CHAPITRE VIII
Lks Grandes Moxarchiks absolues ET LES États fermés.
Les formes sociales proprement dites sont toujours en avance sur les formes politiques. Celles-ci persistent également longtemps après la disparition des conditions qui leur (uit donné naissance. Si on observe l'Europe centrale et occi-
dentale vers la fin du XV** sièele, on remarque que malgré la conservation de la plupart des privilèges féodaux relatifs à la tenure foncière, le seigneur féodal a perdu en partie et tend de plus en plus à perdre ses privilèges, c'est-à-dire sa souveraineté politique et même juridique. De même que le régime politique et juridique féodal a été une superstructure du régime économique de propriété, une forme complémentaire surajoutée et acquise en dernier lieu, de môme celle-ci, naturellement la plus instable, se dissout avant la propriété féodale et même avant le droit féodal. De même les fronfières continueront, dans le régime nouveau des grandes monarchies centralisées, à être considérées longtemps comme des limites de propriété féodale, alors qu'en réalité elles ne présentent plus du tout ce caractère.
A la fin du XV siècle, non seulement l'Etat centralisé et fermé se substitue au régime féodal toujours flottant entre Textension et le partage, entre l'agrandissement et le morcellement, mais il présente une tendance manifeste, comme tout privilège, monopole ou propriété, à l'inégalité et dès lors à la centralisation. Toutefois avec le relâchement et la dissolution du contrat féodal disparaît également la conception de la suprématie impériale et papale. Les conquêtes nouvelles ne sont plus seulement expliquées et justifiées par le droit féodal notamment successoral ; elles le sont également par la nécessité de maintenir l'équilibre européen et ainsi, par le maintien d'une certaine égalité des forces, d'assurer la paix. Seulement les forces sociales changent toujours, dès lors il faudrait toujours remanier les frontières des Etats, et comme pour le moment il n'y a aucun système régulier d'évaluation de ces forces, la seule solution possible est de s'en remettre à la guerre. Alors au lieu de réaliser l'égalité entre les Etats on n'aboutit qu'à la domination, à l'hégémonie de l'un deux, c'est-à-dire à une hiérarchie intersociale d'Etats où il ne reste plus que la seule ressource aux plus faibles de se coaliser avec les plus forts à moins que les plus forts ne s'entendent pour anéantir les plus faibles.
A la fin du XV^ siècle, il y a six groupes principaux d'Etats dans rEuroi)e centrale et occidentale : la France, l'Angleterre, l'Espagne, l'Empire germanique uni à l'Autriche, la Suisse et l'Italie.
De 1492 à 1494 tous les conflits entre ces Etats ont été réglés par des traités : d'Etaples en 1492, de Narbonne et de Senlis en 1493. C'est alors que la question Italienne est soulevée et entraîne une lutte de vingt cinq années entre les puissances. Quelle est à ce moment la constitution de leurs frontières ?
En Allemagne, la répartition des domaines seigneui-iaux n'a guère varié depuis le commencement du XIV** siècle; leur constitution intérieure n'a pas davantage perdu ses traits essentiels : l'Empereur, les princes ecclésiastiques et laïques, les villes libres et impériales, la noblesse immédiate, forment les échelons de la structure hiérarchique de la société. La Bulle d'Or de r356 a confirmé définitivement l'institution des électeurs. Les Ilohenzollern et les Habsbourg sont les représentants de la force militaire dont le berceau a été dans les marches de Braudeboiu'g et d'Autriche. La maison d'Autriche est prépondérante; depuis Maximilien elle possède outre le Duché, la Styrie, la Carinthie, la Carniole, le Tyrol, la Souabe, l'Artois, la Franche-Comté et les Pays- Bas. Si ces régions si différentes font partie d'un même Etat, les conditions ethniques et géographiques n'y sont à peu près x)our rien ; elles n'ont pas davantage non plus d'influence sur le tracé des frontières.
L'Espagne est nettement délimitée à l'extérieur, mais ni la mer ni les Pyrénées n'avaient empêché son absorption par les Romains, par les Vandales et les Musulmans, pas plus que ses divisions orographiques intérieures, également très nettes, n'empêchèrent son unification monarchique et centralisée. Ce fut le v«aste plateau de la Castille avec ses pentes vers la mer qui devint le centre de la monarchie, centre essentiellement militaire dans la région la moins favorisée au point de vue de la civilisation ét*onomique, intellectuelle et morale. La monarchie même en fit de plus un désert épuisant toute vie sociale autour de Madrid comme pour faire de ce centre de domination quelque chose de semblable à la marche et au désert primitifs. Les divisions dites naturelles de l'Espagne, tant extérieures qu'intérieures, peuvent bien favoriser son particularisme mais seulement quand celui-ci correspond aux conditions sociales internes et externes. Quand celles-ci tendent à l'unification, l'unification se fait malgré les fleuves,
malgré les montagnes. Il en fut ainsi quand le régime féodal en Espagne comme ailleurs tendit à se transformer en un régime de royauté absolue, sous Tinfluence de la centralisation soit régulière, soit violente du système domanial. Dans la seconde moitié du X V^ siècle, les anciens royaumes sont absorbés par les deux royaumes de Castille et d'Aragon ; ceux-ci à leur tour s'unifient par un mariage ; ainsi le système féodal par l'application de son propre droit économique aboutit à lamonarcliie absolue, c'est-à-dire à sa propre négation et à une réforme inévitable du régime économique notamment de la propriété.
Mais pourquoi la Navarre jusqu'en i5i2, pourquoi le Portugal, sauf sous Philippe II, restent-ils indépendants de l'Espagne? Leurs caractères ethniques et orographiques étaient-ils plus insurmontables par eux-mêmes, que ceux des autres régions de la péninsule? Évidemment non, mais la Navarre subit l'influence française, le Portugal, après sa grande période d'initiative se met à la remorque de l'Angleterre; ce sont des conditions sociales qui les tinrent détachés de l'Espagne et qui les firent graviter vers d'autres centres.
En revanche, l'Espagne possède au XV^' siècle les Baléares, la Sicile, la Sardaignc. C'est un i)rincc de la maison d'Aragon qui règne à Naples ; elle découvre l'Amérique et s'y implante au centre et au midi en conquérante et en colonisatrice Pourquoi elle plutôt que Venise, Gènes ou Naples? Parce qu'elle est assise à la fois sur la Méditerranée et sur l'Océan, x)arce qu'elle est l'héritière naturelle des civilisations méditerranéennes, la transition vers les sociétés océaniques. C'est pour cela qu'elle étend ses conquêtes à la f«is en Italie et en Amérique. Ce fut sa fonction sociale très positive, à la([uelle les contemporains ne comprirent rien et où elle s'épuisa elle-même, parce qu'une civilisation militaire et conquérante est nécessairement destructive surtout quand, comme en Espagne, elle se consacre à la conquête exclusive des métaux i)récieux, c'est-à-dire d'une marchandise dont la valeur se règle comme celle de tous les autres produits, avec ce désavantage en i)lus que le progrès consiste en s'en passer comme monnaie et, dès lors, à en réduire la demande. Quoi qu'il en soit, à moins de jouer sur les mots, jamais l'Espagne ne fut limitée par les Pyrénées ; son expansion en
Italie et en Amérique, à la fin du XV*^ siècle, fut un développement social organique et positif malgré ses formes militaires. Voyez, au contraire, combien ce caractère organique change avec les conditions sociales mêmes. En tant que monarchie absolue, le droit féodal n'aurait plus dû y être applicable ; cependant, celui-ci persiste et on en retrouve une application dans le mariage de Philippe le Beau avec Jeanne la Folle, mariage qui réalisa en 1496 l'union de l'Espagne avec la Maison d'Autriche. Seulement, à la différen<*c de l'expansion en Italie et en Amérique, l'union de la Maison d'Autriche et de la Maison d'Espagne ne fut qu'une œuvre artificielle et éphémère, parce que la structure sociale n'était X^lus féodale.
