‹ Sociologie: La structure générale des sociétés (volume 2)Chapitre 19 sur 22 · IO · texte numérisé non relu

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d'Aquin (1227-1274), la raison métaphysique fit sa rentive dans le domaine de la théorie sociale. Les doctrines d'Aristote recommencèrent à l'emporter sur l'idéalisme platonicien et le mysticisme chrétien. Alors la souveraineté et la propriété cessent, au moins en partie, d'être conçues comme absolues ; la loi, organe de la raison, intervient dans leur institution et dans leur exercice. Ce mouvement s'accentue par l'influence des jurisconsultes.

Les doctrines du libre arbitre et de la nécessité se font mutuellement échec et, à travers la débauche de raisonnement etd'emprisme des Jésuites et de Machiavel (1469 1527), la science positive reprend pied dans la question de l'influence des milieux et des races sur la distribution, la structure et l'évolution de l'espèce humaine, dans Les six Unrcs de la République de J. Bodin (1077).

Cet illustre précurseur de Montesquieu ramène le problème de l'influence des milieux sur la nature humaine et sur les formes sociales à l'observation des rapports qui s'établissent naturellement entre la nature physique ambiante et la population. Dans le chapitre P"" du livre Y, p. 663 et s. (Edition du Pays, Paris, i58o), il s'occupe spécialement « du règlement qu'il faut tenir pour accommoder la forme de république à la diversité des hommes et le moyen de connaître le naturel des peuples ». Il étudie l'influence du milieu et surtout du climat sur la nature physique et morale et sur les formes politiques des hommes en sociétés; il faut, dit-il, « accommoder (nous disons aujourd'hui adapter) la forme de la chose publique à la nature des lieux et les ordonnances humaines aux lois naturelles » et, en outre, » au naturel des sujets. » Bodin tient compte aussi des nécessités alimentaires et il signale l'influence considérable des montagnes sur les civilisations. Ce qui le rattache directement à la science politique positive, c'est qu'il reconnaît la possibilité pour les sociétés d'intervenir dans leur propre organisation en vue de modifier celle-ci à leur avantage; il n'est pas fatalist^î, il n'est pas un simple rationaliste partisan du libre arbitre; il est déterministe. Il mcmtrc en effet, avec une sûreté magistrale et un luxe d'érudition égal à celui de Montesquieu « combien la nourriture^ les lois, les coutumes, ont de puissance à changer la nature ». Il compare, par exemple, à ce

point de vue, la (iermanie du temps de Tacite à l'AlleinagiiÔ de son époque. Après tous les historiens et tliéorieiens politiques de ranti(piité, il proclame également que « l'inégalité des fortunes, pauvreté et richesse, sont les deux pertes de la république. » Ce qu'il ne voit pas, c'est que les barrièn^s intérieures qui séparent les hommes dans chaque société ont leurs formes analogues dans les frontières politiques entre les sociétés ; les unes et les autres manifestent les inégalités existantes et la nécessité transitoire de suppléer i)ar cette équilibration basée sur la force et la contrainte à une écpiilibration à la fois plus large et plus haute basée sur la justice.

Plus d'un siècle après Bodin, Montesquieu (1689-1755), a consacré cinq livres de VKspritdes lois aux mêmes problèmes. Lui aussi définit les lois naturelles et les distingue des lois positives. Avec une érudition scientifique plus méthodique et mieux choisie que celle de son prédécesseur, il mcmtre les rapports des lois avec la nature du climat, avec la sobriété relative des peuples; il expose comment, entre autres, les lois de Tesclavage civil et de Tesclavage domestique ont du rapport avec le climat ; il combat l'erreur encore aujourd'hui régnante que la polygamie n'existe que dans les classes fortunées; d'après lui, les civilisations pauvres et riches sont également favorables à cet état de promiscuité que nous trouvons, en effet, en vigueur dans des stades de civilisation très divers, bien que sous des formes, différentes. La servitude politique, elle-même, d'après lui, est en rapport avec» le climat. En réalité, Montesiiuieu attribue au climat une influence^ exagérée, quasi absolue que des observations plus exact(»s ont démenties depuis. Au livre XV^III, il étudie les lois dans le rapport qu'elles ont avec la nature du terrain, mais sans y attacher la même importance (^u'au précédent facteur. On peut lui reprocher qu'ai)rès avoir assez bien défini les lois naturelles, il les a à peu près complètement négligées pour les lois positives. Il faut cependant lui rendre cette justice qu'il n'hésite pas à affirmer à diverses reprises que les lois positives doivent réagir contre les tendances funestes de certaines lois naturelles, tels que le défaut d'hygiène et l'indolence propres, d'après lui, aux Orientaux.

Avec Bodin et Montesquieu, représentants l'école mésologique, domine à nouveau la théorie d(»s frontières naturelles

conformément an parallélisme cnmstant entre les institutions, les faits et les doctrines déjà indiqué antérieurement. La monarchie française était une monarchie absolue, un grand domaine fermé, les colonies mêmes étaient exploitées comme des dépendances, des fermes de ce domaine.

L'école climatérique, véritable transition entre le rationalisme métaphysique et le positivisme, se continue à la fin du XVI IF siècle avec Herder qui dans fics Idées sur T histoire de /7/«/7ia/ii7c identifie Dieu et la nature, et plus tard avec Friedrich Schlegel ; finalement par le grand historien Biickle qui fonde sa philosophie de Thistoire à la fois sur le climat, la constitution du sol et les conditions alimentaires, la théorie climatériqiuî se rapi)roche de plus en plus de la sociologie.

L*école directement issue de Herder se partageait dlemcme en deux branches. Tune théologique avec Bunsen (Dieu dans l'histoire), l'autre nettement naturaliste avec Schelling; celui-ci considérait le monde comme un organisne animé se développant, d'après les lois <léterminées; c'était certes encore de la métaphysique, mais elle préludait admirablement aux directions purement scientifiques, qui allaient transformer les sciences naturelles dès la dernière moitié du XIX- siècle.

En opposition apparente avec» ce courant principalement naturaliste, Hegel niait en ces termes rinfluence du climat : <( (Jue Ton ne vienne point me parler du ciel de la Grèce, puisque ce sont des Turcs qui habitant maintenant où autrefois habitaient les Grecs, qu'il n'en soit plus question et qu'on me laisse tranquille. » Il nie, avec raison, l'absolutisme du climat, mais que met-il à la place? Un autre absolu, ridée, l'esprit absolu qui se développe successivement dans l'histoire; la thèse, l'unité, est l'esprit de l'immobile Orient; l'antithèse est l'esprit de l'antiquité classique, c'est la variété; la synthèse est réalisée par le monde germanique. C'était là, cependant, sous sa forme métaphysique, une des origines de la conception évolutionniste.

L'idéalisme de Hegel lui-même évolue, se développe. Avec Kolb, Klemm, Lazarus, Steinthal, nous le voyons aboutir à une i)sychologie des peuples, à une psychologie collective qui elle-même se fond peu à jieu dans la psychologie naturelle et expérimentale. Celle-ci, de son côté, prend à ce

nioment pour base l'étude des races. C'est à ee point de vue, d*abord également absolu, (pie Jodl, dans Die culturgeschichtc, ihre Entivickliing und ihr Problem (Tlalh* 1878), nie rinfuence du eliniat.

Le milieu ou la raee, voilà dès lors les deux ternies du problème; ils sont en présence, lum plus comme autrefois à titre d'unités élémentaires, riiomme et le sol ou le climat, mais comme niasses; comme tout le problème sociologicpie moderne, la question revêt encore un aspect dualistique et exclusif. De leur côté, (Conrad Hkrman {Philosophie der (Mcsehichte, Leipzig, 1870); LoTZE, dans son Mikrokosmus, continuant l'école antirationnaliste, aboutissent à la conception organique des sociétés. Cette analogie, d'abord purement formclh», entre les sociétés et les organismes, revêt, avec A. Scliaffle et Lilienfeld, un caractère déplus en plus réel (i).

Finalement, Guniplovicz croit ujettre fin à rantagonisine du système mésologique et de la théorie anthropologi([ue en affirmant, sous le ifom de réalisme, Tunité de la nature et de l'esprit, l'absence de liberté de ce dernier ; seulement, en évoquant les races il évoque à la fois l'esprit et la matière, l'homme et son habitat. Retombant dans un nouvel absolu mystérieux, mm plus individuel mais collectif, d(mt l'énigme devient de plus en plus indéchiffrable avec le mélange des civilisations, il aboutit à un fatalisme et à un immobilisme non moins redoutables que celui du milieu physique considéré comme extérieur. Il n'y a plus de progrès; la sociologie n'ayant pour objet que les groupes naturels et non les individus, tout se résume pour lui dans la lutte des races; l'issue du combat est toujours la même; l'élément ethnique le plus puissant prospère», puis il exerce sa domination dont l'influence est toujours et partout civilisatrice; ce groupe s'assimile ce (|ui est d'autre provenance, il divise le travail, il favorise la culture intellectuelle, il forme des races. Et toujours, de rechef, l'une des deux civilisations cesse d'exister; elle disparaît devant la barbarie qui monte; puis le même processus re<»onimence, mais sur une plus grande échelle, avec des collectivités jilus hautes, mieux quintesscnciées cmi

(1) A. Scii.*:FFr.E, Hi'tu und Leben dea Sociiden Korpers, Tuhiiigiu» ; — LUJENFELD, Gedunken fur die Social loïssenscliuft der Zukunft, Mi (nu.

quelque sorte, au point de vue social et national. Et le résultat de ec processus? Les uns triomphent affirmant que c'est le progrès ; les autres gémissent en prétendant que c'est le recul et la décadence. A vrai dire, ce n'est ni l'un ni l'autre. C'est toujours la même chose {La lutte des races, p. 345, trad. fr.).

Cette philosophie soi-disant réaliste de Gumplowicz, mais en définitive subjectivo-collective, n'est qu'une des nombreuses et téméraires déductions que la sociologie a pu se croire autorisée à tirer des théories de Darwin. C'est aussi une adaptation pessimiste, avec certaines variantes plus ou moins brillantes, de la théorie similaire, mais bitMi plus séi'icuse, émise par Gobineau dans son remarquable Essai sur r inégalité des races humaines, publié des 1854. (iobineau nie t(mte influence du climat sur le développement hist<n*ique; il fait dépendre celui-ci exclusivement des divers mélanges de sang de races. Pour lui, la civilisation centrale est toujours là où « habite à un moment donné le groupe blanc le plus pur, le plus intelligent, le plus fort. »... « Ce groupe, résidât-il, par un concours de circonstances imlitiques invincibles, au fon<l des glaces polaires ou sous les rayons de feu de Téquateur, c'(»st de ce côté que le monde intellectuel inclinerait. C'est là (jue toutes les idées, toutes les tendances, tous les efforts, ne manciueraient pas de converger, et il n'y a pas d'obstacles naturels qui peuvent empêcher les denrécs> les produits l(»s plus lointains d'y arriver à travers les mers, les fleuves et les montagnes. »

Si tous ces grands théoriciens au lieu de se battre h»s flancs à construire des systèmes superficiels malgré l'éncu'me dépense d'ingéniosité, avaient fait un peu de statistique comparée et élémentaire sur les phénomènes économiques et sur ceux relatifs à la population, ils auraient constaté cpie tout en n'étant pas le facteur uni(|ue, le milieu physique et si)écialement le climat exercent une influence sur la vie économicpie et génésique et par conséquent sur l'ensemble d(»s sociétés; leurs adversaires auraient aussi aisément ctmstaté qu'une certaine influence est également exercée par les facteurs anthroj)ologiques; malheureusement c'est aussi une tendance inévitable de l'esprit humain de considérer les choses à la surface avant de se résigner à les étudier par le commencement.

