L*HIST0R10GRAPHIB EN TANT QU'ART
Ce qui jusqu'à présent exacerbait toujours] usqu'â un certain point le (h'hat de priiicipesur le caractère scientilique de l'historiographie, c'était cette arriére-pensée, qu'il s'agissait d'une dégradation de l'historiographie» comme si le fait « d'être science • équivalait pour elle à un € rang plus élevé i, que celui qu'on accordait à Thistoriographie en lui déniant son caractère scientifique.
Cette arrière-pensée est absolument fausse.Toute critique,qui entreprend de prescrire à l'historiographie des voies et méthodes autres que celles qu'elle a suivies jusqu*à présent, est dénuée de fondement. L'historiographie va I riomplier de toulo cette critique noiuuuinsiirétentieuse qu'iDjustilice que l'on exerce à son encontre ; elle restera malgré tout toujours ce qu'elle a été dés l'origine : un récit plus ou moins poétique des actions humaines dans le domaine de la vie politique.
En tant que lello, elle répondra toujours et uniquement à un besoin profondément enraciné dans la nature de l'homme : celui de connaître les faits et gestes des époques et des générations passées.
Dans ce besoin sentimental des hommes repose l'éterpei droit de l'histoire à l'existence, si insufUsmils et
inexactsqu'en soieai les motifs rationnels.Présente-t eHe une utilité, et laquelle notamment ? est-elle ou non une « magisfra mtœ >? là-dessus on peut discuter; sa raison
d'être est plus i)rof<)iHle que tous ces ])a> motifs rationalistes; elle proccd'j du même besoin éternellement humain, dont découle aussi la poésie. Les reproches que lui fait le rationalisme libéral^ > de s'occuper exclusivement dessôaverainset de laisser le peuplede côté t sont naïfs (1). Si elle le fait, c'est siiiipleiiic:,t iiarcc que »< le peuple » lit volontiers rhistoire de ses rois.
i. Tons ees reproches sont amplement exposés chez Bourdeau : « L'histoire et les historiens >», Paris, 4888. La pensée maîtresse de ce livre est contenue dans les lignes suivantes : « L'histoire du genre humain doit être, autant que possible, celle de tous let êtres humains {!) Les historiens, pourtant, ne procèdent pns de la sorte ; ils se contentent d'en étudier quelques-uns. Faisant de l'espèce humaine deux parts inégales, ils ineltent d'un côl»' les hommes célèbres, de l'autre la foulo iinniensedes inconnus, cl décident que les premiers méritent seuls de iigurer dnns leurs récits... La science peut -elle, sans trahir son ninndat (?) saerilier à une poignée d'Iii iHincs iihistres ou présumes tels la foule innombrable des liuiiiincs obscurs ? »
Bourdeau veut donc évidemment faire une science «t égalitnire » et il soutient sa tendance par l'argument suivant, qui est complètement déplacé : « Que penseriez- vous d'un géographe qui, pour toute description de la terre, se contenterait d'en mentionner les plus hauts sommets ? » Abstraction faite de ce que la géographie descriptive n'est pas du tout une science, elle n*a, de plus» rien de commun avec Thistoriographic.
Pourtant la géographie ne décrit pas, elle non plus, toutes les rues, chemins et passerelles decha(iue village ! par conséquent cet arguiiieiil n'e^t pas [)iiis en faveur de Hourdeau. Kn s'indignanl, parée ifue riii«<loii'e jiarait suivre le mol de hucain : « Jlumainiin pan II'- vivit geiius », Bôiirdeaii oublie (|uc c'est un fait naturel inip".>>iole à changer. Cela peut déplaire à quelqu'un, cela n'est ccrlainemeiit pas démocratique, cela n'est peut-être ni juste, ni
Il en a été, il en sera toujours ainsi ; les constitutions répuijlicaineselles-mônfies n'y chantreront rien, si ce u*est que les présidents et les présidentes prendront la place des rois et des reines. Cette • méthode» (pour m 'exprimer ainsi)de rhistoriographie ne s'explique pas par uneerreur ou une fausse^ tendance des historiens, mais par rinclination etlesqualitésgènéraleset humaines des masses.Car les bistoriens,comme les poètes etlesarlistes» ne sont qa*un produit social de ces masses, l'expression de leurs goûts, tendances et idéaux.
Un autre reproche fait à l'historiographie, à savoir qu'elle dépeint de préférence seuls les guerres et les combats, les principaux actes politiques, au lieu d'en-
louable, ni beau; mais malheureusement c'est itnpovsililc à cliangor à ce point que les millions d'Iiomnies, qui travaillent et peinent à la sueur de leur Iront, paruissonL exister uniquement pour rendre possibles les actes politiques des souverains et des diplomates.
Mais Bourdeau peut se tranquilliser : il y a une jusliee dans la nature et dans Tbistoire. Ceux-là ont pour eux Tapparence de Taclion ; au fond, ils ne sont que des marionnettes mises en avant, et ceux qui les mettent en mouvement — eh bien ! ce sont toujours les millions d'hommes invisibles, anonymes, inconnus et innommés. Cest là la grande compensation de Tinjuslice apparente, la justice delà nature et de l'histoire : ceux qui paraissent l'ùtrc ne le sont pas ; ceux qui paraissent ne pas l'être, lesont. Maisil nes'en suitpas, comme Bourdeau le croit, que les historiens doivent s'occuper des millions d'individus au lieu des chefs et des guides peu nombreux ; pas du tout ! seulemonl rhistorioLTaphie doit honorer la vérité et ne pas se laisser dominer par rapparcncc. nu olle s'occupe, comme jusqu'à présent, des hauts faits et des grau acteurs, des premiers amants et héros sur la scène de Thistoire ; mais en même temps qu'elle nous montre les vraies causes de chacun de leurs pas — dans les conditions et tendances des masses, qui imposent leur direction aux actes politiques, aux actions théâtrales des personnages qui se meuvent sur la scène.
soiprner le travail intime du jxniple. n'est pas plus fondé. Car d'abord les guerres elles combals, les princii)aux actes politiqaestsont en réalité l'axe aatoar duquel tourne la vie des peuples, et ensuite, c*est un instinct juste des masses, que de porter à ces hauts faits le plus grand intérôt.carde leur cours (lé{)end ladestinée de leur « intime travail ». Des «guerres el des combats dépend la vie des peuples ; leur issue décide de la possibilité du « travail intime ». Âucun raisonnement, si raisonnable qu'il soit, ne diminuera donc l'intérêt des masses pour les principaux actes politiques en faveur du travail intime, et les historiens obéiront toujours à cet intérêt naturel des masses.
Assurément, ce qu'on fait pour satisfaire cet intérêt,à savoir le récit de rhistoire, n'est pas une science, mais plutôt de la poésie, une reproduction artistique de la
vérité, qui aura toujours une grande valeur el une haute importance, iùl cette valeur et cette importance ne vont pas croître en môme temps que la ûdéiité de la reproduction À la nature, mais en même temps que la vérité ar« tistique; ici encore l'artiste sera supérieur au photographe,mais ])armi les artistes, tous les peintres de batailles, les peintres historiques, ceux de genre et d'intérieur, tous auront leur raison d'être selon leurs goût et capacité.ll n'y a pas de raison, si rationnelle qu*ell6 paraisse, . qui puisse faire de l'historiographie une science devant marcher toujours dans les voies prescrites, se ' soumettre à une seule méthode reconnue juste et s'occuper uniquement des sujets imposés une fois pour toutes par la méthodique scientlAque.
Il y aura toujours des « sciences >, qui ne feront pas
autre chose qtté raoonter,car l*homine ne peut pas mieux remplir ce court moment qu'il passe sur terre qu'en apprenant tout ce qui y arrive et y est arrivè.L'histoire est simplement une relation du théâtre de guerre de Phu- ^ manité ; et qui sait avec quelle avidité les hommes avalent tous les jours des relations sur toute sorte de choses, combien cela leur est nécessaire pour vivre ou simplement pour se distraire.comprend la raison d'être deThistoire.