Malgré toutes les divisions géogra[)hiques du territoire et les différences ethniques, l'Angleterre réalise son unification par la violence. De 1072 à 1121, elle soumet le sud du pays de Galles et en 1169, elle commence la conquête de l'Irlande. Ce développement se complétera en i(m>3 par l'union avec l'Ecosse et se continuera pai* la colonisation. D'un autre côté, elle perd successivement ses possessions fran^»aiscs, sauf Calais et les îles anglo-normandes. Après la découveiixï de l'Amérique, l'activité de la Grande-Bretagne se tourne principalement vers la mer ; elle persiste cependant, de 14^4 à 1559, dans son hostilité vis-à-vis de la France et continue à intervenir dans les affaires continentales. Cependant, à partir de ce moment, elle n'est plus tournée seulement vers le (»ontinent européen, mais de grands centres ser forment à l'ouest : Birmingham, Manchester, Liverpool. La Grande Charte date de I2i5 et au XIV^ siècle, la transformation du serf en homme libre est en général effectuée. Presque toutes les luttes entre la royauté et le Parlement tournent au profit de celui-ci. C'est l'Angleterre qui, la première après la Hollande, se transforme d'État fermé en État ouvert, mais encore elle ne le fera qu'après s'être, par le Navigation A et de Cromwell et d'autres mesures restrictives et même violentes, assuré la suprématie de la navigation maritime.
En France, même après Louis XI, il subsiste encore de nombreux domaines seigneuriaux, mais leur existence est précaire ; les villes se sont émancipées ; le seigneur feudataire n'y conserve que le château ; souvent eelui-ci est au roi.
Les fonctions militaires, îiulioiaires, l'inaneières, ont presque toutes été transférées à la royauté, de même la frappe de la monnaie, la levée de la taille, celle des troupes. Il y a encore une noblesse, mais sans souveraineté réelle et limitée à certains privilèges féodaux. Du Nord au Midi et à l'Est, la conquête a poursuivi son œuvre, détruisant les frontières particulières et rattachant toutes les parties distinctes au centre. Ce déveloi)pement s'est effectué tout autour du grand massif central de la France, suivant la direction des grandes vallées fluviales, vers le sud, par Test et par Toucst. Le dernier Etat féodal qui se maintient intact, est celui qui est installé dans ce massif central ; c'est le Duché de Bourbonnais, véritable îlot au milieu du flot montant de Tunification monarchique.
A partir du XIV** siècle, disent les annotateurs de V Atlas historique de F. Schradek, s'affirme une tendance vers une nouvelle conception des frontières « sans qu'on eut cependant autre chose qu'un instinct obscur des limites naturelles ». On les atteignit, d'après ces savants counnentateurs, définitivement par l'acquisition du Dauphiné en i347, acquisition complétée en i486 par celle de la Provence. Mais p(mrquoi le Rhône, à l'est duquel se tnmvaientla Provence et le Dauphiné, n'était-il pas la limite naturelle de la France avec le cours supérieur de la Meuse à l'est et la Somme au nord ? Qu'est-ce qu'une limite naturelle ? Est-ce une montagne ? Est-ce un fleuve ? Faut-il sacrifier à la géographie rethnographie, ou vice- versa? « L'instinct obscur des limites naturelles », que l'on évoque au XIV siècle, ne me semble pas devenu plus clair au XX''. La vérité est que la Provence et le Dauphiné, comme antérieurement le Languedoc et la Gascogne, comme plus tard, la Bretagne et la Lorraine, etc., etc., devinrent parties intégrantesde la monarchie française, par un dévelopi)ement social naturel dont le processus est toujours le même, bien que ses formes varient ; alors, dans des structures militaires, basées sur le principe de souveraineté, ce développement se fit par le fer et par le feu, au milieu de flots de sang. Et toujoui-s les frontières s'étendirent aussi loin que le i^eruiit la force sociale du centre d'assimilation en rapport avec les résistances des forces extérieures. Si le glaive entre alors dans la balance des
fondes et fait pencher riin des plateaux, c'est que le fer guerrier entre à ce moment comme alliage dans la mesure des valeurs iutersociales.
L'unité française, cette lyelte et séruliiire unités ne s'est pas constituée différemment que les autres unités passées et prési^ntes, pas autrement même que ces principautés féodales qu'elle détruisait à S(m tour. C'est ainsi que se sont faites l'Espagne, TAngleterre, rAllemagne, etc. L'erreur est de croire à des formes définitives, à des formes-limites naturelles alors que les combinaisons sociales possibles s(mt innombrables, bien que le progrés consiste toujours dans un développement supérieur corrélatif à une différenciation et à une coordination de plus en plus grandes. C'est (»ette loi qui se révèle dans tous les événements de Thistoire sans égard à leurs formes, soit violentes, soit pacifiques; colles-ci sont ell(»s-înémes en rapport avec l'état général de la civilisation (*t tous les progrés réalisables dans Tusage des procédés employés ne sont que des perfectionnements de la technique de la vie intersociale, progrés qui comme ceux de réconomic sî)cialc intin-ne peuvent être ramenés à leur tour à la loi du moindre effoi't ou de la réduction constante du poids mort relativement à l'effet utile. Dans la vie intersociale le développement (pli s'accomplit par la guerre ne s'opère qu'au prix d'une énorme» destruction de forces, sans compter qu'il déforme tout rensemble de la structure sociale; le problème international consiste donc à réaliser le dévelopi)ement intersocial ou l'unité de la civilisation humaine avec le moindre sacrifice de forces sociales et avec le plus grand effet utile. Le problème à ré/soudre est à la fois interne et intersocial ; la nature des frontières n'est jamais que le résultat, l'effet de la solutiïui donnée à chaque moment, à rc double point de vue. Vouloir la paix est bien ; chercher les conditions jxisitives de sa réalisation (»st mieux. Les bons sentiments sont insuffisants. Combien de fois n'ai- je pas frémi à l'idée de toutes les guerres que la ])ure philanthropie sentimentale eut déchaîné dans toutes les parties du monde, si certaines doctrines étroites comme cclh»s des frontières naturelles, ou des nationalités, ou des rac(»s avaient pu prévaloir dans la pratique?
C'est ainsi que liUMpiisition des deux Bourgognes et de la rrovence, au XV'' siècle, entraînèrent la France au delà de
ce que TAtla^ de F. Selirader, considère comme ses frontières naturelles et de plus en plus vers le sud-est; la route était eu effet, ouverte vers l'Italie, comme autrefois elle le fut d'Italie en (laule. Les Alpes, en somme, ne sont pas une barrière; si elles ont une valeur, c'est par leurs passages.
La formation de la Suisse est la meilleure jn'euve que la montagne n'est pas une barrière. La Suisse ne comprend d'abord que les trois cantons forestiers : Uri, Sdnvytz, Untcrwald. Dans la première moitié du XIV*' siècle, ceux de Lucerne, Zurich, Zug, Glaris, Berne viennent successivement s'y rattacher et porter en i353 à huit le nombre des cantons confédérés; puis viennent F ri bourg et Soleur en 1481, Bàle et Schaffhouse vingt ans plus tard et Appenzell en i5i3. Klle est devenue ainsi une Confédération de treize cantons s'étcndant entre les possessions de l'Autriche, de l'Empire germanique et les Etats du Nord de l'Italie. C'est une région naturellement destinée à servir de zone intermédiaire encore plus que de barrière; remarquons cependant que, malgré toutes les circonstances qui en accentuèrent de i)lus en plus le caractère pacifique, les cantons eux-mêmes aux XIV et XV*' siècles s'étaient agrandis par des conquêtes particulières ; leur caractère pacifique fut la conséquence de leur développement et surtout du fait même de leur Confédération; celle-ci donna une signification sociale à la combinaison qui résultait de cette union de groupes primitivement distincts en une C(nifédération. La fonction de zone intermédiaire, d'Etat pacifique et finalement neutre, trouva dans la constitution i)hysique du pays et dans la variété même de ses populations un organe approprié. Plusieurs villes et territoires étaient devenus alliés de la Confédération dans l'Engadine. les Grisons, la Valteline, le Valais et à l'ouest, le comté de Xeufchatcl et l'évêché de Bâle. L'Etat ])rimitivemcnt montagneux était devenu en même temps un Etat de })laine, avec des cantons les uns surtcnit ruraux, les autres urbains; il n'était pas renfermé dans des limites ni fluviales ni orographiques; il englobait les bassins supérieurs de deux cours d'eau, des vallées et des hauteurs multiples, des populatiims celticpies, germaniques, italiennes, s'étendant d'un côté sur le versant méridional des Alpes et vers les pays de langue française de l'autre.