En l'ait, actuellement, la question nous est présentée par la philosophie de Thistoire, c'est-à-dire par les écoles en réalité métaphysiques mais qui se rattachent le plus directement à la sociologie positive de la manière suivante : d'un coté Técole mésologique proprement dite accorde aux différents milieux, y compris le milieu alimentaire, une influence prépondérante sinon absolue sur la distribution et révolution de respéce humaine; de l'autre, Técole principalement anthropologique, ethnologique et psychologique accorde cette même influence surtout aux races.

11 est incontestable que la tendance commune à t<mtes les deux est de s'en rapporter de plus en plus aux conclusions des sciences de la nature y compris la biologie, la psychologie et la sociologie. L'évolution des diverses écoles, depuis llippocrate jusqu'au XIX** siècle, ne peut laisser aucun doute à cet égard. A. Comte et H. Spencer n'ont fait que suivre le mouvement scientifique en essayant de le coordonner en même temps que de le compléter par la sociologie.

Les lois de la structure et du développement de l'espèce humaine ne peuvent être demandées à aucune formule a priori^ fut-elle empruntée aux sciences les plus directement en rapport avec la science sociale, la biologie et la psychologie, ni aux sciences les plus simples, c'est-à-dire inorganiques dont la constitution antérieure explique l'antériorité des doctrines mésologiques.

La philosophie des limites et des frontières doit être uniquement la généralisation des lois particulières de limitaticm que peuvent nous offrir les diverses siences de la nature. C'est ce que nous avons c»ssayé de faire au point de vue tant abstrait que» c(mcr(»t pour tous les ordres de phénomènes autn»s que ceux reliitifsà Tespèce humaine, llnous reste donc àrechercher, dans les sciences particulières et en dernier lieu dans la science sociale même, les lois naturelles de distribution ai)plicables à l'humanité.

Ici encore nous allons voir qu'il n'y a rien d'absolu dans la philosophie des limites et des fnmtières; que ses lois sont toujours des généralisations de rapi)orts non absolument constants, non absolument variables, où ni le moi ni le non moins, ni le corps, ni l'esprit, ni la race, ni le milieu n'interviennent à l'exclusion les uns des autres. Nous verrons qu'ils se» font au

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contraire un continuel équilibre, qu'ils manifestent un ctut stiitique ciui aiu'onipagne partout et à clia<iue moment, la structure et le f(mctionnement de toutes les sociétés. L'espèce hmuaine est du reste aussi un milieu qui ne s'équilibre pas seulement avec les autres milieux extérieurs comme le font les sociétés j)articulières. mais qui, e(msidéré dans son universalité, porte son milieu en elle-même ou est portée par ce milieu dont elle ne peut pas plus être séparée cpie la tortue de sa carapace, l'âme du (»orps. De même cliai[ue société particulière ne fait qu*un avec son soi-disant milieu, avec cette différent'c que d'autres sociétés particulières lui sont relativement extérieures tandis que pour riiumanité en général, suivant la profonde vision de Spinoza, tout est dans tout. Xous verrons en un mot, qu'en sociologie, la (question et la conciliation de l'antagonisme des deux écoles, mésologique et anthropologi(pie, a sa solution naturelle dans le monisme des j)hénomènes (»t des forces sociales; en sociologie, la solution philosophique doit être analogue à celle déjà intervenue dans la physiopsychologie.

Skitiox II. — Les limites de la structure et de la nie organiijues.

Le problème de la distribution naturelle de l'espèce Immaine est un problème sociologique; ses données simt relatives à la fois aux milieux et aux variétés «le populations, à la nature physicpie <»t à riiomme. La biologie zoologique en général n»i)ose sur la double <»onsidération de l'être >ivant et de son milieu ; l'espèce humaine fait partie de la chaîne des êtres vivants. 11 est donc néccssain» d'interpréter t(mt d'abord par la biologie les lois de la distribution de respèce humaino sur la surfa<*c terrestre.

Dans sa transition métaphysico-positive, la philosophie de l'histoire, dédaigneuse <les humbles réalités, n'avait abouti, dans ces derniers tem])s, (ju'à des absolus contra<iictoires, à cha<Min des(iuels chaque école ratta<*hait exclusivement ses préférenc<»s; le milieu ou la race. La race elle-même restait une expression vjvgue, on no pouvait, en effet, la concevoir

que eoniine variété irune ospèce unique ; dès lors, revenait le problème de l'origine de ees raees,dc ees variétés. Et si la raee est un produit historique, elle peut évidemment disparaître de riiistoire de même qu'à un eertain moment elle y a aj)paru. Dans sa Philosophie dcr (jeschichte, Lasaulx se figurait résoudre la diffieulté en disant que le genre humain, dans sa nature corporelle et intelleetuelle, n'est pas autre ehose que l'unité du premier liomme épai-pillée en pluralités et que le premier homme n'est pas autre ehose que la pluralité encore enfermée dans l'unité de tous ceux qui procéderont de lui î Lazarus Geiger, dans Zur Entipiklunffs^eschichte dcr Menscheit (Stuttgart,i87ï), a]>pliquait cette prétendue loi universelle du développement de l'humanité, à la fois nature et esprit, à la science du langage (i). Cette formule, en api>arence conciliatrice, n'était en réalité, qu'un jeu de mots, une de ces habiles et ])ro fondes mystifications dans lesquelles les métaphysiciens étaient passés maîtres depuis des siècles. Ce n'était pas par une généralisation d'observations, mais par une simple phrase, qu'était résolu dans une synthèse simplement formelle le problème du monogénisme et du i)olygénisme connexe à celui de la race et du milieu ainsi qu'à celui du langage. La synthèse cimciliatrice était si peu réelle que dans la théorie du langage d(^ G<Mger, par exemple, l'organisme et le milieu finissaient par être perdus de» vue et le rapport (»ntre le son et la notion était considéré comme exclusivement artificiel, arbitraire et conventionnel.

J'ai déjà indiqué que la sociologie positive n'est pas directement intéressée à la solution de la controverse entre le monogénisme et W. polygénisme; les questions d'origine absolue sont en dehors de son domaine i)roi>re. Dans le ])roblème qui nous occupe, elles n'<mt d'importance qu'au point de vue de l'évoluticm historique des théories elle-mémes et en ce que raboutissement actuel de ces dernières va nous montrer «l'une fa^*on évidente, (jue la rac(» et le milieu, le moi et le non-moi, se réduisent, dans la sociologie et dans la X>hilosophie pure en général, à des relations, à des rai)ports, à des lois dont la fonnule précisément telle qu'(dle se dégage

(ij In., heVorigilwet de l'éiwlufion tlu lunguffe. Stii1t|;art. iHlJa, 2 v<»l.

des dernières données scientifiques relatives à lu distribution de l'espèce humaine, n'a rien d'absolu. Ce n'est donc qu'à ce point de vue historique que nous rappelons les deux grandes écoles scientifiques qui relèvent l'une du monogénismo, l'autre du j^ol^-génisnie.

L'une et l'autre, en fait, admettent l'unité spécifique de l'humanité; des caractères communs et essentiels de structure et de vie font, en effet, des diverses variétV^s humaines un type spécifique homogène et unique.

Ch. Darwin et surtout Ilaeckel, sont mouogénistes, d'après eux les races sont des variations dérivées, secondaires. D'après Pritchard et Topinard, on comjjrend sous le nom de races toutes collections d'individus i)résentant plus ou moins de caractères communs transmissibles par hérédité, l'origine de ces caractères étant mise de côté et réservée. La race est un sous-produit de l'espèce : tous les hommes sont de mémo esi)èce attendu qu'ils ne présentent entre eux que des diffi'rcnices quantitatives secondaires relativement à leur structure et à leurs propriétés ; ils peuvent être de races différentes à raison de certaines variations également quantitatives mais toujours secondaires bien que transmissibles par hérédité.

Il est à observer tout d'abord que la distribution des races liumaines dans certaines limites organiques et géographiques est moins tranchée ([ue la distribution des animaux en général ; cela résulte i)récisément du principe, qu'au point de vue de l'histoire naturelle, l'homme constitue bien une espèce zoologique unique, comprenant un grand nombre de variétés. Il y a unité de constituti(m et unité de composition de cette constitution. Toutvsjes variétés humaines sont aptes à s'unir entre elles et à procréer des r(»jetons. V" eut-il un couple unique, un seul centre de création? Qu'importe? Ce qui est certain, c'est que les conditions diverses de civilisation ont engendré et engendrent encore, par exemple, chez les Anglo- Américains, des variations tout comme chez les animaux domestiques; l'évolution naturelle a toujours suivi les mêmes lois, la différenciation est dérivée de l'homogénéité primitive.

L'hypothèse monogéniste et la formation des races sont parfaitement expliquées par Darwin et son école d'après le simple jeu des lois naturelles. Les facteurs de la formation des races, comme les fa(*teurs de la formation des espèces

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sont d'abord la variabilité (iiii (»st un phénoniôno général choz tous les êtres organisés; ensuite, Thérédité, non moins générale, qui fixe et transmet les variations et, en dernier lieu, la séleetion naturelle, qui assure eontinuellem(»nt la survie des plus aptes, e'est-à-dire de eeux (jui savent le mieux s'adapter, activement ou passivement, aux conditions du milieu, soit physique, soit social.

Cette explication paraît d'autant plus juste en ce qui concerne respcce humaine, ([ue l'objection soulevée par M. De (^uatrefages contre la sélectiim naturelle (pii, d'après lui, j)eut i>roduire des races et non des espèces, ne s'appliciue pas évidemment à l'espèce humaine qui précisément, ne se divise qu'en races et variétés toutes capables de s'unir entre elles et de donner naissance à des i)roduits féconds. Les Darwinistes citent cependant des cas d'unions fécondes entre espèces différente?, tant ])armi les végétaux que parmi les animaux. Mais la <iuestion si l'espèce humaine est le résultat d'une sélection naturelle, sans être indifférente à la sociologie, ne s'y rattache que très indirectement; la sociologie n'a pour objet que les sociétés humaines y compris leurs milieux en tant que formant un tout superorganique spécial.

L'acti<m de la sélection naturelle sur la formation des esj)èces et des races est également favorisée, d'après Darwin, et cela concorde avec nos observations antérieures, par celle de» l'isolement. Ce facteur est surtout important (juand il s'agit de* la formation de groupes sociaux «listincts mais d'une espèce unique telle que l'espèce humaine.

« Dans l'Amériqut» s(»i)t(Mitrionale, en allant du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest, il est évident quv les changements des conditicms de la vie ont modifié les organismes dans les régions différentes, de sorte qu'ils forment maintenant des races ou même des espèc(»s différentes. Il est, en outre, clair qu*% dans des districts isolés, si petits soient-ils, les animaux se modifient prescjuc toujours légèrement; je ne puis déterminer jusqu'à quel j)oint cela est dû à la nature des conditions quel([ue peu différentes auxquelles ils sont exposés, ou du moins dans quelle mesure cela dépend des unions intcr se...; de très légères diffén^nces considérées par les systématihtes comme n'ayant aucune importance dans la structure, se trouv«»nt continuellement être imi)ortuntes au jHiint de vue

fonctioiniol. » (Ch. Darwin, Vie et Correspondance, t. H, p. 492, trad. fr.)

