CHAPITRE II
Antécédents de la Sociologie.
Entre i8i5 et i83o, écrit A. Loria dans son beau livre Les ,
bases économiques de la Constitution sociale^ avec les progrès '
mécaniques de l'industrie et à la faveur d'un régime plus pacifique, une révolution à la fois économique et politique s'opéra, caractérisée par la concentration de la richesse mobilière; une répartition de la force capitaliste en revenu i
agricole, d'un côté, en revenu industriel, de l'autre, coïncida, j
à peu près dans toute l'Europe Occidentale, avec une bipartition correspondante du pouvoir politique entre le parti conservateur et le parti libéral. Nous pouvons admettre dans ses grandes lignes la description de ce phénomène; Marx l'avait dJ»jà constaté en le plaçant à une époque plus reculée et en réalité il se rencontre dans les civilisations les plus anciennes bien que dans des ctmditions en partie différentes. L'erreur relative de Marx et de Loria est en effet de n'avoir pas observé que dès la plus haute antiquité des civilisations môme étroites avaient parcouru des stades d'évolution analogues, bien que accessoirement différents et moins étendus.
Cette concentration et cette différenciation économiques et politiques eurent à ce moment, comme toujours(i), pour conséquence, comme véritable action réflexe, la concentration des for(»es ouvrières industrielles d'un côté, et, de l'autre, leur divergence et leur écart des forces ouvrières agricoles. |
Ce phénomène s'observe, suivant nous, même dans les sociétés
(i) Voir mes Etude» sur les civilisations anciennes : Pérou, Mexique, Egypte, Inde, Chine, Iran, Perse et Grèce.
esclavagistes, par exemple dans la civilisation grecque et romaine, comme dans les anciens Etats esclavagistes du sud des Etats-Unis.
C'est de cette situation que naquit, aujourd'hui comme dans le passé, le principal affluent de la sociologie positive, le socialisme, dont les précurseurs modernes les plus illustres sont Robert Owen, en Angleterre (1771-1858); Ch. Fourier en France (1772-1837).
Ce socialisme prend de plus en plus conscience de lui-même; il procède à la critique de la société et construit des plans de sociétés nouvelles qui ne sont déjà plus de simples utopies mais se réclament déjà de l'observation et de l'expérience. Il aboutit à l'école de Proudhon en France (1809-1867) et à celle de Karl Marx en Allemagne (i8i8-i883). Dès lors, il applique à l'étude des phénomènes sociaux la méthode inductive et historique. Avec César de Paepe et Benoit Malox, le concept de Marx, trop exclusivement économique, se transforme, tout en conservant sa base fondamentale.
Dès lors, il est préparé à se confondre avec la sociologie positive. Les sociologist^s contemporains les plus éminents sont socialistes ; de môme ceux-ci sont sociologistes.
Le deuxième courant de la sociologie positive fut un courant essentiellement scientifique; jusqu'ici il a été beaucoup trop négligé par les historiens de la science sociale, mais son importance ne fait que grandir. Au X YII^ siècle, il est représenté par Pascal, Fermât, Leibnitz, IIuyghex, le grand Pensionnaire De Witt, Hudde, Halley; au XVIIl^ siècle, par les frères Berxoiilli, d'Alembert, Euler, Buffon. Cette école scientifique commence par être une véritable science d'Etat; il ne s'agit d'abord que des calculs de probabilités, de tables de mortalité pour servir de base à des emprunts sous forme d'annuités viagères; avec Halley (1698) et surtout avec Buffon, elle s'applique déjà à tous les phénomènes de la vie et de la mort; enfin, dès la fin du XVIIP siècle et surtout au commencement du XIX* avec Laplace et Joseph Fourier, elle s'étend aux phénomènes sociaux, spécialement à la mécanique et à la statique sociales. Le même mouvement se produisit en France, en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, en Italie; rien ne prouve mieux le caractère organique de cette poussée scientifique, ainsi que je l'ai exposé
DO
dans les nombreuses levons (jiie j'ai consacrées à l'examen critique des théories de cette école dont Ad. Quktklptt fut un des plus éminents représentants (i) (1796-1874).