A la lin ilu XV*' siècle, la Suisse possède le passage du Saint^Gothard vers l'Italie, à l'onest elle s'étend vers le Jura; à Test elle avoisine rAUemagne. Et elle s'agrandit non seulement imr des traités d'unions mais aussi par des conquêtes, suivant les circonstances et ses intérêts. A partir du commencement du XVP siècle, elle penche vers l'Allemagne car elle convoite la Franche-Comté et même la Bourgogne; elle s'étend du coté du Milanais et s'y rencontre en ennemie avec la France jusqu'à la paix de 1 517. En somme, par son mode de formation et de développement, la Suisse participe à la fois de la structure militaire et conquérante et des formes pacifiques et contractuelles de l'avenir. Dans la suite même le caractère pacifique prendra le dessus et elle deviendra un pays neutre et intermédiaire, un centre de relations en dépit de ses montagnes et à raison même de la diversité de ses régions et de ses peuples à tel point que Berne deviendra le centre du système interiuitional des chemins de fer.
Au contraire au XV*' siècle, l'Italie ne parvient encore à réaliser que des unités régionales particulières; même la découverte de la nouvelle route par le Cap et celle de l'Amérique, en la tenant à l'écart du puissant courant mondial vont la reléguer momentanément à Tarrière-plan des puissances européennes dont les principales sont sur l'Atlantique. Et cependant l'Italie, au sens géographi<iue attaché actuellement à cette expression, n'a-t-elle pa& des limites extérieures en apparence très nettes et très rigides, des mers et des montagnes? Oui, mais elle a, en outre, des divisions physiques intérieures non moins nettes et puis tout cela n'est ({ue le déc(«' du drame social, un élément, mais seulement accessoire de la constitution des Ktats et de leurs frontières; cette c<mstituti(m n'est ni i)hysique ni ethnique, c'est le résultat dune combinaison de ces deux fa(*teurs qui sortent transformés de cette combinaison sous forme de so(*iétés avec des frontières sociales tracées suivant la ligne d'équilibration de toutes les forces, tant internes qu'extérieures, également sociales. Les divisions physiques ne sont favorables au particularisme (jue si les tendances sociales y poussent, sinon elles ne seront pas un obstacle à l'unification quel que soit le j)rocédé de cclle-<M, militaire ou pacificiue. L'Italie a certainement une i>artic continentale et une partie péninsulaire; cette
dernière elle-même est coupée en trois régions par les Apennins et le détroit de Messine; la bande orientale est étroite et isolée; la bande occidentale est entrecoupée de montagnes rendant difficiles les communications du nord au sud ; longtemps celles-ci se firent par mer. Grande était la différence avec la France dont les longues l'outes naturelles furent les routes historiques parsemées d'étai)es plus ou moins distantes, suivant les progrés des moyens de transport. Grande aussi était la complexité ethnique de la péninsule méridionale, à la fois grecque, carthaginoise, italienne. Soumise tour à tour à la domination byzantine, germanique, sarrasine, il ne lui resta plus, après Téchec de Tunité impériale, que des seigneuries et des municipes avec la Papauté. Celle-ci comme pouvoir spirituel, déborde de l'Italie qu'elle compromet dans des questions internationales avec d'autant plus de danger que la Papauté est aussi une puissance temporelle, un Etat. Le condottierisme se développe, tout chef de bande ou bandit rêve de se tailler un domaine; des guerres intérieures continues, forment, agrandissent, diminuent, détruisent sans cesse k»s groupements politiques et leurs fnmtières; les Etats, au point de vue de leur territoire, ne correspondent ni avec la géographie, ni avec réthnograi)hie, ni avec l'histoire, ni avec les divisions ecclésiastiques. Comme ailleurs, on tend à substituer des principautés aux républiques; l'esprit est particulariste, de profimdes rivalités divisent les groupements ; l'intervention étrangère est normale.
Vers la fin du XV^ siècle, il y a en Italie sept Etats principaux. Malgré sa diversité ethnique, le royaume de Xaples est la seule unit<'* relativement constante pendant le moyen-àge , d'après les annotateurs de l'Atlas de Schrader. On pourrait, avec plus de raison peut-être, soutenir que le mélange qui s'y était opéré de Grecs, de Latins, de Sarrasins, de Normands, d'Allemands, d'Espagnols, de Fran^'ais, y fut un facteur favorable à l'unification. Aussi l'évolution y fut très rapide. Dès la fin du XII P siècle, Xaples tend à la monarchie absolue bien que la féodalité y soit encore nombreuse et puissante.
Quant à l'Etat pontifical, c'est une agglomération absolument artificielle, nullement géographique ; il dépasse les
Apennins à TEst; il contient des éléments à la fois féodaux, eonununaiix et démocratiques; il se relie à des traditions républicaines et impériales. Mais révolution est analogue; vers la fin du XV^ siècle, avec Sixte IV, le Pape est maître de Rome, il est un roi absolu.
La République de Florence comprend une partie seulement de la Toscane ; elle ne correspond à aucune division géogra- 'phique ni ethnique. Elle est une puissance riche et industrielle, un centre inlellectuel et artistique mais déjà les Médicis la gouvernent avec autant de pouvoir qu'en auront au XVI'î siècle les grands-ducs leurs descendants.
Quant au <Uiehé de Milan, il existe depuis i386; c'est un Etat encore plus militaire, car c'est un P]tat-f routière. Au XV'* siècle il s'agrandit dans le bassin moyen du Pô, il se subordonne les petites municipalités et seigneuries des bassins de la Sesia, du Tcssin, de TAdda ; les Visconti réalisent son unité militairement tandis qu'à Florence les Médicis ne s'élèvent au pouvoir absolu qu'après l'unité réalisée; mais Milan était surtout un centre militaire et Florence un centre industriel et commercial bii c'est une famille de capitalistes qui devient souveraine. Malgré cette différence l'unité milanaise correspond encore moins avec des limites naturelles que l'unité florentine ; les frcmtières du Nord sont instables, (»lles avancent ou reculent.
Pendant une première période, le développement de la République de Venise est maritime et puis il devient continental. Placée sur l'Adriatitiue, elle est tournée vers l'Orient. A l'Est de la mer elle s'étendit sur l'Istrie, la Dalmatie avec SCS îles et sur les îles Ioniennes, sur la côte occidentale elle con(iuicrt R avenue en i44^>- I-t? Nord de l'Adriatique est un lac Vénitien; de là elle en domine le reste etaussi laMéditerrané*^ Dans l'Orient, ses possessions s'étendent le long de la mer Noire, dans l'Archipt^l et dans les ports du Péloponèse. Elle décline après la jirise de Constant inople et l'expansicm des Turcs qui sous Mahomet II (1431-14^') ferment les communications avec rOri(»nt. Alors elle se tourne vers l'Ouest et le Nord ; elle conquiert la plaine du Nord jusqu'aux Alpes, celles de l'Ouest et du Sud jusqu'au Pô et à l'Adige qu'elle dépasse. Alors elle est en contact avec l'Autriche, le Milanais et avec l'Etat pontifical. On ne distingue dans ces conibi-
liaisons territoriales aucHine trace de frontière pliysique ni ethnique surtout si, comme il le faut, on tient compte des possessions hors de la péninsule (i).