Romarquons la prudente réserve de Darwin sur le point de savoir si ces variations sont dues aux eonditious du milieu ou aux conditions des unions inter se, c'est-à-<lire relatives à la nature même des individus. Là sera le point de déjiart d*une théorie en i)artie nouvelle, celle de Weisman, théorie ([ui nous permettra de ramener enfin le problème à s(»s conditions i)urement relatives et positives dans les termes les plus simples. Signalons et notons, en outre, que si, comme il est certain, l'isolement produit des variétés et des races humaines, le phénomène inverse, c*est-à-dire la transformation continue, avec le progrès de la civilisation, de la plupart des barrières naturelles en voies également naturi^lles de comnuinication et rabaissement graduel, du moins relativi*ment à l'énergie sociale, de celles qui ne subissent pas cett<» transformation, doivent aussi naturellement tendre au mélange des races et à une adaptation plus liomogène de Tespèce, aux conditions diverses de la i)lanète par l'acquisition progressive de qualités de ])lus en plus conq>lexes i^t spéciales, mais aussi de plus en plus comnuines aux divers groupes.

En opposition à Técole de Darwin, le polygénisme est représenté dans la philosophie de l'histoire, notamment par Kolb qui, dans Ciiliiirgeschivhte (1er Menschcit, admet un grand nombre de races i)rimitives ; il en est de même, comme nous l'avons vu, de (rumplowicz. Hlumenbach réduisait à cinq, \e nombre des races absolument (U-iginaires. Kolb rejette le mcmogénisme i)rincipalement ])aree que riicmime s(M*ait in(*a]>able de s'adapter aux divers éléments, qu'/7 a fallu, par conséquent, des (*entres distincts de création ; l'adaptation ne devient en partie possible (|ue pour des civilisations déjà très avancées et dis^josant de grandes resscuirces pour s(» soustraire plus ou moins aux influences extérieures; d'après lui, à des milieux s])éciaux correspondent donc <les ra<*es spéciales créées dans ces milieux.

Telle est l'exiilication d'un philoso])he ratiocinant; elle est en réaliti» très compli((uée ; elle nécessiterait comme corollain» l'explication du fait que» ces créations locales et spéciales ont j)u cependant concourir à ce résultat qui est la

foriuation truii typo si>é(»ifiqueiiuMit unique nuilgré ses variations aceessoires. Cette exi)lieati()n, les naturalistes, partisans du polygénisiue, ne i)araiss(*nt i)as davantage (capables de la fournir. Voici du reste, les arguments principaux, produits par Tun d'eux, Burmeister, dans son Histoire de la Création, 5'' édit., 1854, pp. 564 i^ 568 :

L'influence des milieux, au point de vue de la formation des espèces et des races, n'est pas exacte en tant qu'on applique à l'homme ce qui a été observé ebez les animaux. Les races d'animaux domestiques particulières à un certain climat ou à un certain sol ne tardent pas à dégénérer lorsqu'elles sont transportées sous d'autres climats et sur d'autres sols. Cependant elles y conservent une certaine originalité et ne prennent pas complètement le caractère de la ra(*e souche qui habitait primitivement leur nouveau milieu. « (juant au genre humain, il se comporte» autrement, car le type national ne dégénère pas lorsqu'il est trans])orté du pays d'origine dans une autre contrée. » Un Juif pur ne devient jamais Allemand ou Russe, pas plus qu'un Européen ne devient nègre. « Pourquoi donc les descendants d'Adam, qui cependant devaient posséder un t\q>e de famille partie* ulier, se seraient-ils transformés en nègi'cs, en Papous, en Caraïbes, en Malais ou en Mongols? » Au contraire, l'explication est simple si on admet qu'à l'origine, dans des centres différents, des individus de même espèce ont été soumis, dès le moment de leur première apparition, à des réactions différentes du dehors qui ont produit leurs variétés de teint, de taille, de structure, de visage, des extrémités et des cheveux. Dans l'opinion contraire, en ce qui (*on<»erne h» teint par exemple, il faudrait que toutes les nuances dérivassent d'un ton fondamental ; mais alors, pourquoi les Australiens et les Papous sont-ils noirs, tandis que les habitants des îles de la Réunion et des îles des Amis, plus près de l'Equateur, sont restés d'un brun jaune? Pourquoi, en Amérique, toutes les nations, du Nord au Midi, ont-i»lles une couleur brun-rouge, tandis que sur l'hémisphère oriental, des populations blanches, jaunes, brunes, noires, habitent tout près les unes des autres? Le monogénisme dérive au fcmd du préjugé invétéré de l'histoire Mosaïque de la création qui a inoculé la légende de l'unité d'origine, a Qu(*ls miracles, quels étranges arrêts du hasard n'aurait-il

pas fallu pouj* qu'un couple unique eût eu, dans Tespaee de quatre mille ans, une descendance d'un milliard d'hommes, lesquels, partis d'un point unique, se seraient répandus (par quels moyens?) sur des îles lointaines, sur les divers points du grand continent américain, si éloignés les uns des autres! Pourquoi ne seraient-ils pas restés ensemble dans les plaines fertiles où ils avaient vu le jour? Pourquoi auraient-ils préféré se rendre dans les régions glacées, aux pôles de la terre? Quelle a été la cause du dév(»loppement des langues si différentes, <lont les éléments fondamentaux sont en j)artie hétérogènes? Comment une nation, ayant parlé d'abord la langue de ses ancêtres, en serait-elle arrivée à adopter plus tard uni* langue toute différente? »

Les théories des variations, de l'hérédité et de la sélection naturelle répondent parfait(*ment à ces objections; les lois naturelles qui expliquent la formation des variétés humaines continuent à (expliquer la formation des variétés nouvelles, généralement moins tranchées, qui résultent de leur mélange. Mais, d'un autre côté, il faut le reconnaître, ni la variabilité de l'espèce humaine, ni l'hérédité, ni la sélection, ne prouvent historiquement l'unité d'origine de cett<? espèce. Aussi, avons-nous vu, dans ces derniers temps, les deux termes contradictoires du problème se poser à nouveau en antagonistes d'une faecm plus énergique mais plus précise qu'auparavant.

La question, telle qu'elle se présente actuellement, est celle-ci : le milieu agit-il sur le germe de telle sorte que les caracti*rcs acquis j)euvent se transmettre héréditairement? Notons que, dans cette expression de milieu ^ il faut comprendre même la cellule somatique dans laquelle le plasma gerrainatif est (•(mtenu. Voilà la question nettement posée dans ses éléments irréductibles. On voit le chemin parcouru l)ar la s(»ience et la philosophie depuis Ilippocrate, Hérodote, c'est-à-dire depuis vingt-cinq siècles environ.

A cette question, telle* qu'elle est formulée par les biologistes l(»s plus récents, nous pouvons donner, avec M. Weisman {Essais sur r hérédité et la sélection naturelle. La vie et la mort), la réponse» générale suivante : « L'aptitude à Texistence des espèces organiques ne dépend pas seulement de puissances int<»rnes de ces esj)èces, elle dépend encore des

rapx)Orts de ces espaces avec le monde extérieur et c'est ici (^ue réside la nécessité de l'adaptation Cette adaptation, fixée par l'hérédité, limite leur structure et leur croissance ».

Cette loi s'applique à l'espèce humaine et aux variétés de l'espèce humaine; c'est une loi, non plus inflexible et absolue, mais fondée sur les rapports constants de la structure interne de l'espèc^e et des races d'un côté, et d(» leur milieu de l'autre; elle suffit en y ajoutant la fusion et toute question de cause première ou de finalité écartée, à l'explic^ation des phénomènes sociologiques de variation, de répétition et imitation, d'hérédité, de sélection et, par conséquent, d'adaptation des diverses sociétés à leurs milieux resj)ectifs. A. Wiesman, malheureusement, ainsi que nous le verrons, perd lui-même, en pai'tie, de vue ce caractère relatif.

La variabilité générale des organismes, l'hérédité, la sélection naturelle et, comme conséquence, l'adaptation continue au milieu, et j'ajoute celle du milieu aux organismes, suffisent pour expliquer leur structure et leur évolution ; ils suffisent de même pour expliquer les lois les plus générales de la distribution de l'espèce et des ra(*(^s humaines à la surface du globe.

La variabilité générale des organismes n'a plus besoin d'être démontrée, elle est la conséquence constante de certains rapports entre leur structure intei'ue et leur milieu extérieur. Ainsi, des chevaux ordinaires importés dans les îles Falkland produisent, dès la première génération, une descendantîe plus petite et, après peu de générations, l'espèce dégénère tout à fait ; ce changement de structure est en rapport avec leur mauvaise alimentaticm et le climat humide du pays.

Dans les sociétés humaines, primitives et autres, dont k» milieu climatérique et alimentaire est favorable, il se produira dans les relations génésiques des variations avantageuses, dans le sens, par exemple, d'une extension et d'une consolidation de la vie de famille ; on attachera plus de prix notamment à la conservation des enfants que dans une société où cette conservation c(mstitue une charge désavantageuse, ils seront l'objet de soins et d'une éducation plus durables ; de môme pour les femmes, les vieillards.

Que faut-il entendre par hérédité dans le cas des chevaux et

des lioinmes ci-dessus? Faut'-il <*()iii])reiulre ])ar là, eoinine ou le suppose généralement, (pie les caractères aecpiis par Tindividu sous rinfluence du milieu se fixent et se transmettent héréilitairement dans Tespèce ? D'après A. Weisman, les caractères acquis ne s(» transmettent pas ; du moins, rien jusqu'ici ne prouve cette transmissicm. Il y a seulement des modifications avantageuses ou désavantageuses dans les diverses aptitudes du plasmagerminatif de chaque organisme. Ainsi, dans le cas des chevaux des îles Folkland, dans un climat défavorable et des conditions alimentaires défectueuses, le cheval souffre non seulement dans sa structure totale, mais aussi dans ses cellules germinales ; il y a diminution de dimension de ces cellules ; il s'y ajoute une alimentation insuffisante durant la croissance, mais il n'y a pas transmission, par les cellules germinales, de certaines j)articularités qui se sont manifestées tout d'abord chez l'animal adulte sous l'infuence du climat. La dégénérescence de l'espèce, dans ces conditicms, est due exclusivement à une sélection naturelle, qui opèi-e dans le sens de la conservation des chevaux les plus ])etits, c'est-à-dire de ceux dont le germe a été affaibli. Cette explicaticm est conforme aux conclusions de Virchowqui, dans sa Pathologie ceUiilairc, montre que la cellule n'est pas seulement nourrie, mais qu'elle se nourrît elle-même par sa propre activité. En outre, A. Weisman, d'accord avec l'embryologie moderne, montre dans la segmentation de l'œuf et dans les phénomènes de développement consécutif, la preuve que c'est dans les cellules elles-mêmes c|ue se trouve la raison de leurs différentes formes de reproduction.