A cela vient s'ajouter encore un autre intérêt, l'intérêt qu'on porte aux personnages éminents. L*homme a in-
contcstablement un besoin profond d'admiration pour les personnages éminents qui sont éloignés de lui ; ce besoin demande une satisfaction et il la trouve dans Thistoire. Remarquez seulement, combien volontiers et avec quelle passion les hommes rendent des hommages aux personnages marquants : l'historien, en attribuant,autant que possible, aux individus supérieurs tout ce qui est arrivé d'important dans l'histoire, vient juste à temps pour satisfaire à ce culte de personnes. Si l'histoire n'était que culte de personnes, elle aurait déjà sa raison d'être.
Les idées dans l'historiographie.
Ce qui vient d'iMre dit ne veut pas du tout (Mre un manque d'égards à 1 lii>t()ri()uiapliie et ne doit pas éveiller la susceptibilité des hisl<>ri(Mis. Abstraction faiteen etTet de la haute valeur de riiisturiouia|»!iir en laiit ijiie rerut il de uiatéii.iux. importants pour toutes les sriciicc^. pour la jdiilosophie et la soeiologie, on ne doit |>as nier ce que rhistoi'io,i:,rapliie contient d'idées. Car non sculeincnt ces matériaux, mais aussi ces idées ont une grande impurUucc, d'aburd pour cette raison,
— la-
que, sil8 n'étaient inspirés et incités par ces idées, les historiens D*aaraient point collectionné ces matëriaax. Sans idées il n*y a point d*bistoriographie. Bossnet n'aurait point pris la plume, s'il ne se fut agi de célébrer les sages desseins d'une juste Providence* qui conduit l'humanité par l'erreur à la yérité. Voltaire ne nous aurait pas dépeint avec des couleurs brillantes les tristes destinées de l'humanité, s'il n'avait pas voulu nous démontrer que l'histoire toute entière n'est qu'une tragédie absurde, pleine d'angoisses et de sang.
Nul historien de la civilisation n'irait recueillir, avec le zèle d'une abeille, des masses de documents, s'il ne s'agissait de prouver que, sortant de l'animalité, passant par les époques de pierre, de bronze et de fer, par la barbarie et l'ignorance, l'homme évolue vers les hauteurs sereines de la civilisation. Et il en a été toujours ainsi ! 5Iais malgré toutes ces idées l'historiographie ordinaire n'est pas une science. Car ces idées sont des tendances subjectives, et seules l'objectivité et l'impartialité forment le critérium de la science. Celle-ci ne se soucie pas de notre approbation ou de notre indignation. Elle fait totalement abstraction de nos sentiments, elle ne veut nous rendre ni gais ni tristes, ni nous élever, ni activer notre ardeur. Ce qu'elle veut, c'est uniquement connaître la vérité, l'évolution régulière des événements.
s li
l'histoire et l'histoire de la civilisation
Il ressort do ce qui vient d'être dit que la dispute que mènent entre elles, avec beaucoup de vigueur. l'histoire et l'histoire de la civilisation sur leursapériorité et lear droit à l'existence, est vaine et tout à fait inutile. L'histoire de la civilisation reproche à l'histoire de s'occuper de choses tout à fait sans importance, et de négliger le développement de la civilisation, qui est pourtant l'essentiel dans l'histoire. Selon elle, ce n'est pas l'histoire politique, mais l'histoire de la civilisation qui est Thistoire propre deT* humanité >. Les historiens répondent que pour les temps modernes ils se sont occupes aussi delà marche de la civilisation; que, depuis Schiosser» ils ont consacré une [attention suffisante au développement de la littérature, des sciences et des arts, mais que, ce faisant, ils ont, dans leurs récits, donné aux actions principales lapremiéreplacequi leur était due. Une histoire spéciale de la civilisation n'a pas. selon eux, de raison d'être ; elle ne fait que représenter une évolution secondaire, ou, tout au plus, simultanée, qui, isolée de ' son fond naturel, Phistoire politique, n'a pas de signilication, est un tronc sans tète, un rra<>"ment.
Les reproches des deux cotés sont également dénués de
fondement. Nous avons déjà parlé du droit de l'histoire
à l'existence, et réfuté les critiques des historiens de la civilisation. Mais il va sans «lire nuo le tableau du iléveloppement de la civilisation peut égalemeat être pris comme sujet d'un récit historique. Natarellement,il serait exclusif et insuffisant de séparer le développement de la civilisation de sa base naturelle, de l'évolution des organisations sociales et i)olitiques ; mais cela, c'est l'affaire de chaque exposé particulier. A la ûn, on peut môme exposer l'évolution historique d'une ar* me ou d*un outil pour elle-même et indépendamment de toute corrélation avecl'évolutîon historique d'ensemble; il ne dépend que de l'auteur de faire ressortir l'élément idéal, même dans de pareilles évolutions spéciales. Dans tous les récits pareils, il s agit moins du sujet que de la manière de le raconter, et telle histoire des armes à feu peut, grâce à la façon dont elle est écrite, avoir une plus haute valeur artistique et scientifique que telle autre « histoire du monde «entier, si celle-ci est vide d'idées et composée d'une manière vulgaire.
Les historiens contre les historiens de la civilisalion.
(''est liien la placo ici tlo prondiv plus aiuplo connaissance du dinV'i'ciid entre les hisloriens et les hishtricns de la civilisation. ditlV'rend «jiii lui. il y a (jnclipH's amiées, foilcuicnt atti?>f' jiar un iialui ali.>lt' Du r»ni> llf viniuid, où tontes les trois parties, comme nous alloii> V'»ir. ont eu tt)rt, et ijui. pour le moment, prit lin ::iàri' ;i l'aveu .sincère et lionii-'le d'un liialorien. niiclilinl/ . ^■|■^t passé (!<» la manière Miivante :
Dans un disnuu's aeadémique sur l'histoire de ia cu ilisalion et les scieuct'î» iialureiies, Du liois llejuioud bldiuu leb histo-
rions do nôgligor ooinplèloivionl los srionoos; natnrollos, quoi- (|uo |ioiiil.inl « l'iiisloiro des st icm t's n.il lirollos rùl riiisluire vraie do IMiumaiiilé », et qn(>i(|iit' crllc dcrnirre ftU lolaleiin'nl incûinpréhonsihlo sans la ])ioniioro. niiollc a ôlo la oaiiso do la chute do Homo ? demande Du Bois. Les liisloi iens no le savent pas. Los naturalistes dimnent des ré|)(>nses diverses à rette (piestion ; Liebig indiqueqne le uîancjuo d'aride phosphoriiiue et de potasse, ('dont le sol italien a été privé sans compensation par une culture irrationnelle), a amené la chute de Home ; Conrad aftirme, que c'est le déboisement de l'Italie et le tarissement des irrigations qui en fulla cjiiise. Mais ce qui, en synthétisant, apparaîtra la véritable cause de la chute de Rome, c'est la négligence envers les sciences naturelles. « Si la civilisation ancienne a succombé, ce n'est pas parce quelesoldes pays méditerranées était pauvre en acide j)hosphorique et en potasse, mais parce qu'elle reposait sur les sables mouvants de l'estiiétique et de la spéculation, que le torrent des barbares enleva .aisément. » Si les légions romaines avaient été armées d'armes à feu, elles auraient chassé les barbares d'une façon sanglante. Depuis, de nombreux si<''(los se sont oncDre écoulés, avant que Ton ei^t reconnu enfin dans le nôtre la signification et l'importance des sciences naturelles. Cette marche évolutive de l'esprit humain depuis les temps préhislori(pics, en passant par l'époque anthropoiuorphe à l'époque spéculative et esthétique, puis par la période scholastiqueet ascétique àla période moderne, technique et inductive, est, selon Tauteur, seule un objet digne de VhitUnre. » Là nous apercevons une histoire du monde tout autre, que celle qui porte ordinairement ce nom et ne nousraconte rien que des avènements et des chutes de rois et d'empireSfdes traités et conflits successoraux, des guerres et conquétes,des combats et sièges, des soulèvements et luttes des partis, des destructions de villes et des bagarres populaires, des meurtres et condamnations, des conspirations de palais et des intrigues du clergé, qui ne nous montre, au milieu de la lutte de tous contre tous, que le flot trouble fait d'ambition, de • cupidité et de sensualité, de violences, trahisons et vengean-
ces, de fraudes, préjugés el liyjxtcriBie. Ce n*est qu'à de rares intervalles que ce sombre tableau est éclairé par Tlmage bienfaisante d'une véritable grandeur souveraine et du bien-être pacifique, plus souvent par les traits édifiants mais malheureusement, pour la plupart, vains, d'un courage hérûï(|uc, car où conduit-il finalement, ce chemin suivi k travers des flots de larmes et une mare de sang ? Dans l'histoire civique aperçoiton un progrès constant dû à des forces qui agissent dans son pi upresein? Les rois deviennent-ils plus sages, les peuples plus modérés? L'histoire ne paraît-elle plutôt être faite pour que l'on apprenne d'elle que l'on n'en apprend rien ?L'hmnanité est-elle, jusqu'aux temps inodernes, arrivée, par une succession sûre, à des rle^i^rés plus élevés de liberté, moralité, force, arl. l)ien-èlre et seience ? Celte histoire ne nous monlre-t-elle pas plutôt un travail de Sisyphe, et dans la notion même d'une période de construction celte idée n'est-elle point incluse, qu'elle est vouée à la déchéance?