Au XV** siècle, le duché de Savoie ne tient à l'Italie que par ses domaines du Piémont. En i494» son principal centre de gravité est encore au Nord et à TOuest des Alpes, mais il est maître de la plupart des passages de France en Italie; c'est d(mc un Etat intermédiaire qui ne pourra se maintenir qu'en se fortifiant militairement et en s'étcndant. Sa situation est complexe et difficile ; du côté de la Suisse et du Léman, son extension est devenue impossible, même il perd au XVF siècle une partie de ses possessions. A l'Ouest l'unification française le refoulera également jus([ue dans la Savoie i)roi)rement dite ; il en sera de même du côté de la P'ranche-Comté aux mains de l'Autriche. L'avenir de la Savoie sera vers l'Italie, mais à condition de s'y absorber et de laisser beaucoup de se» débris aux voisins.
Telle est la situation vers la fin du XV'' siècle. Vers le milieu du X VP siècle, la terre a été contournée en entier ; tous les continents sont en rapport avec l'Europe. La réforme a partagé en deux le christianisme; les Etats euroi)éens ont à peu près constitué leur structure sous forme de monarchies absolues et qiii essaient de rester fermées, alors que le monde est ouvert et qu'eux-mêmes y pénètrent et en sont pénétrés de plus en plus ; l'extension de la civilisation s'accentue dans le sens de la longitude. La découverte de la planète se poursuit dans le détail après sa circomnavigation générale ; les tropiques restent moins favorables aux Européens, mais leur civilisati<m s'étend dans l'hémisphère Sud et même dans riiémisphère Nord.
AuXV*^ siècle les découvertes se font surtout par mer; les liens sont Océanicpies. L'initiative appartient au Portugal et à l'Espagne, puissances à la fois éccmomiques, religieuses et militaires. Comment vont-elles d(mner à leur prise de possession des territoires découverts et même des mers parcourues un caractère de légitimité et en même temps délimiter leurs
(i) J*aî consacré dans les Annules de rinslitut des sciences sociales de Bruxelles, une étude approfondie à révolution économique de l'Italie, numéro «l'octobre ijjoo.
frontières respectives? La Papauté dont Tune et l'antre, mais déjà sni-tout TEspagne, sont les servantes soumises dans l'intérêt de Tabsolutisme monareliique , apparaît comme l'arbitre naturel. Ce ne fut cependant pas un arbitrage, mais une espèce d'investiture concédée par le Pape comme chef de la chrétienté. Les Bulles, des 3 et 4 iiiai i493, du pai)e Alexandre VI, semblent surtout destinées à dcmner une ccuiséeration spirituelle à l'occupaticm des contrées découvertes et à découvrir, à charge d'y répandre la religion catholique. La ligne de marcation tracée entre les possessions des souverains de Castille et de Portugal est vague dans sa généralité et Ton a fait remarquer que T infaillibilité papale a erré dans certaines indications géographiques destinées à servir de points de repère pcmr la délimitation. C'était en réalité enfantin ! Le Pape traçait une ligne d'un pôle à l'autre, à cent lieues ou six degrés environ à l'Ouest des Açores et des îles du Cap- Vert ; le Portugal avait la partie orientale, comiirenant l'Afrique et l'Inde qui avaient déjà fait l'objet de concessions antérieures, l'Espagne recevait toute la partie occidentale comprenant l'Amérique (i).
En 1529, une nouvelle ligne de démarcation fut tracée par Charles-Quint; elle passait à dix-sept degrés à l'est des Moluques et complétait celle de i4<>3 en vue de séparer plus nettement les prétentions des deux couronnes. Cei)endant il est à remarquer que les Portugais gardèrent le Hrésil situé à l'ouest de la ligne, et les Espagnols les Philippines. Cette confusion était la (»(m séquence des fausses notions géographiques persistantes. Le seul intérêt sociologique de ces lignes de démarcation ou plutôt de marcation, c'est qu'elles ccmstituent de véritables marches ou zones frontières qui viennent maintenant s'ajouter aux territoires des Etats euri>péens plus stables; les luttes militaires (guerres coloniales, etc.) vont à partir de ce moment, se porter de plus en plus comme toujours, dans ces zones flottantes et indécises dont la structure n'est encore (jne faiblement rattachée aux
I M. K. Nvs. le savant professeur de droit iuteriiatioiml, a publié un excellent ehapltre sur a la li^ne de démarcation d'Alexandre VI « dans ses Ktath's de droit intermitiomif et de droit /tolititjtie. hrii\e\Wi^% A. Castai^ne, iHqIH.
iiutres plus anciennement ronstituéos. C'est parce» que la nature de cette zone est encore molle et vague, que la ligne frontière y est une ligne purement conventionnelle et (Vantant plus droite ([u'elle n'a pas encore été façonnée i)ar l'action des forces sociales (piVlle sépare momentanément d'une façon encore idéale. En effet, si, au milieu du XVF siècle, l'Afrique et les deux Amériques sont connues, c'est seulement en ce qui concerne leur configuration et leur situation générales ; les rapports entre l'ancien et le Xouveau- Monde sont encore peu réguliers; le Portugal et l'Espagne en ont tout d'abord le monopole. Celui-ci, (jui semblait devoir assurer le déveloi)pement de la monarchie absolue dans ces deux Etats fermés, va au contraire les entraîner à leur ruine à raison même de la persistance des formes politiques à ne pas s'adapter aux nouvelles conditions mondiales. Au contraire, les centres destinés à être les initiateurs des formes supérieures en rapport avec l'entrée en scène d'un continent nouveau et des relations plus vastes embrassant trois Océans seront ceux qui, comme la France et surtout la Hollande et finalement l'Angleterre, parviendront à remanier leur structure intérieure dans le sens des circonstances extérieures. Les grands empires coloniaux ne pouvaient se fonder et surtout se développer et prospérer que dans les Etats ouverts aussi bien à l'intérieur à toutes les énergies qu'à l'extérieur à toutes les entreprises économiques. Ce s(mt les progrès des doctrines et des institutions libérales tant économiques que politi(|ues qui ont fait la grandeur de la Hollande et de l'Angleterre ; ce sont elles qui ont permis à cette dernière d'étendre son action sur environ la cinquième partie de la population du globe et d'assurer son hégémonie à la fois économique, nï orale et politique i)endant une certaine période historique. Maintenant que ce monopole est partagé et contesté, elle tend à son tour, à se protéger, à se mettre comme tous les grands Etats antérieurs, sur la défensive et à se défendre par des frontières économiques et par un impérialisme politique. Une constitution sociale intérieure est devenue indispensable avec une nouvelle organisation et une nouvelle conception des frontières sociales externes en rapport avec d'autres divisions internes. Le monde entier est occupé et partagé : toute guerre tend à devenir de plus en
plus une gueiTo iiitestiiu»; de mieiix en mieux il apparaît que les frontières sociales ne peuvent plus être tracées à la pointe (le répét» et dans des cercles restreints, mais plutôt elles ressembl(»nt à ces longs sillons que laissent après eux, pendant un (*ertain temps, les puissants vaisseaux transoeéani(]ues ou aux traînées de fumée des grands express continentaux et môme intercontinentaux, sillons écumeux et flocons de fumée qui, eux-mêmes, finissent par disparaître et par se dissiper successivement pour reparaître plus avant et ^vî^J^^î sans cesse et toujours ne laissant que l'impression d'une continuité de structure et de vie, <*ependant toujours réalisée au moyen de formes et de forces limitées et particulières. La n<mvelle conception du monde ne supprime pas, en effet, le problème des frontières; elle le déplace seulement comme toujours; le problème devient alors surtout un problème d'organisatiiU) sociale intérieure où même une satisfaction relative c'st d<mnée aux anciens théoriciens des frontières dites naturelles en ce sens que celles-ci correspondent avec les limites de la planète et de respèce humaine dont les variétés tout on se multipliant et par cette multiplicati«ni même, deviennent de moins en moins div<»rgentes.
CHAPITRK IX.
Dr XVI" SIKCLE Al XVir- SIKCLE.
