LA SOCIÉTÉ > COMME NOTION GÉNÉRALE
Mais ce mot < société • peut également désigner une notion générale» de la même manière que par exemple le mot « homme ». Car il y a beaucoup de • sociétés comme il y a beaucoup d'hommes, et en rassemblant
leurs propriétés communes, comme en éliminant leurs particularités, on obtient la notion générale « société ».
On peut convenir que cette notion générale < société > désigne Tobjet de la sociologie, sans que la sociologie entre pour cela en collision avec aucune des sciences mentionnées ci-dessus. Car la lâche, que la sociologie entrepren(i ainsi, est tout à fait différente des buts des autres sciences sociales.
Car, si Ton comprend la « société » comme une notion générale, le devoir de la science qui choisit cette société pour objet, sera d'examiner scientifiquement les traits communs aussi bien que les parLicularités de toutes les espèces et individualités que ce genre embrasse. Ceci, aucune science ne Ta fait jusqu'à présent. Aucune ne s*est posé j usqu'à présent la question: quelles sont les diverses formes et espèces particulières de sociétés dans le monde des hommes ?
Qu'est-ce que les clans, les tribus, les états et classes
sociales, qu'est ce que les peuples, les nations ? Quels sont les autres groupements sociaux: Quelle est la nature de ces « sociétés », de leurs espèces et individualités ? Comment se comportent-elles les unes yîs-4-vis des autres ? Quelle action exercent-elles sur leurs membres et adhérents ? Comment se forment-elles et se développent-elles ? Sont-elles éternelles, ou bien disparaissent-elles V etquelles sont les lois qui régissent leur formation et leur disparition ? Si donc la sociologie n'avait pas d'autre objet que la « société > dans le sens indiqué cidessus, elle aurait déjà en grande partie sa raison d'être en taift que science indépendante, puisque, nous venons de le prouver, aucune des sciences constituées jusqu'à présent ne s'est occupée de cet objet dans le sens et dans la mesure indiqués.
Mais on pourrait encore toujours affirmer contre elle, que l'étude de la « société » sous les rapports indiqués pourrait très bien entrer dans les domaines des autres sciences : de l'histoire, de l'histoire de la civilisation, de la philosophie du droit, et que si cela n'est pas arrivé jusqu'à présent, c*est exclusivement à cause du déveveloppement insuffisant de ces sciences ; que ce manque va être réparé naturellement par leur développement progressif, mais que la nécessité de remplir une lacune qui apparaît et est aperçue dans le cours même du développement d'une science, ne justifie pas encore la formation d'une nouvelle science, n'est pas encore et toujours une preuve suffisante de la raison d'être d'une science indépendante.
Admettons donc la justesse de ces critiques. Car au point de vue des principes il n'y a rien à redire contre
ce qui se passe actaellement CLipperi:Kuitarge8chichte ; Geschichte des Priestertums ; Geschichte der Familie) : âsavoir, que l'histoire de|la'ciTilisation, en progressant,
prend possession de cet objet, examine et étudie scientifiquement les formes de la société, qui apparaissent suc- * cessiyement au cours de Thistoire, qu'elle présente les diverses c sociétés x» dans leur évolution et s'occupe de •leur nature, leur importance et leurs liens réciproques. Renonçons aussi à robjection renversée, â savoir que ces « histoires de la civilisation » sont au fmiddes sociologies : ce serait une vaine querelle ; et allons le plus loin possible dans nos concessions : si la sociologie n'avait réellement aucun autre objet, qui lui fût exclusivement propre, qu'elle pourrait séparer par principe de toutes les autres sciences mentionnées ci-dessus, en quoi serait-il donc utile de lutter pour son indépendance en tant que science ? Une faut pas, eneflèt, élargir sans nécessité le cercle des sciences,car cela se fait toujours aux dépens de leur cohésion intime, qu'il est de l'intérêt de toutes les sciences de sauvegarder et de soutenir autant que possible.
Une séparation d'une branche spéciale du tronc commun des sciences^ une nouvelle spécialisation, ne doit arriver qu'au cas où un principe indépendant de vie se
manifeste dans la branche nouvelle, principe, qui menace de se tarir par le maintien du lien avec le tronc commun et qui promet au contraire une belle croissance et floraison sous l'influence du développement indépendant. Mous entreprendrons donc maintenant la preuve qu'il en est ainsi de la sociologie ; qu'elle possède un pareil principe de vie indépendant et différent de toutes les autres sciences.