QiETELKT se rattache à ces préc^urseurs immédiats, la plupart, comme lui, mathématiciens, astrcmomes, physiciens; ils se relient entre eux par la même conception atomistique et mécanique de la société par où ils se rattachent également aux principaux f(mdateurs de Véconomie politique. Quetelet ne distingue pas la société de TEtat; pour lui, tous les écarts résultent de perturbations naturelles ou artificielles; le progrés consiste à ramener les écarts à la moyenne; la structure sociale est l'équilibre le plus complet possible. Le centre de cet équilibre est l'homme moyen. « L'homme moyen est, dans une nation, ce que le centre de gravité est dans un corps; c'est à sa considération que se ramène l'appréciation de t<ms les phénomènes de l'équilibre et du mouvement. »
Aristote et Archimède avaient été les précurseui'S de cette conce])tion dans l'antiquité; le premier retendit de la mécanique aux sciences morales et politiciues. Quetelet cependant, et c'est ce qui distingue le déterminisme scientifique en général du fatalisme, considère les faits sociaux comme modifiables et perfectibles. Il assimile déjà la société à un grand corj)s vivant. Ce coqis est, d'après lui, soumis à une loi d'évolution semblable à celle des individus : naissance, jeunesse, âge mûr, vieillesse, mort. Il approfondit la distinction si importante, au point de vue statique et dynamique, entre les causes constantes, variables et accidentelles. Cette distinction lui permet d'établir que les facteurs les plus variables sont les facteurs sociaux. Il se rattache au socialisme aussi bien (lu'à la sociologie positive en ce qu'il observe que les facteurs économiques sont les plus généraux, ceux dont les variations influent le plus directement sur tcus les autres idiénomèncs sociaux. Ainsi, les variations des prix du seigle et du froment agissent sur la natalité, la mortalité, la criminalité.
(1 Les K»sni8 critiques des iî.crrics statiques d'Ad. Quetelet, <rA. Coiule et «le llerlierl Spt'iK'ir ilevaieul faire partie du présent ouvrage, mais l'étendue déjà considérable de celui-ci ui'oblif^e à les publier séparément.
Ses eoncliisions sont ; i" que les gouvernements doivent atténuer toutes les causes qui amènent les grandes variations dans les prix des grains, par conséquent réformer les institutions; 2" que la criminalité, notamment, est un effet régulier de notre organisation sociale. « C*cst la société qui.prépare le (»rime et le coupable n'est que Tinstrument qui Texécute. »
Kant, le métaphysicien le plus rapproché de la philosophie positive, se rattachait à cette conception physico-mécanique des sociétés; toute Téconomie sociale restait du reste encore, en dehors des écoles socialistes, individualiste; en dehors de TEtat, il n*y avait que des individualités, des molécules, une poussière humaine; cette poussière, TEtat la préparait, la combinait dans ses laboratoires, à moins qu'avec l'école libérale la chimie sociale n'eut d'autre loi que la liberté, d'autre ordre (lue son ordre naturel.
Un groupe intermédiaire entre celui-ci et l'école biologique est celui qui envisage non plus surtout l'individu, mais le groupe, la race, etc., tout en se basant sur la statistique; ce point de vue apparaît du reste chez Qietelet; il se développe dans l'école de Le Play, qui considère le type social comme formé par le milieu (Demolins dit par la route), et s'accentue d'une fa<;on malheureusement trop étroite, chez Gumplowicz, qui considère le type comme formé par la race.
Le troisième courant de la sociologie positive est représenté par les écoles diverses dont la conception sociale est surtout biologique et organique. Avec Turgot, Condorcet, Cabaxis, le D^ Burdix, Saint-Simon, A. Comte, Schaffle et WoRMs, nous voy(ms insensiblement l'idée d'une structure sociale prévaloir sur la conception statique et dj^namique empruntée aux sciences physiques; Comte lui-même cependant continue à se servir de ces dernières expressions. Herder et Krai'se, en Allemagne, représentent une transformation philosophique analogue.
