‹ Sociologie: La structure générale des sociétés (volume 2)Chapitre 4 sur 22 · VI. — Le droit; VIL — La politique · texte numérisé non relu

VI. — Le droit; VIL — La politique

Le caractère naturel de cette classification apparaît surtout dans l'embryologie sociale et dans Torganogi'aphie oi\ nous

assistons à la formation des sociétés et de leurs organes ou institutions par voie de différenciation. Tous les phénomènes relatifs aux sciences sociales rentrent dans cette classification. Non seulement ils sont supérieurs en masse, en complexité, en plasticité aux phénomènes analogues que nous pouvons rencontrer surtout dans les branches les plus élevées des sciences antécédentes, telles que la biologie et la psychologie, mais ils manifestent une supériorité que Ton peut appeler qualitative par opposition aux différences surtout quantitatives énumérées par H. Spencer. Ce caractère, propre aux phénomènes sociologiques ne se rencontre nulle part ailleurs que dans les corps sociaux, surtout à l'état pleinement conscient et de plus en plus méthodique bien qu'il apparaisse en germe dans certaines sociétés animales; c'est la propriété que possèdent les sociétés de s'organiser ellesmêmes collectivement et de fonctionner suivant des modes contractuels au point de faire du contractualisme une forme spéciale et supérieure d'adaptation sociale, une véritable méthode de structure et de vie communes. Naturellement, ces formes et ces modes d'organisation et d'activité sociales s'observeront surtout dans les types sociaux les plus élevés de l'humanité, et se transforment continuellement en une organisation et une activité inconscientes, point de départ à leur tour de nouvelles acquisitions contractuelles, mais elles se rencontrent dans toutes les sociétés, même les plus simples et les plus primitives. Xi en psychologie générale, ni en biologie, nous ne rencontrons de phénomènes contractuels, mais seulement des associations et des combinaisons cellulaires spontanées. Nulle part, si ce n'est dans les sociétés, des agrégats, des organes, des appareils d'organes, des systèmes d'appareils, des associations ou colonies ne se forment, ne se déforment, ne se dissolvent et ne se transforment suivant des modes c(mtractuels, à tel point qu'il semble que lorsque les rapports de plus en plus réguliers établis entre les diverses sociétés particulières tendent à la constitution d'une vaste internationalité mondiale, le contractualisme devienne à un certain moment le principal lien connectif entre les divers membres du superorganisme humanitaire. Le contractualisme est à la base du système des fédérations et des confédérations non seulement politiques,

mais surtout économiques de Tavenir ; il est le procédé par excellence de la coopération collective qui est l'aspect positif de la division du travail social. Cette division du travail ne s'applique pas, en effet, seulement aux individus, mais aux formes sociales où ils sont incorporés. Entre les animaux et l'homme, dit A. Marshall, le trait distinctif est que les premiers ne pratiquent pas l'échange ; nous disons plus généralement encore, qu'ils ne contractent pas.

A. CoBfTE et H. Spencer l'avaient observé mais imparfaitement ; la caractéristique des sociétés était, d'après le premier, que les organismes sociaux sont sensibles; H. Spencer l'expliquait en ajoutant qu'ils le sont parce que les unités composantes des coi'ps sociaux, c'est-à-dire les hommes, sont sensibles; mais c'étaient là encore des analogies avec les organismes plutôt que des différences ; tout au plus celles-ci étaient quantitatives; les sociétés étaient plus sensibles ; mais par quelle propriété, par quelle force nouvelle se manifestait ce degré supérieur de sensibilité? Notre réponse est : par la force ou propriété contractuelle.

On peut donc, en vertu du principe que les caractères distinctifs des divers ordres de phénomènes se manifestent surtout dans leurs formes les plus élevées tout en se rencontrant même dans les moindres, proclamer que le contractualisme, tant au point de vue structural que fonctionnel, constitue le caractère propre des sociétés, leur mode supérieur et spécial d'adaptation et de vie. C'est en somme ce caractère original qui seul légitime la constitution des sciences sociales en sciences distinctes et de la sociologie en philosophie générale de ces sciences.

Ce contractualisme s'applique à tous les modes de l'activité sociale; il a été observé tout d'abord dans les phénomènes relatifs à la représentation, à la délibération et à l'exécution de la volonté collective en matière politique, mais dès aujourd'hui il tend à prédominer même dans l'économique. Ce contractualisme organique n'a du reste absolument rien de commun avec la théorie du contrat social de J.-J. Rousseau ni même avec celle de M. A. Fouillée; il est aussi à l'antipode du contractualisme de Yves Guiot et du libéralisme radical en général; il implique l'intervention constante de la collectivité dans sa propre organisation et réorganisation;

c'est un eoiitractiialisme soHal et non pas individualiste.

Les sociétés en général se distinguent des organismes individuels par leur masse plus considérable et leur complexité supérieure; toute société, même la plus simple, est plus vaste et plus compliquée qu'un organisme zoologique.

Cette double différence dans la quantité de. la matière sociale et dans la quantité de ses combinaisons correspond à ce phénomène général de la nature que plus une substance est étendue, plus elle est sujette à des variations, le milieu ne pouvant pas agir de même sur chacune des parties de cette masse par suite de leur situation différente.

On peut même dire que ces différences quantitatives sont la source profonde des caractères qualitatifs distinctifs des coi-ps sociaux et de leurs différenciations successives, comme on le verra mieux au chapitre consacré aux agrégats sociaux.

Les variations du coi-ps social sont encore favorisées par le fait qu'il est plus discret ou diffus que les organismes individuels; ses unités composantes sont moins étroitement reliées entre elles.

Sa structure est moins symétrique que la structure zoologique, et surtout que les structures inorganiques ou intermédiaires entre celles-ci et les organismes, tels que les cristaux.

Ces caractères fondamentaux expliquent la plasticité plus grande des sociétés et cette plasticité, à son tour, a pour corollaire leur modificabilité.

