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CHAPITRE III Les agrégats sociaux

En sociologie, comme dans les autres sciences, nous ne connaissons généralement pas les agrégats dans leur composition intime, dans leurs éléments simj>les; ils se présentent tout d'abord à nous à l'état composé, concret. Antérieurement à notre analyse, le superorganisme social nous apparaissait comme un tout complexe ; il en est encore de même après, avec cette différence énorme que ce grand corps mystérieux nous a révélé les éléments qui entrent dans sa nature, les propriétés que ses tissus manifestent, les fonctions, les organes, les appareils d'organes, les systèmes qui régularisent l'activité de ces propriétés et même les connexions relatives, notamnient de descendance et de filiation, qui mettent ces diverses x>arties au service d'une structure et d'une vie d'ensemble des sociétés.

Nous pouvons dès lors définir les agrégats sociaux. Un agrégat en général est, suivant la définition de LrrrRÉ, « la masse produite par la réunion de substances diverses qui ont été unies ensemble à l'époque de leur formation ». Un agrégat social est de même la masse produite par la réunion de

/ substances diverses, territoire et population, unies ensemble ( au moment de leur^forniation.

Une masse quelconque de matière sociale unie entre elle, ' voilà la première condition générale de toute sti'ucture sociale et cette matière se compose indissolublement d'unités humaines et d'un milieu, non plus isolés et même antithétiques, mais combinés et agrégés, formant un tout unifié. Principe capital qui, pour avoir été perdu de vue, vicie toutes les sociologies; les hommes et encore moins les seuls cerveaux humains ne suffisent pas pour constituer une société, celle-(d doit comprendre une partie corrélative du reste de la nature. C'est une loi primaire et universelle de toute société, la base de toute statique sociale : réunion de ces deux éléments divers, territoire et population, dans un ensemble Les abeilles ne constituent pas une société sans la ruche ; c'est même le nid qui est la condition sine qiia non de toute société d'insectes.

Tout agrégat social, quelque simple qu'il soit, est donc par lui-même une combinaison d'éléments divers impliquant une . différenciation constitutionnelle. Il comprend une certaine étendue et quantité de la nature inorganique et organique et une certaine quantité d'unités humaines. Cet agrégat social peut être partiel, c'est-à-dire limité à un groupe d'êtres humains et de territoire; il pourra même aller jusqu'à embrasser l'ensemble de l'humanité et de la planète; ses conditions seront les mêmes dans les deux cas avec cette différence que, dans le premier, l'agrégat social sera limité soit par d'autres agrégats sociaux, soit par un milieu territorial externe non encore socialisé, c'est-à-dire non encore combiné avec des unités humaines constituées en agrégat.

Le phénomène dit société est donc un rapport, une connexion constante et nécessaire avec les conditions suivantes :

a) une masse sociale composée de : i° territoire, 2° population;

b) l'union des deux éléments divers de cette masse dans un ensemble; c) une certaine différenciatien de celle-ci d'avec d'autres agrégats sociaux ou d'avec le restant du territoire à moins que toute la planète n'arrive à constituer un agrégat social supérieur reliant, dans les mêmes conditions, les agrégats sociaux particuliers.

Partout où ces conditions se trouvent réunies le phéno-

donnent naissance à certaines connaissances, au moins empiriques, vraies ou fausses, tôt systématisées sans qu'on le sache et qu'on le veuille, connaissances qui servent plus ou moins à la conduite des membres du groupe, se précisent en mœurs collectives entraînant une approbation ou un blâme et, dans certaines circonstances un appui ou une répression également collectifs ; partout enfin, l'ensemble de l'agrégat subit une direction générale, consciente ou non, organisée ou diffuse, fût-elle déterminée uniquement par les nécessités internes et externes les plus générales ; telles ces bandes de loups qui se dirigent comme une force inconsciente dans les steppes avec un ensemble et une cohésion irrésistibles bien que ou parce que inconscientes.