Dans ce passage de la conception inorganique à la conception biologique des sociétés, la place prépondérante reste encore accjuise à la notion de l'ordre ; le progrès est considéré comme le développement de l'ordre. En fait, cependant, chez Comte, la dynamique tend déjà à l'emporter. Dans les doctrines biosociales, le point de vue statique et l'aspect d^iiamique sont également importants ; le premier est plus simple
mais x)lus fondamental, le second plus caractéristique mais subordonné; en biologie, la simultanéité des phénomènes l'emporte sur leur succession.
Il en fut autrement dès que les progrès de la psychologie vinrent c^ompléter le point de vue de Técole biologique. Déjà, même chez Comte, la sociologie est idéologique; sa loi des trois Etats est psychique, mais psycho-collective, et même sa statique sociale est de la même nature. Avec Darwin et Wallace, la biologie elle-même était devenue évolutionniste, conformément à l'impulsion déjà donnée par Lamarck et Isidore Geoffroy Saint-Hilaire.
Dans la suite, comme chez Herbert Spencer, l'aspect successif de la psychologie devient de plus en plus prédominant; la conception évolutionniste domine presque jusqu'à absorber l'aspect statique; ce n'est plus l'organe qui détermine et explique la fonction, ni la structure la société, mais la fonction l'organe, c'est l'évolution même.
Il convient même de noter ici la tendance exagérée et trop exclusive d'une école sociologique dérivée qui assimile la vie des sociétés à une vie uniquement psychique, soit qu'elle admette entre le système nerveux et le système social une ressemblance réelle (P. de Lilienfeld), soit qu'elle développe d'une fa^'on unilatérale aussi bien les ressemblances que les différences existant entre la psychologie collective et la psycho-physiologie (E. Tarde, Lebon, Sighkle, Simmel, L. Ward, Giddings, Baldwin, Izoulet).
Finalement, avec de Roberty, la sociologie est rapportée à la pensée sociale ou socialité; la psychologie ne se produit que dans le milieu social créé par l'action et la réaction des cerveaux individuels et leur pénétration réciproque; la sociologie n'est pas un chapitre de la psychologie, mais la psychologie un résultat de la socialité, mode spécial de la vie organique: quant à la socialité, elle se ramène à un ordre logique de développement : le savoir, la philosophie, l'art, l'action. En réalité, il fait de la logique sociale la forme ultime de la psychologie.
Cette évolution de la sociologie fut, du reste, une évolution à la fois logique et naturelle; intégrale et confuse à l'origine, la sciences appliqua successivement à expliquer les phénomènes
sociaux par les lois des sciences antécédentes en suivant la marche progressive de la constitution de celles-ci ; puis elle demanda la réponse de Ténigme aux sciences sociales particulières; finalement, après avoir reconnu avec K. Marx et A. LoRiA, par exemple, que l'interprétation la plus générale doit être économique» elle arrivera par une véritable loi de retour apparent à son origine à reconnaître que Tinterprétation du monde social doit être demandée à la fois à toute la nature inorganique et organique dont les sociétés sont le développement spontané et en même temps à l'ensemble des sept classes des phénomènes sociaux dans l'ordre d'importance que nous a révélé leur classification hiérarchique. En un mot, la sociologie ne peut plus être qu'une conception intégrale de la suprême combinaison réalisée par les fact-eurs inorganiques et organiques, territoire et population, dans les diverses formes sociales. Ainsi, la sociologie nous apparaît comme un rameau différencié mais non détaché de la philosophie générale des sciences.