Ici intervient un phénomène capital au point de Tintei^prétation de la structure et du fonctionnement naturels des sociétés. Les coi'ps sociaux ne sont pas seulement le résultat de combinaisons inorganiques et organiques inférieures, il entre dans leur composition un autre facteur : l'espèce humaine, la population. Ce second facteur, en vertu de sa constitution propre, de son action et de sa réaction vis-à-vis du premier, se compose d'unités sensibles. Toutes les sociétés sont des superorganismes doués non seulement d'une sensibilité générale comme tous les autres organismes ou spéciale comme certains, mais s'élevant des formes les i)lus simples de cette sensibilité jusqu'aux i)lus élevées, à une vie collective raisonnée et même méthodique. Dès lors, comme les sociétés sont^ précisément plastiques et modifiables par excellence, elles^ peuvent intervenir méthodiquement dans leur propre

constitution, dans leur propre gouvernement. D'un autre côté, les organes sociaux deviennent d'autant plus sensibles, d'autant plus raisonnables, dans chaque catégorie d'organes, que ceux-ci revêtent des formes supérieures. Ainsi, dans le système économique, les chambres de conciliation, les conseils du travail, de l'industrie, de l'agriculture sont des formes supérieures de sensibilité et d'adaptation; d'un autre côté, les fonctions sociales les plus élevées sont aussi les j)lus sensibles ; elles sont plus intellectuelles que les fonctions primaires à tel point que des sociologistes ont, à tort du reste, distingué les faits sociaux en matériels et idéologiques. Ainsi la sensibilité juridique et surtout politique est plus intense que la sensibilité économique. Les formes sociales supérieures sont les plus conscientes, les plus raisonnées; cette sensibilité supérieure est surtout l'apanage des formes nouvelles; c'est une supériorité du reste relative, car les formes anciennes n'ont perdu en partie leur caractère conscient que par leur ancienneté même; elles aussi furent supérieures et conscientes à un moment de leur développement. Le service des postes et des chemins de fer par le long usage a perdu son caractère contractuel conscient pour devenir automatique.

Nous ne retrouvons nulle part ailleurs que dans les corps sociaux les formes contractuelles; les corps inorganiques et organiques peuvent se contracter; ils ne se combinent pas contractuellement. Ainsi, en dehors des différences purement quantitatives observées par A. Comte et II. Spencer, les sociétés possèdent une propriété spéciale, un mode particulier d'activité donnant lieu à des formes également particulières : une activité et des formes contractuelles.

Dès lors la sociologie est non seulement quantitativement mais qualitativement distincte des sciences antécédentes; elle a son domaine propre composé de l'ensemble coordonné des sciences sociales particulières, ensemble caractérisé par des phénomènes particuliers. Comme elle a aussi sa méthode propre, la méthode historique dans le sens le plus large y compris la statistique, elle peut et doit être constituée en science non pas indépendante mais distincte.

Le contractualisrae social est donc le phénomène sociologique distinctif et capital au point de vue qualitatif; il est antérieur même à la division du travail et apparaît dès qu'il

y a coopération même homogène ; il est la méthode consciente par excellence de la vie collective bien qu'elle puisse se transformer en modes inconscients et automatiques. Ceci revient à dire que Torganisation et l'activité des sociétés ne sont pas seulement des produits de leurs éléments constitutifs spontanés mais peuvent l'être également de leur action consciente sur elles-mêmes. C'est précisément par leur activité et leur direction méthodiques que les sociétés manifestent leur puissance organisatrice au degré le plus élevé, et, chose remarquable, en exposant la grande loi d'homogénéité des phénomènes sociaux, nous aurons l'occasion de constater que ce contractualisme se rencontre dans toutes les civilisations et à chacun de leurs stades bien que plus ou moins parfaitement. De là il résulte bien que la propriété de s'organiser et de fonc tionner suivant des modes contractuels est de l'essence même des agrégats sociaux.

Dans le premier volume de Vlntroduction nous avons procédé à l'analyse des phénomènes sociaux résultant de la combinaison de leurs deux éléments constitutifs, le territoire et la population ; après leur analyse nous avons procédé à leur classification hiérarchique. Celle-ci était déjà en réalité une coordination, une première synthèse sociologique à la fois subjective et objective en tant qu'envisagée au point de vue de la connaissance des phénomènes et de leur ordre non seulement logique et dogmatique mais naturel. Cette classification correspondait non seulement à la marche de la pensée humaine qui procède toujours des faits les plus simples et les plus généraux vers les plus complexes et les plus spéciaux, mais elle était aussi en rapport avec la filiation naturelle des phénomènes sociaux, tels qu'ils se différencient à mesure qu'ils s'organisent.

Cependant cette première synthèse basée sur une elassifitration hiérarchique des phénomènes dérivés des facteurs sociaux élémentaires était encore très simple ; elle constituait une série coordonnée principalement linéaire ainsi que le lui ont reproché notamment MM. Worms et Tarde sans tenir compte que cette première partie de notre travail était essentiellement analytique et que les grandes lois de continuité, d'universalité, d'homogénéité, de simultanéité, de corrélation et d'interdépendance des faits sociaux ne pouvaient être

exposées que postérieurement et surtout dans les parties synthétiques annoncées par nous et consacrées à la Structure et à la Vie générales des sociétés.

M. G. DwBLSHAUWERS, daus Y Idéalisme scientifique^ pp. 77-83, critique également notre classification; il lui reproche aussi d'être exclusivement linéaire et de ne pas correspondre en conséquence à la réalité. Il ne voit pas non plus d'abord que chacune des classes de phénomènes superposés se diversifie en un grand nombre de branches et que cette classification analytique et élémentaire par cela même qu'elle est abstraite et élémentaire n'est que provisoire; c'est en effet dans la structure générale des sociétés et dans leur vie générale que nous pourrons accorder à la corrélation et à l'interdépendance organiques des sociétés l'importance qui leur revient; à la hiérarchie des phénomènes élémentaires s'y superpose leur aspect synthétique d'abord concret puis également général et abstrait. M. Worms, de son côté, dans la Revue internationale de sociologie, n° 5, iSgS, critique notre classification en disant que les phénomènes sociaux sont en réalité synchroniques ; cela n'est vrai que dans l'état homogène et confus des sociétés primitives; le progrès consiste précisément dans leur différenciation organique et leur apparition successives, bien que toutes les fonctions sociales soient toujours remplies synchroniquement à l'état amorphe non différencié. M. Worms soutient aussi que les phénomènes génésiques font double emploi avec le facteur constitutif des populations; c'est une erreur, le facteur dit population est. exclusivement biologique et psychique en tant que facteur, tandis que combiné avec le second dans une société, il devient social et revêt des formes sociales donnant naissance à des institutions ou organes, appareils et systèmes tels que le mariage, la i)aternité, la filiation, l'adoption, la tutelle, etc., qui sont des formes organisées non pas du facteur biologique mais des phénomènes sociaux. En somme, quoi qu'en pense M. Worms, ma classification des phénomènes sociaux est complète et d'un autre côté les classes n'en peuvent être réduites sans amener une confusion inutile.