La théorie de la sélection naturelle suffit dcmc à expliquer la formation des espèces et des races ; elle a \nnir base la variabilité des organismes; cette variabilité se produit quand ajiparaissent des changements dans leurs conditions d'existence ; ces conditions nouvelles imposent aux organismes des exigences nouvelles auxquelles ils doivent se plier pour durer ; alors intervint une sélection progressive et continue qui fait que, parmi les organismes modifiés, ceux-là seuls l)ersistent qui sont le mieux adaptés aux conditicms d'existence modifiées. La sélection se continuant dans cette voie, les différences entre les formes primitives et les formes

dérivées s'acceutucMit do plus (mi pins ; elles deviennent des différenees de races (*t même d'esi>èees.

A. Weisman ajoute : a Ces modifieations des conditions d'existence, aussi bien que celles de l'organisme, doivent se faire à petits pas, lentement ; à aucun moment de rensem])le du phénomène de transformation, respèce ne doit demeurer insuffisamment appropriée aux conditions d'existence. On ne l)eut concevoir une transformation soudaine, bruscpie, parce qu'elle rendrait impossible l'existence de respccc. » Cette loi d'équilibration générale et constante accompagne à chaque pas tous les mouvements, toutes les variations des organismes individuels et, nous le montrerons, des organismes sociaux. X(ms verrons, dans la suite, que c'est à ces mêmes lois que nous devons demander les bases scientifiques des limites de développement dans l'espace et dans le temps des structures sociales; ainsi la théorie des frontières suit une marche constamment parallèle à celle des théories dos sciences naturelles en général.

Kn fait, l'hérédité n'est pas supprimée, remarquons-le bien, mais expliquée par la continuité des variations dans le sens indiqué par la sélection naturelle, c'est-iVdire dans la direction la plus avantageuse à la conservaticm de l'organisme dans ses rapports avec le milieu dimatérique, alimentaire, etc.; elle devient en définitive un véritable phénomène n(m plus individuel, mais collectif et social; A. Weisman n'a pas assez remarcpié (pie la différence entre sa doctrine et celle de Darwin et de H. Spencer n'est pas aussi radicale dans ses résultats qu'il le pense.

La variaji)ilité des organismes, ainsi qu'il résulte de ce qui l)récède, est donc à chaque moment limitée et par la nature même des organismes et par les conditions <lu milieu; la variabilité ne l'emporte jamais, même dans l'interprétation d<? Weisman, sur la fonction conservatrice et coordinatrice de la continuité, cest-à-dire en somme de l'hérédité. De la substance active du plasma germinatif, il y a toujours une partie qui n^ste non modifiée, fixe, quand le germe se développe en organisme; ce résidu plus ou moins considérable sert de lien entre le passé, le présent et l'avenir : il forme la base des cellules germinatives du nouvel organisme et ainsi de suite pour tous ceux qui suivnmt. Il y a dès lors continuité

inintorrorapiie du plasma germinatif entre les générations suceessives. Cette transmission continue du germe aneestral constitue la fonction de Tliérédité. Il y a donc de Tordre, de la fixité, de la constance, de la continuit<3 dans la variabilité elle-même. Ceci explique la persistance remarquable des t,>'pes organiques et sociaux; leur structure fondamentale est un héritage ; le germe de cette structure est lui-même le i)roduit d'une longue sélection naturelle qui s'est fixée et que, ni le milieu ni la volonté, ne peuvent modifier d'une façon absolue, lors même que théoriquement, ou plutôt au point de vue de la critique purement rationaliste et négative, les ba«es de cette structure seraient reconnues fausses. C'est encore ce qu'explique parfaitement A. Weisman dans le passage suivant :

« La constitution physique de l'espèce repose sur l'ensemble des caractères héréditaires adaptés les uns aux autres et combinés de façon à former un tout harmonique. C'est cette nature spécifique de l'organisme qui lui permet de réagir aux influences extérieures autrement que toute autre structure, qui fait aussi qu'il ne peut pas se modifier de n'importe quelle façon et veut sans doute qu'il y ait de très nombreuses possibilités de variations très déterminées. C'est aussi ce (jui fait (pi'il est possible «pie certains caractères de la constitution d'une espèce disparaissent pour être remplacés par d'autres. On ne peut pas rencontrer de variétés de vertébrés sans colonne vertébrale ou axe fixe, non parce que la colonne vertébrale est indispensable comme soutien du corps, mais plutôt parce «pie ce caractère se transmet depuis un temps immémorial et se trouve par là fixé de telle soyte qu'il ne j)eut plus se produire de variation considérable menaçant rexist<?nce de cette partie. L'idée de l'origine de la variabiliti* héréditaire par la reproduction amphigone explique nettement que les oscillations d'un organisme soient, dans une certaine mesure, purement superficielles et expliquent l'imj)assibilité de ses bases fondamentales qui ont été acquises depuis longtemps. » (A. Weisman, La signification de la reproduction sexuelle pour lathéorie de la sélection naturelle.)

Ces considérations biologi(iues sont relativement comnrines à la structure de sociétés ; elles ecmfirment nos théories 8oci()logi(pies sur les<iuelles nous aunms à revenir dans

la suite et relatives à la fixité et à la stabilité plus grandes d(»s formes et des fonetions sociales les i)lus générales et spécialement des formes les plus anciennement constituées dans clia<iue fonction; elles sont également Texplication primaire des phénomènes et des lois de corrélation et d'harmonie qui, à chaque moment et dans chaque civilisation, nous sont révélés par les structures sociales considérées dans leur ensemble et aussi elles servent d'interprétation pour leurs incohérences fréiiuentes de structure au point de vue de la raison pure et absolue.

Ce que A. Weisman appelle « l'impassibilité des bases fondamentales » explique comment les organismes biologiques sont naturellement limités dans leur structure et leur croissance. Mais même, en biologie, il ne faudrait pas attacher à cette impassibilité un caractère absolu. A plus forte raison, il faut réviter en sociologie où même les caractères les plus fondamentaux ne sont aussi que relativement plus fixes que les caractères plus superficiels ou plus récemment acquis. Des sociologistes, comme A. Loria,-ont déduit trop rigoureusement d'un principe biologique envisagé lui-môme d'une fa4;on tnq) rigoureuse que les sociétés aussi ne peuvent dépasser certaines formes ou limites. Le profond et savant sociologiste italien applique spécialement ce principe aux formes économiques qui parmi toutes s<mt c(msidérées par lui, et avec raison, comme fondamentales; d'autres, avec plus de témérité enc4)re étendent le principe à l'ensemble de la structure sociale. Xous aurons à examiner cette hypothèse; disons cependant dès maintenant <|ue, même au point de vue économique, la supériorité de complexité et d(» malléabilité (jui caractérise les organismes sociaux ne permet i>as d'entrevoir avec certitude (pielles pourraient être les limites de leurs variations et de leur développement, soit matériel, soit moral ; tout au plus pouvons-nous assigner à leur développement des limites au point de vue de l'extension dans l'espace, et nullement au point de vue intensif. Xous aurons cependant à tenir compte des données biologiques à cet égard, car, bien que les tyi)es sociaux soient moins inflexibles et rigides (pie les types spécifiques des organismes en général, les lois de leur structure et de leur croissance y ont en partie leur point de départ, leur philosophie première dont la philo-

Sophie s()ciologi([ue est rextonsioii, mais à des eas plus spéciaux et plus eonipli([ués, exigeant une interprétation en partie originale.

Indiquons donc soniniairenient les limites biologiques de structure et de eroissaneo des organismes en général, afin de ne pas les perdre de vue dans leur ai)plieabilité totale ou partielle, possible ou non, à la structure et à la croissance «les sociétés.

Les organismes sont à la fois limités dans l'espace et dans le temps; non seulement ils n'atteignent que certaines dimensions, mais ils ne vivent également que pendant une certaine période. Beaucoup d'animaux, l'homme par exemple, arrivent à leur grandeur normale longtemps avant leur mort naturelle. Partout les organismes atteignent un maximum de grandeur qui n'est jamais dé])assé. Nous verrons plus tard (|ue le nombn^ des organismes de <diaque espèce, et spécialement de l'espèce humaine, est également limité par les conditions mêmes de la structure sociale.

Quelle est la cause de cette limitation structurale? Est-ce un empêchement extérieur ou un obstacle intérieur? Ce problème, dans des conditions plus simples, est l'un de ceux que soulève celui plus complexe des frontières sociales. Comment est-il résolu par les biologistes?

Ils rexi)liquent d'abord par une loi générale delà mathéniatitpie et de la physique; il y a un rapport constant entre l'accroissement de la masse de tous les corps et celui de leurs surfaces. Cette loi s'applique également aux dimensions des organismes, mais dans des conditions spéciales.

Dans les organismes individuels, la grandeur de la structure repose principalement sur riiérédité; la quantité et la <iualité de l'alimentation n'apportent à cette grandeur que des variations minimes. Les dimensions individuelles sont avant tout fixées dès l'origine, dès l'œuf d'où l'individu se développe; elles sont fixées, délimitées par les limites numériques et chronologiques de la rapidité de formation des cellules.

Pourquoi, maintenant, ces diverses limites de multiplication des cellules sont-elles variables suivant les organismes? Ici encore nous pouvons nous référer à la loi de proportionnalité de la surface à la masse, et aux conditions physiologiques d'opportunité. « Du fait, dit A. Weisman, qu'une

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graiuleur détorininée est plus favorable pour l'exécution trun certain plan de construction, il est résulté un ])roccssus de sélection cpii a amené la fixation, pour chaque espèce, d'une grandeur moyenne, oscillant dans des limites plus ou moins étendues. Celle-ci se transmet par hérédité de génératicm en génération et la régh» est déjà contenue dans le geruK» de cha(iue individu. » (Limite de In croiasuncc et de lu durée de lu oie.)

11 en est de même i)our la durée des organisnies. A. Weisman montre parfaitement que la m(n't naturelle n'est (prun phénomène d'adaptation utih» aux organismes i)olycellulaires, alors au contraire t^ue les cellules simi)les p«Mivent être immortelles; les cellules germinatives (onifs et spermatozoïdes) différenciées, dans les organismes multicellulaires, des cellules somatîques, conservent d'après lui, l'immortalité. Pour les animaux unicellulaires il ne peut être (piesticm de mort naturelle ; leur accroissement se produit par division ; l(»s nouvelles cellules s(mt identiques avec les anciennes; il n'y a i)as chez celles <les êtres j)lus vieux ni plus jeunes; les myriades dec(dlules sont toutes également vieilles, également jeunes, comme leur espèce ; leur vie se prolonge indéfiniment dans le passé et dans l'avenir par leurs incessantes divisions.

La limitation de l'individu i)ar la mort n'(»st donc pas une h)i constante» inhérente à l'essence même de la vie, c'est seulement une a<la]>tation nécessaiie; celhM»i ne se réalises que dans l(»s organismes supérieurs (jui atteignent et . ne dépassent i)as un certain déveh)ppement structural incompatible avec leur iuimortalité. (Lu Vie et lu Mort,/

« (juand la nuisse organisée qui produisait auparavant les phénomènes de la vie, ne les produit plus et ne les produira plus jamais, c'est la mort. )>

« La durée d(» la vie s'adai)te exactcMnent aux conditions de la vie; elle s'alhmge ou s'abrège dans le cours de la formati<m d'une espèce» s<»lon les (Mmditions de vie de r(»si)èci»; en un mot, elle a])parait absolument comme une adaptation aux conditions de rexist(»n<*e. » La vie reste donc* un é(|uilibn» à hi fois interne et extenu» de l'organisme», équilibre» à la fe)is cemstant et uïobile.