Nous serions incomplets en ne signalant pas encore comme quatrième et dernier affluent de la sociologie positive les travaux des savants spécialistes qui, dans les sept classes des sciences particulières, tant élémentaires et abstraites que formelles et concrètes, ont été consacrés à l'étude d'une ou de plusieurs de ces chisses : parmi ces travaux, outre tous ceux des savants économistes qui appartiennent à l'école sociologique par leur méthode et en ce qu'ils ne perdent jamais de vue la corrélation de l'économie avec l'ensemble de la science sociale, depuis les physiocrates et Ad. SMrni jusqu'à St. Mill, il faut rappeler ceux d'A. Thierry, disciple de Saint-Simon, de J. St. Mill, de Laveleye, Fustel de CouLANGES, Wagner, Mommsen, Paul Viollet, Morgan, H. SuMXER Maine, Max Muller, etc., etc. Tous, dans leurs spécialités diverses, sont des sociologistes ; c'est par leurs travaux qui servent d'intermédiaire entre la sociologie élémentaire, représentée par la statistique comparée et coordonnée d'un côté, et la sociologie générale, de l'antre, que celle-ci est surtout destinée à se parfaire par le progrès continu des études relatives à la structure et à l'évolution des institutions et des sociétés particulières. Un dernier courant est celui des statisticiens depuis que la statistique a
renoncé à résoudre à elle seule les problèmes sociaux (i).
Si maintenant nous jetons une vue rétrospective sur ces courants divers qui ont concouru et concourent encore, malgré leurs erreurs et leurs détours apparents, à alimenter le vaste fleuve ({^^ est la sociologie, nous serons sans doute frappés du i>eu de place que, dans cette évolution générale, occupe le pessimisme social. Cette doctrine, en réalité, ne trouble qu'à la surface le cours majestueux et limpide du large fleuve qui emporte la civilisatitm vers les grands océans intercontinentaux. Il n'y a pas de pessimisme scientifique, ni de socialisme pessimiste ; tous les efforts des savants et des travailleurs affirment au contraire une réaction continue de l'humanité contre les misères physiques et sociales; une adaptation de plus en plus parfaite, au milieu terrestre et collectif. Le pessimisme qui s'abandonne est le lot des aristo craties décadentes; jamais ni la science ni le travail n'ont désespéré de l'avenir.
Ayant à procéder à la recherche méthodique des rapports constants et nécessaires, c'est-à-dire des lois abstraites et générales de la structure d'ensemble des sociétés, il convenait de rappeler, pour en tenir compte, ces considérations préliminaires. Indiquons encore ici, ce que nous avons développé dans Les lois sociologiques, i[\\o chaque science a sa méthode propre, mais que toutes ces méthodes, précisément parce que la socioh)gie est la science de la combinaiscm suprême de l'inorganique et de l'organique, s'appliquent à cette dernière. De même la méthode propre à la sociologie s'applique, rétroactivement, à toutes les sciences antécédentes comme le prouvent les études historiques relatives à celles-ci surtout depuis l'avènement de la sociologie.
Sciences : Mathématiques, mécanique, astnmomic. Méthode : Observation directe et indirecte.
Sciences physico-chimiques : la i)récédcnte + Méthode expérimentale.
(i) On troïivoiM <Iîiu.s notre Sociologie élémentaire uue liste méthodique «les divers ouvraj^es dont nous recommandons l'étude à ceux qui se préparent à celle de la sociologie générale. Bruxelles, F. Larcier, iSî4-i895.
Biologie : Méthodes précédentes + Méthode de comparaison.
Psychologie : Méthodes précédentes, -f Méthodes logiques, dédiictives et îndiictives : de concordance, de différence, des résidus, des variations concomitantes, quatre procédés qui sont un prolongement artificiel ou rationnel de la méthode expérimentale.
Sociologie : les précédentes, -f- Méthode historique.
Comme exemples de l'utilisation des méthodes subséquentes par les sciences antécédentes, on peut citer :
1° L'application de la méthode historique aux sciences autres que les sciences sociales et l'utilité de cette application au point de vue du progrés des inventions;
2" L'expérience physique de Plateau sur la formation des nébuleuses. Dans un vase contenant un mélange d'eau et d'alcool on place au centre de ce mélange une goutte d'huile qu'on y introduit au moyen d'un tube. Par l'axe de cette goutte on passe une aiguille à laquelle on imprime un mouvement régulier de rotation. La sphère d'huile tourne avec son axe, elle s'aplatit aux pôles, se renfle à l'équateur; de ce renflement se détache une sorte d'anneau qui se romi)t en globules dont chacun se met à tourner autour de la masse centrale.