Déjà le fait que, dans la morphologie sociale, la classification logique et linéaire est de plus en plus subordonnée au caractère simultané et corrélatif, apparaissait dans la suite

de notre travail. Dans la première partie même de l'Introduction nous montrions que la répétition des mêmes activités sociales dans des directions de plus en plus régulières et constantes donne naissance à des fonctions sociales, lesquelles s'intègrent dans des organes sociaux ou institutions sociales. Dans la constitution de ces organes existe le même ordre de filiation logique et naturelle que pour les phénomènes, mais avec cette différence que les organes sont déjà des synthèses particulières de tous les phénomènes sociaux ; la série linéaire hiérarchique s'y confond avec une combinaison générale de tous les éléments dont l'ordre hiérarchique est dès lors atténué et réduit par un ordre d'équivalence, chaque élément concourant à un service d'ensemble dont tous les agents sont utiles et indispensables, surtout les plus simples et les plus généraux.

Rappelons ici encore qu'il ne faut attacher à ces expressions, fonctions et organes, aucun sens biologique étroit, ni surtout déduire de certaines analogies des conclusions sociologiques. Ces expressions nous facilitent cependant'la compréhension de la vraie nature des institutions sociales. Bien qu'il n'y ait pas lieu à une assimilation absolue, les superorganismes sociaux ne sont pas totalement distincts des organismes ordinaires. Ainsi, de même que le trajet de plus en plus régulier de l'incitation nerveuse par la même voie explique la formation du nerf, le transport de plus en plus régulier des hommes et des utilités sert à expliquer la formation des routes depuis le sentier naturel jusqu'aux voies ferrées. La route n'est cependant pas un nerf. Celui-ci ne sert pas notamment au transi)ort des éléments de la nutrition bien qu'il transmette les offres et les demandes; la poste et le télégraphe sont sous ce rapport avec leurs diverses stations plus analogues au nerf que la route.

Dans le deuxième volume de l'Introduction consacré si)écialement aux fonctions et organes sociaux, nous avons donc pro(»édé à une nouvelle synthèse bien que partielle. Nous avons surtout décrit la structure et le fonctionnement de chacun des organes sociaux considérés isolément; cependant nous y avons déjà fortement insisté sur ce que les organes d'abord, les appareils d'organes ensuite et enfin les systèmes d'appareils présentent toujours et nécessairement une orga-

nisation et un fonctionnement corrélatifs et simultanés et sur ce que tous, y compris les systèmes d'appareils qui sont les formes les plus vastes et les plus complexes de Torganograpliie sociale spéciale sont toujours agencés en vue d'un service d'ensemble qui règle leur activité particulière et agit sur leur structure propre.

Dans rétude à la fois statique et dynamique des organes, des appareils d'organes et des systèmes d'appareils relatifs aux diverses classes des phénomènes sociaux, nous avons aussi reconnu un certain ordre à la fois logique et naturel, basé comme précédemment sur le degré de complexité et de spécialité non plus des phénomènes suivant leur nature, mais de Inorganisation et du fonctionnement de ces phénomènes.

C'est ainsi que le système économique, dans son ensemble, se divise en trois appareils distincts quoique connexes, dont le plus simple et le plus général est celui de la circulation ; viennent ensuite successivement l'appareil de la consommation et en dernier lieu, le plus complexe et le i)lus spécial de tous, celui de la production. Constatation importante, car, dès lors, si, comme no us l'admettons, la vie économique est le fondement de toute la vie sociale, c'est l'appareil circulatoire qui constitue l'étage inférieur, le fondement de toute la structure et non pas la production ni la technique de la production, comme le soutient l'école de K. Marx.

L'appareil de la circulation comprend lui-même également suivant un ordre logique et naturel : i" le transport : a) terrestre, b) maritime des hommes et des utilités; 2° la transmission des offres et des demandes; 3^ la circulation des signes représentatifs des valeurs; 4"" l^, circulation des titres de crédit privé et public.

Il en résulte qu'en dernière analyse toute la vie sociale peut se ramener à un mouvement, à un déplacement d'unités humaines et d'utilités, c'est-à-dire de fragments plus au moins nombreux des deux facteurs combinés de la sociologie, territoire et population .

Cette observation, en la supposant exacte comme je le pense, serait de la plus haute impo)'tance pour la philosophie générale des sciences en ce qu'elle nous permettrait tout au moins d'entrevoir que la sociologie elle-même se ramènera un jour à une loi mécanique universelle bien entendu au point

de vue simplement philosophique et sans que ce monisme philosophique puisse à aucun moment nous dispenser d'étudier les phénomènes sociaux en eux-mêmes conformément à leurs caractères distinctifs et à leurs lois particulières.

Le fait qu'en dernière analyse toute la oie sociale peut se ramener à un mouvement, à un déplacement d'unités humaines et d'utilités correspondrait au fait que toute structure sociale peut se ramener à un déplacement, un mouvement, une nouvelle combinaison de territoire et de population. Et c'est ce que nous observons effectivement dans l'activité économique des populations les plus rudimentaires vivant de chasse, de pêche et de cueillette ; toute leur activité économique consiste dans un mouvement : se rapprocher des utilités naturelles, rapprocher ces utilités d'elles-mêmes; ici, circulation, consommation, production ne font qu'un; elles se confondent dans un mouvement unique, un mouvement circulatoire qui implique à la fois les deux autres phénomènes qui ne s'en différencieront que plus tard : la consommation et la production, lesquelles cependant, dans leurs formes distinctes les plus élevées qu'elles pourront atteindre dans la 8uite,n'en resteront pas moins toujours comme les deux pôles de la même sphère. Cette constatation explique en même temps ce que personne ne conteste, je pense, que les phénomènes circulatoires tendent toujours à s'organiser, c'està-dire à se socialiser avant les phénomènes relatifs à la consommation et surtout antérieurement aux phénomènes de production les plus complexes et les spéciaux de tous les phénomènes économiques et parmi ceux de production tous ceux d'abord relatifs à l'industrie proprement dite antérieurement à l'industrie agricole.

On m'a objecté que la chasse, la pêche, la cueillette sont aussi des formes de production; c'est exact, et aussi de consommation; ou ajoute que toute production n'est qu'une combinaison, c'est-à-dire un déplacement d'éléments; c'est également vrai ; mais, dans la cueillette, la chasse et la pêche, consommation et production sont encore impliquées dans la forme simple par excellence d'un déplacement, d'un transport, tandis que dans la production proprement dite il y a une combinaison nouvelle des matières premières qui servent à former le produit nouveau.