Cette explosion de colère conti'e rhistorioirrapliie nidiiiaire et de désespoir sur le sensde l'histoiie du monde est tout à fait compréhensible chez des esprits, (jui pensent d'une manière profonde et (jui, en même teuqjs, sont disciplinés par les sciences naturelles, tant (pi'ils ne se sont [»as rendu sufiisamment compte j)ré' is(Min'iil de (-('(prcst Thistoirc. Exactement la même choseari'iva. 1 iO ans avant du |{(»is Ueymond. à Voila ii'e, qui, dans son « Kssni sur les mn?nrs ». paru en 1740, donne une expi'cssion [tarcillf à (h's sent iiiiciils identiques de colcce et dedésespoir. Lui aussi <'sl porlé ;iu désespoir p;irce(pie, dans celle tourmente des révolidions d un l)out du monde à l'autre, il n'aper(;oil aucune idéesupécieure, rien (|u'un enchaînement fatal des causes. « (pii enti'anient les iKunmesrunnne les vents pous>eni le- ^.iMes et les Ilots ». l']l, à coups répétés, il interrmnpt smi exposit n m de l'histoire par le cri dedésesi)oir,t* qu'eu général toute cette histoire n'est qu'un ramas de crimes, de folies el de malluMirs parmi lesquels nousavons vu queltpies vertus, (pielipu's lemps heureux. < omme ou découvre des habitations répandues et là dans des déserts sauvages !»
Mais au xviii* siècle Voltaire pouvait se permettre de pareils jugements sur l'histoire sans pour cela s'exposer à de fortes attaques ; car le xvnie siècle n'avait pas encore le lionheur de posséder des spécialistes de Thistoriographie qui ne s'occupassent de rien que d'historiographie et qui considérassent le récit des choses arrivées comme la plus haute fonction de la science. Voltaire pouvait émettre librement et franchement de pareils jugements sur l'histoire et l'historiographie, car lui-môme était aussi un historien, car à l'époque où il vivait les savants et les chercheurs ne se bornaient jamais à une seule spécialité, ce ' qui favorise bien les études approfondies, mais seulement aux dépens de la largeur des vues en ce qui concerne l'ensemble et du jugement objectif sur les autres domaines de La science. Mais à notre éi)0(|ue où les spécialistes et les professeurs d'histoire se plongent dans leur spécialité au point de devenir absolument aveugles pour le grand ensemble du monde et de la science, Du Bois Reymond est devenu, à cause de sa sortie précitée contre l'histoire, qui ne contient pourtant rien d'autre que ce' qu'avait dit également l'historien Voltaire, l'objet d'attaques insolentes et pas précisément parlementaires de la part des historiens.
L'historien Lorenz, d'ailleurs très méritant^ mais qui n'est point un philosopiie, estime, que « la ténébreuse tendance de trouver dans le domaine de l'histoire humaine ce que le naturaliste ap])clle sa loi, élève des prétentions grandissantes », et reproche «au représentant principal rie cette tendance, Du Bois Reymond », d'avoir « tiré les consé<piences exlrèines de cette opinion avec une telle clarté et intrépidité », (pi'il est du devoir de Thistorien de se prononcer ncllement sur cette tendance fi).
Eh hici), cette o[)ération, inaltéré l'attitude très {)i'ésuinptueiise de Lorenz. ;i très faiblement réussi. Lorenz a évidennnent raison, (piand il ditqueu Tonne peut pas appli(j[uer les mêmes
1. Ottokar Lorenz : « Die Geschiehtsvissensehaft », Berlin, ISSG'
principcîs h l'étude do Thistoiro des Etats dôr h us qu'à l'histoiro. d(* l'écoHM' du globe terrent rc ; ni Du H<>is Ueymond, ni personne, n'a d'ailleurs soutenu une [tareille identité des principes dr l'histoire et delà géologie ; niais, enajoutant quela raison de cette dilVérenee est (pie (( chez les premiers (c'est-à-dire, d iiis l'histoire) nous n'avons à considérer cpie des actionsqui st' sniit ;icconi[)Mes selon le choix d'une personne, cpii aurait pu pi'cndre une antre décision », Loreiiz cxchie lui-ménie Thistorio.:j;rai)tiie du cercle des sricnccs, C.hv rexjMisiliun des actes qui dépendent" duchoix des j)ersonnes(piiauiaient pu piendre d'aulrcs d(''cisions », ne peut d'aucune façon éli-e rohjet d'une science, mais revient loul au plus à un i'('cil historirpie. satisfaisant lacui iosilé ordinaire, et ijui peu! (Hre, à un degré plus ou moins élevé, une œuvre d'art, une reproduction poétique de la n'alilé.
11 est pourtant évident qu'il ne peut y avoir de transaction ni d'accord entre le point de vue scientiïlque d'un DuBoisKeyinond et le point de vue histoiàfpie d'un Lorenz et des historiens ; car aucune discussion sur la science n'est possible avec des hommes qui croient que les événements historiques sont déterminés paru le choix des personnes qui auraient pu prendre aussi d'autres décisions ». Mais Du Hois Heymond n'a parlé que pour ceaXf qui n*excluent pas les événements historiques de lacîorrélatif 'n cnusale de l'ensemble du devenir naturel. Or, cela est un point de vue où l'historiographie ne s'est pas placée jusqu'à nos jours et où elle ne peut pas se placer sans l'aide de la sociologie.
l ue seule critique des historiens est injuste : c'est que ceux, qui jusqu'à présent, depuis Comte etBuckle, ont voulu envisager l'histoire à ce point de vue naturaliste, l'ont fait sans succès ; qu'ils n'ont pas réussi jusqu'à jir 'seul à prouver l'existence de pareilles a lois scientifiques de l'histoire » : maisTin- Buccès de ces efforts n'est pas un argument logique contre la justesse du point de vue lui-même. Sans doute, ni ('omte, ni Buckle, ni Du Bois Ueymond n'étaient en état de démontrer «m seuie pareille loi de l'histoire ; seulement cela ne prouve
(ju'unn cliose : (•'•'slquo ce proiilrmp n'a pas été résolu par eux, mais pas du t<iul. qu'il suit ins<»inlil(\
tii rc (jui fonceriie spérialcim lit Du Bois UeynionH. son jugenuMit (léfavurablc à l'iiisloiic en tant que science est loulà lait jusl(.' ; il ne faitque répéter cr (ju(\ avant lui. ont dit avec autant de raison ('oinle, Sclutpruliauer et IJui kle. Mais lui aussi se trompe dans ridci' [(hmIIvi' de ee (pie pourrait être une historiographie seientiliipie. hud comme les essais correspondants de (lomte et de lîneklc ('laii-nt uiainjucN.
