‹ Sociologie: La structure générale des sociétés (volume 2)Chapitre 3 sur 22 · La Politique · texte numérisé non relu

La Politique

Chacune de ces sciences a sa philosophie particulière ; c'est l'ensemble abstrait de ces philosophies qui constitue le domaine de la sociologie.

Cette classification nous représente la totalité des sciences sociales conformément à leur ordre naturel, logique, historique et dogmatique de spécialité et de complexité croissantes ou de généralité et de simplicité décroissantes, conformément à Tordre de classification des sciences antécédentes établi par A. Comte.

Cet ordre de classification est un ordre abstrait, car, dans la réalité concrète, tout phénomène économique, par exemple, implique un aspect génétique, esthétique, psychique, moral, juridique, sans compter un aspect politique, et de même, tout phénomène jîsychique, par exemple, est inséparable de la série des autres points de vue.

Ceci nous amène à rappeler que les sciences en général sont concrètes ou abstraites; concrètes lorsqu'elles envisagent les phénomènes, les rapports, les propriétés, les lois dans les corps mêmes d<mt Tétude constitue leur domaine ; abstraites, lorsqu'elles considèrent, au contraire, ces phénomènes, rapj)orts, propriétés et lois indépendamment de ces corps et en dehors des conditions variables de ceux-ci dans resi)ace et dans le temps.

Ainsi, les mathématiques, la mécanique et l'astronomie rationnelle, la physique, la chimie, la biologie, la psychologie abstraites se distinguent des mêmes sciences telles que le calcul, l'arpentage, la mécanique et l'astronomie appliquées, la géologie, la minéralogie, la cristallographie, la botanique, la zoologie, la psychophysiologie liumaine, la pédagogie, la médecine y compris la psychiatrie, etc.

De même, les sciences sociales sont concrètes, en tant que relatives à des civilisations, à des sociétés, à des institutions particulières, considérées dans leur ensemble; à ce titre, elles sont essentiellement descriptives, basées sur l'observation et l'expérience.

Les sciences abstraites, en général, ont pour fondement les sciences concrètes et il en est ainsi pour les sciences sociales. Des lois histori([ues particulières dégagées par les sciences sociales concrètes, les sciences sociales abstraites s'élèvent à des lois générak^s, universelles. Cela est vrai non seulement de CCS parties dc^s sciences sociales qui ont pour objet la connaissance des institutions ou organes sociaux et des sociétés totales, mais même de la statistique qui a pour objet spécial

rétude quantitative des éléments constitutifs des sociétés et de leurs institutions; bien que la statistique puisse s*appliquer à ces éléments en dehors des formes où ils se concrétisent, elle n'en reste pas moins concrète et historique aussi longtemps qu'elle ne s'élève pas à des rapports généraux communs à l'ensemble des civilisations.

A son tour, la sociologie, de concrète et descriptive, se transforme en une philosophie générale et abstraite dont les lois, de plus en plus réduites, sont l'expression coordonnée des rapports communs à toutes les sociétés, depuis les plus simples jusciu'aux plus compliquées, sans égard à leurs conditions variables dans le passé, le présent ou l'avenir. Ces variations momentanées ou historiques, la sociologie abstraite s'efforce de les ramener elles-mêmes à un ordre régulier, à des lois.

La possibilité* de constituer une sociologie abstraite a été fortement contestée par les diverses écoles qui n'admettent que des lois historiques, c'est-à-dire applicables seulement à des i>ériodes et à des civilisations déterminées. Il en devait être naturellement ainsi, puisque la connaissance concrète en sociologie, comme ailleurs, précède la connaissance abstraite et que, dès lors, les diverses tentatives de constitution de sociologie abstraite, par le fait qu'elles étaient prématurées, semblaient, par leur faiblesse et leur imperfection mêmes, confirmer la condamnation prononcée par les représentants de l'école purement historique. Cette condamnation ne sera pas cependant perpétuelle, et le progrès même des sciences sociales concrètes aura pour effet d'en abréger la durée et la rigueur. Le conflit devait aussi éclater avec le plus de force précisément dans le domaine de la science économique, la première des sciences sociales en formation ; mais, pour le même motif, c'est dans cette science, qu'il prendra fin tout d'abord. Les travaux des Wagner, des Roscher, des Rumelin, des ScHMOLLER, ct parmi les socialistes, de K. Marx, faciliteront le passage à une économie sociale abstraite, de même que les études de plus en plus approfondies relatives à la population, à la famille, à l'art, aux doctrines scientifiques et philosophiques, aux institutions morales, juridiques et politiques. Même les faits de la vie sociale pousseront à ce résultat; à mesure que se constituera la vaste société^mon-