Cette loi que toute société implique la production spontanée et simultanée de toute la série des phénomènes sociaux n'est qu'en contradiction apparente avec la loi de filiation des mêmes phénomènes exposée dans la première partie et avec celle de la filiation des fonctions et organes exposée dans la deuxième partie de V Introduction à in Socioiogie, En effet, la coexistence constante et nécessaire, au sein de tout agrégat, de toutes les propriétés sociales est, dans les sociétés rudimentaires, une coexistence confuse, homogène; c'est-à-dire que les phénomènes supérieurs et surtout leurs organes ne sont pas encore différenciés et ne le seront que successivement. C'est ainsi que leur activité esthétique, intellectuelle, morale, juridique et politique se manifeste uniquement comme impliquée dans la structure et dans la vie économique et génésique. Cela est d'autant plus vrai, que chacune des propriétés sociales primaires donne, dans son domaine propre, spcmtanément naissance à toute la série des propriétés suivantes. Ainsi il y a une activité sexuelle, artistique, scientifique, morale, juridique et même il y a une politique purement économique.

Quelque soit la forme revêtue dans le temi^s et dans l'espace par les agrégats sociaux, tous, sans exception, embrassent la série intégrale des propriétés sociales, que ces agrégats soient des hordes amorphes, des tribus, des clans, des familles, des cités, des nations, des confédérations d'Etats, qu'ils soient la grande société humaine ou la i)lus petite société particulière contractuellement formée conformément

vaste; en sociologie, l'iiomme et le milieu, l'acteur et le théâtre, le sujet et l'objet, l'agent et le patient ne font qu'un; ils sont les parties indissolubles d'un agrégat unique; leur dissociation suppose la dissolution, la mort de la structure sociale.

Nous avons déjà constaté que les structures, aussi bien inorganiques qu'organiques, nous préparent à l'apparition des structures sociétaires. Les agrégats moléculaires sont aussi des masses d'atomes unis et équilibrés entre eux; les êtres organisés sont des associations de cellules; de même le système nerveux d'où résultent nos états de conscience, nos associations de volontés, d'émotions, de sentiments et d'idées; de même le concours des individus est imposé par le milieu, il se fait non seulement entre eux mais entre eux et ce dernier ; V la société est une forme supérieure de la nature entière, i forme nécessaire de conservation et d'adaptation. L arbre solitaire périt là où, dans le même climat, la forêt résiste et étend son envahissement, mais l'arbre et la forêt sont inséparables de la t<»rre.

Une deuxième loi, constante et nécessaire, de tout agrégat social est que l'apparition du phénomène dit Société implique la production spontanée de la série entière des phénomènes . ou propriétés propres à la matière sociale : propriétés économiques, génésiques, esthétiriues, scientifiques, éthiques, juridiques et politiques. Toute société, môme hiu plus rudimentaire, môme restreinte à l'objet le i)lus spécial, manifeste, par le seul fait de sa formation comme agrégat, ces sept classes de propriétés. Cela est incontestable pour les deux premières; nulle part, ni chez les populations préhistoriques, ni chez les populations inférieures, actuelles ou éteintes, nous ne voyons se vérifier l'hypothèse de l'individu humain se nourrissant exclusivement par ses efforts isolés et se reproduisant sans rapports sexuels au moins intermittents. Partout également nous observons certaines manifestations physiopsychiques en rapport avec le succès obtenu ou les insuccès subis dans la vie militaire, économique ou génésique, une certaine tendance à manifester les joies et les douleurs et même à les régler, à embellir soit l'habitat et les instruments de travail et de lutte, soit la personne humaine ellemême ; partout les rapports avec le milieu interne et externe

donnent naissance à certaines connaissances, au moins empiriques, vraies ou fausses, tôt systématisées sans qu'on le sache et qu'on le veuille, connaissances qui servent plus ou moins à la conduite des membres du groupe, se précisent en mœurs collectives entraînant une approbation ou un blâme et, dans certaines circonstances un appui ou une répression également collectifs ; partout enfin, Tensemble de l'agrégat subit une direction générale, consciente ou non, organisée ou diffuse, fût-elle déterminée uniquement par les nécessités internes et externes les plus générales; telles ces bandes de loups qui se dirigent comme une force inconsciente dans les steppes avec un ensemble et une cohésion irrésistibles bien que ou parce que inconscientes.

