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LA SOCIOLOGIE ET L'ÉTHMOLOGIE

Si la sociologie, en opposition à l'histoire, à l'histoire de la civilisation et à la statistique; doit s'occuper principalement des groupes sociaux, a-t-elle encore sa raison d'être, comme science spéciale, à côté de Tethnographie et de l'ethnologie, dont c'est précisément l'objet d'étudier les groupes naturels dont l'humanité se compose ?

Laissons d'abord totalement de coté l'etlinugraphieeu tant que discipline ayant pour but la description des di- Yerses peuplades et races humaines, et occupons-nous seulement de 1' « ethnologie moderne >,telle qu'elle aété formée par Bastian et dont le récent développement forme l'objet d'une monographie d'Achelis (1). Celle-ci se distingue de l'ethnographie purement descriptive par sa c méthode socio-psychologique » (Acheiis), et a pour ' but, selon Bastian, de dégager la « pensée des peuples », avec ses embranchements multiples,de ses diverses manifestations : moi'urs, droit, habiludes, etc. Elle dilTère del'hiïjtuire de la civilisation et des autres disciplines, qui suivent l'évolution historique, par sa méthode plus

t. Thomas Achclis : « Die biatwickluug der moderaea Ethoologie », Berlin, 1889.

comparative; cette ethnologie de Bastian se soucie peu de l'ordre de lasucoession historique; elle se contente de constater des analogies et en déduit ses conclusions; elle ramasse des petites pierres assorties dans toutes les

contrées du monde pour en composer une mosaïque représealant la « pensée des peuples » elle se soucie peu de la genèse sociale des manifestations de la vie intellectuelle, mais attache son attention principale & Texplicatien ps3XhoIogique de ces manifestations et aux liens qui existent entre ces expressions de pensée piirenwnt humaines. Elle ne se demande pas, comment telle ou telle autre coutume ou habitude s'est formée en Afriqué ou en Amérique ; elle se croit satisfaite, si sa manière de voir dans une coutume trouvée en Afrique un résultat du penser humain général, a rencontré sa confirmation psychologique dans la constatation de l'existence d'une pareille coutume en Amérique.

L'ethnologie raffole précisément de pareilles analogies qu'elle recherche surtout, quand elles ne se laissent réduire à aucune imitation.

Achelis est sous ce rapport l'interprète le plus fidèle .de la pensée fondamentale de l'ethnologie de Bastian. «Où doncpourrait-on découvrir dans le monde une communication psychologique, une parenté ethnographique, par exemple entre les (irecs ctles Polynésiens? Et pourtant les chants d'Homère et le cycle des légendes hawaïennes sont analogues jusque dans leurs détails,sans qu'on puisse songer d'un autre côté à une imitation ? Ou bien, comment expliquer l'analogie entre la doctrine platoni* cienne sur la préexistence et celle des «Eweers», peuplade de l'Ouest de l'Afrique, ou bien entre le système

d'hérédité et de parenté des Malais et celui des anciens I^ciens? On pourrait accumuler jusqu'à Tennui ces pa» rallèles étonnants : en tout cas, il ressort suffisamment

des documents recueillis que les manifestations de l'esprit humain dans la religion, le droit, les mœurs. etc. transgressent souvent (naturellement, pas toujours) les catégories isolantes, chronologiques ou topographiques, et nous donnentun tableau frappant de l'uniformité psychologique de l'organisation humaine ». Onnepeut,enerfet,mieux exprimer la pensée fondamentale deTetlinologie moderne, mais il s'en suit qu'elle appartient plutôt à la science de l'âme humaine et n'a> au fond, rien à faire avec des groupes sociaux (1). Si pourtant Achelis, suivant l'exemple de Bastian, appelle l'ethnologie une € science sociologique », c'est parce qu'il croit avec raison que a aucun homme n'est devenu ce qu'il est purement par lui-même, mais sous rinâuence déterminantede la société où il vit» (p. 82). Comme.selon la psychologie des peuples (Lazarus etSteinthal),« Tesprit est un produit collectif de la société humaine ». celte ethnologie considère lliéories sur cet « esprit » comme sociologiques, tout en accordant à la « sociologie » le droit à. l'existence, en tant « que science des formes sociales de la vie commune des hommes aux échelons les plus divers » (p. 38 et 139).