dîale avec ses centres supérieurs de coordination au-dessus des sociétés particulières, on reconnaîtra que des lois communes constantes et universelles ont toujours présidé à la formation et à révolution des sociétés historiques en dehors et au-dessus de leurs variations accessoires. Cette unité de la philosophie sociologique apparaîtra évidente avec l'unité mondiale de fait et alors on reconnaîtra d'autant plus aisément, grâce au rétrécissement progressif de l'amplitude des oscillations sociales dans une civilisation mondiale de mieux en mieux coordonnée, que malgré les oscillations et variations plus amj)les et en apparence désordonnées des civilisati(ms particulières antérieures, en réalité le même ordre s'y est toujours imposé, bien qu'avec des perturbations qui, cependant, ne sont jamais parvenues à en altérer le caractère général, aussi bien structural qu'évolutif, statique que dynamique.

La possibilité de constituer une sociologie générale et absti'ai te reste un des problèmes les plus importants; c'est un des points principaux que nous essaierons d'éclaircir par le tait môme de notre nouvelle tentative, bien que cependant l'échec de celle-ci ne puisse jamais être invoquée contre la possibilité d'un résultat plus heureux dans l'avenir. Cet échec ne devrait jamais être attribué qu'à l'insuffisance de l'auteur et, dans tous les cas, il sera inévitable partiellement, vu l'insuffisante élaboration des sciences sociales particulières et même de l'organisaticm mondiale unitaire destinée, pur elle-même, à faciliter la constitution du monisme sociologique dans la conscience collective.

Aussi presque tous nos efforts porteront surtout sur la méthode à suivre pour arriver à la constitution d'une sociologie abstraite bien plus que sur la réalisation tout au moins intégrale de cette constitution.

Ainsi, par un processus à la fois naturel et logique, la sociologie de c(mcrète et descriptive se transforme en une philosophie abstraite dont les lois, de plus en plus réduites jusqu'à l'unité, seront l'expression coordonnée des rapports communs à toutes les sociétés, depuis les plus simples et les plus petites jusqu'aux plus compliquées et aux plus vast^^s, sans égards à leurs conditions variables dans le présent, le passé et l'avenir, si ce n'est au i)oint de vue de la c(mstance et de l'ordre régulier de ces variations mêmes.

Si les conclusions des diverses écoles qui n'admettent que des lois historiques étaient fondées, la philosophie positive serait elle-même condamnée et décapitée, car ce serait admettre qu'il n'existe pas de philosophie abstraite des sciences sociales distinctes, dès lors, sous ce rapport des autres sciences ; il n'y aurait pas en un mot de sociologie, si ce n'est descriptive et historique.

Ce point de vue étroit me semble devoir être abandonné ; il fut lui-même une simple réaction momentanée et relativement nécessaire contre l'ancienne conception absolue et métaphysique des lois et de l'ordre dits naturels des sociétés; cette réaction justifiée a servi à montrer que ces lois et cet ordre, loin d'être fixes et immuables, étaient en évolution constante, et il s'agit maintenant de faire un pas de plus en reconnaissant que ces diverses périodes historiques, ce qui est admis notamment par K. Marx, sont reliées entre elles, de telle sorte que les périodes dont s'agit n'étant pas clôturées les unes vis-à-vis des autres, elles ont nécessairement des rapports et des lois communs, qui permettent de les ramener à une structure et à une vie unitaires.

La sociologie, tant abstraite que concrète, est ou bien statique ou bien dynamique. Nous préférons à cette terminologie, celle de structure et vie générales des sociétés ; notre conception sociale est, en effet, hyperorganique, et la sociologie a des rapports plus directs avec les sciences de la vie qu'avec la mécanique. Les termes de statique et de dynamique ne pourront être repris un jour que si les phénomènes sociaux ainsi que les phénomènes organiques peuvent être ramenés à une interprétation purement mécanique et mathématique, au point de vue monistique de la philosophie générale ; déjà, dans mes le^'ons d'économie sociale, j'ai abouti à cette constatation que le phénomène social le plus simple et le plus général était dans l'ordre économique, qui lui-môme est le plus simple et le plus général, un déplacement, un mouvement; en attendant, l'usage de ces expressions doit être rejeté en ce qu'il implique au contraire que les faits

sociaux seraient d'une nature moins complexe que les faits organiques et même chimiques et physiques, alors au contraire qu'ils sont à la fois quantitativement et qualitativement supérieurs.