Notre classification logique et dogmatique, incontestable quand on considère les phénomènes économiques in abstracto, nous apparaît encore plus évidente au point de vue historique et naturel quand nous les envissigeons dans leurs formes sociales, dans leur organisation. Ainsi tous les sociologistes, y compris les socialistes, signalent que la vie circulatoire des sociétés, représentée par les routes, les canaux, les chemins de fer, les postes, télégraphes et téléphones, la monnaie, le crédit, les banques, est bien plus avancée en organisation et en socialisation que la vie de production et même de consommation ; seulement, ils semblent négliger cette loi statique et dynamique, si importante non seulement pour la classification scientifique, mais pour la politique pratique.

Il en est de même pour l'Union postale universelle et prochainement le timbre international et les musées commerciaux; la marine a un langage conventionnel universel, de même la musique et en partie la science, de même l'unité résultant dans la plupart des traités de commerce de la clause du traitement de la nation la plus favorisée, les expositions internationales, les Offices de bibliographie, les Universités. En dehors de toutes les observations concordantes que j'ai présentées ailleurs sur l'antériorité des formes circulatoires relativement à celles de la consommation et surtout de la production, notamment dans mes Essais sur la monnaie^ le crédit et les banques, j'en trouve la confirmation dans ce fait non moins intéressant signalé par M. £d. Dolléans, dans son beau livre sur L'accaparement, que « les mots comme les faits économiques ont leur évolution. On ne pouvait parler d'accaparement de production tant que la concentration des moyens de production n'existait pas. L'accaparement de spéculation (commerciale), qui a été longtemps le seul mis en lumière, s'efface à présent devant la puissance de l'accaparement de production » (p. 7). c( La notion juridique d'accaparement est strictement délimitée par l'accaparement de spéculation. Cette limitation s'explique et par la date du Code pénal et par l'objet que s'est proposé l'art. 419- ^> « Cet article a été promulgué à une époque où les ententes entre producteurs n étaient pas encore nées. Il a eu pour objet de sauvegarder la liberté commerciale et de faire respecter une conception individualiste des rapports d'échange. Or, à cette époque, la

production morcelée, divisée parla concurrence, était essentiellement individualiste et on ne devait craindre que les manœuvres de spéculation commerciale, w (P. lo.) / Xous avons même établi qu'il y a un ordre de même nature

dans la production même. Ainsi, la production industrielle proprement dite est beaucoup plus parfaite et, en réalité, plus ancienne dans ses formes sociales que la production agricole; les progrès de la première ont toujours devancé ceux de la seconde, non seulement au point de vue technique, mais au point de vue de la socialisation. Malgré le préjugé et même les apparences contraires, l'agriculture est beaucoup plus complexe que l'industrie; elle n'exige pas seulement, comme cette dernière, un développement suffisant des sciences mécaniques, physiques et chimiques, mais encore de la biologie. Aussi, dans les pays les plus avancés en civilisation, l'agriculture, à la différence de l'industrie, est-elle encore essentiellement empirique, à tel point que depuis des siècles, sauf exceptionnellement, son outillage s'est fort peu modifié. En outre, l'organisation industrielle a déjà revêtu des formes sociales bien plus élevées, l'industrie est débarrassée du régime féodal et de l'absolutisme patronal bien plus que l'agriculture. On pourrait objecter cependant que, de même que dans l'industrie, celle du coton s'est émancipée avant celle de la laine précisément parce que la première étaitplus récente et s'était constituée i)lus librement, de même l'industrie est plus avancée parce qu'elle est plus récent<î que l'agriculture, mais, en fait, on rencontre une certaine industrie chez tous les peuples, même là où il n'y a pas encore d'agriculture ; l'agriculture est une spécialité différenciée de l'industrie générale.

Xous avons, dans la Deuxième partie^ procédé à une classification semblable i)our les organes et appareils d'organes : génésiques, artistiques, psj^chiques, moraux, juridiques et politiques.

Cette classification est une deuxième synthèse à la fois subjective et objective, car elle organise nos connaissances et en même temps elle repose sur des observations conformes à la réalité concrète. Une des lois les plus constantes que nous avons reconnue à ce point de nos études, c'est que les fonctions et organes sociaux ainsi considérés en eux-mêmes

revêtent une structure d'autant moins rigide et despotique que leur organisation est plus développée et parfaite. A Tordre résultant du commandement se substitue, avec le progrès évolutif. Tordre résultant du perfectionnement même de l'organisation.

Une troisième synthèse positive, bien que spéciale encore, a éxè de reconnaître que les fonctions et organes sociaux divers ne sont que le résultat de la différenciation sociologique d'un état homogène primitif dont ils sont issus par voie de filiation naturelle; nous avons montré que, par le fait même de cette filiation, fonctions et organes se relient les uns aux autres, de telle sorte que les formes les plus élevées dans chaque classe et les formes les plus élevées de Tensemble des classes de fonctions et d'organes sont entre elles comme les diverses branches d'un arbre généalogique immense. Ainsi la fonction économique la plus simple et la plus générale, la fonction circulatoire, ne donne pas seulement naissance à toute une lignée d'organes divers qui se partagent la fonction du travail de circulation, mais à une descendance ininterrompue de fonctions et d'organes relatifs à la consommation, tels que les marchés privés et publics, les maisons de commerce en gros et en détail, etc., et à une descendance analogue entre laquelle se divise l'œuvre de la production. De plus, les fonctions et organes économiques, en général, donnent naissance à des institutions familiales, artistiques, scientifiques, morales, juridiques et politiques, toutes reliées aux premiers et entre eux comme des descendants directs et des collatéraux vis-àrvis d'ancêtres communs.

Rappelons, par exemple, qu'au point de vue esthétique, une classification naturelle s'impose, basée à la fois sur les rapports des arts avec nos sens, avec le monde extérieur et avec la logique en raison de leur plus ou moins de complexité et de spécialité, et aussi avec leur ordre historique parallèle à Tordre logique.

Les arts relatifs à nos rapportâmes plus généraux avec le monde extérieur : l'habillement et la parure, Thabita-t et l'architecture, sont les plus simples; puis viennent ceux relatifs à nos sens en commençant par les plus généraux, comme le sens musculaire, sens des mouvements dont les danses représentent l'harmonie d'abord dans leurs manifes-

talions les plus ordinaires : danses guerrières, pastorales, simulacres de la chasse à riiomme et aux betes, des travaux pacifiques, de l'amour ou bien en rapport avec notre sensibilité générale notamment tactile dont tous les sens spéciaux sont dérivés et qui nous représentent surtout le plaisir né du contact avec les formes douces, moelleuses et agréables. Puis viennent les arts en rapport avec nos sens spéciaux les moins élevés mais qui cependant aident à la formation et au développement esthétique : le goût et Todorat, comme l'art culinaire, la parfumerie, etc.