Les sociologues peuvent, évidemment, enregistrer avec des remerciements cette concession faite par

i. Aussi Achelis dit avec raison : « nous appreDons (par cette ethnologie) à comprendre révolution de la conscience humaine, qui se manifeste dans ces formes diverses, i» et il insbte sur « Fimportance psYchologique de celte science » (Introduction).

l'ethnologie, mais la nature d'3 la sociologie n'est toujours pas encore définie d'une manière complète : car « les formes sociales de la vie commune des hommes > forment aussi Tobjett sinon de Phistoîreet de l'histoire de la civilisation, du moins de Thistoire du droit et des constitutions politiques, en général, d'une discipline historique ; et la sociologie n'est pas nécessairement une discipline historique. £q tout cas,la reconnaissance par Pethnologie moderne d*une science spéciale de la sociologie à côté d'elle aune certaine importance pour la sociologie.

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LA SOCIOLOGIE ET l'ÉGONOSUB POLITIQUE

S'il a pu paraître nécessaire de défendre la raison

d'ôtre de la sociologie en tant que science indépendante en face de riiistoire, de l'histoire de la civilisation, de la statistique et de rethaoiogie, cette nécessité disparaît complètement par rapport aux autres sciences, qui prennent ouvertement pour objet des côtés ou des tendances séparées de la vie sociale, et qu'on désigne fréquemment sous le nom de « sciences sociales *. Ainsi, prenons d'abord l'économie politique. Celle-ci ne soulève point la prétention de traiter de la société, mais tout au plus du côté économique de la société, ou des phénomènes économiques (bien, prix, valeur, capital, etc).

Or, la nature et la vie d'une « société » ne s'épuise nullement par son activité êcouomique, de même qu'un individu ne se réduit pas à son activité économique. Au contraire, la sociologie pourrait plutôt prétendre à considérer Véconomie politiquecomme unede ses parties, |);irco ([uc Téconomie politique ne s'occupe que d'un cùté et d" une seule direction de l'activité et de la fonction delà société,dont l'ensemble est l'objet delasociologie.Maisia I sociologie, comprise d'une façon raisonnable, n'a pas

besoin de soulever de telles prétentions ni envers l'économie politique, ni envers aucune autre des nombreuses sciences dont nous venons de parler, car, comme nous

allons voir, le domaine de la sociologie se laisse très exactement définir par rapport à toutes ces sciences sociales, et ceci de façon à rendre inutiles tous les empiétements réciproques. Le fait que l'étude de Téconomie politique dans son développement historique,donc l'histoire économique, se rapproche le plus de la sociologie, est dû à cette circonstance que l'économiste-historien, traçant les transformations de Tèconomie, se heurte nécessairement aux causes sociales ÛB ces transformations et entre ainsi dans le domainede la sociologie.

LA SOCIOLOGIE ET LA PmLOSOPHIE DE l'HISTOIRE

Mais la preuve négativejapreaveque les autres sciences ne s'occupent pas de la société, objet présumé de la

sociologie, est surtout difficile à faire à l'égard de laphiiosopliiede l'histoire. Car, si l'histoire s'occupe toujours uniquement des fractions séparées de la société au point de vue des divisions du temps ou de l'espace, la philoso* phiederhîstoiresoulèvela légitime prétention des'élever au-dessus des faits concrets et isolés de l'histoire et d'embrasser dans sa théorie rhuinanité, donc la « société » toute entière. Par conséquent, si ce n'est l'historiographie, ne serait-ce pas la philosophie de l'histoire qui devrait rendre inutile toute sociologie ?

Nous avons déjà ailleurs (1) indique la différence entre la philosophie de l'histoire et la sociologie ; nous allons ici rappeler, et en partie compléter ces explications.

Toute philosophie de l'histoire sedonneexclusivement la tâche de répondreaux questions concernant toute l'humanité : d'un ? et dans quelle direction ? t Le dernier et plus grand triomphe de la philosophie de l'histoire, dit avec raison Flint, sera ni plus ni moins de pouvoir four-

i . Comp. notre Précis de Sociologie*

nirlapreaTecomplèted'imePromc^c«,dedécoavrir,par des méthodes strictement scientifiques, le plan divin qui

ramènera à un dénominateur commun lechaos apparent des actions humaines que contient l'histoire et montrera une harmonie et un cosmos dans ce chaos (Philosophy of historpt introduction^ 22). Cette pensée se trouve au fond de toute philosophie de l'histoire, avec cette différence, que la philosophie non théologique,au lieu de Dieu» des desseins et plans divins, parle de la découverte d une loi suprême ou des lois qui régissent l' histoire, de la régularité qui y régne.