L'expression de statique sociale a été empruntée à la science mécanique. Les premiers théoriciens sociaux qui observèrent que les sociétés étaient mobiles, interprétèrent naturellement les phénomènes sociaux par les lois de la mécanique. Même antérieurement, surtout chez ceux où Taspect immobile des sociétés était prédominant, une explication encore plus simple et plus générale fut demandée à la mathématique, à la science des grandeurs soit arithmétique, soit géométrique. Les premiers législateurs ou organisateui*s sociaux furent de véritables architectes, travaillant suivant des plans préétablis, tracîés suivant des lignes et des matériaux, tous susceptibles d'être ramenés à une unité de mesure ou de nombre.

C'est ainsi, que par une application de la loi de retour aux formes primitives, la sociologie abstraite de l'avenir, bien que dans des conditions tout à fait différentes, arrivera peut-être à transcrire les lois sociologiques en formules mécaniques, réductibles elles-mêmes à un théorème ou à une formule mathématique générale. En apparence, c'est un cercle scientifique que l'humanité paraîtra avoir parcoui'u, il semblerait que son point d'arrivée n'est autre chose que son point de départ ; en réalité, elle aura, comme l'onde sonore dans l'oreille, parcouru une spirale, c'est-à-dire une courbe plane qui s'écarte toujours de plus en plus du point autour duquel elle évolue.

La conception mathématico-mécanique de l'ordre social dut être nécessairement la conception primitive. La notion scientifique fondamentale est, en effet, celle de mesure; sans mesure jms de corn j)arai son, pas de science, si ce n'est qualitative et descriptive ; la c(mnaissan<»e des phénomènes est exacte et complète, alors seulement que les rapports de ces phénomèn(»s expriment des relations quantitatives qui peuvent être représentées par des équations.

L'étendue, base de la géométrie, le mouvement, base de la mécanique, rapportes à la notion de quantité, bases des sciences du calcul, forment les sciences mathématiques

abstraites et s'appliquent à tous les corps de la nature, même aux corps sociaux. Toutefois, comme le disait si bien PoinsoT (i), « gardons-nous bien de croire qu'une science soit faite quand on Ta réduite à des formules analytiques. Rien ne nous dispense d'étudier les choses en elles-mêmes. » Ainsi non seulement on ne peut déduire la sociologie ni de la mathématique, ni de la mécanique, ni de la physique, ni de la chimie, ni même de la biologie et de la psychologie, mais l'analyse même que nous avons faite des sociétés dans les volumes antérieurs ne peut suffire, elle doit être complétée par l'étude des sociétés considérées en elles-mêmes.

La mécanique rationnelle est fondée sur les principes qui ressortent de la nature même du mouvement ; celui-ci est une idée première et générale comme celle de matière ou de forme ; les relations mécaniques des grandeurs de mouvement s'expriment elles-mêmes en formules algébriques et géométriques se ramenant à des unités de mesure comme l'espace et le temps qui sont fonctions l'un de l'autre. Ce fut surtout l'interprétation mécanique des sociétés qui conduisit à distinguer dans celles-ci l'aspect statique et l'aspect dynamique. Ce fut la marche naturelle de la constitution de la sociologie dans laquelle plus tard l'astronomie rationnelle, la physique, la chimie, d'abord inorganique et enfin organique, introduisirent de plus en plus des points de vue plus spéciaux jusqu'à ce que, dans ces derniers temps, apparut le facteur biologique et puis spécialement psychique dont le dernier complète la série des sciences dont le concours, non pas isolé mais encyclopédique, est à la base de la sociologie. C'est maintenant seulement, après ces diverses int^îrprétations, d'abord exclusives mais de plus en plus combinées, que les sociétés suivant le principe de Poinsot pourront commencer à être étudiées en elles-mêmes en tant que phénomènes en partie distincts des phénomènes antécédents, bien qu'ils en soient le prolongement mais plus compliqué.