Cette loi que toute société implique la production spontanée et simultanée de toute la série des phénomènes sociaux n'est qu'en contradiction apparente avec la loi de filiation des mêmes phénomènes exposée dans la première partie et avec celle de la filiation des fonctions et organes exposée dans la deuxième partie de V Introduction à la Sociologie. En effet, la coexistence constante et nécessaire, au sein de tout agrégat, de toutes les propriétés sociales est, dans les sociétés rudimentaires, une coexistence confuse, homogène; c'est-à-dire que les phénomènes supérieurs et surtout leurs organes ne sont x)as encore différenciés et ne le seront quo. successivement. C'est ainsi que leur activité esthétique, intellectuelle, morale, juridique et politique se manifeste uniquement comme impliquée dans la structure et dans la vie économique et génésique. Cela est d'autant plus ^Tai, que chacune des propriétés sociales primaires donne, dans son domaine propre, spontanément naissance à toute la série des i)ropriétés suivantes. Ainsi il y a une activité sexuelle, artistique, scientifique, morale, juridique et même il y a une politique purement économique.

Quelque soit la forme revêtue dans le temps et dans l'espace par les agrégats sociaux, tous, sans exception, embrassent la série intégrale des propriétés sociales, que ces agrégats soient des liordes amorphes, des tribus, des clans, des familles, des cités, des nations, des confédérations d'Etats, qu'ils soient la grande société humaine ou la plus petite société particulière contractuellement formée conformément

aux dispositions du droit civil ou commercial, que ce soit un syndicat professionnel ou Tliumanité.

Il n'y a pas contradiction entre la loi d'homogénéité à la fois primitive et persistante et la loi de différenciation successive; la constance et la nécessité de toutes les propriétés sociales dans tout agrégat collectif , même rndimcntaire, sont, an contraire, l'explication conforme de l'une et de l'autre.

Tout fragment de matière sociale est donc un agrégat social complet, bien entendu tant que ce fragment n'est pas réduit à une seule unité humaine ou à une portion de territoire sans unités humaines; il est complet parce que du seul fait de la juxtaposition des deux facteurs constitutifs et des actions, réactions et combinaisons qui en sont la conséquence, il constitue une matière sociale, un agrégat.

La société juive cstKîlle une société ? Oui, car une société ne doit pas avoir nécessairement un territoire délimité et soumis à un droit de souveraineté ou de propriété absolue ; il n'en est pas moins vrai que la société juive manifeste toutes les propriétés sociales avec cependant des caractères originaux; là même où elle n'a pas de propriétés territoriales, sa vie économique est le résultat de combinaisons entre le milieu physique et les unités juives dans leurs rapports avec d'autres unités ou groupes d'unités. Les juifs ne fussent-ils qu'une secte religieuse, alors cependant encore ils constitueraient une société au sens le plus complet en vertu de la loi générale que toute fonction sociale implique et suppose toutes les autres ; toute religion a des éléments à la fois matériels et humains qui se manifestent à l'état de combinaison par la série entière des j)héiiomènes sociaux; toute religion a des facteurs aussi bien économiques que politiques, par exemple. Xe confondons pas Ktat et société; l'Etat n'est qu'un état social de nature historique.

Telle quelle, cependant, comme nous l'avons cléjà indiqué, cette notion de l'agrégat social n'est pas encore suffisante pour nous permettre, à elle seule, de nous élever à la c(mception de structure sociale, de statitiue sociale, d'équilibre. Nous ne connaissons encore pour le moment que la masse sociale composée de parties diverses et douée d'un certain nombre de propriétés.

Pour s'élever à la compréhension de l'idée de structure, il

faut la notion supplémentaire d'un certain arrangement des parties constitutives de l'agrégat. Cet arrangement doit être tel que la masse sociale puisse se tenir en équilibre non seulement à l'état de repos, lequel n'est qu'une abstraction, mais à l'état de mouvement, qui est l'autre aspect inséparable de la vie.

L'arrangement le plus simple, le plus général pour tout agrégat social est celui qui résulte d'une différenciation entre sa masse composée des éléments que nous connaissons et le ou les milieux externes; nous négligeons provisoirement ceux-ci pour nous en tenir à l'arrangement interne des parties en corrélation avec la structure et le service d'ensemble.