Car la rase de i)u H( ii> Kcymoud ; l'histoire des sciriii rs naturelles e>l rhisldire vf'rilahlc de l'Iiuiiianité nu para-
doxe et ne [K'ut nullcnicul (Hi'c prise au sérieux : les sciences nalui'elles — <'c u'esl pas rhumanilé. — uiais sculeux'td un phénoinèuc sccniidairc dans le dfuuainc d<' l'hiiuianité. h^viclemnicut, ihmi seulement dans Thisloire des sciences naturelles, mais dans celle tic toutes les sciences et arts, l'histoire de riinmaiiili" se rellète, mais elle ne doit pas pour cela être identiliée avec elles. I/histoii'e de la ci vilisatititi peut être la plus justitiée de toutes; mais c'est une urosse erreur (jue de la t(mir pour (d'histoire propre de l'humaDité, » comme le fait Buckle,
Cette ei'rr'ur est comprélu'usiljle, d(»nc pardonn.ihle, précisément chez les philosophes et les j)enseurs (jui sont accoutumés à chen lier ce qui est général, l'idée, la loi, dans la masse de phénomènes et pour qui seule la recherche de celle loi est la tâche de la science. La civilisation, (jui se développe progressivement en môme tenq)sque I'év(duti(m unitaire de l'humanité, fournit précisément une pareille loi générale ; donc, rien d'étonnant que les penseurs (;t les philos<q)hes la saisissent et veuillent voii- l'essence de l'histoire dans le développement progressif de la civilisât ion.
Mais cela est une erreur, et la preuve en est dans ce fait seul que la civilisation ne progresse pas d'une façon continue chez ses porteurs respectifs, mais qu'elle les amène chaque fois à la chule et ?i la ruine politique et périt avec eux, pour renattre ensuite de ses cendres, comme le phénix. Dans ces
conditions le rocil de révolution [iroiçrossivo (h; l;i civilisation laisse évidfMniiKMil dv i;randes lacunes dénuées de civili'ïa* lion, ou, si l'on veut, des périodes de barbarie, qui ne [jeuvcnt être explicjuées parla « l(»i de l'évolution proiîH'ssive de la civilisation, » et pour lesijuelles il faut chercber ailleurs une exj)lii ation. TouU' bisloire delà civilisation, qu'elle soit même plus (pi'un simple récit, qu'elle veuille èti e une science, ne peut que nous expliipu'r précisément le développement de la civilisation, c'est-à-dire ce pbénom^ne secondaire socio-psycbique, dont la base est sociale, flonl les causes reposent dans les étals sociaux, en un mot, dont le pbénomène primaire est la société bumaine, en prenant ce mot dans scm sens le plus tarife. Cela laisse déjà entrevoir une autre science, science fondamentale, dont l'objet est précisément formé parées phénomènes primaires et ipii ne tend pas à la constitution d'une loi de la civilisati(»n. niais d'une loi de la société; et une telle science c'est la socioloiçie. Ce qui est donc juste dans les critiques de Voltaire, Buckle et Du Bois lieymond, c'est la condamnation de l'bistoire en tant que science, car elle ne nous donne rien de i^énéralement vrai, aucune loi supérieure, rien qu'un tourbillon incompréhensible de faits; leur erreur est de croire trouver cet élément général, cette loi, dans un domaine tout autre, dans le dotii.ii ne des phénomènes secondaires, tandis qu*un examen plus attentif permet de le trouver dans le domaine des phénomènes primaires, ce qui précisément sert de fondements la science de la sociologie.
Cette erreur de Du Bnis Keymond n'a pas été élucidée par les historiens, qui l'ont attaqué avec beaucoup de viob iu e. quoique certains d'enti'e eux, comme par exemple Dietrich Schafer, guidés plutôt par un instinct juste que par une claire compréhension, aient déclaré erroné le remplacement do l'histoire par l'histoire de la civilisation, demandé par i)u Bois lieymond (1). C'est avec raison que Sch&fer conteste, qu« 'on
i. Dietrich Schafer : « Das eigenlliche Arbeitsgebiet der Geschichte», Jena, 1888.
soit entré, grâce h l'histoire de loi civilisation, dans une ère nouvelle de Thistoriographie, car ce qui occupe le premier plan de Thistoire de la civilisation, ce ne sont pas les croyances et les passions politic^ues et religieuses des - peuples, mais leurs habit^udes et occupations quotidiennes » ; on ne peut pas critiquer Sch&fer quand il demande que l'État, la vie politique, qui pendant des millions d'ann^s ont formé l'objet principal et dominant des recherches et des méditations des historiens, gardent aussi à l'avenir leur importance décisive dans l'histoire. Mais quand Schftfer propose aux historiens « la tâche d'élucider l'État, son origine, son devenir, « les conditions de son existence, ses devoirs, » il propose à rhistoriographie un problème, à la solution duquel elle contribue involontairement, mais qu'elle n'a jamais consciemment abordé et qu'il convient beaucoup mieux de laisser à la sociologie. Car précisément cette circonstance que l'historiographie, comme le dit Schafer lui-même, « raconte pour la plupart les actes des aïeux ou des prédécesseurs pour la gloire " de leur propre peuple » (p. iO),que <c le souiDe vivifiant, sans lequel elle resterait une science morte^ lui vient constamment de la vie politique ou nationale » (p. 11), que jamais elle ne s'éloigne sans dommage « de ce terrain, qui est son terrain naturel» (p. 11), qu' «celle est élevée sur les idées politiques », que « le sens historique n'est au fond pas autre chose que la puissance de souvenir des ])eu[)le8,»en un mot, que toute historiographie devrait être au fond une « épopée naiionaie, » cette circonstance est précisément le plus grand obstacle pour l'étude véritable de la nature de l'État. Si, d'un côté, Sch&fer demande à l'histoire dec( ne pas se défendre contre les impulsions nationales, politiques, religieuses, » c'est un manque de conséquence que de lui demander d'un autre côté d'éluci* der la nature de l'État. Le point de vue national et politique exclut l'étude objective et scientifique, et réciproquement. Il n'y a qu'une alternative possible : épopée ou science ; l'une n'est pas possible en même temps que l'autre. - Schftfer remarque lui-même la contradiction qu'il y a à de-
mander à l'historiographie d'être en môme temps épopée et science ; mais il n'est pas en état de la résoudre ou de l'écarter. -V L'histoire ainsi comprise (devenant épopée nationale !) ne 8era-t«lle pas nécessairement exclusive, partiale, étroitement nationaliste? » demande Sch&fer, et il a la sincérité de ne pas le nier. 11 se console plutôt en disant qu* « on ne peut jamais renier complètement ses liens avec la nation et. l'État, » et qu'un homme» « en etueignatU à sa nation, quelle attitude elle doit prendre après une réflexion tranquille (?), est par cela même juste envers les étrangers (?) » (p. 31). On voit combien profondément Sch&fer s'est enlisé, d'un côté, dans la contradiction entre l'épopée et la science, de l'autre, dans l'obscurité en ce qui concerne la notion de la science, s'il peut définir l'histoire tantôt comme « enseignement donné à la nation » sur l'attitude à prendre, tantôt comme « tableau et groupement, qui n'introduit rien dans les faits et leur corrélation » (p. 30).
Sch&fer a voulu concilier deux choses qui sont inconciliables : historiographie en tant qu'épopée nationale, donc récit avec une tendance politiciue,ceque l'histoire restera toujours, et science objective de l'État et de la société, ce que l'historiographie ne sera jamais, mais ce que la sociologie doit être.
Sch&fer ne s'est pas rendu compte de l'idée fondamentale de Du Bois Reymond; s'il l'avait comprise, il aurait dû l épliquer à ses raisonnements simplement ceci : l'histoire est un art et non une science ; elle a pour devoir de reproduire artistiquement les destinées et les actions humaines et doit viser les mêmes effets que les œuvres d'art ; mais ce n'est pas son affaire de construire des lois générales de la vie politique et sociale (1).