Tous les sens spéciaux sont, du reste, une différenciation progressive des sens plus généraux et élémentaires, musculaire et tactile qui, les premiers, combinent la sensation de mouvement avec celle de simultanéité statique résultant du contact.

L'ouïe et la vue sont les plus élevés ; elles impliquent le mouvement et le tact qui, eux, ne les impliquent i)as nécessairement; l'architecture, la sculpture, la peinture sont des formes successives de l'art en rapport avec la vue ; quant à la musique, c'est l'art émotionnel par excellence, le plus élevé et le plus complexe, malgré sa diffusion sentimentale dans le système nerveux.

La littérature est l'art le plus complexe et le plus spécial, le plus précis parmi les beaux-arts; elle élève les plus beaux édifices comme larchitecture, les peuple de belles formes inorganiques, organiques et surtout humaines comme la sculpture, donne au tout un coloris vivant et brillant ou sombre ou gris comme la réalité; sa langue est musicale et, en même temps, c'est la littérature qui sert d'intermédiaire et nous prépare le plus à l'idéation, à la connaissance scientifique concrète et finalement abstraite ; elle embrasse dans SCS descriptions toutes les sensations fournies par les arts inférieurs, mais en les subordonnant déjà en partie à l'idée exacte (»omme le fait également la musique qui, malgré son caractère plus vague, arrive cependant aussi à représenter nos sentiments les plus complexes et à exprimer la tonalité émotionnelle toujours inhérente, même à nos idées les plus abstraites. La littérature, avec son double instrument oral et écrit, par le langage, en un mot, met l'art en rai)port direct avec la face intellectuelle de la psychologie collective.

Par la littérature, le langage oral et écrit dont le point de départ est dans le geste, la mimique et la mimétique ou écriture figurée et le point d'arrivée dans les signes en apparence purement conventionnels qui en dérivent, relie Tart à la science et à la psychologie collective intellectuelle; le langage est donc un organe éminemment social; A. Comte dans sa Sociologie Statique lui a accordé une i)lace importante et si, comme on me Ta reproché, je n'en ai parlé qu'incidemment dans mes deux premiers volumes d'Introduction, c'est d'abord qu'il me semblait contenu comme élément constitutif de la descriptionque j'y ai faite, comme ci-dessus, de la littérature et ensuite parce que à vrai dire la philosophie du langage ne me paraissait pas encore suffisamment élucidée, sans doute et peut-être à raison seulement de l'imperfection de mes propres études linguistiques, pour traiter spécialement ce problème important. Il me suffit du reste encore, au point de vue de la structure générale des sociétés, d'indiquer comme je viens de le faire à nouveau, que la littérature tant orale qu'écrite est un organe connectif reliant l'art à la connaissance scientifique, objet essentiel de la psychologie collective proprement dite.

En ce qui concerne celle-ci, en dehors de cette considération trop souvent perdue de vue qu'aucun phénomène social même économique n'est exclusivement ni matériel, ni idéologique, et que j^ar conséquent tout ce qui relève de la sociologie est en même temps, à raison même de ses facteurs constitutifs, inorganique, organique et psychique, on peut admettre les grandes divisions adoptées par A. Comte : religion, métaphysique, philosophie positive, comme rei^résentant les stades successifs et progressifs de coordination et d'évolution du psychisme social. Dans le psychisme social, je comprends le langage oral et écrit qui, comme je l'ai montré, sert de transition entre l'art et la science. Mais, comme nous le verrons plus tard, dans la structure générale des sociétés, tout phénomène imi>lique tous les autres; ainsi le phénomène économique revêt toujours un caractère génétique, esthétique, scientifique, moral, juridique et politique. Or, si la loi des trois états de Comte peut s'appliquer aux quatre derniers, il a bien fallu reconnaître qu'elle ne peut 1 être ni à l'économique, ni à la génétique, ni à l'art qui sont

d'une généralité supérieure. Un nouveau progrès dans la synthèse a dont? été de reconnaître que les organes sociaux se coordonnent en appareils d'organes, ceux-ci en systèmes d'appareils. Ainsi les voies de transports, les banques de dépôt, d'émission, de crédit et de virements, la monnaie, etc., forment l'appareil circulatoire; celui-ci concourt avec les organes de l'appareil de la consommation et les organes de l'appareil de la production à constituer le système écono mique. Celui-ci, à son tour, dans la synthèse générale, nous apparaîtra comme une des grandes subdivisions de la structure sociale d'ensemble.

Ainsi, au fur et à mesure que nous nous élevons de l'étude élémentaire des phénomènes sociaux à leur coordination organique croissante en grandeur et en complexité, le caractère hiérarchique de la classification primaire et analytique fait place à une corrélation et, dès lors, à une équivalence telle que tonte idée de supériorité et môme d'antériorité finit par s'atténuer en ce sens que si en réalité les formes les plus élevées peuvent invoquer une (»ert4iine prééminence résultant de leurs fonctions rectriccs plus délicates, les formes dit^îs inférieures auxquelles elles sont en réalité subordonnées, tout en subissant leur influence modératrice peuvent se recommander non seulement de leur utilité mais de leur nécessité fondamentale. Nous sommes donc obligé de rejeter à la fois non seulement ce qu'on appelle le Matérialisme historique, mais encore toute sociologie biologique et surtout psychitiue. La Croyance, la Morale, le Droit, la Politique sont matériels comme tout autre phénomène social ; le contraire n'est concevable que. dans la partie analytique abstraite de la Sociologie, mais dans les structures sociales réelles, c'est-à-dire en tant que les phénomènes sont incorporés dans des agrégats organisés, tout fait social est à la fois économique, génétique, esthétique, moral, juridique et politique. Ce caractère composite déjà apparent dans l'organographie sociale spéciale nous apparaîtra comme une h)i fondamentale surtout dans l'étude de la structure d'ensemble des sociétés. Il faut tout au i)lus excepter l'art qui se relie déjà à la psj'chologie collective et même l'économie et la génétique en ce qui concerne leur évoluti(m idéale ou doctrinale; mais j'ai déjà cependant exposé ailleurs que l'histoire des idées et des

doctrines économiques est inexplicable et incompréhensible si on la sépare de celle des faits. La classification de Comte a le défaut d'être exclusivement idéologique.