Une substance peut être dite organique dès qu'elle est constituée par des principes immédiats plus ou moins nombreux appartenant à au moins trois groupes ou classes distincts et unis par combinaison spéciale et dissolution réciproque ; c'est là le caractère d'ordre organique le plus simple, le plus élémentaire. Toutefois, toujours, chaque élément anatomique possède, eu outre, un autre caractère d'ordre organique, caractère qu'on ne retrouve nulle part ailleurs que dans les corps vivants, c'est d'avoir une structure, c'est-à-dire un arrangement particulier approprié à un service général. La structure implique donc un arrangement corrélatif, avec continuité médiate ou immédiate des organes particuliers, des appareils et des systèmes constitutifs de la structure générale.

De même, en sociologie, la masse ou agrégat peut être considérée comme superorganisée du moment qu'elle est constituée de facteurs inorganiques, organiques et psychiques combinés manifestant, dès lors, nécessairement les sept groupes ou classes de propriétés sociales, de telle sorte que ces facteurs et ces propriétés sont unis entre eux j)ar cette combinaison spéciale et par dissolution réciproque. En outre, chaque agrégat social a un autre caractère organique, caractère qu'il a en commun avec les ^orps vivants, c'est d'avoir une structure, c'est-à-dire également un arrangement particulier approprié à un usage général. De là aussi une disposition corrélative avec continuité médiate ou immédiate des organes ou institutions particulières qui concourent à la structure d'ensemble des sociétés.

Il n'existe pas, en réalité, d'agrégat social amorphe, c'està-dire sans structure ; toute société, grande ou x^etite, la plus simple qu'on puisse observer, a au moins cette structure générale et d'ensemble qui consiste dans la constitution d'une masse dont les facteurs sont multiples et dont les éléments et les propriétés, dérivés de la combinaison de ces facteurs, sont agencés et unis dans un ensemble distinct, au moins en partie, des milieux ambiants et s(mt solidaires entre eux dans la vie et dans la mort.

Xous verrons plus loin qu'un autre caractère organique de toute société consiste à se différencier des autres et des milieux externes par une enveloppe, une limite.

La structure la plus simple et la plus générale des sociétés peut dimc être représentée par un agrégat composé de facteurs hétérogènes, territoire et population, fonctionnant d'une fa^'on homogène et organisé seulement en ce que les diverses parties en sont directement ou indirectement unies entre elles et à l'ensemble et contenues dans des limites.

Abstraction faite de cette dernière condition, que nous nous proposons d'étudier plus spécialement dans ce volume et à laquelle nous i)révenons dès maintenant le lecteur, nous n'attachons nullement le sens étroit que les expressions d'enveloppe ou de limite peuvent avoir en biologie, l'agrégat social, considéré uniquement au point de vue de la masse, peut donc se définir au point de vue statique : toute combinaison de territoire et de population dont les parties sont unies entre elles et dans une structure d'ensemble, la dissolution des parties entraînant la dissolution de la structure et, réciproquement, de même leur transformation.

La structure la plus simple ainsi constituée d'une fa<;on liomogène interne se maintient en équilibre, d'abord par sa propi-c structure, ensuite par les relations de cette dernière avc(* les milieux externes.

Il y a donc une équilibration à la fois interne et externe ; <pisind les milieux externes sont é^çalement des agrégats sociaux, de leur équilibration réciproque résulte, par le fait même, un agrégat so(»ial composite, soumis de son côté aux mêmes ccmditions d'équilibre. De la seule juxtaposition de deux ou plusieurs sociétés aussi fermées qu'(m puisse les supposer l'une à l'égard de l'autre, résultent dans tous les cas

des formes intersociales, des actions et réactions récii>roques, analogues à celles qui se manifestent au sein de chaque agi'égat social entre les sept classes de phénomènes. Tant il est vrai qu*il suffit de la mise en présence des conditions constitutives des sociétés pour que la série entière des phénomènes se produise comme dans un laboratoire de chimie,, et que le voisinage même entre deux sociétés donne naissance à une structure intersociale plus générale ; la même loi de corrélation qui s'appli(iue à chaque société particulière, s'applique bon gré mal gré entre sociétés. N'est pas pacifique qui veut.

Une structure réduite à son expression la plus simple et la plus générale, c'est-à-dire aussi homogène que peut l'être un agrégat social, ne se maintient évidemment en équilibre que vis-à-vis de conditions internes ou externes également très simples. Si des circonstances nouvelles viennent à surgir, par exemple une pénurie de gibier, de poisson, de fruits naturels, ou leur abondance, cette structure sera disposée rapidement soit à se dissoudre, soit à se développer ; il faut dans tous les cas qu'elle s'adapte aux conditions nouvelles. Il en est de même eu égard à ses rapports avec les milieux externes sociaux et autres.