1. Golliein i> Aufgaben der Kulturgescliichte », p. 7), dit avec raison : h Se nvèev i\ lui-même une vision vivante de la marche des événements et la communiquer au lecteur, donc Vélèment artistique,., reste pour l'hislorien la plus importante des préoccupations M ; mais Golhein commet, lai aussi, une erreur, en ajoutant que cet élément artistique distingue rhistoriographie de toutes les
Les raisonnements de Sch&fer se résument par contre dans la pensée que Thistoire de la civilisation n'est (lu'une partie de Fhistoire. Car « l'investigation historique, en s'efforçant de suivre l'évolution de la civilisation et de l'instruction des hommes, en tournant son regard en première ligne vers les rapports des hommes à TÉtat, acconi{)lit précisément par son travail latftchc, «]iie Ton ne peut pas raisonnablement imposer & ce qu'on ai)pclle l'histoire de la civilisation » (p. 26). Au postulat de Du Bois Reymond d'écarter l'histoire non scientifique des États et de la remplacer par l'histoire de la civilisation, seule scientifique, Sch&fer répond : l'histoire politique nationale bien comprise est la meilleure histoire de la civilisation. Nous le voyons, ces deux tendances ne se comprennent pas mutuellement: Du Bois Reymond désespère de l'historiographie, car il ne découvre une loi générale que dans le développement des sciences et de la civilisation ; Sch&fer ne comprend pas du tout les objections que Du Bois Reymond lui applique & l'occasion du mot « absurde » (p. 24) et dénie à l'histoire de la civilisation, en tant que science spéciale, tout droit à l'existence, car son objet principal appartient & l'histoire politique (1).
Quand on traite ces questions d'une pareille façon, quand on ne descend pas jusqu'aux principes, quand on n'élucide pas les notions fondamentales et ne prouve pas logiquement ses affirmations, on n'atteint pas le but, on alimente simplement une discussion, qui s'éternise sans donner de résultats;
autre» scieaoes, car les sciences ne sont pas des arts, elles n'ont pas besoin d' « éléments artistiques »; on ne peut donc pas dire qu'elles sont sous ce rapport inférieures à l'historiographie. Pareilles
comparaisons entre les sciences et l'histoire sont déplacées, car l'histoire n'a pns le inr^ino but que la science : son but à elle est la « vision vivante » des laits» celui des sciences consiste dans des lois
générales.
\. (iet élargissement est (lemanilé pnr Ucrnliciiii pour l'histoire : il lui attribue aussi rétude des temps priniitils, de ce (lu'cm appelle préhistoire {Lehrbudt der historischcn Jlelhode, p. ài, iii).
la proiiv»M'n *'st l'ouvrn.irp rie (iothciii : i< l.cs problèmes de rhistoirc do la civilisation »{Die AufgabenderKuUurgeschichte, Leipzig, 1889), qui parut en réponse au discours de Schiifer.
Contrairement à l'afTirmation de Schafer, <{tu> I hisloirt» de la civilisation n'estqu'une pai lle de riiisloire, (îothein i é|>Ate de nouveau que l'histoire doit devenir histoire de la civilisation (p. â). Si SchUfer demande, que l'histoire de la civilisation se subordonne à l'histoire politique et nationale, Gothein estime, que « l'histoire politique garde sa nécessité et sa valeur, mais l'histoire génératft l'histoire de la civilisation exige qu'elle s'incorpore en elle et se subordonne & elle ». Car la vie politique, elle aussi, n'est qu'une partie de la civilisation humaine, et non ta plus importante. Gothein se place encore au point de vue dualiste, selon lequel les sciences naturelles et celles de ri ntellect doivent être séparées ; l'histoire classée parmi ces dernières, car l'État et tout ce qui s'y rapporte est, à ce point de vue, également un produit de l'esprit humain.
Or, Gothein argumente logiquement ensuite : a 11 n'y a qu'une seule science de l'esprit humain. Si nous la considérons par rapport à ses bases qui restent invariables, nous lui donnerons le nom de philosophie ; si nous cherchons h connaître la transformation et le développement de son objet, elle s'appellera histoire de la civilisation. J'ertium non tfatur.y» Ainsi d(mc Gothein énonce une thèse exactement opposée à celle de Schiifer, et qui est presque identique à celle de Du Bois Ileymond. Mais Sch&fer, aussi bien que Gothein, ont omis ce qui pourtant aurait dû être leur premier souci : de faire précéder la question du caractère scientifique de l'histoire d'une claire définition de la science ; aussi nous rencontrons également dans les explications de Gothein cette contradiction étrange, que tout en posant à l'histoire des exigences esthétiques, il l'appelle pourtant science. Mais qu'est-ce qu'on dirait si quelqu'un demandait à l'astronomie de prendre en considération « l'élément artistique » ?
i. Bernheim veut, au contraire, arranger le différend entre Tbis*
T^ijp spulo notion jK'ut ivs<»iidi<* ces rnntradiclions : iinosél»;ir;itioîi nette cnli'c l'hisloir*' et la soi-iol(ti;i('. i< La vision vivante de la inarclie desrlioses »,« la repnxinetion arlistiqne » de la vie |M)liti(|ne est l alVaii'e de l'histoire : la reclierrhe des lois générales du processus histori(|ue est l'allaire de la sociologie. Celle nolion une fois anjuisc, la confusion élernelle de l'histoire arl el de rhist()ire science cesse : mais alors nous avons aussi la limite enln» l'Iiisloire et l'histoire delà civilisation, car celte dernière devient alors une branche auxiliaire do la sociologie, qui a pour objet l'origine, la nature et le développement de la civilisation en tant qu'un phénomène social secondaire ou, pour mieux dire, en tant qu'un phénomène socio-psychique.
Mais cette notion, on n'y voit pas parvenir encore Hei nheim qui dans son ouvrage « Les recherches historiques el la philosophie de l'histoire » (Geschichtsforschung nntl GesehichtsphilO' SOphie)tf^l dans le «Manuel de la méthode histori({ue » jirécité, examine les notions et les hiits de l'histoire et arrive à parler également de son rapport à l'histoire de la civilisation et à la sociologie.
Bemheim se facilitejusqu'à un certain point la soliititm de ces questions litigieuses, en distinguant trois sortes d'historio* graphie : l'historiographie narrative, instructive et évolutive (génétique). De cette manière il essaie d'infirmer toutes les
loirc ol rhisloire de la civilisation <ie !n simple manière suivante : il considère l'une et l'autre comme " deux branches de noire srionce (r'est-ù-dire de l'histoire) ayant des droits cgniix, doiit on |)çiit, dans l'intérêt de la division du travail, s'occuper séparcinent, mais qui restent néanmoins des parties étroitement unies d'un ensemble plus grand, et qui, précisément pour cela, ne peuvent pas exister î'oDe sans Vautre et doivent sans cosse se compléter mutuellement » (I. e.f p. 44) ; par conséquent Bemheim n'aperçoit aucune différence de principe entre l'histoire de la politique et Thistoire de la civilisation, ce qui, en effet, est chez lui la conséquence de sa définition de riii?} oirc, qu'il dit rtre l a srience du développement des personnes dans leur activité» en tant qu êtres sociaux ».
assciiions, cjui ont éti' faites en ci' qui concorne \o cnrHcIrro nnii sci('Hli(i(|U(' «le l'Iiistoire, en les lappm l.iiil scu Imicnt à l'histoire u luuiaUvc » et tout an |)liisu insli uctive » mais non à l'hisluire « jïriK'tiijue » ; en nu^ine Iciiips il n'claine le litre de scienre pour \uu\o l'eprésentation d'une u pvohilion » (i).
Quant à celte aulic notion de la science, selon laipicllc elle ne n'présenle pas seulement des a évolutions », niais lormule des lois £ïPnérales, il lui l'eproclie de tiansporter d'une manière étioite la noiion dos w bciences naturelles » dans les « sciences de l'intellect».
Par conscquetit, il n'y a pas à discuter davantaire avec Bernlieim ; ou plutôt il faudrait d'abord videi' avec lui la discussion sur la notion de la science. Herniieim parle dn in(»ins d'une fae(Ui netle et c!-iiie : ^ ha science liisloriipie ne peut et ne veut pas chercher de lois générales, j/avouer n'est pas autre chose (pi'avoiier (pie l'hisloire n'est pas une science naturelle, n'est [»as ceipi'iui appelle uiu' scirnce exacte; mais allirnuT pour cfda (pi'elle n'est pas science en uéiuM al. c'est une erreur de ceux (pu liniilenl la nation « science .(aussi ariiilrairemeut (ju'(''lroitement. aux sciences nat in-elles. Oui enilirasse. sans parti pris, du l'c^ard, le d(Muaine el la nature du sa v( »i r hu nia in, ne (leniei'a pas à l'hishure le lihf ji/dn if) de science, (jnelle que s(»it la (l(''liniti<'n phis pi't'ciM- de cette noti(ui : cai' elle nous foui nil des connaissanc(>s d'ensiMuhle sùi'cs et unies au sujet d'un domaine spécial du monde plién(»nu'nal ».