Or, les sociétés semt les e)rganismes les plus vastes, les plus

complexes, les plus plastiques, les plus capables d'adaptations continues, il en résulte que leur structure, leur étendue dans Tespace, leur durée dans le temps peuvent être également plus étendues et plus durables, moyennant de s'adapter de plus en plus, dans l'espace et dans le temps, aux conditions de la vie sociale. Les sociétés ne sont naturellement ni mortelles ni immortelles, mais elles peuvent étendre et prolonger leur croissance dans des limites moins étroites que n'importe quel organisme, à l'exception des organismes uni(*ellulaires. Par leur complexité et surtout par leur fusion en un corps unique elles peuvent théoriquement arriver au même résultat que les organismes unicelluaires par leur simplicité.

Ainsi, dans les organismes individuels, les limites de la structure et de la vie sont déterminées par les conditi<ms de la vie; celles-ci, par l'adaptation et la sélection naturelle, fixent les aptitudes du germe, aptitudes de stnicture et de vie qui sont transmises et conservées héréditairement. Le germe des organismes est donc, non ])as l'origine absolue des êtres, il est le produit d'une relation, de la sélection naturelle continue, fixée et transmise i)ar hérédité, d'une adaptation c'està-dire d'une équilibration statique, ccmstante dans sa mobilité, qui implique nécessairement deux termes : un sujet et un objet, l'un capable, l'autre susceptible d'adaptation.

Voilà donc où, en dernière analyse, nous a conduits l'étude d'abord si obscure, si complexe, des rapports du milieu externe avec l'espèce hunaine au point de vue de la distribution naturelle de cette dernière à la surfaec du globe, c'est-àdire par (»onséquent, de ses limites et de ses frontières naturelles.

Cet antagonisme thécuMque que nous avons observe dans tout notre exposé doctrinal et qui tantôt s'établissait d'une fa^'on plus ou moins métaphysique et absolue entre le moi et le non moi, entre» la njésologie et l'anthropologie, entre le milieu, notamment le climat, et la race, se réduit scientifiquement à des données relatives dont le point de départ est la constitution du germe et son développement en rapport avec les conditions de l'existence, par voie de sélection, d'hérédité, d'adaptation, soit continues, soit discontinues; dans le premier cas, c'est la continuation de la croissance, la vie ; dans le second la mort.

Le fait que toute société contient on elle-même son milieu inorganique, organique et psychique ne modifie en rien ce point de vue, car toute société x^ar cela même qu'elle est plus ou moins limitée est en rapport avec d'autres milieux sociaux ou physiques; même la société universelle, Thumanité, reste encore soumise à des relations avec le milieu extérieur à la planète.

Malheureusement, l'esprit métaphysique est lui aussi une structure héritée dont, malgré sa dégénérescence, nous avons peine à nous dépouiller, ("'est ainsi que A. Weisman luimême, après avoir tant contribué à perfectionner la théorie de la sélection naturelle, de l'hérédité et de l'adaptation, nous semble perdre à son tour de vue la relativité constante des phénomènes qu'il a élucidés et restaurer, au point de vue logique, un absolu inconciliable avec ses propres observations. Le cas est intéressant (*ar il nous sert à saisir sur le fait la distinction fondamentale qui existe entre la philosophie positive et la philosophie métaphysique et à chasser celle-ci de ses derniers retranchements.

Par une subtilité purement formelle et métaphysique, A. Weisman qui a si bien démontré que la formation du germe est lui-même le résultat d'une sélecticm, d'une adaptation, c'est-à-dire d'im rapport entre l'être et ses conditions d'existence, restitue finalement au germe cet attribut de causalité i)remière que, successivement, théologiens et philosophes avaient accordé à la divinité créatrice, puis à l'individu et à l'espèce ou à la race, ou, d'une façon également exclusive, au milieu. Sa logique, sous ce rai)port, rappelle les plus beaux temps de la scolastique avec ses distinctions entre la causa efficiens, les causes premières, secondes, finales, réelles, formelles, etc.

« Si, d'après Weisman, un phénomène ne se produit que sous certaines conditi(ms, il n'en résulte pas cependant que les conditions soient aussi la cause du phénomène. La chaleur de la couveuse est une condition sans laquelle le poussin ne peut s(» développer, mais on aura de la peine à soutenir que c'est à la chaleur que l'œuf de poule doit la faculté de devenir poulet. Il est évidemment parvenu à cette faculté à la suite d'un développement phyléticpie infiniment long aboutissant finaleuKmt à une stnu*ture physico-chimique de Wvuî et de la

cellule spennatique telle, que de leur union, il doit résulter un l)oulet et non pas une oie ni un canard, sous la supposition de ra<*eonii)lissement de certaines (conditions appelées, pour cette raison, conditions de dévclopi)enîent, ])arnii lesquelles figure aussi la chaleur. En un mot, c'est donc la nature physique de r<iMif qui est In musc du développement du poussin. »

Weisman donne encore d'autres exemples à Tappui des conclusions de sa logique f(n'melle. Le rameau de lierre peut être r(»tourné de telle sorte, que la racine exposée à la lumière dcmne des feuilles et que l'ancien coté des feuilles donne des racines; d'après lui, cette double adai)tation a pour cuus(\ non l'infuence des causes extérieures en rapport avec la constituticm du lierre, mais la structure si)écifique de celui-ci.

Si la rainette change de couleur, si elle est vert-clair tant qu'elle habite sur des feuilles vertes, brun jusqu'au noir si on la place dans un milieu plus sombre, ce (*hangement de e(nileur repose sur un mécanisme réflexe très complitpié; en effet, les modifications des cellules colorantes de la ]M»au ne sont l)as dues à des différcînces d'éclairage de la peau par la lumière, car des grenouilles aveuglées ne réagissent plus au changement d'éclairage du milieu. Il n'y a, d'après lui, qu'une seule explication possible, celle du i)roeessus de sélection d'après « des différences dans la réaction de l'organisme en possession de lui-même ». Mais comment un réflexe peut-il s'expli([uer sans l'excitation du dehors? Voilà bien la restauration du libre arbitre individuel, la vie de l'organisme considérée comme ayant sa cause première indépendante dans l'organisme même. Weisman reconnait cependant (pie, dans rcx(Mnple ci-dessus de la raîn(*tte, il s'agit d'une adaptation. Comment donc admettii» (pn* le milieu en rapport avec l'organisme n'(*st pas la condition modificatrice à la(pielle la raîn(»tte s'adai)t(», tout aussi bi(»n (pie la constituti(m de celle-ci est une conditicm de cette même modifi(îation? (A. Wkismax, Des prétendues prennes botanifjues de V hérédité des caractères acquis.)

Après cela, dans un autn» de ses Essais^ Weisman veut bi(Mi concéder (pie le milieu extérieur peut être considéré comme la cause indirecte des modifications de structure : « Si, chez les papillons de nuit, le c(*)té supérieur (*8t gris c(unm(» le mur sur le(picl ils dorment pendant le jour.

et si, c\wz les papillons de jour, le côté inférieur des ailes repliées au repos i)ossède une eoloration proteetriee, eela ne peut pas résulter non jilus de rini'luouec directe du mur, mais, si laeliose s'est faite d'une faeon naturelle, elle a dû être i)rovoquée indirectement par le mur...

» On ne devrait pas toujours être obligé d(» revenir toujours àec^t^i b c de nos connaissances sur les causes de transmutation. »

(c Si Detmer avait eu cette précaution, il se s(»rait gardé d'ajouter cette ])hrase comme résumé des expériences de physiologie* végétale qu'il a invoquées : il est i)Ossil)le, dans certains cas, comme nous l'avcms vu, de modifier par l'expérimentation la structure anatomique d'organes déterminés des j>lantes. Dans ce cas, il y a indubitablement une relation entre cette modification et l(»s influences extérieures, (les dernières agissent comme une cause. La transformation anatomi(}ue des éléments de la i)lante est la suite de cette cause. Un peu plus de logique l'aurait aussi mis en garde, car sa c<mclusi()n repose simplement sur la confusicm de la cause réelle d'un ])liénoméne avec l'une des conditions à la faveur desquelles il peut se [)roduire. » Voilà donc une nouvelle <listinction, c(dle entre la cause réelle d'un phénomène et la condition sans laquelle le phénomène ne pourrait se produire ; celle-ci n'est pas une cause réelle. Les causes d'un phénomène ne sont-(»lles donc pas les conditicms qui d'une façcm constante et nécessaire acc()mi)agnent sa production? La tentative de Weisman d'introduire l(»s règh^s de la logique formelle dans les sciences de la nature est c(»rt<»s des plus malencontreuses.

Toutefois, Weisman, peu à l'aise dans sa casuistique», invoque de nouveau sa première distinction : « Nous avons ici affaii-e à des adaptations et non i)as au résultat de l'ac^tion dir<H*te ». de l'adaptation, c'est-à-dire de processus de sél(»etion basés sur la variabilité générale. (Qu'est-ce à dire, sinon que la cause ])remière et la cause finale doivent être également élaguées du domaine scientificiue? La science ne r(»<dierche et ne (*onnait que les conditions de réalisation d(»s ])hénomènes; ces conditions sont mécliates ou immédiates, directes ou indirectes suivant qu'elles accom])agnent ou i)récèdent directement et sans int(»rmédiair(» ou non l'apparition du jibéno-

mène. Parmi les eoiiditioiis de la structure et de la vie des organismes, les unes sont internes, les autres externes: Tadaptation des premières aux secondes, les modifications qui en résultent dans la structure et dans la vie sont conditionnées par ces deux facteurs; c'est cette correspondance continue qui constitue la structure et la vie.

Un œuf de poule peut se modifier aussi bien en omelette qu'en poulet, suivant le milieu où il est placé. L'adaptation implique aussi bien ce milieu que l'aptitude.

Spx'tiox III — Inadaptation et l acclimatement de i* espèce humaine.

L'adaptation continue de toutes les espèces vivantes aux conditions spéciales d'existence auxquelles elles sont soumises ou cherchent à se soumettre x)our en tirer avantage est une loi statique générale qui leur est commune avec l'espèce humaine. Cette loi est une apx)lication de la loi, plus générale encore, d'équilibration, de corrélation de structure et de limitation des formes de la nature inorganique; elle se rattache ainsi aux lois h»s plus universelles du mouvement.