Les organes, appareils et systèmes relatifs aux sept classes distinctes de phénomènes sociaux représentent ce qu'on appelle communément les institutions sociales. Dans l'ouvrage spécial que nous comptons consacrer prochainement aux théories 'statiques des trois représentants principaux de la Sociologie au XIX® siècle : Ad. Quetelet, A. Comte et Herbert Spencer, nous aurons l'occasion, tout en proclamant la valeur immense de leurs travaux, de reconnaître les défauts de méthode qui ont eu pour conséquence de vicier trop souvent leurs conclusions. Les organes ou institutions des sociétés sont déjà des synthèses, mais encore particulières. Signalons seulement dès à présent qu'An. Quetelet s'est trop confiné dans l'observation des phénomènes sociaux élémentaires, c'est-à-dire de la statistique; cependant son point de déx^art était meilleur et sa méthode plus exacte et plus sûre que celle de Comte et de Spencer, bien que sa théorie des probabilités et des moyennes soit relativement erronée en Sociologie ; ses profondes études statistiques lui ont évité d'échouer dans les principes synthétiques insuffisamment contrôlés et justifiés des deux maîtres de l'école anglaise et de l'école française de sociologie i)ositive. Si les fondements de sa construction sont plus solides, en revanche (Ji'etelet néglige à peu près absolument l'étude des institutions sociales dont les faits statistiques ne sont que les matériaux. Au contraire, Comte et Spencer ne tiennent aucun compte de la statistique, des faits élémentaires, spécialement des faits économiques qui sont les plus importants de tous; ils s'attachent d'emblée à la considération des formes ou institutions sociales; même, chez A. Comte, celles-ci sont sa<'rifiécs à la considération d'ensemble de l'Humanité dont elles deviennent une déduction. Entre Ad. Quetelet qui représente, pourrait-on dire, la sociologie moléculaire et A. Comte qui représente surtout la Sociologie synthétique. Spencer tient le milieu, sans les qualités du premier mais aussi sans les périlleuses envolées du socond. Ce n'est qu'en combinant, suivant un ordre méthodique, leurs trois points de \Tie distincts qu'on peut espérer tracer le cadre de la sociologie concrète puis abstraite.

La Sociologie de Quetelet est mathématique, mécanique et physique; sa théorie des moyennes est surtout statique; révolution chez lui reste accessoire ; chez Comte et Spencer prédomine la dynamique; chez le dernier elle absorbe à peu près entièrement la statique. La Sociologie de Spencer, malgré qu'il la ramène aux lois les plus générales de la force, est surtout descriptive, celle de Comte est surtout abstraite sans statistique, sans descriptions suffisantes; Spencer tient ainsi le milieu entre Comte et Quetelet; ils se complètent l'un l'autre; réunis ils restent cependant encore incomplets.

En somme, il faut s'astreindre désormais à la rigueur des lentes mais sûres méthodes scientifiques; la statique et la djmamique générales des Sociétés et de l'Humanité doivent avoir pour base une statistique savante de tous les faits relatifs aux sept classes de phénomènes sociaux; les chiffres, figurés ou non par des diagrammes, représentent quantitativement l'état et le mouvement des sociétés ; ils ne permettent pas, il est vrai, par eux-mêmes, d'en apprécier la valeur qualitative si ce n'est pour des périodes et des civilisations déterminées. La statistique à elle seule ne peut constituer la sociologie abstraite, ni aucune des sciences sociales particulières qui en sont la source. Cependant l'ordre quantitatif n'est pas un élément négligeable de l'ordre qualitatif, il est même une première et fondamentale condition de toute différenciation qualitative. Entre l'aspect quantitatif et l'aspect qualitatif il n'y a pas discontinuité; mais le premier est surtout historique, le second abstrait et universel. Ils se supposent l'un l'autre et ne se contredisent pas. De l'erreur contraire provient sans doute que beaucoup d'économistes, de démographes, d'esthéticiens, de moralistes, de juristes et de politiques et parmi les meilleurs, n'admettent que des lois historiques; cette erreur fut cependant moins funeste que celle des métaphysiciens qui osèrent concevoir des lois naturelles non fondées sur la généralisation des lois historiques particulières et des faits s(>ciaux élémentaires (^ui eux-mêmes sont les matériaux de celles-ci.

En résumé i" nécessité de la statistique pour le dénombrement et la connaissance quantitative de tous les éléments des sciences sociales i>articulières considérées, abstraction faite des institutions et des structures de plus en plus générales

dans la composition desquelles ces éléments se combinent: 2** nécessité de la connaissance de toutes les institutions sociales particulières ; 3® possibilité dès lors d'une Sociologie générale d'abord concrète, puis abstraite. Voilà Tordre méthodique à la fois logique, dogmatique et historique ou naturel.

Tels sont les degrés successifs de l'étude de la science sociale bien que,empiriquement,comme dans toutes les autres sciences de la nature, l'esi^rit humain soit successivement descendu] de la considération superficielle de l'ensemble à celle des parties de plus en plus profondes.

Le premier degré de la science sociale, après l'étude préliminaire et indispensable des deux grands facteurs sociaux constitutifs de toute société ,1e territoire et la population, objets des sciences antécédentes, est donc l'évaluation statistique ou quantitative des phénomènes sociaux élémentaires. Ceux-ci peuvent être étudiés abstraction faite des organes, appareils, systèmes et sociétés où ils se manifestent ou bien entantqu'incorporésdans ces structures.Même dans leur étude abstraite, des rapports se manifestent déjà entre eux; seulement la statistique abstraite est insuffisante parce que les éléments statistiques ne sont comparables entre eux que dans des milieux analogues ; la preuve en est que la théorie des moyennes, par exemple, n'a de valeur au point de vue de la population que pour les membres des mêmes sociétés de l'espèce humaine. La moyenne arithmétique de la taille des Lapons et des Patagons réunis ne correspondrait en réalité à la moyenne d'aucun d'eux séparément ni même à leur moyenne réelle générale. Mais, dès que forts des données statistiques élémentaires, nous abordons l'étude des institutions sociales où ces données s'intègrent, alors nous en arrivons à remarquer dans l'état et le développement de ces institutions des rapi)orts constants et nécessaires, indépendants de toutes les formes historiques transitoires. Ce que la statistique seule ne peut nous fournir, c'est-à-dire une ccmception générale de la constituti<m et de l'évolution de toutes les sociétés humaines et de l'Humanité, l'histoire des institutions sociales particulières et finalement celle des sociétés considérées elles-mêmes dans leur ensemble comme de véritables institutions au service de la grande société universelle

