en effet du môme objet que la sociologie, seulement qu'elle le fît à la manière d'une simple relation ou d'un répertoire de faits,ou peut-être d'un art, tandis que la sociologie le ferait à la manière d'une science.

1890, I, 48, où l'on trouve l'aveu que la « thèse de Scliopenhaucr, que l'histoire n'est point une science, telle qu'elle a été formulée par lui il y a quatre-vingts ans, n'a, jusqu'à présent, pas trouvé de réponse ». Eh bien, cette réponse, Fester, aujourd'iiui, ne l'a pas plas donnée. Car la phrase, que « les efforts de Schopcnhauersont entachés de la malédletion dn dilettantisme », n'est pas une rérotation des aigaments tout à fait probants de Schopeahauer contre le earactère sdentiûqne de Thistoriographie courante.

l'histoire est-lllk une science ?

Si cette vieille discussion sur la question de savoir si rhistoriographie est une science, est tellementdiflicile à mener à termeavec les historiens, c'est parce que d'abord, dans la plupart des cas, on ne peat pas tomber d'accord sur la notion de la « science », et que cette notion est aussi éloignée des historiens, môme aussi peu soupçonnée par eux, que l'était par exemple, par les astronomes avant Copernic, l'idée de la rotation de la terre, et ensuite, parce que les historiens paraissent croire qu'en contestant le caractère scientifique de l'historiographie, on lui conteste tout droit à l'existence, ce qui n'est point vrai.

Orientons-nous donc dans cette question. Que le récit simple des événements passés, tel qu'il est présenté par les chroniques et les ouvrages historiques de ce genre, ne soit point une science, cela, les historiens eux-mêmes l'accordent. Mais ils veulent élever cette historiographie « primitive» et non-scientiûqueau rang de science, en la faisant « pragmatique », c'est-à-dire en présentant les événements passés comme un enchaînement de causes et d'effets.

Eh bien, l'exposition de phénomènes de la nature

aussi bien qae d'événements historiques, dans leur enchaînement causal, est en effet une condition du caractère scientifique, mais uniquement parce qu'elle ouvre

la voie à la connaissance des lois qui régissent ces phénomènes et ces événements, et encore à la condition que Ton donne des causes vraies et que les événements prétfentés comme leurs effets ne soient point les effets d*au- /re$ causes. Car c'est seulement au cas, oû l'enchaînement présenté est vrai et juste, qu'on a <ios chances d'atteindre parlai le but de toute science, c'est-â-dire les lois qui régissent toute la série donnée de phénomènes ou d'événements. Et quelle est donc sons ce rapport la situation des causes des événements historiques que nous offre l'historiographie « pragmatique > 1 Souunes-nous en état, ou pouvons-nous seulement nourrir l'espoir d'arriver, avec ces causes d'événements historiques, puisées si laborieusement par Thistoriographie c pragmatique » dans les archives et les sources, à ce but suprême de toute science, à la définition des lois dernières de l'histoire ? — Jamais, au grand jamais l et ceci pour la simple raison suivante.

l'historiographib praghatiqub

Toute l'histoire « pragmatique» cherche les causes d'événements historiques en dernière ligne dans les dispositions de la volonté personnelle des personnages agis- ' sant daas Thistoire. Dès lors, la description dii caractère des monarques et de leurs ministres, des chefs militaires et des agents diplomatiques, fournit aux historiens leur thème favori. L'ambition d'un usurpateur doit tenir lieu de cause d'une déclaration de guerre ; l'amour de la paix d*un monarque doit expliquer la conclusion d'un traité international. Les historiettes des coulisses diplomatiques devront nous exposer « pragmaliquementu la cause de la chute d'un Etat, et les aventures amoureuses d'an souverain, motiver l'explosion d'une révolution. En un mot, ce qu'on appelle historiographie pragmatique place les causes des événements historiques pour la plupart dans les mouvements de i^olonté individuelle. Abstraction faite même de ce que jamais les historiens des diverses époques et nations, ne tomberont d'accord sur les motifs psychologiques d'un acte donné, ce qu'on . aurait pourtant le droit d*exiger,quandil s'agit d'un fait scientifique, les historiens se sont eux-mêmes, par cette m méthode psyciiolugique », fermé pour toujours la

voie à la connaissance des causes vraies et réelles des événements historiques et, par conséquent, à la connaissance dos lois de Vhisfoire. Car radmission seule de l influence de la volonté individuelle sur lesevéuements historiques et la réduction de ceux-ci aux dispositions personnelles qui en seraient la cause, exclut toute régularité des événements historiques ; et en réalité l'histoire <r pragmatique » n'est jamais parvenue à formuler de pareilles lois, elle ne Ta môme jamais tenté, sans se rendre compte que par le fait de cette abdication elle renonçait & tout caractère scientifique.

Car une représentation scientifique deThistoire devrait procéder d'une façon exactement inverse ; au lieu de déduire les faits et les événements de l'histoire des qualités et des dispositions psychiques des personnages donnés (comme si ces « actions » étaient des œuvres et des produits des individus), elle devrait, au contraire, nous montrer, comment les qualités et les dispositions psychiques de ces individus, leurs tendances intellectuelles et, par conséquent, leurs actions découlent nécessairement des besoins de leur existence commune (sociale).

L'exposition de cette corrélation peut seule prétendre à un intérêt scientifique. Caries qualités psychiques des individus ne sont pas le prius des faits historiques et la source initiale des événements, comme les historiens aiment à le laisser croire; dans tout le cours de Thistoire c'est plutôt un rôle secondaire qui incombe aux individus, d^v nécessairement ils doivent être tels qu'ils soient utilisables^^r l'évolution régulière politique et sociale : dans le cas contraire» ils ne seraient pas utilisables ; ils

ne seraient donc pas utilisés par révolution sociale, et pour l'histoire ils seraient restés nuls.

Le débat sur le caractère de l'historiographie est cncorr dos plus ingrats pour une antro cause : c'est que parmi les historiens il y a toute une ér belle de nuances, en commençant par les annalistes et chroniqueurs les plus simples, en continuant par tous les conteurs artistiquesdescaractères, des actes politiques» des guerres et des combats, et en terminant par les philosopheSi qui exposent les causes sociales des faits historiiques, et qui sont plutôt des sociologues que des historiens au sens courant du terme. Ainsi par exemple, Mommsen est un historien-sociologue, parce que, dans son histoire romaine, il nous expose les causes sociales de l'évolution delà société romaine. Taine est presque un sociologue, plutôt qu'un historien, car chez lui apparaît partout une tendance consciente à expliquer la marche des événements par les rapports réciproques des groupes sociaux. Déjà le premier chapitre de son « Ancien régime » , sur cr la structure de la société t , est caractéristique pour lui, car les événements historiques ne découlent pas chez lui des actions individuelles, mais de cette structure et des influences réciproques, que les couches sociales exercent les unes sur les autres. Combien caractéristique pour la méthode sociologique de Taine est le commencement même de son tableau des classes privilégiées (vol. II, ch. ' 2) : cr Us étaient environ 270.000 ; dans la noblesse 140.000, dans le clergé 130.000 1, etc..

Page 1