Comme exemples de l'utilisation des méthodes antécédentes par les sciences subséquentes, on peut citer :
I** L'applicaticm de la méthode expérimentale à la psychologie et à la biologie ;
2*^ L'application de cette même méthode à la sociologie, par exemple, dans les expériences privées et collectives faites sur l'influence exercée par la réduction des heures du travail sur la productivité.
Le c(mp d'œil rétrospectif i{\\e nous venons de jeter sur la structure et l'évolution des théories et des méthodes sociales qui ont concouru à la constitution de la sociologie, nous a permis d'observer que ce sont les sciences les plus simples et les plus générales avec leurs méthodes appropriées, par conséquent les sciences les plus anciennement perfectionnées qui leur ont imprimé leurs premières formes et leur direction originaire : sciences mathématiques, mécanique, astronomique. Plus tard, et successivement, les conceptions sociales
ont subi rinfluence des sciences physico-chimiques surtout dans les théories de Tordre naturel des sociétés et de Téconomie libérale; plus tard encore, elles reçurent l'empreinte de la biologie, et finalement, vers la fin du XIX® siècle et encore actuellement celle de la psycho-physiologie.
Cette évolution et cette organisation subjectives de nos connaissances sociales sont parallèles à la formation et à révolution objectives des phénomènes sociaux; elles sont donc naturelles. Ainsi la sociologie et les sociétés sont la continuatitm logique et réelle des sciences antécédentes et de Tordre universel.
La biologie et la psychologie sont la transition naturelle vers la science sociale. La biologie nous montre des cellules différenciées, des associations cellulaires, c'est-à-dire des groupements et des combinaisons d'organismes; elle nous montre une division physiologique des fonctions en rapport avec une différenciation organique concourant à une vie et à une structure collectives d'ensemble; elle nous montre la division des sexes imposant, dans certaines espèces, Tunion au moins momentanée d'êtres forcés par la nature de se compléter Tun Tautre et même parfois de disparaître une fois Tœuvre de reproduction réalisée.
La psychologie, en dehors de la constitution collective de tous les neurones des organes et des appareils du système nerveux, nous découvre des associations de mouvements, d'émotions, de sentiments, d'idées, d'états de conscience plus au moins complexes , des phénomènes sympathi(iues : craintes, paniques, imitations, etc.
Chez certains animaux, des groupements, des états psychiques collectifs sont produits par le seul fait de la juxtaposition, de la mise en présence d'individus de la même espèce ou d'espèces différentes. Nous voyons se former des sociétés animales, comme nous avons vu s'agréger des cellules et des groupes de cellules. Ainsi, naturellement, aux autres propriétés de la matière inorganisée, organisée et pensante s'ajoutent des propriétés sociales, par une lente évolution graduée à tel point que la psychologie même semble être nécessairement collective d'où la déduction même que la société serait un phénomène de psychologie collective. En réalité, la socialité apparaît aux sommets de la biologie et de
la psychologie qui, par elle, par une filiation réellement organique, se relient à la structure des sociétés.
Ainsi la science sociale commence là où le domaine de la biologie et do la psycho-physiologie finit, mais entre ces deux domaines il y a continuité.
Une autre observation résulte de l'histoire de la constitution de la science sociale et de Tobservation précédente, comme corollaire : c'est que le progrès de l'évolution sociologique nous conduit à considérer de moins en moins les phénomènes sociaux comme immuables, fixes, absolus et immodifiables. La biologie et surtout la psychologie nous préparent à reconnaître leurs caractères non seulement simultanés, mais successifs et variables; c'est la biologie qui a jeté les bases du transformisme social. L'ordre conçu d'abord par l'antiquité comme immobile, aussi bien en biologie qu'en science sociale, fut conçu comme un ordre évolutif et successif; la psychologie avec ses phénomènes si mobiles bien que subordonnée à des systèmes nerveux évolués eux-mêmes de la simple cellule jusqu'aux organes les plus complexes, agit en ce sens à la fois sur les anciennes conceptions de la vie organique et de la vie sociale. La statique conserva son antériorité logique et historique sur la dynamique, mais celle-ci devint la caractéristique de la vie organique et collective au point que la statique fut laissée dans l'ombre par les écoles les plus récentes. Cependant la sociologie restera toujours subordcmnée à l'ordre naturel inorganique où la constance et la fixité sont relativement prédominantes surtout dans les i)hénomènes relatifs aux sciences mathématiques et physiques; d'un autre côté le progrès de la science dynamique ne fera qu'amplifier l'importance de la statique en montrant que l'évolution elle-même est une équilibration continue.