Tout agrégat social est ainsi, tant (|u'il subsiste un état, status, dans le sens le plus large de ce mot, c'est-à-dire une structure qui se tient en équilibre. Cet équilibre est nécessaire, constant bien que mobile et variable dans des limites déterminées par sa propre structure et le milieu ambiant; c'est un équilibre vivant, une loi sociale de la plus liante généralité.

Xous venons de voir comment cet équilibre social est obtenu sous sa forme la plus simple : une masse sociale, plus ou moins délimitée par une enveloppe, et dont toutes les parties internes sont agencées et équilibrées entre elles et dans une structure d'ensemble, qui elle-même se maintient en équilibre vis-à-vis des milieux ambiants.

La statique sociale a précisément pour objet la détermination des conditions de cet équilibre. Toutes les sciences antécédentes, mathématiques, mécanique, astronomie, physique, chimie, biologie et psychologie soulèvent le même problème; en sociologie, il est seulement plus compliqué.

Dans tous les cas, l'équilibre résulte d'une certaine dispo-

sition interne en rapport avec des dispositions externes. Prenez, par exemple, un instantané de tous les états consécutifs d'un coureur ; à chaque moment son corps est en équilibre, à chaque moment il est à l'état statique ; à chaque moment et mouvement, il est à l'état de rei>os ; sa chute même est un retour de Téquibre compromis par une adaptation maladroite des parties internes avec les conditions externes, à un équilibre inférieur. De même à chaque repos apparent, sa structure est à Tétat dynamique.

L'équilibre social, comme la- statique biologique, est toujours un équilibre instable, toujours changeant ; à des variations du milieu ou à son action sur le milieu correspondent sans cesse des variations de la structure de l'agrégat, comme aux variations de l'agrégat correspondent des variations des autres milieux sociaux.

En vertu des lois de continuité de la masse et de corrélation de toutes ses parties, lois que nous exposerons plus loin, toute variation dans l'une quelconque de ces parties correspond à une variation de l'ensemble. Celle-ci peut, du reste, précéder, accompagner ou suivre celle-là, mais le phénomène est nécessaire et constant. En définitive, la statique sociale, ramenée à ses conditions les plus simples, se réduit à des équations de forces, tout à fait comme la mécanique statique.

La statistique, en notant la fréquence, l'intensité et la durée des propriétés ou forces sociales, est la préparation et l'instrument naturels de la statique. Par la statistique, nous pouvons arriver à déterminer non seulement les conditions abstraites et qualitatives de l'équilibre social, mais aussi ses conditions concrètes et quantitatives, de manière à pouvoir les mesurer exactement.

Quand nous observons, i>ar exemple, par la statistique, que ralimentation de la force ouvrière ou productrice dans l'agrégat social, nation belge, est inférieure à sa dépense physiologique, nous constatons que cet inéquilibre se compense par une usure des lissus,|un prélèvement sur la force de travail, et que cette équilibration déplorable et régressive se repercute sur l'ensemble de la structure sociale, c'est-à-dire sur la situation réciproque de chacune de ses parties composantes, affectant aussi bien tous les individus que toute la richesse matérielle et la société en général.

Les caractères reconnus dans tout agrégat, comme masse, sont donc jusqu'ici : une combinaison d'éléments divers, des propriétés diverses mais universelles et en ce sens liomogènes; la continuité, la liaison de toutes les parties entre elles, leur liaison ou corrélation avec Tensemble, l'équilibration constante.

Toute société, quelque simple ou compliquée qu'elle soit, implique au moins une organisation de ce genre; toute société est un superorganisme, parce qu'elle est le produit de plusieurs facteurs combinés, dont la combinaison donne naissance à des propriétés d'un caractère original, différent au moins partiellement des projiriétés des facteurs constituants.