T/Empire de(*harles-Quint, malgré ses prétentions à rester un Ktat despotique et fermé, est malgré lui la négation du système et de la théorie du reste plus modernes des frcmtières naturelles et de ceux des natitmalités également naturelles qui, les uns et les autres, ne devaient au surplus apparaître que sous rinfluencc» des écoles métaphysiques du droit naturel aussi bien en i)oli tique qu'en économie sociale. Charles V est roi d'Ksi)agne, de X^avarre, de Sicile, de la Sardaigne, souv(*rain des Pays-Has c»t de la Franche-Comté; il possède les domaines héréditaires de la maison d'Autriche; il est empereur élu du Saint-Empire (iermani(jue ; il domine la majeure j)arti<* du Xou veau-Monde. Tout l'effort de l'Europe pendant la i>remièi(» moitié du X VT* siècle aura i)our objet d'arrêter
les Turcs qui s'avaiieent le long du Danube et de contenir Charles-Quint, e'est-à-dire celui-là niènic qui peut et doit les arrêter. L*Empire de Charles a été le résultat de révolution féodale, évolution sociale où les frontières naturelles ne jouent qu'un rôle tout à fait insignifiant analogue à celui d'un petit ruisseau ou d'un monticule entre propriétés privées et servant simplement d'indication et non d'obstacle si le propriétaire a, par sa richesse ou autrement, l'occasion d'étendre son domaine au delà. Il s'était formé comme toute propriété seigneuriale, par mariage, héritage, achat, par la fraude et la violence, c'est-à-dire par les guerres et les prétextes qui y donnent continuellement naissance. Combien de petits propriétaires n'ont pas été ruinés par de plus grands au moyen de procès, c'est-à-dire en réalité de guerres, relatifs à des questions de mitoyenneté ou de louage», c'est-à-dire aussi de frontière? Et souvent cette procédure n'avait pour objet que de permettre au voisin plus puissant d'incorporer à son domaine le bien convoité.
Charles-Quint aussi faisait des procès, mais comme les princes, devant le tribunal du Dieu des batailles. Il réclamait le duché de Bourgogne comme héritier de Charles le Téméraire. De son côté, le roi de France lui réclamait l'hommage féodal pour la Flandre et l'Artois, mais Charles exigeait le Milanais comme fief de l'Kmpire, tandis ipie François P*" prétendait avoir des droits sur Xaples; la Navarre était également disputée entre l'Empereur comme héritier de Ferdinand le (*atholiqu(\ à qui elle avait été cédée et la maison d'Albret.
De t52o à i^Slo, le roi de France perd ses proches, en ce sens qu'il est généralement battu; c'est alors que, de i53o à 154Î, il forme une coalition avec les protestants et les Turcs, lui le fils aîné de l'Eglise», tout à fait comme nous voyons aujourd'hui la bourgeoisie voltairienne s'allier avec cette même Eglise; car les intérêts éc(momi([ues dominent tous les autres, leurs frontières embrassent toutes les autres frontières et, au besoin, les suppriment.
Le traité de Madrid, de 1026, avait stipulé la cession à Charles de la Bourgo^nie et de ses déi)endances, ainsi que la renonciation de François I'» à toute» prétention de souveraineté sur la Flandre, l'Artois, ^lan, Naples et la Navarre.
Ce contrat fut argué de nullité par le roi de Franee, sorti de captivité, par le motif que son consentement n'avait pas été libre. Un nouveau motif juridique fait même son apparition d'une fa(;on assez inattendue : le roi fait déclarer par les déi^utés de la Bourgogne que cette province veut rester française et (pie lui, le roi, n'avait pu l'aliéner sans la consulter. Tout cela était très discutable au point de vue juridique : François T' était parfaitement libre de ne pas consentir au traité en abdiquant ; quant à l'intervention de la volonté du peuple de Bourgogne, ne s'agissait-il pas d'une question d'héritage, en quoi cela regardait-il les députés de cette Bourgogne, qui inclinait maintenant vers la France ajn'és l'avoir naguère ruinée en s'alliant à l'Angleterre?
Pour que les c(mflits se dénouent pacifiquement entre peuples, il faut un droit commun et une juridiction commune, une contrainte collective supérieure si c'est nécessaire. Cela n'existe pas; le droit féodal semble donner raison à l'Empereur et c'est même ce qui pousse son adversaire à essayer d'introduire un principe nouveau qui ne se conçoit que dans une structure sociale adécpiate où le peuple étant souverain, son consentement serait nécessaire à toute annexion.
Le pape délie bien François P*" de son engagement, mais il a bien soin lui-même de fortifier cette sentence, qui ne lui a été demandée que par une seule des parties, en formant une Ligue des États Italiens avec la France et l'Angleterre pour la délivrance de l'Italie et l'intégrité de la France. Le jugement de Dieu casse celui du Pape; la coalition est vaincue. Toutefois, d'après le traité de Cambrai de 1329, la Franche peut conserver la Bourgogne, à condition que le roi épouse Eléonore d'Espagne et que l'investiture passe au premier fils à naître de ce mariage. La solution intervenue est donc encore une fois demandée au régime féodal. Tout cela, comme toutes les solutions, n'est du reste que j)rovisoire.
De i53f) à i535, l'Empereur lutte à la fois contre les confédérés de Smalkalde et contre les Turcs; ce ne sont des guerres religieuses qu'en apparence; en réalité, ce sont des guerres de souveraineté politique mêlées de questions de domanialité, bien que le régime féodal ait en grande partie disj)aru. Cela est si vrai que l'alliance persiste entre le roi de France, le Pape et Henri ^'III, le chef de l'Église réformée
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d'Angleterre, malgré la lutte soutenue par Charles contre les Turcs et les protestants. A la mort de Sforza, en i535, Fran- (jiois revendique le Milanais ; une troisième guerre éclate; elle est indécise, mais une trêve est signée en i53H à Xice aux dépens de la Savoie, dont la France est autorisée à occuper les places fortes, ce qui la rapproche du Milanais convoité.
La trêve n'est que la préparation à une guerre plus décisive; les Gantois se révoltent; une nouvelle alliance est conclue entre la France, les protestants et les Turcs. Charles subit un échec devant Alger et Nice est bom barbée par la flottée turque. Le Piémoiit est définitivement conquis par la France qui", dès lors, est maîtresse du passage vers l'Italie; la zone intermédiaire, garantie relative de paix, est aux mains d'un des belligérants; cette forme d'équilibre est rompue. Alors naturellement l'Angleterre s'allie avec l'Empereur en 1544 Gt le traité de Crépy rétablit la situation conformément à la trêve de Nice. Un traité spécial avec l'Angleterre, celui d'Ardres, attribue à celle-ci 800,000 écus d'or et, en attendant leur paiement, la garde de Boulogne pendant huit années. llenriVIII et Fran^'ois meurent en 1547.
Ilenri IT, allié aux protestants, conquiert les trois évêchés lotharingiens de Metz, Toul et Verdun sur la Meuse et la Moselle. La zone intermédiaire, aux mains de l'Empire et de l'Espagne, passe ainsi en partie entre celles de la France qui, par la trêve de Vaucelles, garde aussi le Piémont. En i557, la guerre recommence entre Henri II et Philippe II. Deux ans après, le traité de Cateaux-Cambrésis restitue Calais à la France qui garde les trois évèchés, le marquisat de Saluées et, dans le Piémont, Turin, i>lus quatre places fortes. Ces acquisitions dans le Piémont sont déclarées provisoires jusqu'au règlement de la succession de Louise de Savoie. Le duc de Savoie recouvre tout le reste de ses États et Henri II renonce définitivement à Milan etàXaples. L'Espagne garde la Navarre. La maison d'Autriche est maîtresse de la péninsule, mais la France en a les clefs.
En Angleterre, la Réforme avait favorisé l'absolutisme royal et de même en France, mais par réaction; en Allemagne, elle concourut au morcellement féodal des principautés et des Etats, mais également avec un accroissement du pouvoir absolu, au détriment de la petite noblesse et du
peuple. La chevalerie est écrasée en iSaS, les paysans eu i525; les princes se mettent à séculariser les nombreux domaines ecclésiastiques, notamment ceux de TOrdre Teutonique dont le Grand-Maître, Albert de Hohenzollern, se créa un duché héréditaire sous la suzeraineté de la Pologne et malgré la Chambre Impériale.