Si la sociologie concrète recherche surtout les lois qualitatives des sociétés particulières, lois tirées de leur description historique, si dès lors elle accorde plus d'importance à leurs conditions variables, à son tour la sociologie abstraite, en éliminant les conditions variables et surtout accidentelles, nous ramène à la considération des lois constantes des sociétés, mais avec la conception plus haute qu'il y a un ordre statique dans l'évolution dynamique. En réalité l'ordre social plus que tous les autres est évolutif et l'évolution sociale
aussi bien que toutes les autres est ordonnée; la différence n'est que dans Tintensité de révolution et le degré d'organisation.
Il ne faut toutefois jamais perdre de vue qu'une loi sociologique n'est que virtuellement constante et nécessaire pour autant que les conditions du phénomène étudié sont constantes. Cette constance est donc relative, dans la sociologie concrète, à mesure qu'on envisage des conditions et des rapports plus spéciaux et dès lors plus variables.
Quand nous avons abordé, dans les deux premières parties de V Introduction à la Sociologie, l'étude de la science abstraite, spécialement au point de vue de la méthode et sans avoir la prétention téméraire et actuellement prématurée <lc constituer une sociologie intégrale et parfaite, nous nous trouvions devant un monde à la fois considérable et mystérieux par sa masse et la complexité des matériaux et de leurs combinaisons. Ce monde nous apparaissait comme impénétrable et inextricable. Au i)oint de vue de la masse et de hi grandeur, il s'étendait des sociétés les plus petites, jusqu'à cette société universelle dont nous avions la notion confuse.
Les phénomènes qui se manifestaient dans cette masse semblaient infinis en quantité, indéfinissables en qualité, ils étaient enchevêtrés les uns dans les autres; c'était un fouillis d'une complexité décourageante, d'une variété inouïe.
Le développement scientifique général s'est trouvé historiquement devant les mêmes difficultés que chacun de nous dans son éducation particulière; la science sociale a procédé suivant les lois des intelligences individuelles ; elle a commencé par des observations purement empiriques et superficielles, par la reconnaissance de cas particuliers et simples. C'est seulement peu à peu qu'elle s'est élevée à des synthèses positives, à des abstractions. Toujours aussi elle a commencé par chercher à expliquer ce qu'elle ne connaissait pas encore ou ce qu'elle ne connaîtra peut-être jamais par ce qu'elle connaissait.
C'est ainsi, par exemple, que l'ordre social fut conçu comme providentiel, comme résultant d'un commandement, d'une direct i<m supérieure analogue à ce qui se pratiquait dans les sociétés anciennes à la chasse, à la guerre et dans les autres formes successives de leur activité rudimentaire.
Ce n'est que fort tard que l'ordre perdit eett« signification primitive de coinmandemeiit et fut conçu comme naturel, mais invariable, au même titre que la matière inorganique dont la connaissance était déjà plus exacte. Cette nouvelle conception théorique correspondit à la vie sociale pratique, par exemple quand, vers la fin du XVIir* siècle et au commencement du XIX^, prévalut la conception d'un ordre naturel et spontané des sociétés, soumis à des lois invariables que la science devait se borner à reconnaitre et la politique à dégager de toute entrave artificielle à leur liberté absolue.
C'est seulement dans les derniers temps que l'ordre social a été conclu comme naturellement variable dans sa constance, c'est-à-dire comme un ordre relatif et évolutif. Cette théorie plus exacte transformera néessairement la politique sociale à son image.
A partir de ce moment, la sociologie peut être considérée comme scientifiquement constituée; constituée, c'est-ii-dire en possession de son domaine propre, en possession de sa méthode propre.