nous en facilitent la compréhension et raccès. Ainsi, dans la Génétique, la statisticxue des mariages, celle des naissances légitimes et illégitimes, nous initieront parfaitement à la connaissance des éléments génétiques d'une société donnée dans une période historique donnée; mais les lois que nous pourrions dégager de ces observations ne s'appliqueront jamais qu'à des sociétés ayant les mêmes institutions où existent par exemple des unions et des naissances les unes légitimes, les autres non. Même les données statistiques les plus générales, celles relatives à lanatalitéet à la mortalité ne sont comparables entre elles qu'en rapport avec les institutions. Qu'importe en effet que vous énonciez de prétendues lois générales et abstraites y relatives s'il faut y ajouter /oii^cs co/î(/i7io/is égales et si ces conditions égales ne se rencontrent pas? C'est seulement en démontrant que, tant dans les organes particuliers des sociétés que dans les sociétés elles-mêmes, il existe un ordre constant de structure et d'évolution que la démonstration pourra se faire complète qu'il y a des lois de la natalité et de la mortalité. C'est donc en étudiant la Génétique non plus seulement dans ses éléments, mais dans ses formes, c'est-à-dire dans ses institutions et comme partie intégrante des sociétés, que nous arriverons à dégager des rapports constants et nécessaires, des lois statiques et dynamiques, communes à toutes les sociétés. Ce sont dés lors, pour ainsi dire, les institutions et les sociétés particulières elles-mêmes qui deviennent les matériaux directs de la sociologie, bien qu'ayant reyu une première fa<;on de la statisticiue élémentaire. Nous constaterons par exemple, (|u*un ordre évolutif régulier existe entre la promis(Hiité primitive, la polyandrie, la polygamie, le matriarcat, le patriarcat et le couple androgyne égalitaire ou plutôt équivalent et reconnu comme tel dans les institutions. De ces diverses formes histori(iues spéciales nous pourrons dès lors dégager des lois spéciales d'abord concrètes puis abstraites. De même, lorsque faisant un pas de plus, nous nous élèverons à la considération des conditions statiques et dynamiques des diverses institutions coordonnées d'abord dans des sociétés particulières et finalement dans les sociétés considérées dans leur ensemble. Ainsi nous arriverons aussi à dégager des lois générales d'abord ccmcrètes, puis abstraites applicables à tous les types sociaux

passés, présents et même à renir jusqu'à ce grand type social en voie de formation, le type cosmopolite. Elaguant ainsi successivement les variations accessoires pour ne plus considérer que Taspect constant des sociétés jusque dans ces variations, nous pourrons conclure, par exemple, que la fonction génétique constante est la conservation et le développement de l'individu par Tespcce et de l'espèce par l'individu avec la moindre déperdition de forces possible pour Tune et Tautre. De môme, en ce qui concerne la distribution des richesses et de son organe spécial, le commerce, nous constaterons que malgré toutes ses variations historiques, sa fonction constante est et sera d'amener les utilités là où elles sont nécessaires à un moment et à un endroit et dans une mesure donnés avec la i)lus grande économie de déplacement et de conservation. Contrairement à une vue imparfaite des choses, la fonction commerciale nous apparaîtra dès lors comme aussi éternelle que celle de la vie sociale entière dont elle est un agent particulier.

Avoir la prétention, comme A. Comte et Herbert Spencer Font eue, d'arriver à fonder une philosophie sociale ou sociologie sans la préparation préliminaire de la statistique, c'est-à-dire de la sociologie qu'on peut appeler moléculaire, ou, comme Ad. Quetelet, avec la seule statistique moléculaire, c'est là une entrex)rise qui n'a pu se soutenir que parce que la sociologie est la dernière née des sciences abstraites ; à moins de nier l'unité de méthode scientifique et de nier la science sociale elle-même, il faut que la sociologie se plie à cette inflexible et nécessaire discipline.

Est-ce à dire que celui qui voudra traiter de la sociologie générale et abstraite doive nécessairement se livrer lui-même à tous les travaux statistiques et historiques i)réparatoires ? Non, la vie de plusieurs générations, à plus forte raison, celle d'un individu n'y suffirait ; mais la sociologie généralisée et abstraite peut et doit constituer elle-même une spécialité scientifique, la spécialité des généralisations abstraites, mais à la condition expresse, commune avec toutes les autres spécialités scientifiques, que le si)écialiste en sociologie générale utilise de la fa^*on la plus consciencieuse et méthodique les travaux et matériaux dégrossis par la statistique et façonnés par les historiens des diverses institutions sociales

et des sociétés particulières. La division du travail scientifique s'impose à chaque génératicm et même entre les générations successives ; en réalité, cette division du travail, dont l'aspect négatif est le plus apparent, représente une coopération et une collaboration effectives et continues, une œuvre collective et unique au point de vue social ; elle a toujours existé, il s'agit seulement de la rendre plus méthodique et plus cohérente par une organisation appropriée.

Telle est la marche que nous avons suivie jusqu'ici et que nous comptons poursuivre, ne considérant cependant notre effort individuel que comme un apport très faible à l'apport général et surtout facilité par l'ensemble de tous les travaux antérieurs.

Après avoir étudié, dans la deuxième, partie de l'Introduction à la sociologie, les fonctions et organes sociaux considérés isolément au point de vue de leur structure et de leur fonctionnement, nous avons maintenant à nous élever à de nouvelles synthèses, celles de la structure et de la vie d'ensemble des sociétés et tout d'abord de leur structure. Nous avons à rechercher les lois générales et abstraites de cette structure, c'est-à-dire les lois communes à toute la civilisation dans tous les temps et dans tous les lieux.

Rappelons, dès lors, que cette structure générale et abstraite a pour base la connaissance des structures sociales concrètes, y compris celles de leurs institutions ou organes particuliers et que les matériaux des unes et des autres sont fournis par la statistique élémentaire.

Voilà pourquoi, me conformant à cette méthode, j'ai depuis longtemps effectué de nombreux travaux statistiques, donné et publié en partie des cours nombreux sur cei'taines grandes civilisations particulières : anciens Pérou et Mexique, Egypte, Inde, Chine, Iran, Perse, Grèce ancienne ; voilà pourquoi j'ai enseigné et publié de nombreux travaux d'économie politique approfondie et sur l'histoire détaillée de l'économie sociale ; en somme, mes lecteurs et surtout mes élèves ont été les spectateurs et parfois les collaborateurs de mes travaux préparatoires et les contrôleurs de ma méthode.

Cette méthode s'élève sans cesse du simple au composé, du général au spécial, du concret à l'abstrait ; ainsi la sociologie

abstraite noas apparaît comme la philosophie positive des inductions de toutes les sciences sociales.