.Nalurelhunent, si roncom[U"end ainsi la notiim de la science, à savoir rpi' «elle nous foiuiiil seulemetit nu ivnir tl'ensenihle sur un domaine s|»écial du monde j)liéni»in<'nal », l'iiisloire serait science. Mais une pareille délinition est ti'op larije pour la science; elle pourrait endjrasser également beaucoup d'autres disciplines, qui nous fournissent seulement « une
4. Beroheim a paortant émis la Tue juste sur Thistoire dans son ouvrage: m Geschichtsforschung und Geschichtsphilosopliie n : « Les poèmes trilomcrc, les sagas, les Nibelungcn », dit-il à la page 4, « qu'est-ce, sinon I bistoire chantée >. ? Mais de cette phrase découle logiquement, que toute historiographie est une « épopée parlée ».
somme de savoir » et pourtant ne sont pas des sciences. Déjà vers 1860 Lazarus écrivait avec raison : « La science doit chercher des lois généi alcs. elle doit présenter les événements et les processus du devenir historique dans leur régularité, n
Bernheim traite une par(Mlle définition de la science de «r 1 i m itation de la notion de la science aux sciences naturelles)). Eh bien, supposons qu'il a raison : au point de vue moniste l'histoire restera toujoui's un seul çùté de riiistoire naturelle de l'humanité, et le différend sur la question de savoir, si rhistoiro est une science ou non, devra étro vidé sur un autre terrain de combat, notamment sur celui entre le monisme et le dualisme.
Mais nous n'y suivrons point Bernheim qui apparaît ici par- / tisan de Dilthey; il n'y a pas à discuter avec celui qui veut s'en tenir à un domaine spécial des «scie nces de l'intellect », où la nature « cesse », et oii règne « le libre esprit humain ».
Mais de cette façon on n'irait jamais de l'avant, si l'on remettait toujours en question les vieilles notions acquises ; or, Herder déclare déjà que toute l'histoire humaine est une «pure histoire naturelle, d'où il découle que cette histoire de l'humanîté peut très bien fournir la matière à une « science naturelle )» . Un débat là dessus est-il encore admissible aujourd'hui?
La discussion devient d'autant plus aigûè que quelques-uns, comme par exemple Bemheim, attache au mot « science » la signification d*un rang ; qu'ils revendiquent pour l'histoire «r le plein titre » de science, comme si l'histoire, en tant que tableau, devait occuper un rang moins élevé que l'histoire, en tant que science. On transporte ainsi nos idées des classes et des rangs dans un domaine où elles n'existent pas.
Un bon lieutenant a en effet un traitement moindre et une ou deux étoiles de moins au col, qu'un capitaine môme incapable: mais de pareilles notions ne s^appliquent pas au domaine de la production intellectuelle. Même si l'histoire n'est qu'un tableau du passé et non une science, un bon historien
vaut plus (jii'uii a>li nn(iiih' inrapalilo, H ou toiil c.is il osl Hiral Pli valeur au nieilh'ur aslronoine <»u pli>siulnui>l('. Tik' dispute poui' « un plein litre »><le science, eouiiuc >i i elail une plus grande distinction, est ridicule ; pourtant ces fausses notions lii<'Marchi(]ues ont causr jusqu'à présent beaucoup de préjudice à l'étude de cette (jucstion.
Buchholz (1) étudie la (juestion de la nature et des huis de rhistoire d'une manière ohjectivt' et dé■^^•lirée de toutes les fausses notions coin ouiitantes pareilles. « La tûclie de Tiiistorien, dit-il. est de suivre modestement les traces de l'évolution, de les regarder d'un regard impassible et de les reproduire aussi |)ureuient et exacteuKMit qu<' possible. 11 ne doit pas oser f)Oursuivre de ])uts plus élevés. « Buchholz indique aussi avec beaucoup de raison des attributs inévitables de toute histcu'iograpbie. qui lui <Ment nécessaiicnicut tout raraelère .scientifique. Ainsi, en première ligne, le jiii^ciiieiit liistm iquo, .\ucuM bisturieri n'y reinuiee; aucun ne se borne à repnniuire purement et siuq<lenient le passé, mais chacun montie ou trahit en même temps son approbation ou sa désapjjrobation, chacun prodiirue des éloges ou décerne des blAmes. (lela seul exclut pourtant rbisinriograpbie de la catégorie des sciences. Car celles-ci n'ont atîaii e qu'à des séries de phénomènes, qui se déroulent scIdu des lois constantes, qui sont soumiscsau régime d'une stricte causalité. L'astronnme. je physiologiste, le linguiste n'apin'écient point, le chimiste n'expiime ni des louanges ni des blâmes, quand il expose les pnqiriétés des éléments et leurs relations et aflinités réciproques, dette circonstance à elle seule ne montre-t-elle pas la pi*ofonde dilîerencc de principe qui existe entre rhistoire et toutes les autres scienres f Si les liisloriens voient dans le nom de la u science n un titre honorifi(jue. eh bien ! on poui rait consentir par amitié pour eux à ajjpeler l'histoire science, .à lui acciudei- « e plein titre )). mais alors il faudrait trouver un autre nom pour l'astronomie, les malhémaUques, la physique, la chimie et la so-
i. Quiddes Zeiischri/t, ma, t. 11, p. 3â.
ciologie. Hais ce qui est sûr, c'est qu'il fniil admettre une différence de principe entre les disciplines qui [jiononcent des jugements et celles qui formulent des lois générales (excluant toute appréciation 1)
Et nous faisons totalement abstraction de la ({ucstion des critères de ces appréciations! Car un pareil critère, les historiens ne l'ont jamais trouvé et ne le trouveront jamais (1).
Mais tandis que les vraies sciences renoncent facilement à toute appréciation pareille, car il n*est pas dans leur but de la formuler^ Thistoriographie sent instinctivement que « sans cette appréciation l'histoire paraîtrait patfwe el vidé à la conscience populaire 3»(Buchholz), et couronne toujours ses récits par de pareilles appréciations» pour satisfaire au besoin intime de rhistorien et de son lecteur. Si Ton élève des critiques' contre de pareils jugements des historiens et qu'on leur demande si leurs critères sont justes, alors Buchholz, le plus conscient et objectif de tous,répond simplement: nous jugeons d'après notre goût, que la postérité nous juge d*après le sien t C'est vrai pour l'historiographie et tout à fait suffisant pour son but, qui est de satisfaire un besoin de sentiment : mais certainement ce n'est pas un procédé qu'on pourrait recommander k une science, car la science tend à la vérité absolue, à la connaissance des lois des phénomènes ! - •
1. Snr rimpossibilité de trouver un pareil critère, voir Lorenz :
« Gcschichtswissenschaft », I, 70 ss. En ce qui concerne le postulat de Sybel, que Thistoire doit arriver à« l'apprêt iation morale des faits Lopenz remarque: « nous demandons l'appréciation morale et nous nousdérobons roinine des ani^iiilles, quand nous devons dire ce que c'est que cette appréciation morale » (p. 73). « Oui ne veut passe faire illusion, ni violer la réalité, doit, >ine fois pour tnuios, renoncer dans celte science aux valeurs absolues » (p. 76). Au contraire, Lorenz voudrait trouver des « valeurs relatives », mois alors dans cette* science» il est permis d'avance à un Français de tratner dans la boue ce qu'un Russe élève jusqu'au ciel.
l'uistoirë de la civilisation et la sociologie
Qae riiistoire de la civilisation ne puisse non plus éleyer la prétention d'étudier l'évolution de la « société » humaine, objet apparent et présumé de la sociologie, et
de rendre superdue celte dernière, voilà qui peut d'abord être prouvé d'une façon négative, en indiquant simplement, que la civilisation est une manifestation delà société,mais non la société même.Comme sous le nom collectif de civilisation on comprend les côtés les plus différents de la vie humaine,et comme chacun de ces côtés peut donner lieu à un exposé à part, ou tous réunis à un exposé communion peut donc présenter des clioses très diverses sous ce nom : histoire de la civilisation.