Ayant à étudier, comme toute autre science naturelle, des phénomènes (^ui se présentaient à nos investigations, comme masse, d'une façon analogue, mais plus vaste et plus complexe, à celle d'un organisme biologique soumis à des étudiants en médecine, ou d'une poupée qui éveille les premières curiosités de l'enfant, nous avons dans nos recherches antérieures, commencé par mettre la poupée en i)ièces, nous avons procédé à sa dissection, à son analyse la plus aijprofondie possible.
Notre première observation, la plus générale, a été que tout^ société est une combinais(m de deux éléments : d'abord le milieu auquel j'ai donné le nom de territoire^ mais composé de tous les facteurs inorganiques et même organiques de la nature à l'exception de l'homme. L'étude de ce milieu, dans ses rapports avec le second élément, la population, peut faire l'objet d'une science spéciale : la mésologie sociale.
Le second élément, c'est la population humaine, c'est-àdire cette partie des êtres organisés, ces animaux mammifères, appartenant à l'ordre des i)rimates, à la famille des bimanes, que certains caractères déterminés constituent en une espèce particulière. Ce second élément peut faire l'objet
d'une autre science spéciale et préparatoire : V anthropologie.
Ces deux éléments, territoire et population embrassent tous les domaines des sciences antécédentes, ils sont la matière constitutive dont les actions et les réactions réciproques produisent les phénomènes sociaux, les sociétés.
Il convient ici d'insister encore sur l'erreur presque générale des sociologistes qui consiste à considérer les sociétés comme le résultat unique de combinaisons biologiques et surtout psychiques (i).
Tout phénomène sociologique suppose et implique les deux éléments; en sociologie, ils sont inséparables. Ainsi, pour emprunter un exemple aux phénomènes sociaux les plus simples et les plus généraux, les phénomènes économiques, parmi les facteurs de la production, outre le travail et le capital, il y a les agents naturels : la terre, l'eau, la chaleur solaire; le phénomène économique de la rente foncière leur est étroitement lié. Ce facteur est aussi constant que le facteur humain. Cette immixtion des agents naturels est universelle en sociologie ; aucun phénomène social n'est purement psychique ou idéologique.
Dans son cours de Philosophie positive, t. IV-XLIX®, Leçon ^ A. Comte, après avoir proclamé les relations nécessaires de \SL physique sociale avec les autres branches fondamentales de la philosophie lîositive, dit fort bien que la physique sociale leur est hiérarchiquement subordonnée, mais il ajoute :
« L'étude positive du développement social suppose de toute nécessité la corrélation continue de ces deux notions indispensables : Vhumanité qui accomplit le phénomène et l'ensemble constant des influences extérieures quelconques, ou le milieu scientifique proprement dit, qui domine cette évolution partielle et secondaire de l'une des races animales. »
La pensée de Comte n'est qu'une approximation encore vicieuse de la réalité; d'abord l'humanité n'est qu'un concept dérivé, elle n'accomplit pas le phénomène social ; elle est ellemême le phénomène social suprême accompli et ce phénomène s'est réalisé par la combinaison et la fusion des deux
(1) Notamment M. Tarde qui a résumé très bien son faux point de vue dans la Scuola positiva des i5 et 3o septembre 1893, pp. 780 et 8.
facteurs généi'aiix et élémentaires : territoire et population. Dans toute société il n'y a pas un agent et un patient, un acteur et un théâtre, Tagent est en même temps le patient, Tacteur fait partie intégrante du théâtre; à la conception dualistique de Comte nous substituons donc une conception monistique en faisant observer cependant r[ue, dans tous les cas, la conception de Comte est supérieure à celles de Técole biologique et de l'école psychologique qui, elles, sont simplement unilatérales et monistes seulement en apparence.
Voilà donc les éléments irréductibles des sociétés; les sociétés en sont le produit transformé; ainsi les sociétés non seulement continuent mais contiennent la nature entière, et la sociologie est la fille naturelle des autres sciences réunissant leurs caractères héréditaires à ses propres caractères acquis.