En i552, par le traité de Passau, Charles-Quint avait été forcé de reconnaître les constitutions de l'Empire germanique, la Bulle d'Or avait été confirmée et la liberté de conscience accordée aux luthériens. En i555, il renonce à remettre la couronne impériale à son fils Philippe. Par la Paix définitive d'Augsbourg, le prince aîné Ferdinand, frère de Charles, confirme tous les droits dos princes et États do l'Empire; le luthérianisme est reconnu; chacpie prince est admis à régler le culte de ses sujets en vertu du principe cujus re^is, ejus religio, principe contraire à celui de la séparation du spirituel et du temporel et nullement favorable, quoi qu'on ait dit, à la liberté de ])enser. Les dissidents ont seulement le droit d'émigrer. C'est un retour au moins apparent au stade où les frontières politiques étaient en même temps les frontières religieuses. Toutes les sécularisations opérées jusqu'en i:)52 sont déclarées définitives, mais arrêtées ])our l'avenir. Il y a ceci de changé qu'il y a deux religions, dont l'une avec scm centre à Rome; il y a deux camps dans chaque Etat; le fédéralisme et une certaine tolérance s'imposent.
Au contraire, en Espagne, c'est le triomphe de l'absolutisme royal; les libertés communales et nationales sont anéanties complètcuîcnt en i55t; la noblesse n'a pas soutenu la b(mrgeoisie; elle en est elle-même ])unie; les Cortés ne sont ])lus convoqués. L'évoluticm est la même en Portugal et en France. En Angleterre, Henri VIII est pape-roi; il incorpore le Pays de (lalles et érige l'Irlande en royaume. I/Ecosse, soutenue par la France», résiste encore.
Dans l'Europe orientale, l'Autriche, la Styrie, la Carinthio et lu Carniole avaient été attribuées à Ferdinand I^^, par l'acte de partage des domaines autrichiens entre celui-ci et Charles-(iuint. Ce dernier finit même par renoncer à sa propre part, comprenant l'Autriche antérieure, le Tyrol, (ioritz, le Frioul et Trieste. Il confie aussi à Ferdinand le
gouvernement do TEmpire en son absence, et en i53i, Ferdinand est élu roi des Romains. Ainsi, tandis que l'Allemagne i)rotestante est fractionnée, TAutriclie, issue d'une marche militaire, forme la puissance germanique la plus considérable, elle est catholique et a des coreligionnaires dans tous les États protestants.
Ferdinand a, en outre, en i526, recueilli par héritage le royaume de Bohème et celui de Hongrie ; toutefois, ce dernier lui est enlevé par les Hongrois, alliés aux Turcs et soutenus par la France. Vienne même est assiégée, en i529, par Soliman, qui s'est successivement rendu maître de Belgrade, de Rhodes et de Bude, de i52i à i526.
Après une nouvelle invasion indécise des Turcs, la paix est signée en i533 ; la Hongrie devient un royaume sous la suzeraineté du Sultan, solution plus rationnelle au point de vue des frontières naturelles et ethniques que son incorporation à l'Autriche, s'il est vrai qu'il y a des frontières naturelles. La Hongrie est, en réalité, à ce moment une zone intermédiaire entre l'Autriche et l'Empire turc. Celui-ci tourne alors SCS efforts d'expansion vers l'Est ; Tauris et Bagdad sont conquis ; Alger, Tlemcen, Tunis sont aux mains du pirate Barberousse; les cotes d'Italie et d'Espagne sont ravagées Charles-Quint donne l'île de Malte aux chevaliers de Saint-Jean, chassés de Rhodes, et replace Tunis sous la suzeraineté de rEsi)agne. En revanche, les Turcs conquièrent sur la République de Venise, Malvoisie, Xapoli de Romanie, les îles vénitiennes do l'Archipel et de la mer Egée; ils cliassent et rempla(^*ent le prince de ^loldavio. Alors de nouveau, Soliman se retourne vers l'Ouest et conquiert la Hongrie, supprimant cette zone intermédiaire entre son Empire et l'Autriche ; Ferdinand est obligé de lui promettre tribut. La puissance turque est à son apogée; depuis lors, elle reste un facteur de l'équilibre européen, à tel point que ni la l)apauté, ni les puissances occidentales n'osent même intervenir un peu énergiquement en faveur des i)opulations '-pprimées de leurs races ou de leurs religions. Les États et ^urs frontières sont donc indépendants des caractères •^hniques. Le partage des Ktats de Charles- Quint, entre son et son frère, prouve d'un autre côté que leur formation
n*est pas déterminée par des caractères géogi^phiques : Plilippe II re^*oit dans sa part TEspagne, Xaples, le Milanais, les Provinces des Pays-Bas et les colonies; Ferdinand le reste, y compris la couronne impériale.
« Dans la première moitié du XVIP siècle, comme au moyen âge, écrivent les commentateurs de V Atlas historique de ScHRADER, TAllemagne n'était pas un Etat, mais une confédération d'Etats, sans frontières précises. N'ayant ni pôle attractif, ni centre naturel, elle n'avait pu acquérir d'unité géographique, et les faits historiques avaient aggravé ce défaut par le poids d'une tradition séculaire. » Que de fausses conceptions en ces quelques lignes! Une confédération d'États n'est-elle pas aussi un État ? Qu'est-ce qu'un centre naturel ? X'est-ce pas surtout un centre social où la nature phj'sique n'intervient que partiellement dans la combinaison d'où naît le centre ? Quel abus a été fait de ce mot nature dont on a substitué l'intervention vague à celle de la Providence ! L'unité politique dépend-elle absolument de l'unité géographique et en quoi la tradition séculaire de la France unitaire est-elle une vertu, tandis que la tradition séculaire et fédérative de l'Allemagne serait une aggravation de son absence d'unité géographique? Plusieurs vérités sont cependant obscurément reconnues dans la phrase ci-dessus : l'absence de frontières fixes en Allemagne, phénomène que nous avons reconnu partout ailleurs, une évolution continue, l'influence de la ti'ndition, c'est-à-dire de riiérédité au point de vue du développement historique de la structure et également au point de vue de sa fixité relative; mais encore une fois, ces derniers phénomènes sont communs à toutes les sociétés humaines. Ce sont des lois sociales.
D'après la Bulle d'Or de i356, l'Empereur était le Dominas Mundi, au point de vue temporel, de la chrétienté. Il avait recueilli l'héritage du mnndus romain dont nous avons vu le berceau dans le mundus étroit, tracé par Romulus, chef revêtu à la fois du caractère sacerdotal et militaire. Cependant, en fait, la Bohème, l'Autriche, la Suisse, les Pays-Bas espagnols, la Franche-Comté avaient, en Allemagne même, une existence séparée ; à plus forte raison, la France, l'Espagne et les autres pays catholiques et surtout protestants. L'Empereur n'était pas en réalité Dominus en Aile-
magne. De même, la Diète impériale avec ses trois Collèges des Électeurs, des Princes et des Villes n'était qu'un pouvoir législatif intermittent, ainsi que Tétait aussi la Chambre d'Empii'e comme pouvoir judiciaire. Cette absence d'unité pouvait bien être une faiblesse au point de vue militaire, mais rien ne permet d'affirmer que la forme de l'État germanique fut socialement inférieure à celles des É^tats mieux unifiés, tels que l'Espagne et la France.
La guerre de Trente ans, qui commcnç^ia en 1618, fut religieuse à son début en Bohème, mais cette forme religieuse cachait de profondes perturbations sociales de caractère économique. A son tour, la lutte religieuse se transforma en lutte politique. Trois i)rinces protestants, le comte Palatin, le roi de Danemark et celui de Suède, s'unirent contre rEmi)ereur et la Ligue catholique. Ainsi les mouvements de réforme sociale se voient absorbés d'abord par la réforme religieuse, ensuite par les guerres i)oli tiques, qui devaient aboutira un nouvel équilibre de l'Allemagne et de l'Europe, nouvel équilibre extériorisé par de nouvelles frontières. La France intervint dans cette lutt^\ qui se termina par la paix de Westphalie, en 1648, et par les traités spéciaux de Munster et d'Osnabruck. La France continua à occuper la Lorraine et les trois Evêchés, elle reçut, en outre, l'Alsacç autrichienne, sur la rive droite du Rhin (comtés de Sundgau et de Ferrette, Vieux-Brisach, Philippsbourg).