De même qu'en mécanique on appelle forces les causes du mouvement sans s'inquiéter de la nature de ces causes, de même on appela forces sociales les causes des mouvements sociaux; il y eut des forces sociales comme il y avait déjà des

(i ) Théorie nouvelle de la rotation des corps, p. 3o-3i.

forces vitales, des forces pliysicxues, cliiniiqiies et astronomiques.

Le problème général de la mécanique rationnelle est de déterminer l'effet sur un corps donné de différentes forces agissant simultanément, étant connu l'effet isolé de chacune de ces forces. La mécanique est donc la science des combinaisons des forces ; aussi longtemps que la science sociale fut du domaine de l'empirisme et que les hommes d'Etat purent se figurer qu'ils étaient les mécaniciens des sociétés dont eux-mêmes combinaient les forces en vue de certains résultats, la conception mécanique se prêtait admirablement à leur illusion; elle était du reste un premier pas vers la vérité. En politique, comme en mécanique, on observait que le concours de forces peut aboutir à leur neutralisation réciproque d'où comme conséquence le repos, l'équilibre, ou bien à un mouvement. La science mécanique et l'art politique avaient donc en commun cet objet : la recherche des conditions ou circonstances de l'équilibre ou du mouvement; il n'y avait de différence qu'entre la nature des corps faisant l'objet de ces recherches.

La définition des forces implique la loi d'inertie; un coi'ps reste en repos tant qu'aucune force extérieure n'agit sur lui; ou, s'il se meut sans qu'aucune force nouvelle n'intervienne, s(m mouvement sera rectiligne et uniforme. Cette loi d'inertie les hommes politiques l'appliquaient en isolant leurs ])euples, en les mettant autant que possible à l'abri des influences étrangères et, ne pouvant supprimer le mouvement, tout au moins ils en maintenaient l'unité de direction, sachant fort bien, en général, que lorsque le mouvement est arrêté par un obstacle, la force se manifeste par une pression ou une tracti(m sur l'obstacle.

En réalité, jusque vers le XVIII*' siècle la science politique fut surtout basée sur la mécanique et j)ar celle-ci elle se reliait à la géométrie et à l'arithmétique. Les forces sont toujours exprimables en effet en unités de poids convertibles à leur tour en longueurs de ligne droite. La loi de Xewton fut une applicaticm de cette évaluation qui s'étendit à la science politique : l'action est égale et contraire à la réaction ; le eoii)8 oppresseur est toujours lui-même l'objet d'une pression égale mais contraire exer<*ée par le corps opprimé.

Même la loi inéciinkxue de V Indépendance des tnonuements dominait la politique; quelque fût le développement de TEtat, les rapports des citoyens entre eux, le système social n'en devait pas être altéré. Sous le point de vue le plus simple, cette loi exprime le fait général que tout mouvement rectilignc et uniforme, exactement commun à tous les corps d*un système quelconque, ne modifie pas les mouvements particuliers de ces différents corps les uns à Tégard des autres ; ces mouvements continuent à s'exécuter comme si l'ensemble du système était immobile. Ainsi, dans un navire en marche, quelles que soient la vitesse et la direction de cette marche, les mouvements relatifs des objets et des êtres sur le bateau, s'exercent comme si celui-ci était immobile, bien que pour les observateurs du dehors ces mouvements fassent partie du mouvement total. Il semblait en être de même pour les passagers du navire de l'Etat.

C'était du reste un point de vue éminemment scientifique que l'extension aux sociétés du principe mécanique que les forces sont toujours proportionnelles aux accélérations de mouvement qu'elles produisent.

La statique sociale était donc une statique mécanique. Comme celle-ci elle traitait des conditions d'équilibre d'un système; on y faisait abstraction du temps; le phénomène y était considéré comme fixe sans avoir égard aux variations que les forces du système peuvent subir, ce qui était le i^oint de vue dynamique. Les conditions d'équilibre du système social, comme de tout système, pouvaient, dès lors, être représentées par des équations indiquant que le système n'est susceptible ni de translation dans une direction quelconque ni de rotation dans aucun sens.