En réalité, les uns comprennent sous ce nom l'évolution de Tesprit humain» comme expression la plus hante de toute la civilisation, et exposent dans l'histoire ùe la civilisation le développement de la littérature, des sciences et des arts.
Les autres font entrer dans la civilisation l'industrie, les métierSt le commerce, donc l'histoire de la civilisation embrasse chez eux toute la vie économique.
On peut élargir encore plus cet objet ; la vie domestique, les outils, l'alimentation, les mœurs et coutumes.
— elle culte religieux, tout cela appartient à la civilisation* donc à Thistoire de la civilisation. Eh bien, tout cela, ce sont en effet des produits de la société humaine, mais
ce n'est pas la société mémo.
La pliilosophie grecque ne noas donne pas une idée claire et nette de la structure de la société grecque ; on peut connaître toutes les œuvres de l'art grec,sans avoir l'idée de l'ensemble ou des parties composantes de la société hellénique. Eli UQ mot, si nous supposons, sansencore l'accorder, que cette notion embrouillée • société » soit l'objet de la sociologie, rhisloire de la civilisation peut,selon ce qui vient d'être dit» encore moins que l'histoire, élever la prétention de remplacer la sociologie dans Tétude de cet objet.
^^ais non seulement l'histoire de la civilisation n'apas de chances de remplacer la sociologie ; elle même disparaîtra probablement un jour de la surface, en tant que science indépendante, et ceci pour des raisons très simples et très naturelles. Ce qu'on appelle civilisation représente la somme des actions de l'esprit humain dans un grand nombre de domaines différents, comme, par exemple, ceux de l'art, de la science, de la religion, du droit, etc. Or, chacun de ces domaines est l'objet d'ane science spéciale, de manière que l'histoire de la civilisation ne peut être que le réperloii c des résultats de ces sciences particulières. Mais quand celles-ci se développent plus fortement et se fraient des voies spéciales à elles,elles disloquent « l'histoire générale de la civilisation » et la rendent impossible en tant que âcience.Âinsi, nous voyons déjà dans ces derniers temps l'histoire de la a culture matérielle », c'est-à-dire de la vie économi-
que, prendre les dimensions d'une science spéciale fort respectable, qui enlève à l'histoire de la civilisation une partie notable de son domaine antérieur et forme la transition directe vers la sociologie. Mais déjà auparavant ^ l'histoire de Part s*est constituée à part, sans parler de l'histoire de la littérature. Chacune de ces « histoires » arrive à avoir sa propre méthode et ses propres principes,chacune formule à la ûn des lois particulières du développement de son sujet spécial. Qu'est-ce qui reste donc à faire à l'histoire de la civilisation? Réunir les résultats des études des autres n'est pas une raison d'ôtre sufiisante pour une science indépendante.
L'hisloire économique de i Allemagne (Jnama-Slernegg),
hKuna-Slern<\Hii di>il (Mre <'unsid(''iv cuiiniic t'oiidalcur de « riiisluiiT (*M-onomi(jU(' » de rAlleniai^ne, (|iu)i(]ii'il ait pu déjà se baser sni" (les Ira vaux ('(•()i]niiii(j ues prée«''(jents d'une grande valeur (de Jlansseu. .Meilzen et autres). En général, les travaux (rinaina-Stei uegg, aussi hien eeux d'histoire éeiuio- Hiique (pie de statisli(pu\ se placent tt)ut ])rès de la limite de la soeioluuie. et les buts (ju'il se propose et dont il parle sont les plus rapproehés de la sociologie, eomnu' d'ailleurs toute sa manière de considérer l'évolution sociale est sociologique. Ainsi par exemple, des lésultats de l'histoire économique de l'Alkunagne il attend aussi « des indicalicms directes sur les lois généralesde l'évoluliondes peuples et de leurs institutions économiques et sociales, car la marche de révolution de la société humaine a des hases si profondes dans la nature luimaine, que dans des conditicms extéi'ieures semMn UIcs de la vie apparaissent aussi des tendances et des institutions semblables.» Selon le pnjgramnK; cpi'il trace à son histoire économique, « djiivent être examinés et ex|M>séstous les côtés de la vie populaire qui appartiennent directement à la vie écono-
inique, ou bien qui rinfluencent dans la production ou dansia distribution, ou qui en sont des effets; donc, surtout les phé- • nomènes de la vie sociale, de la superposition des couches sociales, des liens et organisations, qui reposent sur une base économique et s'expliquent par des conditions économiques ». 11 justifie ce programme, en disant que c Thistoire de Véconomie d*un peuple ne veut dire autre chose que Thistoire de sesétats sociaux 1 {DeuUcke Wirts^fisgesekiichtef v. 1, préface).
Le second historien-économiste allemand, Lamprecht, considère l'histoire économique comme une partie de l'histoire de la civilisation. « Dans l'ensemble de l'évolution de la civilisation, dit-il (vol. II. introd.), on peut parfaitement opposer h la sphère de la civilisation spéciflquement réelle ou matérielle, économiqueoujuridique, la sphère spécifiquement idéale de la foi, de l'art, de la science », et il est possible de soumettre chacune de ces deux sphères, aussi bien que celle de leurs rapports réciproques, à une étude séparée.
Mais Lamprecht diffère d'InamaC-Sternegg par le manque de points de vue sociologiques. Lamprecht veut réduire chaque phénomène sans exception aux causes purement économiques, ce qui n'est pas toujours suffisant. Quand, par exemple, il examine la différence entre la population des châteaux et celle des campagnes, il ne lui vient nullement l'idée de se poser ta question, si cette différence ne pourrait pas s'expliquer par le choc de deux éléments ethniques hétérogènes; si, par hasard, comme cela est, en effet, arrivé ailleurs, lesconçHéràntê ne se sont [ms établis dans des chAteaux isolés, tandis que les indigènes subjugués sont restés dans leurs habitations villageoises. Ce point de vue sociologique, qui chez Inama-Sternegg n*est jamais oublié et réapparaît toujours, n'est nulle part visible chez Lamprecht.
La socioloji'ie rencontre la plus décisive inimitié et desapprobation de la part de la statistique, qui conteste la raison d'être d'une science de Ja société autre qu'ellemême (1).
« La sociologie — tels sont les reproches de la statistique — n'opère pas avec des nombres ; ses connaissances ne peuvent donc prétendre à aucune exactitude.jus-
1 . Comp. rarliclc de Neumann-Spallart ; u Sociologie et Statistique » (dans la Statisticke Monattehrift, de Vieone, 1878), où tou8 les arguments des statisticiens contre la sociologie sont résumés plus spécialement sur la base de l'article d'Engel, (dans la Zeitschrift des Konigl, preusi. staHst, BureaWt XI, 1871). Ce dernier propose la démngra(>hic comme dernier but de la statistique, et demande à la statistique « d'observer la vie des peuples, des l'^tafs et de leurs parties composantes, et d'exposer d'une manière analyli<|iie le lien causal eiifre la cause et l'effet ». Personne ne peut nmlesler que la conception de lu sfnfistique, que diuine Eni^el, soit j.'ranilinse et que les u'tivres stalisliipies d'Engcl coitcspoudent à celte conception. Mais la statistique (i'Engel ne rend pas la sociologie inutile, et Neumann a certainement tort, quand il affirme que « Spencer, comparé à Engel, représente une régres* sîon, un obscurcissement ». La statistique est une sorte de microscopie sociale, dont on ne saurait assez apprécier la valeur; mais la sociologie, c'est l'observation des masses, non pas à travers le microscope des chitîres, mais dans la perspective historique ; c'est une sorte d'astronomie sociale.
tesse et vérité. La statistique, au contraire, examine et mesure les phénomènes sociaux* c'est elle donc qui est
la science de la société la plus compétente et elle n'a point besoin d'un valet aussi peu sùr et peu conscient de • ses devoirs, que la sociolog ie ». Nous avons déjà indiqué ailleurs l'insutûsance de la statistique en tant que science de la société (1). Hais nous devons ajouter quelques mots aux arguments emplo3'és.