La Suède obtint la Poméranie occidentale, avec Stettin et les bouches de l'Oder, le port de Wismar, en Mecklembourg, avec Xeukloster et l'île de Poel, l'archevêché de Brème, 5 millions d'écus et trois voix à la Diète. La France et la Suède avaient donc des territoires en Allemagne. Mais où commencent et où finissent l'Allemagne, la France et la Suède? Le sociologiste se voit malheureusement obligé de se servir à tout moment de ces expressions géographiques, qui ne correspondent, en réalité, qu'à des formes historiques.
Les autres remaniements territoriaux furent moins importants, sauf que l'Électeur de Brandebourg obtint la moitié orientale de la Poméranie et des évêchés sécularisés, considérables sur l'Elbe, l'Oder, le Weser ainsi que certains district^ du Harz, sans compter l'expectative du grand archevêché de Magdebourg.
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Le fait capital de ces remaniements, c'est qu'ils ne reposent plus sur le droit féodal, mais sur une conception nouvelle de l'État, considéré désormais comme extérieur et supérieur à la société et à la propriété. Le but poursuivi est l'établissement d'un équilibre entre les Ktats de l'Europe et encore une fois ce but est: social; il ne tient compte des limites géographiques et ethniques que i)our autant qu'elles ne contrarient pas le droit nouveau ; aussi, ne consul te-t-on pas plus les ])opulations qu'on ne consulte la géographie, si ('c n'est ])our les évaluer au point de vue des forces sociales, et encore cette mesure est-elle très grossière; on tient comi)te de l'étendue territoriale et du chiffre de ])opulation qui, par eux seuls, ne sont pas des mesures positives.
(V sont des considérations d'équilibre européen qui entraînent à ce moment la reconnaissance officielle de la République des Proviu(*es-Unies et des Cantons suisses Ceux-ci sont désormais indép(»ndants de l'Kmpire. Les Provinces-Unies et la Suisse fout partie du système général d'équilibre et sont considérés en outre comme des Etats-tampons ou intermédiaires.
Ainsi, non seulement les limites extérieures de l'Emiiire sont modifiées, mais aussi celles des divers Etats intérieurs de rEnq)ire. Au point d(» vue religieux, deux groupes sont reconnus : le corps catholique et le corps évangélique, celui-ci comprenant luthériens et calvinistes; ces deux corps sont égaux dans la Diète, chacun n'y a qu'une voix et toute proposition doit réunir les deux ; c'est la tolérance obligatoire entre deux groupes religieux, mais limitée à ces groupes. Dans la Chambre d'Empire, il y a autant de protestants que de catholiques: le Conseil Auli([ue comprend lui-mènu* six Evangéliqucs.
A Munster, tous les Etats de l'Empire furent directement et pour la première fois rei)résentés au Congrès européen. Tout prince avait déjà le droit de régler la religion de son Etat, il re<;ut en outre les droits régaliens : de lever les impôts, de battre monnaie, d'avoir une armée, de conclure des traités nu^Mue avec l'étranger. La Constitution générale d(* l'Empire était donc profondément modifiée. La Bavière devient huitième Electeur; le Collège des princes fut à peu près maintenu tel quel, mais celui des Villes, qui jusqu'alors
avait simple voix consultative dans la Diète, re^*ut voix dclibérative.
Cette constitution de rAUeinagne était le résultat de son développement historique aussi bien que l'unité française et peut-être contenait-elle plus de germes de progrès ultérieurs. Seulement elle aussi arriva à ne plus correspondre à la réalité sociale. Alors on vit le rôle de la Diète s'amoindrir; il fut dominé peu à peu par le cérémonial et paralysé dans son action toutes les fois qu'à propos même d'une question d'ordre temporel la question religieuse était soulevée et divisait la Diète en deux tronçons confessionnels égaux sous lesquels se déguisaient les intérêts particularistes non seulement politiques, mais économiques. La Chambre d'Kmpire et le Conseil Aulique gardèrent leurs attributions, mais perdirent leur influence.
Xon seulement la France avait porté en partie sa frontière sur la rive droite du Rhin, mais le particularisme réel des États de l'Empire lui avait i)ermis de contracter des alliances avec plusieurs d'entre eux; plusieurs années après la paix de Wesphalie, elle était déjà parvenue à les grouper sous sa direction dans la Ligue du Rhin. Rien ne montre mieux que toute structure politique est essentiellement instable comme du reste toute structure sociale en général. Le degré de stabilité varie seulement d'après l'ancienneté de la structure et d'après les parties constituantes; les formes les plus récentes sont les moins stables et de même les formes les plus superficielles, notamment les formes politiques. Celles-ci sont les plus variables de toutes et les frontières notamment, ainsi que les gouvernements changent plus à raison de leur mobilité que le système économique, familial et psycho-collectif des sociétés.
A la fin du XVIP siècle, l'Allemagne se composa d'environ deux mille Etats ou souverainetés distincts, depuis les vastes Electorats jusqu'aux principautés de quelques kilomètres carrés. Cependant une i^uissance nouvelle, dont nous avons déjà indiqué l'origine dans une marche militaire, tend à se développer dans l'Allemixgne du Xord. Le Traité de 1648 ne d(mnc pas encore de côtemai-itime à l'Électorat de Brandebourg; cet Etat se compose encore de territoires échelonnés sur le cours moyen des fleuves du Rhin jusqu'au Xiémen:
c'est encore un « Etat de lisières », comme le dira plus tard encore mais déjà trop tard Voltaire; mais c'est un Etat militaire de naissance; sa politique sera jusqu'en 1872 continentale; la guerre sera, comme on Ta dit, « l'industrie nationale » des Brandebourg. Mais toutes les puissances ne sont^lles pas filles de la guerre? Qu'est-ce qui distingue en cela la France de la Prusse ou de l'Autriche ou de la Russie? Rien évidemment, si ce n'est le degré de développement auquel chacune est arrivée, dans l'organisation pacifique de ses forces intérieures en rapport avec les conditions extérieures.
Tandis que la guerre de Trente ans laissait l'Allemagne morcelée et épuisée avec une population réduite au tic»rs de son chiffre antérieur, la France avait vu disparaître successivement les anciens fiefs et s'était transformée en une monarchie absolue et administrativement centralisée. En i532, François F*" était parvenu à faire accepter par les Etats de Bretagne la réunion de cette province à la France. Si cependant une région était douée de caractères ethniques et géographiques originaux, c'était celle-là. Essentiellement celtique, elle avait été pendant des siècles disputée sur les champs de bataille par l'-Angleterre et par la France. Géologiciuement même, elle se rattache autant à l'une qu'à l'autre. Si elle se réunit au XVP siècle à la France, ce fut en désespoir de cause et parce que Tinfluence de celle-ci fut la plus forte. De 1689 à 161 7 furent aussi réunies à la couronne les vastes possessions de la maison d'Albret. Au nord et au nord-est, la Flandre et l'Artois appartiennent encore à l'Espagne, bien que relevant des rois de France; quant à la Lorraine, elle relève de l'Empire, mais aussi de la France pour le duché de Bar. Au sud étaient les grands domaines des maisons de Bourbon et d'Albret.
« La royauté française, disent les commentateurs de Y Atlas hisiorhjuc de Schrader, avait alors deux tâches à remplir : accroître au dedans son autorité et continuer patiemment l'absorption des domaines féodaux; élendre au dehors sa domination jusqu'aux limites que César avait assignées autrefois à la (laule, c'<*st-à-dire juscyi'aux Pyrénées, aux Alpes et au Khin. »
Telle i)Ouvait être, en effet, la mission de chefs d'une société militaire et conquérante, mais même alors on ne voit
pas pourquoi les limites naturelles de la France devaient être celles assignées par César plutôt que celles atteintes par Charlemagne. Napoléon F*" et, avant lui, la République même devaient prouver que dès qu'une prétendue limite naturelle a été attiiinte, il est non moins naturel d'essayer de la dépasser. Il est triste de constater qu'à l'aube de notre XX'' siècle, la théorie des frontières ne soit pas parvenue à se dépouiller d'une phraséologie creuse et de i)rincipes i)urement métaphysiques auxquels l'histoire des sociétés ne s'est jamais pliée.