Il est donc clair que la philosophie ou la théorie de l'histoire, qui doit se baser sur une littérature énorme pour remplir la tache qu'elle assume,étudiela société humaine, l'humanité, dans ses mouvements historiques et politiques,et,par conséquent,peut se croire la seule et la plus haute science de la société, à côté de laquelle la sociologie en tant que science indépendante n'aurait aucune raison d'être.

Faisons seulement une courte remarque contre cette opinion; c'est que toute philosophie de l'histoire suppose une notion apriorique : celle de l'humanité en tant qu'un tout. Il est compréhensible que la philosophie de l'histoire n'anal3'se pas cette notion, mais construise purement et siniplemenl ses théories sur elle. Car, si elle ne prenait pas cette notion « humanité » (ou «société humaine ») comme étant prête et donnée, elle ne pourrait pas faire un pas en avant ; elle devrait renoncer à ellemême, douter de la raison d'être du problème qu'elle se pose.

Les philosophes de l'histoire, qu'ils soient théologiens

ou non, ont précisément besoin de cette notion unitaire de l'humanité pour poser leurs questions : :d'6ù ? dans quelle direction ? Les théologiens demandât, notamment»dansquel but Dieu créa-t-il rhumânité,èt comment,

et où la mène-t-il ? Ici on conçoit qu'il faut supposer l'unité de rhumaiiité et la justice de Dieu dans la direction decettehumanité.Les philosophes non-théologiens et rationalistes de rhistoire sont pour la plupart d'accord,que dans révolution de ce corps uni qu'est 1* t humanité» règne une loi de progrès, et tous leurs efforts tendent à montrer ce fil roug(^ du progrés dans toute la diversité des événements liisLoriques. De toute cette philosophie de Thistoire la sociologie diffère en ce qu'elle n'apporte à ses investigations aucune notion toute prête et exclusive de l'humanité unie, sans même parler d'attribuer à cette « humanité »,qui est encore pour elle une grandeur inconnue, une marche de développement conforme à un plan, ou même une marche progressive, ce qui serait antiscientifique au suprême degré ; mais qu*elle examine avant tout des phénomènes et processus sociaux isolés, [)oar répondre seulement selon les résultats de cet examen à la question : qu'est-ce que l'humanité ? comment existe-t-elie ? et selon quelles lois se déroule chacun des processus sociaux ?

Ainsi apparaît au premier coup d'œil Ténorme différence entre la philosophie de l'histoire et la sociologie. La première se comporte comme toute théologie ou métaphysique ; car elle part d'hypothèses aprioriques et non prouvées ; d'une notion toute prête de Thumanité et de la conviction que les événements historiques ne

sont pas un chaos, mais un cosmos^ plus encore : que ce cosmos ne peut avoir pour contenu que le perfectionnement de l'humanité, le progrès.

La sociologie ne sait d'abord rien de tout cela. Comme chaque science, elle ne part pas de dogmes établis a priori, mais de Texamen de faits donnés, notamment de Texamen de phénomènes sociaùx.C'est seulement cet examen et les conclusions qu'elle en aura tirées, qui devront lui révéler la loi ou les lois de ces phénomènes. Elle ne pourrait arriver à une nation de l'humanité qu'à la fin de ses investigations ; quant au plan de toute la marche du développement de Thumanitét quant à pouvoir donner des réponses aux questions : d'où ? et dans quelle direction ? — elle n'y arrivera vraisemblablemenljamais, car seules la théologie et la métaphysique, et non une science positive, arrivent généralement et très facilement à la solution de pareils problèmes.

LA SOCIOLOGIE BT LA PHILOSOPfflE DU DROIT

Il y a encore une science avec laquelle la sociologie entre en conflit et avec laquelle elle doit s'entendre sur

la base d'une délimitation de frontière: c'est la philosophie du droit (1).

Les motifs du conflit sont les suivants : Le droit constitue la forme de la vie sociale, sa coordination extérieure. La philosophie du droit doit en chercher l'explication dans la nature d'une société donnée, et elle est ainsi amenée à étudier la société elle-même dans celles de ses manifestations qui donnent naissance au droit et qui lui sont soumises ; donc elle est appelée, d'après quelques-uns de ses représentants, à devenir la science propre delà « société ».