Cuiislatons d'almrd que la statistique, avant de pouvoir mettre en doute la raison d'être d'une autre science, devrait avant tout terminer victorieusement la vieille dispute sur la question de savoir si, elle-même, elle est une science ou seulement une méthode? Mais cette dernière opinion s'est jusqu'à présent toujours aflirniée comme étant la plus juste, et c'était avec raison. Car, quel pourrait donc être l'objet de la statistique ? et c'est bien le moins qu*une science indépendante ait un objet indépendant à elle. La statistique n'en a pas. La médecine se sert de la statistique pour mesurer le danger de contairion des maladies ; pour démontrer Piiifluence delà situation des lieux d'habitation sur la formation des foyers d'infection. L'économie politique l'utilise pour mesurer la force de la vapeur en tantque facteurdu bienêtre; la météorologie et la climatologie, pour élucider la relation entre les précipités atmosphériques et la fertilité d'un pays, etc. Tout cela,est-ce delà science sociale? Oui i peut être dans ce sens vagueet indéterminé,quii'ait attribuer le nom de science sociale â toute science sans
S. Voir notre « Précis de Sociologie » ifirundriis der Sociolo* gie, p. 6, 9», 98).
exception, qui eflleure d une façon quelconque la «société w ^ et quelle est la science qui ne le fait pas ?
En réalité, la statistique n'est point une science indépendante, mais une méthode,qui peut trouver son application etquipeutétre utilisée dans loutesles sciences; nous disons toutes, mais peut-ôtrejustement le moins dans la sociologie,etceci pour les raisonssuivantes. Laméthode statistique consiste à additionner des cas individuels et à en former de grandes séries chififrées dans le but de monlrer la régularité mathématique de leurs répétitions. Mais à une pareille addition dans le but de démontrer la loi des grands nombres ne se prêtent que des cas individuels, comme par exemple : naissances, décès, crimes, suicides, mariages, faillites ; ou bi en des dénombrementsd'objets isolés comme par exemple : de personnes (recensements do la population), d'habitations, de fabriques, de machines à vapeur, d'écoles, etc. Nautrellement, on peut déduire de pareilles additions certaines conclusions sur les états sociaux ; mais la possibilité de telles conclusions ne transforme pas encore la statistique en sociologie. Car cette dernière, contraireuient à la statistique, n'a nullement affaire aux cas individuels, mais seulement aux phénomènes sociaux, qu'il faut strictement distinguer des phénomènes collectif, simples totaux des phénomènes statistiques particuliers.
Un plienoinène coUectifde la statistique est une grandeur arithmétique, qui est composée d'un certain nombre de cas individuels et se laisse augmenter ou diminuer à volonté ; le phénomène social delà sociologie est un phénomène unitaire, puisqu'il apparaît chez une collectivité, donc dans un sens supérieur, un phénomène
également individael^mais en même temps coUectitqai
ne se laisse ni composer à volonté des cas individuels, ni décomposer en des cas pareils, ni diminuer ni augmenter. Un pareil phénomène social, c'est par exemple la fondation d'an Etat. Ce n'est pas un cas individuel du genre de ceux que la statistique additionne, et la nature de la fondation d'un Etat ne peut pas être expliquée par l'addition de grandes séries de nombres. Un pareil phénomène social, c'est encore une guerre.Les statisticiens ontriis jamais essayé de construire, au moyen de l'addition de grandes séries de nombres, une loi des grands nombres qui régirait les guerres ?
Tout au plus peuvent-ils établir, au moyen de leurs tableaux, une proportion plus ou moins grande des morts dans une guerre, et comparer ainsi la grandeur du danger de mort dans des guerres données. La nature socialedes guerireséchappe à l'examen fait avecles moyens de la statistique, car la guerre est un plieiioinèiie coUec* tif ou social dont la nature n'est accessible qu'à celle parmi les sciences, dont certains phénomènes sociaux forment, comme nous allons voir, l'objet exclusif.
Malgré tout cela, nous ne voilions point nier que tel phénomène social, dans lamesure où il contient un total de phénomènes individuels, puisse également être élucidé et examiné au moyen de l'observation statistique : la statistique remplit ici le rôle d'un moyen auxiliaire, comme par exemple la microscopie dans la pathologie. Pourtant personne ne va affirmer que la pathologie, en tant que science, soit inutile, parce qu'elle pourrait être remplacée par la microscopie.
La statistique historique
Cette attitude cassante d*Engel et de Netiniann-Spûllart visà-vis de toute étude non-statistique de la société, Inama-Ster-
negg y a renoncé jusqu'à un certain degré, puisqu'il veut donner a la statistique un caractère historique, dont ni EngeU ni Neumann, ni, en général, les statisticiens, n'ont jusqu'à présent voulu rien entendre. Mais les ti\ches qu'il indique à sa statistique historique, sont toiles qu'elles ne peuvent jamais être remplies avec les moyens de la statislicjue de Ouélclet et d'Engel ; elles se trouvent même tout à fait «mi dehors de son horizon. 1! est intéressant de voir cette transformation de la statistique, où Inama-Slernegg joue le premier rùle, représentée par Uii-iiLi iue.
(( Nous sommes poussés, dit-il (l),à la recherche des séries évolutiunnaires statistiques par rette leiKlaiice qui, théoriquement, apparaissait déjà comme néi cssaire à la vieille école, mais qui. pratifjiicment, n'a jamais cuson expression : la tendance à arriver aux causes des phénomènes, à connaître le lien causal entre des phénomènes jiarlieuliers, pour donner enfin expression à ra<-ti(tn cdllerlive et constante des forces sociales, en formulant des lois de révuUilion de la vie sociale ».
« Ainsi la statistique est nécessairement devenue une disri[)line hisloriijue, non pas.lans It* .»«ens d'une manièri' particulière de représenter l'histoire moderne, cojume on a hien voulu le croire, mais dans le sens d'un exposé pragmatique de la in.irche de i évolnlion quia amené les condititms et les états actuels de la vie sociale. expo>é fait avec les m(»yens spécifiques de la détei inination des quantités et d'une ol)servatiim glohale exacte, c'est-à-diie parfaitement et égaleniiMit attentive à tous les facteurs concurrents : en dernière ligne, au |)lus haut degré de m in développement, une science des lois de Vévolutioii (ht i/hiie fiocidl de fhumanilé, pour autant qu'il se traduit dans des phénomènes collectifs mtvnraldes ». Acette statistique la plus moderne, il indique la tâche de rechercher « la
i. Geschichte und Statistik (Stat. Honatschria, i88S).
tendance de l'évolution delà société et des lois, sur lesquelles elles s'appuient ».
Bans un article ultérieur (1) Inama-Sternegg fait ressortir que « plus réoole historique s'efforçait de considérer les phé^ nomènes collectifs de la vie populaire comme des manifestations unitaires de Tesprit populaire, et de délivrer la science sociale, et surtout Téconomie politique, de la manière atomiste et individualiste d'envisager les phénomènes sociaux, — et plus la statistique gagnait de l'importance, car dans la statistique scientifique le regard de l'examinateur était dès le commencement dirigé vers les corrélations collectives sociales... »
« Or, ce qui forme ainsi le principe scientifique de la statistique, l'étude des masses de la population, unies par des liens sociaux, en ce qui concerne leur développement propre et leurs relations réciproques, constitue également le principe de toute étude historique dans le vaste domaine de la science sociale ». ^
Cette « statistique historique » durera-t-elle en réalité, en tant que branche spéciale du savoir? la statistique deviendratpelle « supérieure »? on ne peut pas le dire à l'avance. Hais ce qui est symptomatique, c'est que cette «c statistique historique » est défendue par l.e fondateur de « l'histoire économique », et il parait qu'au fond, c'est le problème sociologique propre que Inama-Sterncgg tache d'aborder dans l'une comme dans l'autre. Le fait est que cette « statistique historique » de Inama, aussi bien que son « histoire économique », quoiqu'elles ne formulent pas encore d'une, façon claire et consciente la notion de la sociologie-science, s'occupent déjà des problèmes essentiellement sociologiques et au moins préparent les voies à la sociologie.
i. «t Die QuellcD der historischeo Bevdlkeraogsstatistik ». (Stat. Mob. Schrift, 4886).