Les êtres organisés ne s'adaptent au milieu que dans la mesure strictement nécessaire, pour qu'ils restent capables de vivre, rien de phis; leurs organes devenus inutiles à la vie finissent i)as être éliminés; ceux qui sont favorables à la conservation et à la continuité de la vie finissent i)ar se former, le tout grâce à la sélection, à la répétition et à l'hérédité. Si ces métamorphos(»s ne se réalisent pas, la vie reste stationnaire, diminue ou même cesse entièrement. Chez les animaux en général, cette adaptation continue aux conditions de la vie, à tous les moments du temps, dans tous les points de l'espace, cette équilibration constante, sont le plus souvent passives, imposées par le milieu extérieur; chez l'homme, elles deviennent, en outre, actives et cela de plus en plus avec les progrès de son intelligence; Tamélioration de l'espèce et de ses conditions d'existence par l'espèce même vient s'ajouter à l'instinct de conscrvatiim pure. L'homme s'adapte à des milieux de plus en plus spéciaux, non ])as certes en vertu d'un libre

arbitre absolu, mais (•onforinément à des besoins matériels et moraux dont il a la prévision et en vue même d'un idéal dont rinflnenee s'impose à lui avee une forée parfois aussi irrésistible que celle exereée par la nature purement inorganique sur les êtres inférieurs. En un mot, Tespéee humaine s'adapte non seulement par sélection naturelle, mais par sélection artificielle. Elle ne subit pas seulement, par exemple, Tinfluence du climat et du milieu alimentaire: elle va au devant de conditions nouvelles, elle s'acclimate, elle améliore s(m régime alimentaire en substituant la science à rinstinct et au simple empirisme. Elle ne se contente pas de s(* (*onserver, elle prétend et elle sait progresser, c'est-à-dire parfaire» de mieux en mieux son adaptation, son équilibration vis-à-vis des variations les plus spéciales, même les plus défavorables, en s'y accommodant et en les tournant graduellement à son avantage. De plus, comme toute société a non seulement un milieu physique et généralement social extérieur, mais qu'elle porte en elle-même également son propre milieu inorganique, cette adaptation n'est pas seulement <»xtensive mais intensive ou Tune et l'autre à la fois.

(Vest de ce double caractère, à la fois naturel ou spontané et artificiel ou, pour mieux dire, réfléchi et méthodique, vu que le procédé artificiel n'en reste pas moins aussi naturel, qu'il faut toujours tenir compte en étudiant les lois de la distribution de l'espèce humaine à la surface du globe.

Constatons tout d'abord que si les corps astronomiques et les formes géograi)hiques, les couches géologicpies et notamment les terres superficielles de notre planète, ont relativement des limites exactement déterminables, cette fixité dans leurs frontières et dans la distribution des masses est déjà un peu moins inflexible pour les limites et la distributicm des masses végétales et moins encore pour les espèces animales, surtout j)our les plus élevées. Les limites naturelles de distribution de l'humanité scmt encore beaucoup moins fixes, d'autant plus que l'humanité constitue une espèce unique, dont les variétés elles-mêmes paraissent le résultat de la sélection naturelle, de la fusion et de l'adaptaticm. tin définitive, si l'espèce humaine est, primitivement surtout, constituée et répandue en groui)es ])lus ou moins distincts, rien dans la nature ni dans sa nature ne s'opposi» d'une façon

irréductible à sa fusion sociologique; certaines de ces variétés continueront certainement à être plus appropriées à certains milieux, certains milieux continueront aussi à être appropriés à certaines productions économiques, à certaines formes familiales et mêmes morales, mais le mélange progressif des variétés humaines entre elles, rechange de leurs produits matériels et idéaux, comme les faits nous le montrent c<mtinuellement, seront de plus en plus favorables à une ada])tation générale et spéciale à l'ensemble de la jdanéte; Tunité sociale peut se constituer aussi non siudemcnt par la fusi(m des variétés, mais par la coordination de leurs relati<ms. Le fait même que la formation des variét^»s et des races semble plutôt un résultat de la civilisation que son point de départ, permet de supposer que révolution future n'implique pas nécessairement l'absorption de toutes les variétés dans un type unique, pas plus (ju'elle n'implique l'identité absolue des milieux. L'unificaticm, en un mot, peut se contentcM* d'être sociologique. Xous en verrons le mécanisme dans le volume suivant.

Dans sa Vie et Correspondance (t. II, p. 214 et suiv., trad. française), Ch. Darwin, après avoir reconnu (jue toutes les races d'hommes sont j)lus voisines les unes des autres <jue d'un singe quelconcjue et déclaré qu'il est disposé à admettre toutes les races humaines comme <( certainement issues d'un seul parent », ajoute : « J'admets comme probable l'hypothèse que les races d'hommes étaient moins divergentes et moins n(mibreuses autrefois que maintenant, à moins toutefois que quelque race inférieure, plus dégradée enc(n-e que celle des lïottentots, ne se soit éteinte... » — <( Agassiz et C' croient qu(» le Nègre et le Caucasien sont maintenant des espèces distinctes et (»e serait discuter à vide que de rechercher si, lorsqu'ils étaient un peu moins distincts, ils méritaient, d'après cet étalon de la valeur sj)écifi([ue, d'être api)elcs espèces. »

Moyennant ces observations, on peut, avec Pritehard et Topinard, distinguer trois types principaux de Tespèce humaine, reliés entre eux par six ou sept variétés présentant des caractères mixtes et intermédiaires :

!'• Le type blanc : Indi», Arabie, Sj-rie, Asie-Mineure, Europe;

2" Le t^'pe jaune : Chine, Mongolie; au siul, jusque dans les deux presqu'îles de l'Inde et dans la Malaisie; au nord, jusqu'aux régions polaires;

'V* Le type noir : Afrique centrale et occidentale; de la côte orientale d'Afrique jusqu'en Australie.

Les variétés intermédiaires sont :

a) La race Boréale, entre la blanche et la jaune ;

b) La race Malayo-Polynésienne, entre les trois types, de chaque côté de l'éciuateur, de])uis Madagascar jusqu'en Polynésie ;

c) La race Egypto-Berbère, entre la blanche et la jaune; (l) La race Ilottentote, entre la noire et la jaune;

e) La race Américaine pu rouge, entre la blanche et la jaune ;

/) La race Papoue, variété de la race noire.

Ces neuf types primaires et secondaires, dans leur distribution actuelle, corres])(mdent à des régicms géologiques ei botanico-zoologi(iues relativenuMit tranchées. Leurs différences sont les plus apparentes, sans être cependant absolument tranchées; en effet, elles sont encore reliées entre elles par une foule de nuances intermédiaires. Ces différences répondent aussi à certaines variations physiologiques et psychiques plus profondes dont nous avons <léjà signalé antérieurement les limites d'oscillation les plus impcu'tantes.

Les caractères anatomiques, spécialement ceux du crâne et de rencéi)hale, sont certainement plus importants dans leurs rapports avec l'état actuel et successif de la civilisation que le teint et la nature des cheveux; ils permettent de classer l'espèce humaine en sept variétés ])rincipales, se divisant à leur tour en races particulières :

I. — La variété Caucasique, comprenant les races : caucasique, celtique, sémitique, pélasgique, saxonne, slave, finnoise, turque, aïnos ou kourilienne, persane, indoue. Toute cette variété a un angle facial de 80" à 90". Les races les plus avancées de cette variété, sont aussi les plus mélangées et n'appartienent pas aux types extrêmes, soit dolichocéphale, soit brachycéphale.

II. — La variété Mongole ou .faune, comprenant les races : indo-sinique et hyperboréenne. Son angle facial est de 75" à 80". Elle est brachycéphale.

m. — La variété Américaine comprenant les races : Amé-

rieainc du >5()r(l et Colombienne, Pampéeniie, Ando-Péruvicnne, Groenlandaise et Esquiinale ; ces deux dernières sont l)arfois classées dans la raee Hyperboréenne, mais elles sont doliehocéxîhales-prognatbiciues, comme toute la variété américaine, à l'exception des Peaux-Rouges et de la race Ando- Péruvienne qui scmt bracbycépliales.

IV. — La variété Polynésienne comprenant les races : Polynésienne et Micronésienne, Malaise. Elle est dolicbocépbale prognatlie, sauf la race Malaise qui est surtout bracbycépbalc comme la race Jaune.

V. — La variété Xcgre, comprenant les races : Etliiopienne, llottentotc, Boschiman, Cafre. Elle est dolicbocépliale avec prognatbisme très caractérisé, à l'exception de négr(»s de petite taille et brachycépbales <le {l'Afrique, Négrillos (Hamy) et Xégritos.

VL — La variété Mélanésienne ou Xcgre Océanienne, en général bracbycépbale, prognathe dans quelques races : Nouvelle-Calédonie, Ile des Amis.

VIL — La variété Australienne : dolichocéphale et pnn gnathe.

Ces variations anatomiques ont évidemment des rapports d'un côté avec les milieux physiques, de l'autre avec l'adaptation même de ces variétés humaines aux divers milieux par conséquent aussi avec le degré plus ou moins élevé de leur structure sociale et il faudra (certainement en tenir compte lorsque nous essaierons de caractériser les divers t^\^)es sociaux non seulement actuels mais historiques.

Une observation importante, en la supposant exactement vérifiée, serait que tous les crânes des nouveaux-nés, à (pielque race (pie ces derniers appartiennent, présentent une dolichocéphalie occipitale prononcée, les différenciations s'accentuant s(»ulement vers l'âge de la puberté. Cela tendrait à confirmer l'unité d'origine de l'espèce humaine ; les variations anatomiques du crâne, conformément à d'autres f«lits analogues ({ue nous montre l'embryologie, ne seraient que des formes dérivées.

Les facultés d'acclimatem(?nt de cluupie race sont certainement en rapport avec la natalité et la mortalité de ces races; bien (pi'il soit difficile de les dégager exactement des autres causes.

D'après M. Bertillon f K ne yclopédie des sciences médicales), voici les principales limites naturelles et actuelles de cet acîcli maternent; les Anglais s'acclimatent aux Etats-Unis, à Sainte- Hélène, au Cap de Bonne-Espérance, en Australie. Ils échouent aux Antilles et aux Indes. Leur domination à ce point de vue devrait donc y être considérée comme précaire, en dehors de toute ccmsidération morale et politique; toutefois leur immigration temporaire et continue y constitue une f(n*me d'adaptation spéciale qui supplée, par d'autres voies, à un acclimatement fixe.

La race Germanique réussit aux Etats-Unis et en Australie ; elle échoue dans les climats intertropicaux et même en Algérie.

Les Hollandais s'ac(»limatent admirablement dans les Colonies du Sud de rAfri([ne; ils réussissent même en Malaisie.

Les Fran<;ais prospèrent au Canada, à la Xouvelle-Ecosse, aux Etats-Unis, aux îles Maurice et de la Réunion, à la Nouvelle-Calédonie, en Australie; ils s'adaptent moins à mesure qu'ils se rapprochent des tropiques ; aux Antilles, ils ne s'a<*croissent pas si ce n'est par des croisements et seulement vers la troisième au quatrième génération ; en Algérie, les Fran(;ais du Nord sont moins adaptables que (»eux du Midi. Ils échouent sans distinction au Sénégal et à Madagas(*ar où aucune race Européenne ne s'implante à demeure. Cependant, peut-être les Boers après leur stage prolongé dans le Sud de l'Afrique pourraient -ils entrei)rendre avec succès la colonisation de la grande île africaine.

Les Es])agnols et les Portugais s'acclimatent aux Etats- Unis du Midi, au Mexique, aux Antilles, dans l'Amérique du Sud, en Algérie; ils sont du reste mélangés de sang Berbère; ils réussissent aussi en Australie.

Les Maltais et les Juifs s'accommodent parfaitement à l'Algérie et à la Tunisie. Comme les Tsiganes, les Gipsies ou Bohémiens, qui réussissent sur les plus grandes étendues et qu'on rencontre dans les landes du Brésil, sur les hauteurs de THymalaya, à Moscou, à Madrid, à Londres, à Stamboul et jusqu'à 35" centigrades au-dessus de zéro dans les zones torrides de l'Inde et de l'Afrique, les Israélites montrent une égale puissance d'adaptation, moindre cependant vers le

Nord. Crtto faculté treii valusse m eut tient en grande partie à ce qu'ils n'avancent jamais brusquement à de longues distances ni par violence, mais graduellement, en suivant pas à i)as les progrès de la civilisation et surtout du (»ommerce.