D'après Herbert Spencer, toute structure sociale sera dans tous les cas déterminée par la nature des unités composantes; il invoque à l'appui de ce principe des exemples empruntés à la physique, à la chimie, à la biologie. Ainsi le bégonia, comme plante, est la reproduction conforme d'une seule de ses feuilles. Un cristal, quelque soit sa masse, est semblable aux petits cristaux qui le composent. C'est exact, mais une société n'est pas la même chose que l'être zoologique humain, une grande société composée de diverses sociétés particulières, sera la reproduction en grand de celles-ci, mais non une reproduction des unités humaines, d'autant plus que celles-ci, du moins d'après nous, ne sont pas Tunique facteur de la société. En définitive, le principe de Spencer ne peut pas s'appliquer aux cas où le corps envisagé est le produit d'une combinaison de facteurs divers; le produit de cette combinaison est toujours en partie différent de chacun de ces facteurs.

Dans les exemples donnés i)ar Spencer, les unités composantes sont homogènes, en sociologie elles sont hétérogènes; son erreur provient du faux point de départ, d'après lequel il considère les sociétés comme constituées uniquement d'individus ou unités humaines sensibles, tandis que toute la matière inorganique entre également dans leur texture. En dehors de cette considération capitale, |on a aussi suffisamment signalé qu'une foule n'a pas la même psychologie qu'un individu, et cela provient sans doute du fait que même les unités qui composent la foule ne sont pas absolument

homogène et que, dès lors, leur eombinaîsou donne des résultats eu partie distincts.

Pour les cristaux, il faut aussi que leur composition soit homogènes et que le degré de température soit le même dans toute la masse, sinon il se produira des variations par exemple dans la disposition des angles ; de même la feuille du bégonia ne reproduira exactement le bégonia que dans un milieu identique; il pourra même résulter des variations provenant des particularités de la feuille.

Pour Spkncer, la science sociale a pour objet les relations des unités avec les agrégats ou, pour s'exprimer d'une façon actuelle et concrète, les rapports de l'individu et de l'Etat. Ce i)oint de vue est incomplet ; il néglige les facteurs inorganiques et organiques qui entrent dans la texture des sociétés; il crée une antinomie qui en réalité n'existe pas, entre un des éléments C(mstitutifs de la société et cette dernière ; il ne tient pas compte des caractères qui distinguent les sociétés des individus, et notamment que les sociétés sont, par le seul fait de leur agrégat, douées de propriétés que ne possèdent ni les individus, ni même de simples additions d'individus. Nous avons noté le principal de ces caractères distinctifs, le contractuulisme. Aussi 11. Spencer n'a pas évité l'écueil où A. CoMTK lui-même a éclioué, il n'est pas parvenu à prouver la légitimité de la constitution de la sociologie; en effet, très logiquement au jmint de vue inexact où il s'est placé, l'addition d'unités de même nature, il ne pouvait arriver qu'à rec(ninaître des différences quantitatives entre l'individu et la société. Et lui, qui ce])endant appelle celle-ci un superorganisme se mettait en contradiction avec la définition même de l'organisme dcmnée ci-dessus : une substance peut être dite organisée dès qu'elle est constituée par des principes immédiats plus ou moins nombreux appartenant au moins à trois groupes ou classes distincts et unis par combinaison spéciale ot dissolution réciproque. Une feuille de bégonia reproduira le bégonia, un grand cristal sera composé de petits cristaux analogues; mais dix, cent, etc., unités humaines sont à elles .seules incapables de constituer une société à moins de former entre elles une combinaison où entrent nécessairement aussi des éléments inorganiques, organiques et i)sychiqucs.

Tout agrégat social, comme masse, peut diminuer ou augmenter :

a) par Taccroissement ou la diminution des facteurs pliysi- 1 ques qui entrent dans sa composition et concourent à Texer- j cice de son activité à Tintérieur ou à l'extérieur; •

b) par l'augmentation ou la diminution des unités humaines qui le composent ;

c) par l'augmentation ou la diminution de ces deux facteurs réunis, c'est-à-dire par l'accroissement ou la réduction fragmentaire de la masse sociale môme, de la société.

La réduction de ces conditions j)eut aller jusqu'à la suppression même de l'agrégat. C'est le cas pour les juifs, les Indiens d'Amérique, etc. Ils ne forment plus une société spéciale; leurs unités humaines et leurs milieux ont été résorbés pai' des agrégats supérieurs.