Ce sont ces inductions, par exemple, et non de simples analogies biologiques, qui nous amenèrent à reconnaître et à proclamer que la structure de toute société est avant tout déterminée par sa constitution économique; mais, dans la synthèse sociologique concrète, cette loi perdra son caractère absolu par le fait même que tout phénomène économique est inséparable d'éléments génétiques, esthétiques, scientifiques, éthiques, juridiques et politiques; la séparation n'existe que dans l'analyse abstraite. C'est ainsi seulement que le caractère fondamental et économique de la structure sociale est commun à toutes les civilisations ; nous pouvons le généraliser et faire abstraction de toutes les variations locales et temporaires. Dans la réalité concrète aucun phénomène social n est l)ur de tout mélange ; les lois générales abstraites s'élèvent au-dessus de ce caractère concret, mais sans le perdre de vue. Rappelons ici notre définition de la loi : La loi est un rapport constant et nécessaire entre tout phénomène et les conditions où ce phénomène apparaît. Quand les conditions restent les mêmes, le phénomène reste constant; c'est rasi>ect statique de la loi. Quand les conditions varient, le phénomène varie ; c'est l'aspect dynamique de la loi.

En dernière analyse, tous les rapports peuvent se réduire à des rapports de similitude ou de différence, soit dans le temps, soit dans l'espace, soit dans le temps et l'espace à la fois.

Les lois ne doivent pas être confondues avec les causes. Ainsi la pesanteur et la gravitation ne sont pas des causes. Celles-ci, au sens scientifique, sont les conditions qui accompagnent ou précèdent régulièrement l'apparition d'un phénomène. Nous appelons spécialement causes les conditions qui précèdent celui-ci; par exemple, l'ensemble des conditions qui constituent le printemps sont dites par nous la cause de la floraison du lilas. De même nous considérons le bas salaire comme la cause en partie de l'augmentation des naissances illégitimes; ils précèdent et accompagnent régulièrement celles-ci. La ccmnaissancc des causes, c'est-à-dire des conditions qui précèdent, préi^arent et favorisent l'api^arition des phénomènes sociaux, nous permet, dès lors, de prévoir le

retour de ceux-ci et, dès lors, en modifiant ou en supprimant ces conditions, de modifier le phénomène et même de l'éliminer.

Ces prévisions ont un caractère nettement scientifique. On en trouvera des exemples dans mes Lois sociologiques^ p. 4^ à 52 et p. 112. Les pré^asions que nous y avions émises dans chacune des éditions successives de cet ouvrage se sont chaciue fois vérifiées. Elles auraient pu cependant ne pas se vérifier. Alors il aurait fallu rechercher les conditions nouvelles qui auraient modifié le phénomène. Cependant ces modifications ne peuvent être que des variations d'intensité, c'est-à-dire quantitatives, quand les conditions, bien que variables, sont constantes. C'est le point de vue surtout qualitatif qui devient prédominant dans l'étude synthétique des fonctions, des organes, appareils, systèmes sociaux et des sociétés particulières ainsi que de la civilisation envisagée dans S(m ensemble indépendamment du temps et de l'espat^e. Ainsi, tandis que dans les exemples cités dans mes Lois Sociologiques, le j)rogrès apparent du salaire normal aurait pu fort bien correspondre à une fixité ou même à une réduction réelle du salaire provenant de la hausse des prix des subsistances nécessaires aux bouilleurs, en sociologie abstraite il ne peutx>lus même être question ni de naissances illégitimes ni de salaires puisque ces phénomènes sont des formes purement historiques de la natalité et de la rétribution du travail, mais îl restera comme loi abstraite correspondante que les relations entre parents et enfants seront d'autant plus étroites que le standard de la vie des premiers sera plus élevé.

La connaissance des causes ou conditions favorables à l'apparition ou à la disparition de certains phénomènes sociaux est la base de la Méthode expérimentale en sociologie et de la science politique. Le savant individuel ne peut en général (qu'indiquer les expériences, les décrire, les suivre, montrer comment certains phénomènes i)ourraient être modifiés: mais, les modifications réelles, dans le monde social, doivent surtout être réalisées par les forces collectives.

Les variations et les accidents sociaux sont toujours contenus dans des limites d'autîvnt plus étroites qu'on les observe pendant une plus longue période de temps, sur une plus grande étendue de l'espace, et dans un plus grand

nombre de cas. Sous ce rapport la théorie des probabilités et celle des moyennes si bien exposées par Lapl.vce, J. Fourier, Ad. Quetelet, Cournot, seront toujours la meilleure préparation à la conception positive de Tordre social. Tandis que les causes ou conditions variables et accidentelles se neutralisent en se répétant, les conditions ccnistantes, même variables, agissent avec une intensité de plus en plus énergique. Constance et nécessité sont cei)endant des notions relatives et non absolues, sauf dans les sciences abstraites où Taspect relatif reste sous-entendu. Au point de vue concret, le milieu pliysicxue est le plus constant, le milieu organique Test déjà à un moiudre degré ; le milieu social i)articipe de l'un et de l'autre.

Je n'essaierai pas dans cette partie de mon ouvrage pas plus que dans les précédentes d'enseigner une doctrine toute faite, un système ; il nous faut encore pendant longtemps nous restreindre à perfectionner les méthodes, à tracer des linéaments, à indiquer des directions; toute ma sociologie est empruntée à l'observation des faits et aux expériences sociales de l'histoire; elle est soumise par conséquent à un contrôle et à une re vision perpétuels.

La véritable unité scientifique, unité suffisante même à la croyance, est dans l'unité même de la méthode positive ; c'est à l'aide de cette méthode seule que j'essaie de tracer quelquesunes des grandes lignes principales d'une sociologie générale et abstraite. Il n'est donc pas question ici d'imaginer et de dessiner un plan de la meilleure des républiques, ni même d'indiquer les réformes pratiques à réaliser dans les sociétés modernes. La République et les Lois de Platon ne peuvent nous servir de modèles. Je me propose simplement de rechercher comment toute société est faite, construite ou plutôt organisée, quelles sont les conditions constantes de son équilibre et de sa structure. La science et l'art sont distincts; la biologie, l'anatomie ne sont pas la médecine et la chirurgie, c'est-à-dire la thérapeutique; cependant la science sociale, comme toutes les autres, recherche jusque dans les perturbations collectives les plus excessives la confirmation de l'ordre nécessaire et constant des agrégats humains.

Toutefois le premier résultat d'une conception exacte de la

structure constante des sociétés est de détruire d'autres conceptions moins exactes et même fausses qui sont par ellesmêmes, par leur force inliibitricc, un obstacle aux réformes ; telle est par exemple la conception que l'ordre social est immuable et que Tintervention humaine est impuissante à le modifier ou bien la conception inverse qu'il n'y a d'autres lois sociales, d'autre ordre que ceux créés par le législateur.

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