Les Arabes s'étendent aussi de proche en proche, ti)ut en restant dans les zones isothermes chaudes et moins dans les zones tempérées.

Les Chinois prosi)érent en ^[alaisie, en Australie, en Californie, aux Antilles, en Amérique où, depuis l'abolition de r(^sclavage, ils tendaient à remplacer la race nègre et même à faire concurrence aux travailleurs blancs, ce qui amena des mesures de défense et de protection.

En général, l'archipel Malais, la Co(»hinchine, les Indes, sauf les plateaux élevés de l'Inde centrale, sont funestes aux Européens.

L'Egypte est insalubre; aucun peuple conquérant n'a pu s'y maintenir sans se renouveler par des immigrations continues; la mortalité même du nègre y est excessive; les Mamelucks y ont dominé pendant cinq cent soixante ans, mais sans donner de lignée persistante; sa popidation actuelle a ccmservé le type antique comme sa flore, sa faune, ave(î en plus dans certains <*entres, un caractère cosmopolite de juxtaposition plutôt que de fusion.

Une population acclimatée peut cependant être imparfaiti*ment adaptée; l'adaptation est donc quelque (diose de plus général que l'acclimatenjent ; son insuffisance peut tenir à des causes j)articulières et spécialement sociales. La mortalité des Nègres d'Afrique est considérable dans leur iiropre ])ays; elle sui)pose une forte natalité, sinon leur race s'éteindrait. Les causes probables sont leur indolence naturelle et le manque de bien-être. Ils réussissent en Amérique. Aux Antilles et aux Etats-Unis avant la guerre de sécession; ils étaient soignés comme marchandise de valeur. En 1808, époque où leur importation a cessé aux Etats-Unis, ils n'étaient (pie 400,000; en 1869, 4 millions ; et lors du ii** recensement, en 1890, 7,G88,36o soit 12 p. c. de la population totale. Depuis la guerre, ils sont en partie revenus à leur ancienne indolence et leur nombre diminue.

Les Européens s'acclimatent mal dans la région froide; les Nègres y meurent rapidement; la population bhmde de

rislaiidc décroît; la cause en est le refroidissement progressif de l'île; les Es([uiniaiix décroissent pour le même motif.

A Saint-Pétersbourg l(*s décès dépassent les naissances ; si les Slaves persistent dans le Xord du continent, ils le doivent à leur croisement avec les Finnois et peut-être, plus à rOuest, avec les Samoyèdes.

Nos conclusions peuvent donc se résumer comme suit en ce qui concerne la distribution géographique et les limites naturelles des variétés et des races humaines, indépendemment des autres conditions sociologiques plus spéciales qui peuvent intervenir et altérer les causes naturelles proprement dites :

V Les excès de climats ne ccmviennent à aucune race; 2" Les races blondes correspondent aux régions tempérées et fraîches; le Midi leur est généralement interdit;

3" Les races brunes ont une phis grande puissance d'acclimatement; au Xord, elles sont représent<*es par les Lapons; vers l'Equateur, elles s'étendent facilement, surtout les plus accentuées ;

4" Il faut distinguer les petits et les grands déplacements, les brusques et les graduels, les violents et les pacifiques, les temporaires et les définitifs, les périodiques; les déplacements graduels et pacifiqucis sont les plus favorables;

5" Les croisements favorisent racclimatemcnt ai)rès un certain nombre de génératicms. Le croisement peut se faire, soit avec la race indigène, soit avec d'autres races immigrées parallèlement, mais plus acclimatables; dans l'un et l'autre cas, il est avantageux. Une petite quantité de sang nègre diminue l'aptitude à contracter la fièvre jaune. Au Cap de Bonne Esiiérance, aux Etats-Unis, en Australie et déjà en Algérii», il s'est formé ainsi des races composées nouvelles. A la suite d'une forte mortalité, il suffit de peu de survivants pour servir de point de départ à une population neuve et progressive.

Le climat n'a pas, en réalité, les effets absolus que lui attribuaient les anciens théoriciens politiques y compris Mcmtesquieu; les frontières qu'il élève entre populations ne sont pas infranchissables; on peut, du reste, supposer que les différences de variétés ne sont elles mêmes que des adaptations

des descendants d'un groupe unique primitivement homogène et que des milieux géographiques et des climats nouveaux ont graduellement différenciés avec le temps. Avec l'espace, le temps est la condition essentielle de la variabilité. Cependant, dans les conditions actuelles, et quelle que soit l'origine des différences entre les races, les déplacements bruscpies dans des régions différentes, sous le rapport isothermique, sont préjudiciables; ils entraînent soit des maladies immédiates, soit des anémies chroniques consécutives, d'où une moindre résistance aux maladies accidentelles et une vieillesse précoce, soit des maladies de la première enfance chez les rejetons nés dans le pays, soit, en même temps (prune dégénérescence physique et intellectuelle, la diminution de la fécondité dès la deuxième et la troisième génération. Mortalité et natalité sont en rapport avec la dégénérescence. LMnvolution régressive et l'évolution progressive les jdus sûres sont (telles qui sont lentes et graduées, et il en est ainsi au point de vue de l'acclimatement et de radai)tation en général. Une famille peut se déplacer du Nord de la France à Pau, aux générations suivantes à Cadix, plusieurs générations après au Maroc, et ainsi de suite. C'est ainsi qu'ont pu se faire et se sont faites, comme le montre Fustel de Couhinges, même les invasions des barbares du commencement de notre ère et certaines immigrations lentes parties de l'Asie centrale, les unes s'élevant au Xord-Ouest, vers des pays plus froids, les auti-es au Midi vers l'Inde, où on trouve des t\7)es bhmds là où les Anglais ne peuvent se fixer. Les Esquimaux, avant de s'acclimater dans leurs neiges éternelles, ont vécu en Asie sous le 40'' degré de latitude Nord pour le moins. C'est ainsi que les Slaves pénètrent peu à peu de Russie en Sibérie, de celle-ci en Chine, formant l'avant-garde pacifique mais ccmquérante de leurs armées. L'acclimatement dépend, au sui*plus, des parties d'un même pays ; les marais et les déserts sont défavorables; l'altitude a son influence; les hauts plateaux des p.a3's chauds, comme au Congo, sont plus habitables. Ce n'est pas seulement pour des raisons militaires que généralement les conquérants s'y installent, tandis que, dans d'autres conditions d'origine, ils s'installent dans les vallées, chassant les naturels vers les montagnes et les forêts. Ainsi, dans toute lu province de Constantine et sur toute la ligne de

r Atlas on Algérie, et des monts Aurès, au Maroc, on trouve une foule de blonds, dont la présenee remonte à quatre ou cinq mille ans et qui sont d'origine germanique.

Le elimat, tout en délimitant les zones d'habitation des variétés de l'espèce humaine dans une (*ertaine mesure, ne constitue pas au point de vue de l'extensitm de cette espèce une barrière infranchissable ; cette barrière est franchie au C(m traire grâce aux variations humaines par adaptation et acclimatement. La vérité est entre les anc^iennes théories d'Hérodote, d'Hippocrate, de Bodin, de (joguct, de Montesquieu et de presque tout le XVII T' siècle et la négaticm également absolue et fausse de son action sur les populations. Une réaction s'est faite contre la première conception, réac*ti(m énergiquement exprimée par Ch. Darvin dans le i)assage suivant d'une lettre à A. R. Wallace: « Je suis complètenuMit « d'accord avec vous au sujet des effets restreints des condi- « tions climatéri([ues qui sont mentionnés ad tuinseani dans <c tous les livres. »

L'action des climats varie suivant les civilisations; les frontières qu'ils tendent à établir s'abaissent devant le progrès et les adaptations supérieures que celui-ci suscite et rend réalisables. Sous ce rapport, le tableau publié par nous de la situation d(»s diverses régions où se sont développées les grandes civilisations anciennes et modernes est suggestif et décisif.

Nous allons voir maintenant par les faits (^ue la distribution actuelle de l'espèce humaine s'est naturellenjent opérée par les lois générales de la variabilité, de la sélection tant spontanée que systématique, de l'adaptation et de l'hérédité; ce qu'on appelle communément l 'ace linuite ment comprend en réalité tous les facteurs de l'adaptation, y compris notamment le milieu alimentaire, également soit naturel soit raisonné ou scientifique.

En somme les variétés de respè(*e humaine en rapport avec les zones climatériques et autres et avec les frontières naturelles loin d'être des obstacles à son unité, sont les moyens conformes à tous les procédés ordinaires dont la nature s'est servi et dont l'effet a été de réaliser l'extension de l'espèce la plus apte à coloniser toute la planète par la constitution de la grande so<»iété humaine, non pas comme con-

séqiKMiee d'un plan de la Xature ou de la Providence, mais comme résultat des conditions mômes de révolution.

Si, comme il est probable, riiomme descend de mammifères ])laceutaliens par l'intermédiaire d'hommes i)itliécoïdes provenant eux-mêmes de singes anthropoïdes, il résulte aussi de rétude des fossiles et des terrains (jue cett<^ transformation décisive peut être reportée vers la fin de Tâge t<?rtiaire, c'est-à-dire à une épotpie qui remonte à 20,000 ans au minimum et peut-être même à plus de 100,000 ans. Il est également probable, d'après les lois de la statique générale, comme nous l'avons indiqué, que l'apparition de cette espèce supérieure à la suite d'une insensible transformation favorisée par la sélection naturelle et sexuelle, c(msolidée et déAcloppée par hérédité, s'est oi)érée dans des milieux dont le climat et les ressourc(»s alimentaires spontanées correspondaient sensiblement à ceux des habitats actuellement occupés par les familles de singes qui se rapprochent le plus de r(»spèce hunuiine et des espèces intermédiaires, pithécoï(U*^ et anthropoïdes disparues.

(k»tte variété humaine, constituée de plus en ])lus en cs])èce distincte, se présente avec des propriétés favorables à une extension plus grande cpie tout<»s les espèces connues ; elle est omnivore et sait se couvrir et se blottir; elle sait donc entretenir sa <»haleur intérieure avec plus de fa<*ilité et s'opi)<)ser mieux aussi à sa déperdition par le rayonnement. Ocs conditicms sont évidemment favorables, non seulement à l'activité musculaire, mais à la vie psychique qui, l'une et l'autre, peuvent se mesurer en calories, de même que ces dernières i)euvent se ramener à des mesures mécaniques et, par elh»s, aux lois les plus généi'ales du mouvement. Le système musculaire et le système nerveux de l'homme, organes de ces mouvenH*nts et de sa vie de relation, sont capables, par leur comjïlexité, des adaptations les plus spé<*iales et les plus ét(»nducs. Les Escjuimaux se rencontrent jusqu'au 80*^ degré de latitude; des populations vivent et prospèrent dans les Andes et les Cordillères à plus de 4^f>o*> mètres d'altitude; l'homme, par sa imriabilitc, se plie avec une facilité incomparable à to!is les climats, à toutes les conditions de la vie, sans perdre les caractères fondamentaux de son unit^*» spéoifiqtie.