Bien que peut-être nulle part cette assimilation de la statique sociale à la staticpie mécanique n'ait été exposée dans toute sa rigueur, elle représente cependant la conception dominante de l'école sociologique la plus ancienne et la plus savante et (»ette école a exercé son influence jusqu'à nos jours dans toutes les sciences sociales depuis l'Economique jusqu'à la Politique.

Dans l'histoire des sciences, la statique s'était naturellement développée avant la dj'^namique ; en réalité, la première n'est que la partie la plus simple, la plus générale, la plus

abstraite de la seconde; il n'est donc pas étonnant qu'en sociologie, comme en mécanique, le point de vue dynamique apparut et se développa en dernier lieu au point, avec Herbert Spencer, par exemple, de devenir à peu i)rès exclusif.

A. Comte a parfaitement montré que la distinction entre la statique et la dynamique s'étendait à tous les phénomènes quelconques, par exemple, aussi à la biologie où l'on distingue rationnellement entre le point de vue anatomique, relatif à l'organisation, et le point de vue physiologique proprement dit relatif aux idées de vie. 11 ajoute cependant qu'il y aurait danger à négliger l'indispensable combinaison permanente de ces deux points de vue généraux qui, en réalité, si ce n'est dans l'analyse, sont indissolublement unis comme le sont l'ordre et le progrés.

La sociologie étant abstraite ou concrète, la statique sociale sera à la fois également abstraite et ccmcrète ; elle aura pour objet l'étude des sociétés considérées à l'état de repos, soit dans une période déterminée du temps et dans une région de l'espace, statique concrèie, soit indépendamment du temps et de resi)ace, stati([ue abstraite. Quant à la so(»ioh)gie dynamique, elle a pour objet la science de l'évolution des sociétés également à ce double point de vue.

Après beaucoup d'autres, Ad. Coste, dans L'expérience des peuples (i), nie sinon la possibilité, du moins l'utilité d'établir une sociologie et dès lors aussi une stati(]ue abstraites. Invoquant l'exemple d'A. Comte, il soutient que « pour formuler une telle métaphysique sociale, il faudrait rester dans des données si générales et si peu précises qu'on n'en pourrait tirer aucune explication des faits existants ni aucune prévision des faits futurs, encore moins aucune conclusion pratique. Il faudrait, par exemple, se borner à montrer, comme A. Comte, (jue les bases de l'ordre social sont, outre la ccmdition préalable du langage, la famille, la propriété et la religion, nmis en donnant au mot « famille » un sens si général qu'il comprendrait le gouvernement, au mot « propriété » un sens si étendu qu'il embrasserait toutes les formes possibles d'appropriation y compris la communauté, au mot « religion » enfin un sens si inaccoutumé qu'il engloberait,

avec le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme, le déterminisme ou Tathéisme scientifique. Ainsi généralisée, la sociologie serait comme désossée; elle n'aurait j)lus de forme ni de consistance. Inoffensive tant qu'elle resterait dans l'indétermination, elle aurait ce grave inconvénient, pour les esprits irrésistiblement portés à conclure, de les incliner à croire que les institutions fondamentales de toute société sont partout identiques et immuables »; et Fauteur conclut : « Je pense donc qu'il faut se borner à une sociologie demi-concrète, schématique, généralisant les données fournies par la sélection de l'histoire en faveur des grandes nations civilisées... »

C'est en effet ce qui se pratique généralement; après avoir, avec A. Comte, tenté de constituer de piano une sociologie abstraite, sans fondements concrets vérifiables, on a fait de la sociologie à la fois, mais incomplètement, abstraite et concrète, en faisant une sélection des faits historiques ; on a abouti à un double échec à la fois scientifique et philosophique. Il faut, au contraire, commencer par l'étude des éléments sociaux considérés surtout au point de vue statistique, de là s'élever aux institutions historiques particulières où ces éléments se sont fondus, puis étudier les sociétés particulières dans leur ensemble, alors enfin, mais alors seulement, rechercher entre ces données élémentaires et concrètes les rapports généraux qu'elles ont en commun indéi)endamment de leurs formes transitoires dans l'espace et dans le temps. Telle est la seule méthode scientifique, la seule capable d'éviter les inconvénients signalés avec raison par l'auteur, et suHout de ne pas tomber dans le double écueil où il tombe tour à tour lui-même avec beaucoup d'autres, d'un côté, de faire une sélection historique arbitraire et, par conséquent, de mauvaise sociologie concrète, et de l'autre, de renoncer, au moins en partie, à fonder la philosophie abstraite des sociétés sous le vain prétexte que les bases concrètes en sont insuffisantes. La vraie méthode, celle de toutes les sciences, celle aussi de leurs philosophies i)articulières et de leur philosophie générale, exige que ces hases soient suffisantes. Les procédés exemplatifs, schématiques, la sélection historique, ne sont que les palliatifs d'une demi-science. Comment ose-t-on les i)réconiser en sociologie, alors que le