A cela on peut répondre, comme auxautres» sciences sociales » particulières : que le droit ne domine en tout cas qu'un côté de la vie sociale et que, s'il est vrai que, pour le comprendre, il faut aussi faire intervenir la vie de toute la société, elle n'y intervient cependant quesuhsidiairement. L'objet propre de la philosophie du droit reste toujours le droit, en tant qu'un phénomène socio-

1. Gomp. Icilio Vanni, « Jl problema deUa filoaofia del diritto », Verooa, 1890.

psychique indépendant, pareil à la langae, i la religion à Tart, etc. L'examen philosophique des lois intérieares

propres de révolution de ces phénomènes ne peut en aucune manière embrasser et épuiser l'essence de la société, dont procèdent toutes ces manifestations partielles.

De plus, si la philosophie du droit pénètre, pour ses

buis propres à elle, dans cette essence de la société, elle ne le fait que dans son intérêt particulier, tandis que la sociologie a pour mission d'étudier les phénomènes sociaux dans leur ensemble et de constituer ainsi le fondement de toutes les « sciences sociales » particnliéres, y compris la philosophie du droit

ANALYSE D£ LA NOTION c SOCIËIË >

Puisque nous avons déjà fourni la preuve négative qu'aucune des sciences énumérées n'enlève à la sociologie son objet présumé, « la société 1,11 nous reste àfour-

riirlaprouve positive que son vrai objet n'est pas du tout cette « société » apparente, et ceci pour la simple raison que cette notion est très peu claire et très embrouillée, mais une série de phénomènes sociaux, qui, jusqu'à présent, n'ont pas même été pris en considération parles sciences constituées, sans par ler d'un examen scientifique de leur part. Mais tout d'abord, démontrons que cette notion < société » est complètement impossible à se représenter» que la pensée, en essayant de la saisir, s'empêtre dans des contradictions nombreuses ; en un mot, que cette notion ne correspond à rien de réel.

Pour qu'on puisse se représenter une notion, il faut : ou bien qu'elle emprunte un certain nombre de propriétés communes aux nombreux objets réels, afin de s'en former un type, par exemple : table, maison, homme. C'est une notion générale, une notion de genre. Ou bien la notion correspond à un seul objet, qui existe dans la réalité d'une faroii concrète ; c'est une nution individuelle, particulière, comme par exemple le Vésuve, r£urope, etc.

Par conséquent, nous pouvons nous représenter des notions générales ou particulières, nous ne pouvons pas nous représenter une troisième catégorie de notions concrètes. Ce qui n'est ni une notion générale ni une

notion particulière est siinplemeat en dehors de notre pensée, n'est rien.

Examinons donc quelle est la notion de la société, et quelle notion de la société doit correspondre à Tobjet de la sociologie ?

Si la société était une notion particulière, il faudrait comprendre sous celte notion l'humanité toute entière, et en effet, beaucoup de philosophes de l'histoire, comme nous avons vu, comprenuent ainsi cette notion. La m société» (humaine) est pour eux simplement Thumanité.

Nous avons déjà indiqué que la société dans ce sens, en tant qu'humanité, n'est pas l'objet de la sociologie. Car une science positive ne peut s'occuper que d'un objet qu'elleconnaît, qu'ellepeut observer dans la réalité. Gela, nous l'avons déjà dit, n'est par le cas pour l'humanité. On ne peutriendiresurl'humanité en tant qu'un tout, parce qu'elle est inconcevable dans le temps etdans l'espace, et parce que, d'un autre coté, elle n'est pas un corps, dont toutes les parties, comme par exemple celles d'un minéral, aient les mômes propriétés que chaque atome de ce corps. Lasociologie, qui veut être une science positive, laisse volontiers cette humanité à la théologie et à la philosophie de l'histoire ; elles peuvent dire ce qu'elles veulent sur cet objet, que leursmojem leur permettentsans doute de connaître; aussibien la vérification de laj ustesse

de la plupart des choses qu'ils en disent est impossible à faire (du moins, pendant la durée de la vie d'un homme), donc elles n'ont pas à craindre que leurs contemporains réfutent leurs assertions. La sociologie ne s'occupe donc pas de cette notion particulière de la société.

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