(Vpeiidant, cette aptitude aux variations a des limites; + 47 tlt^Ri'<^s à Tonibre, observés au Sénégal, — 56 degrés constatés vers les pôles, semblent les extrêmes de température que l'homme supporte, soit Técart, énorme, de» io3 degrés de variation. L'organisme humain actuel est une structure hmguement héritée et qui n'est plus susceptible de variations fondamentales. L'es])èce humaine ne s'a<lapte à ces variations des climats que i)ar une série d'adaptations graduées et particulières, représentées par racclimatement, il est inutile de chercher dans des hypothcses les lois d'un processus que nous voyons encore régulièrement se produire sous nos yeux; la nature agit toujours de même; l'homme ne fait (|ue perfectionner les instruments au moyen desquels elle a opéré et c»ontinue à opérer.

C'est ainsi que racclimatement est certainement favorisé l)ar les (»onditions internes de chatjue so<»iété, notamment ])ar la puissance de ses capitaux, par sou outillage technit|ue et sa puissance scientifique et par son énergie morale.

Dans son Traité de la variation des animaux et des plantea, t. 11, chap. XVI, p. 107 et suiv., Darwin expose comme quoi la culture et la domesticati(m tendent à augmenter la fécondité des végétaux et des animaux. Ce fait avait déjà été observé par Buffon. 11 en a été ainsi pour l'espèce humaine. Les populations sédentaires et bien nourries devaient tendre à se développer et à élargir leurs limites. Cette loi s'applique dtmc aussi bien aux zones humaines ((u'aux zones zoologiques et botaniques. Ce S(mt les populations pastorales richement alimentées dont le nombre a cru le plus régulièrement et d(mt l'excès s'est déversé sur toutes les parties du monde antique.

L(»s croisements de populations différentes favorisent aussi l'extension ])ar acclimatement. On sait que les unions consanguines troj) continues sont funestes ; les croisements, au contraire, constituent des conditicms favorables d'accroissement de l'espèce, tandis que les uni(ms c(m sanguin es, désavantageuses à la variabilité et, dès lors, à l'adaptation, favorisent les tendances moi'bides et aboutissent à la stérilité finale. Ici encore cependant les croisements les ])lus avantageux sont ceux qui S(mt gradués.

L'exogamie que nous rencontrons comme forme sociale des unions sexuelles dans les sociétés les moins avancées et qui

s'exerça primitiveiueut par le rapt et la violeuee, fut donc une stru(*ture matrimoniale éminemment avantageuse au développement des sociétés dans leur ensemble; ce fut un mode d'assimilation du dehors au dedans, d'intussusception, parallèle à la structure guerrière, à peu près générale des sociétés primitives, un cas de corrélation organique et stati(|ue, avantageux dans ses résultats bien qu'accompagné d'une grande déperdition de forces, dans ses procédés violents. L'exogamie comme les unions sexuelles en général tendait également à réduire les variations extrêmes et à les ramener à des moyennes.

Cependant, les sociétés exogamiques étaient déjà en partie différenciées et organisées; elles s<mt loin de nous représenter les stades les plus infcu'mes et les plus lointiiins de respcce humaine. Dans les premiers âges géologifjucs, la distribution uniforme des organismes coïncidait, au contraire, avec la persistance des facteurs les moins favorables à l'extension de l'humanité; dans ces c(mditions, l'accroissement (»t l'extension de celle-ci furent sans doute très lents, très pénibles, surtout si l'on tient (»omptc de rabaissement général de la température aux régions polaires.

C'est par des sélections et des adaptations insensibles que l'espèce humaine s'est pliée aux divers climats; Thomme abstrait seul est cosmopolite ; respè<*e, les variétés et les individus et aussi leurs groupements, sont contenus dans des limites beaucoup plus étroites; ils sont les résultats d'adaptation fixées héréditairement et. dès lors, en grande partie réfra(*taires à de nonvelU^s variations; ils ne sont pas le ])oint de dépaii: mais le produit de l'évohition.

Le Nègre meurt plus il s'éloigne des tropiques, l'IIyperboréen, plus il s'en rapi)roclu*, jiarce que, par des variations su<*cessives, ils se scmt de plus en plus différenciés et adaptés à des habitats spéciaux, et que, par la sélection et riiérédité continues, leurs caractères distinctifs se sont de plus en plus accentués et (M)nsolidés.

La conciuète du glol)e par l'espèce humaine se réalise donc \nir la création spontanée ou artificielle de formes spéciales, de types, de races, de sous-ra<*es, etc., etc., c'est-à-dire par une é(iuilibration j)rogressive, de plus en plus spéciale et complexe» de l'espèce avec le milieu. La même conquête se

complète, comme nous le verrons, par la création de formes sociales progressives, de types sociaux de plus en plus j)arfaits.

Toutes les structures sociales, soit végétales, soit animales, soit humaines, sont dues à l'adaptation et à Thabitude, à riiérédité, à la sélection naturelle ou artificielle; dans les sociétés humaines, Tespèce intervient môme systématiquement, consciemment, dans le jeu de ces facteurs naturels, elle les dirige et les modifie à son avantage, mais toujoui's cependant en se conformant aux lois de la nature comme l'accoucheur facilite et assure la parturition.

Lamarck attribuait une influence prédominante à l'influence des milieux, à l'habitude et à l'hérédité, Darwin à la sélection. Ces modes se concilient parfaitement, ils se coml)létent. L*adaptation et la sélection expliquent principalement les variations dont elles sont les facteurs ; l'habitude et riiérédité interviennent pour fixer et consolider les variations d(mt, sans cela, les gains seraient toujours aléatoires et jamais capitalisés.

La théorie darwinienne de la sélection naturelle et de la lutte pour rcxistence est une extension à tout le règne organique de la théorie de Malthus sur la population; mais la sélection et l'adaptation impliquent non seulement la destruction des individus et des espèces plus faibles, c'est-à-dire ra<*tion de caractères principalement destructeurs et négatifs, elles comportent également des foncti(ms positives, organiques, conservatrices et amélioratrices. Dans les sociétés hunuiincs la question s'impose aux sociétés mêmes du discernement des types qui seraient en réalité les plus avantageux à conserver, même si l'état social présent les nu»t en une sorte d'infériorité.

Nous avons déjà montré que, dans la vie organique en général, la lutte revêt des formes collectives sui)éricures qui tendent à placer des individus très faibles, considérés isolém(»nt, dans des (Hmditions i)lus favorables que d'autres très j)nissants à l'état isolé ou imparfaitement agrégé (forêts, prairies, collectivités animales, etc.).

Le résultat de la sélection (»t de l'adaptation et de la fusion, dans tous les cas, est la création et puis la fixation dans l'espèct» de conditions organitiues ou sociales avantageuses à l'individu.

La formation de races nouvelles de Tespèee lunuaine est une (condition nécessaire de Textension des limites de Tespèee humaine. Comme la formation des espèces nouvelles, en général, dans la nature organique, elle implique deux fa<'teurs indispensables, bien qu'en apparence contradictoires; ces facteurs se complètent en réalité admirablement Tuu l'autre et ccmcourent indissolublement à la création d'une variété de r(»si)èce liunuiine capable de se plier à des milieux différents du milieu primitif de' formation. Cli. Darwin {Vie et (Correspondance, t. P^, p. 5o4) indicjue fort bien le progrès que réalise, au jjoint de vue de la fornmticm des espèces en général, le balancement de ces deux forces antagonicpies mais en sommes concourantes :

« La conclusicm à laquelle je suis arrivé, écrit-il, est que les régions où les esi)èces sont le plus nombreuses scmt celles qui ont été le plus souvent isolées et séparées des autres régi<uis, puis réunies de nouveau et encore séparées, ce qui implicpie une hmgue période de temps et quelques changements dans les conditiims extérieures; ...la conclusicm la j)lus générale qiii me paraît indiquée par la distnbution géographique des êtres organisés, est cpie l'isolement est le principal facteur ou (concomitant de l'apparition des nouvelles espèces... Je sais qu'il y a (pielques exceptions éclatant(»s. » La i)ériode glaciaire, qui rendit inhabitable le centre même du continent Européen et Asiatique, produisit un vaste isolement de ce genre, succédant à une réunion antérieure favorisée i)ar un <*limat plus homogène, lequel, luimême, en répandant les espèces sur de plus grands espaces variés, les avait déjà aussi précédemment isolées: les espè<»es, y compris l'espèce humaine, furent refoulées vers le Nord et le Midi et séparées pendant longtemps; des caractères organiques se formèrent et se fixèrent par hérédité gnicc» à l'iv^laptation et à la sélecti(m: des races hunmines diverses se fixèrent, s'isolèrent, lesquelles plus tard rentrèrent en communication, se répandant de nouveau et, en se répandant, s'isolèrent dans des régions naturelles séiiarées où elles formèrent de nouvelles variétés. Ces extensions et «•es isolements succ(»ssifs sont surtout remarquables dans les l)ays mcnitagneux tels cpie la péninsule Hellénique, l'Allemagne, l'Kspagne, la Suisse, où les flots périodiques des

inviisions perin iront à dos races de vivre longtemps eôte à côte sans se connaître, et munie à des variétés d'une même race de se former malgré leur origine commune, mais grâce à leur isolement consécutif.

L'émigration, avec son aspect corrélatif l'invasion, suivie d'un nouvel isolement, favorise donc la formation d'espèces ou de rai'es nouvelles; c'est une loi de balancement statique. Il (Ml est ainsi chez tous les êtres organisés où existe la différenciaticm des sexes. Ces variations s(mt toujours contrariées, au contraire, dans leur tendance, par le mélange sexuel f(n*tuit ou même habituel de la postérité avec le type primitif. Ces lois physiologiques ont été reconnues d(* longue date, du moins empiriquement jiar les législations positives et les mœurs des sociétés les plus diverses; l(»s croisements à rintcrieur des mêmes groupes ramènent \vs variétés à leur forme originaire ; si, au (contraire, les variétés existantes (Lmigrcnt et sont suffisamment séparées de la mère-patrie, soit jiar la 4listaiu»(», soit par toute autre barrière naturelle, mers, montagnes, etc., le temps aidant, ipii lui est aussi une grande frontière naturelle, les formes séparé(»s continuant à se différencier et ces différences se fixant de plus en plus, ne peuvent plus, par le croisement, retourner à la forme souche; le croisement, dans ce cas, ne crée que des formes mixtes, c'est-à-dire de nouvcll(»s variétés capables de nouvelles extensions.

L'histoire des sociétés nous montre que ce sont précisément les individus et les groui)es dont les intérêts, les caractères, les o])inions ou même les tendances vagues ne sont i plus en harmonie avec ceux de la masse (jui émigrent; ce

[ sont, dès lors, ceux qui s(mt les mieux j) réparés à constituer

des sociétés originales; telles furent les colonies phéni «•iennes et grecqu<»s, les colonies anglaises des Ktats-Unis, formées des puritains, des dissid(»nts do la mère patrie, rAustralie des c<mvicts, et(»., etc.

Le croisement, favorisé par rabaissement des frontières naturelles ou sociales, est, lui, l'agent général et ]>riiicipal de l'unification des races, <*omme l'hérédité est l'agent principal de la fixation et de la conservation des variations; quant au milieu extérieur, comprenant toutes les (*onditions externes de la vie, il est h» facteur le plus énergique «les différcnciati<nis; son instrument est la sélection. L'hérédité

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