savant qui se permettrait de préconiser les mêmes procédés dans les sciences «antécédentes serait par le fait même disqnalifié? Que la méthode rigoureuse soit d'une difficulté extrême, nul ne le conteste, mais il n'en est pas d'autres; du reste, l'œuvre à entreprendre est une œuvre de coopération, et le spécialiste en sociologie abstraite aura le droit et le devoir d'emprunter les matériaux qui lui seront fournis par les spécialistes proprement dits ; tout au moins faut-il qu'il en ait ccmnaissance, afin que jamais les faits ne viennent donner un démenti à la théorie. La sociologie abstraite peut au besoin se dispenser de rappeler, même à titre exemplatif et schématique, les faits, mais à condition de n'énoncer aucune loi abstraite qui soit en désaccord avec les données non seulement concrètes, mais élémentaires de la science ; toutefois, elle rappellera avec avantage, au point de vue de la clarté et de la démonstration, les lois particulières sur lesquelles elle fonde sa théorie générale et autant (fue possible les données principales de ces lois particulières.

La statique sociale abstraite se relie au surplus à la sociologie (»oncrète en ce que cette dernière aussi, tout en étudiant l(»s sociétés dans certaines parties de l'espace et du tenq)s, <*herche cependant à dégager des faits sociaux relatifs à des civilisations particulières des rapports relativement généraux, constants et nécessaires en négligeant les variations accessoires. En somme, la sociologie concrète est un degré intermédiaire entre l'histoire proprement dite et la sociologie abstraite.

Il ne faut cejxMidant jamais perdre de vue qu'en réalité aucune société n'est à l'état de repos, c'est-à-tlire d'équilibre fixe absolu ; le repos absolu serait la <»essation de la vie sociale, la mort absolue; mais quels que soient les mouvements, il existe toujours des conditions constantes et nécessaires d'équilibre d(» ces mouvements ; le terme de structure à cet égard est aussi mieux approprié que celui de statique, parce qu'il rend compte d'une fa^'on plus visible de cet équilibre continu des corps organisés en mouvement. Ce sont ces cimditions constiintes et nécessaires d'équilibration, communes à tous les états sociaux dont la recherche constitue le domaine de la statique sociale abstraite et, pour mieux dire, de la structure générale des sociétés.

De même que la sociologie concrète est toujours relativement abstraite, de même la statique sociale abstraite est en partie descriptive et concrète, ses bases présentant nécessairement ces derniers caractères. On voit, dès lors, que la sociologie et, par conséquent, la statique abstraites sont un développement régulier de la méthode inductive.

La statique sociale abstraite est encore en partie descriptive pour un autre motif capital ; c'est qu'elle embrasse dans son domaine non seulement Tétude des phénomènes élémentaires considérés indépendamment des tissus, des organes et des corps sociaux à la formation desquels ils concourent, conformément à l'analyse que nous en avons faite dans la Première partie, mais également celle de ces tissus, de ces organes, appareils d'organes, systèmes, etc. Or, l'étude de ces agrégats est nécessairement descriptive à sa base. Ainsi, l'observation des éléments sociaux donnera lieu surtout à la constatation de rapports et de lois quantitatifs fondés ^sur des données statistiques, tandis que l'observation des formes, des structures sociales, tant spéciales que générales, fournira principalement la matière de rapports et de lois qualitatifs. Cette distinction vient à l'appui de cette autre considération que la quantité est elle-même un des premiers éléments constitutifs des différenciations qualitatives; un accroissement de la masse est non seulement favorable à des différenciations, mais constitue déjà par lui-même la plus simple des différenciations.