L'accroissement de la masse sociale ou sa réduction ne sont point par eux-mêmes et d'une façon absolue un progrès ou un regrès mais des conditions qui y sont généralement favorables. Dans les organismes zoologiques, nous voyons aux deux extrêmes comme masse, par exemple la fourmi et l'éléphant; leurs individus et leurs groupes sont à peu près également intelligents et avancés en civilisation; la fourmi, l'abeille le sont plus que le loup et l'hippopotame.

Des sociétés, petites comme niasse, telles que la Grèce antique et la Belgique peuvent être supérieures à de vastes agrégats sociaux, tels que la Perse ancienne et la Chine moderne. Cependant il faut tenir compte que, par certains côtés, ces petites sociétés dépassent leurs limites politiques ou de souverainté, leur activité ne s'y arrête qu'en apparence, en réalité elle s'étend au delà et leur structure économique, religieuse, morale, etc., embrasse souvent un monde, tel encore le monde grec.

Une grande masse offre cependant cette virtualité d'être nécessairement, et toutes autres conditions égales, exposée à un plus grand nombre de variations; mais c'est là encore un facteur qui peut être favorable aussi bien au progrès qu'au regrès social, c'est-à-dire à une équilibration supérieure ou inférieure nouvelle. Si, par exemple, l'agrégat plus vaste ne parvient pas à s'adapter organiquement à ces variations, il sera exposé à se disloquer par manque de coordination; au

lieu d'une différenciation organique coordonnée, il se produira une différenciation incoordonnée, une dislocation, un état inférieur.

L'accroissement de la masse et même la différenciation de cette masse que cet accroissement favorise, ne suffisent donc pas pour qu'il y ait progrès social. Une troisième condition est requise : il faut que les parties différenciées soient coordonnées entre elles et avec l'ensemble; de cette manière seulement l'accroissement et la différenciation de l'agrégat constituent un nouvel équilibre, un Etat supérieur aux Etats précédents.

Comme je l'ai exposé dans le Transformisme social, le mètre de la civilisation, ou théorie de la valeur sociale, ne peut être que sociologique ou intégral. Aucune classe de phénomènes sociaux, aucune institution n'ont de valeur absolue et indépendante. Exemple : institutions politiques très avancée des Etats de l'Amérique du Sud. En économie, la théorie de la valeur ne peut être basée sur un élément unique fût-ce le travail et la durée du travail ; elle ne peut être que sociale c'est-à-dire résultant de la combinaison des facteurs à la fois inorganiques, organiques et humains de la production; le mètre de la valeur ne peut être que social.

M. G. SiMMEL (i) émet aussi le principe très juste que a la structure sociale d'un groupe est essentiellement modifiée par le nombre des individus unifiés dans ce groupe», de telle sorte que « d'un côté, certaines formes (^ui sont nécessaires ou possibles de la part des éléments ou conditions de vie peuvent seulement arriver à se réaliser à raison ou à la suite d'une certaine extension numérique des éléments » et ,au point do vue positif « que d'autres formes sont suscitées directement par des modifications déterminées et purement quantitatives du groupe» . Ainsi, les formes communistes anciennes et contemporaines n'ont, d'après lui, été possibles que dans des cercles relativement étroits et ont toujours échoué dans les groupes étendus.

Cette observation me semble très peu exacte; de véritables structures socialistes très vastes ont existé autrefois, par

{ I ) The Xumber of members as determining the sociological form of the group. TnE A3ierk AN Journal of Soriorx)GY, july, 1902.

exemple l'ancien Pérou ; actuellement aussi bien des formes sont déjà en grande partie socialisées, notamment comme je Tai déjà montré, la plupart de celles qui sont relatives à la circulation : chemins de fer, postes, tramways; il y a aussi de nombreuses régies de l'eau, du gaz, de l'électricité; un domaine public plus ou moins considérable. Ces faits ont échappé à l'observation de M. Simmel. Cependant son principe est relativement exact et nous avons nous-même indiqué qu'un développement quantitatif est généralement un facteur de variations, de dîfféreiudations qualitatives. M. Simmel cependant,|comme Herbert Spencer, ne tient compte dans la texture des sociétés que des unités humaines et non de l'autre facteur, non moins essentiel, d'où résulte le mélange à la fois inorganique, organique et psychique dont le concours est indispensable à toute forme sociale. Cet autre facteur a également au point de vue quantitatif une infhience sur la structure sociale qualitative même, toute variation de ce genre résulte de la combinaison des deux facteurs.

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