Les lois sociologiques sont donc abstraites ou concrètes ; quantitatives, elles sont naturellement moins abstraites que les lois sociologiques qualitatives. Cependant, les lois qualitatives sont essentiellement descrii)tives. Toute science peut être considérée comme constituée quand elle est en possession de ses méthodes particulières, quand son domaine est bien délimité et quand les formules de ses lois abstraites peuvent être exprimées même quantitativement. Ainsi la loi de la pesanteur a pour formule complètement positive : tous les corps s'attirent entre eux en raison de leur masse et en raison inverse du carré de la distance.

En sociologie on peut donner un exemple emprunté aux phénomènes circulatoires : l'effet utile est en raison inverse du poids mort et en raison directe de l'effort.

Les lois sociologiques abstraites les plus exactes sont donc les lois à la fois qualitatives ou descriptives et quantitatives. De là, la nécessité de la statistique, c*estrà-dire de Tétude analytique et de la classification des éléments sociaux comme base. La méthode d'observation, avec ses divers procédés inductifs variables suivant les sciences, mais identiques au fond, est la seule possible.

La déduction ne peut s'appliquer qu'aux sciences déjà constituées, et avec plus de prudence encore d'une science à une autre, écueil à éviter, notamment lorsqu'on passe de la biologie avec sa dépendance psychique à la sociologie.

La sociologie, même abstraite, a naturellement commencé par être descriptive ; c'est ainsi qu'elle nous apparaît encore chez A. Comte et Herbert Spencer, pour ne citer que les plus éminents fondateurs de la science sociale ; mais la sociologie positive ne sera réellement constituée que lorsqu'elle reposera sur les données statistiques et concrètes de toutes les sciences sociales particulières et notamment de l'Economique.

C'est à tort qu'A. Comte, intervertissant les règles de la méthode i)Ositive, a soutenu qu'en sociologie et en biologie l'ensemble était connu avant les i)arties ; cette i)rétendue connaissance de l'ensemble antérieurement à celle des éléments constitutifs fut uniquement empirique, superficielle et apparente.

C'est à cette déplorable erreur de méthode qu'il faut rapporter sa tendance à attribuer à des formes historiques et passagères des caractères essentiels et permanents. Toute sa conception hiérarchique et autoritaire des sociétés a pour point de départ cette erreur de méthode dont les conséquences se sont encore amplifiées chez la plupart des sociologistes de notre éi)oque, lesquels n'ont pas craint d'aborder la sociologie générale sans une préparation suffisante des sciences sociales particulières. Dès lors, on arriva fatalement à négliger les caractères propres et originaux des phénomènes sociaux et à déduire leurs lois de celles des sciences antécédentes et, surtout dans (»es derniers temps de la biologie et de la psychologie, elles-mêmes imparfaitement connues des UttérHteurs de <'e genre. Il faut cependant, malgré le défaut qu'ils ont en commun avec ces derniers,

rendre pleine justice aux travaux des Lilienfeld, Tarde, G. Lebon, etc., dont les déductions biologiques et psychiques ont très utilement et si brillamment relevé les rapports et analogies, voire les similitudes réelles qui unissent la sociologie aux deux sciences directement antécédentes ; la sociologie intégrale aura toujours à tenir compte de leurs points de vue.

Le processus empirique est tout l'opposé du processus scientifique. Celui-ci part de la considération des faits les plus simples et les plus généraux pour s'élever méthodiquement jusqu'aux plus complexes et aux plus spéciaux. L'empirisme, lui, procède de la considération de l'ensemble extérieur et superficiel vers celle des éléments de plus en plus profonds; ce n'est qu'alors qu'il opère sa transformation en science, et que reprenant en sens inverse la première route parcourue, il s'élève méthodiquement à la connaissance proprement dite. Tout au plus peut-on soutenir que l'empirisme en procédant de l'ensemble vers les éléments, ouvre la voie à la science, et qu'à ce titre, en se plaçant à un point de vue très large, il est un procédé naturel de la marche de l'esprit humain ; le procédé empirique fut, en effet, au berceau de toutes les sciences, mais dans aucune science on ne connaît le tout avant les éléments et les parties. Autant dire que celui qui d'une autre planète distinguerait la Terre, connaît notre terre ; il n'en connaît, en réalité, i)as plus que nous ne connaissons la planète Mars, par exemple.

Dans la première partie de notre introduction à la sociologie, nous avons procédé à l'analyse la plus complète possible des éléments constitutifs des corps sociaux ; nous avons constaté que tous ces éléments pouvaient se ramener à deux facteurs que nous pouvons considérer comme simples en tant que données sociologiques : le terri to-re et la population. Dans le premier, nous avons compris tout le milieu, tant inorganique que végétal et animal, à l'exception de l'espèce humaine; celle-ci constitue le second facteur de toute société.

Territoire et population sont, l'un et l'autre, également des composés, mais l'analyse de leurs éléments n'est pas du domaine de la sociologie, et rentre dans celui des sciences soit psychiques, soit biologiques, soit physiques en général.

La sociologie repose sur toutes ces sciences; les sociétés elles-raèmes sont des produits combinés des phénomènes correspondants à ces sciences; mais la société n'a pour objet précisément que les résultats de ces combinaisons ; elle n'est ni physicxue, ni biologique, ni i)sycliique ; elle est une science dont le domaine s'étend à des combinaisons supérieures à chacune de ces combinaisons spéciales, et môme à tout<]'s ces combinaisons additionnées; elle est une combinaison de leurs combinaisons.

Ainsi, mais en constituant elle-même une création originale en dehors de sa subordination directe à la psycliologie et à la biologie, la sociologie se relie à l'ensemble de la philo- 8oi)hie inorganique. Dans la sociologie de Comte, l'homme et le milieu sont considérés l'un, comme l'acteur, l'autre comme le théâtre du drame social; dans la nôtre, le milieu et l'homme entrent dans un mélange supérieur dont le produit est la société ; d'après nous, sans le théâtre pas d'humanité, sans humanité pas de théâtre.

La conception dualistique de la structure et de la vie sociales i)ar A. Comte devait nécessairement avoir pour conséquence l'antagonisme persistant entre les deux principales écoles dont l'une accorde plus d'importance au milieu, l'autre à l'homme même, surtout intellectuel. C'est ainsi que la distinction entre le coii)s et l'âme, comme suite à celle entre la nature et l'homme, tend à c<msidérer l'homme comme le roi de la création et l'âme comme la souveraine du cori)8. Notre sociologie, sous ce rapport, se sépare de celle de Comte; elle est essentiellement moniste.

Les sociétés sont donc le produit d'une combinaison supérieure de ces deux éléments : territoire et population. Cette combinaison, cette mixture intime de facteurs inorganiques et organiques dans des structures nécessairement plus vastes et plus complexes que les organismes proprement dits, permet d'attribuer aux sociétés même les plus simples et les plus petites le nom de su])erorganismes. Cependant, cette appellation ne doit a priori impliquer aucune identité absolue^ ni quantitative, ni qualitative, avec les organismes; la question des ressemblances et des différences relève de l'observation directe des faits sociaux et de leur comparaison avec les organismes. Ce serait une erreur capitale de procéder

par simple assimilation et de chercher à déduire les lois de la sociologie de celles de la biologie et de la psychologie; la sociologie a ses caractères et ses lois propres; c'est seulement en faisant abstraction de ses caractères spéciaux que la sociologie peut être ramenée aux lois de plus en plus simples et générales des sciences antécédentes. Cette opération n'est pas du domaine propre de la sociologie, mais de celui de la philosophie générale des sciences; Tunique ambition philosoi^lûque de la sociologie doit se réduire à ramener ses propres lois à une loi unique, si possible, mais sociologique. Toutefois, cette loi sociologique la plus générale, par sa nature même, sera en contact direct avec celles des sciences antécédentes et, dès lors, avec la loi la plus générale de la philosophie intégrale.

Xous avons reconnu que la combinaison des deux facteurs élémentaires constitutifs de toute société, territoire et population, se manifestait, à l'analyse, par des phénomènes, ou, si Ton préfère, par des propriétés ou des forces siii gêner is; nous avons classé ces phénomènes suivant leurs caractères communs et distinctifs, et nous avons établi cette classification suivant un ordre sérié et hiérarchique, d'après leur complexité et leur spécialité croissantes, comme l'avait fait A. Comte pour les phénomènes relatifs aux sciences antécédentes.

Nous avons, conformément à cette classification méthodique, à la fois logique et dogmatique, naturelle et historique des phénomènes sociaux, constitué la série hiérarchique des sciences sociales particulières, tant concrètes qu'abstraites, dont la sociologie représente la philosophie générale :

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