Quand François F"* annexa la Bretagne et confisqua les grands domaines du connétable de Bourbon, quand Henri II s'empara des trois évêchés et parvint à recouvrer Calais, ils n'eurent jamais l'idée qu'ils étaient les instruments de la Providence ou d'un principe préétabli et non moins immortel de la nature qui avait attribué à la France, dès son berceau, les limites du Rhin, des Alpes et des Pyrénées. Le développement politique de la France fut militaire et centralisateur; ses frontières furent également en rapport avec cette struc- . ture militaire. Ce serait cependant une erreur de croire que leurs remaniements successifs n'eussent aucun caractère social; les guerres sont, en effet, l'expression grossière et violente de rapports intersociaux qui cherchent à s'équilibrer suivant les circonstances, soit en se contractant, soit en s'étendant jusqu'au point précis où l'action est égale à la réaction et où s'établit la ligne frontière. Même sous sa forme unitaire et violente, le développement de la France monarchique indiquait un accroissement de sa force de pénétration sociale.
Cette évolution fut un moment interrompue par les guerres de religion qui furent elles-mêmes en partie une tentative de retour au particularisme féodal; mais une fois ces guerres terminées par la Paix de Vervins et l'Kdit de Nantes, cette évolution reprit son cours; et, de iSSg à 1607, les domaines de la mais(m d'Albret furent complètement annexés à la Couronne. Puis Henri IV, renon^;ant sagement à toutes i>rétentions sur l'Italie, échange avec le duc de Savoie le marquisat de Saluées contre la Bresse, le Bugej', le Valromey et le pa3's de Gex (traité de Lyon, 1601). Richelieu, cependant, enlève à la Savoie le pas de Suse et la forteresse de Pignerol (trai(é de Chierasco, i63i), qui ouvrent de nouveau à la
Franco les portes de la péninsule. Puis il arrache une partie de TArgonne avec ses défilés au duc de Lorraine, Sedan au duc de Bouillon. Tous ces agrandissements sont confirmés par des traités en i632. 1641, 1642. Celui de Munster, en 1648, complète toutes ces acquisitions par celle de TAlsace.
La Lorraine, indépendante depuis 855, gouvernée depuis 1048 par la même dynastie, alors en grande partie allemande par les mœurs, par la langue, par les relations et les traditions, la Lorraine, dont le rôle pacifique comme zone intermédiaire était tout indiqué mais rendu impossible par le développement des grandes puissances militaires, subit deux siècles de luttes, de violences, de fraudes, avant de se laisser absorber par la France. En 1702, les populations, dît un auteur de l'époque, poussèrent des hurlements de rage et de désespoir quand Louis XTV occupa à nouveau le pays. Frédéric II lui-même, dans ses œuvres historiques, constate que « toute la Lorraine était en pleurs ». Et déjà, lors de la première occupation par Louis XIII, il en avait été de même. Jean Callot, dans la série immortelle de ses gravures sur les maux de la guerre, avait retracé pour la postérité la violence faite à sa x)atrie; et quand le vainqueur lui demandait de consacrer dans une de ses œ»uvres le souvenir de la prise de Nanc3% il répondait : « Je me couperais plutôt le pouce. » Tout cela n'empêcha pas l'Europe de disposer en 1787, au traité de Vienne, des Lorrains, sans les consulter, en faveur de la France, pas plus que TAllemagne de se l'annexer en 1871, après qu'elle était francisée en grande partie.
Et l'extension de la France continue, non pas vers un but définitif qu'elle a pour mission d'atteindre, mais parce que toute structure sociale tend à s'étendre dans la mesure de ses propres forces en rapport avec les résistances du dehors. En i65c), par la paix des Pyrénées avec l'Espagne, la France obtient le comté d'Artois, sauf Aire et Saint-Omer, des places fortes en Flandre, Hainaut, Xamur, Luxembourg et, en outre, les comtés de Cerdagne et de Roussillon, sur le versant nord des Pyrénées.
L'Espagne est ruinée et épuisée, l'Allemagne appauvrie et morcelée, Tempire d'Autriche menacé par les Turcs; les Stuarts ont été rétablis en Angleterre, qui est aussi faible à l'intérieur qu'à l'extérieur. La grandeur de Louis XIV fut
surtout faite de rabattement de ses voisins. En 1682, il rachète Dunkerque à l'Angleterre et réoccupe la Lorraine, c'est-à-dire une partie de la zone intermédiaire dont la fonction était pacifique.
Déjà il avait remis l'Espagne au rang secondaire qui lui revenait désormais. A la mort de Philippe IV, en i663, il avait réclamé les x)arties de son héritage que le droit de dévolution, en vigueur aux Pays-Bas, attribuait à sa femme, fille de Philippe, dont la dot même n'avait pas été payée. En vertu de ce droit préfendu ou réel qui n'est que le manteau dont il recouvre la force dont Louis a conscience, il prend possession de la plus grande pai*tie de la Flandre et du Brabant, puis de la Franche-Comté. La Hollande, l'Angleterre et la Suède étant intervenues, le traité d'Aix-la-Chapelle, en 1668, l'obligea à restituer la Franche-Comté, mais il conserva les conquêtes du Nord. Ce traité ne tranche pas du tout la question de droit successoral; celle-ci n'a été que l'occasion de la guerre. Ce traité définitif, comme tous les traités, l'est en réalité si peu qu'en même temps un autre traité, mais secret, est signé avec l'Empereur, assurant à la France, en cas de mort du jeune roi d'Espagne Charles II, toute la Belgique, la Franche- Comté, la Navarre, les Deux-Siciles et les îles Philippines!
En 1672, la campagne entreprise contre la Hollande entraîne une coalition européenne. La paix de Nimègue, conclue en 1678 avec la Hollande, est peu i)rofitable à la France, mais un traité spécial avec l'Espagne oblige celle-ci à céder des places importantes qui étendent la frontière nord de la France.
Ce n'est qu'une trêve comme toutes les paix. Les Chambres de réunion, chargées par le roi de déterminer les domaines relevant de ses récentes conquêtes, annexent la ville de Luxembourg, le Comté de Chiny et Strasbourg, de même la principauté d'Orange sur le Rhône, le tout par une simple décision unilatérale, d'une espèce de corps judiciaire soumis aux instructions royales.
Le même esprit d'unification et d'assujettissement agit à l'intérieur et entraîne la monarchie absolue à révoquer l'Édit de Nantes en i685; l'affaiblissement interne, suite des guerres, s'accentue ; quatre (*ent mille protestants avec plus de soixante millions de capitaux, émigrent; Berlin, qui jusque-là
n'était qu'une bourgade, en recueille quinze mille ; sept cents officiers français entrent au service de Guillaume d'Orange ; la communauté de religion est supérieure à la patrie, telle que l'a créée la guerre et la persécution.
Une nouvelle guerre en Hollande amène, dès lors, une alliance de tous les États protestants contre la France ; Guillaume d'Orange, devenu roi d'Angleterre, accède à la coalition. Ainsi l'absolutisme monarchique de Louis XIV rencontre un obstacle, à la fois matériel et moral, dans le protestantisme, qui avait été l'ancien allié de la P'rance contre l'Empire. La ligue d'Augsbourg, fut la réponse à la révocation de TÉdit de Xantes. A la paix de Ryswick, conclue en 1696, la France dut restituer tout ce qu'elle avait acquis depuis dix-sept ans ; Strasbourg lui resta.
C'était la Hollande, qui avait été le centre de résistance contre lequel était venu se briser l'absolutisme de l'Espagne et ensuite celui de la France. Formés de divers domaines, qui s'étaient réunis les uns aux autres, conformément à ce qui s'était fait partout sous le régime féodal, les Pays-Bas avaient fini p^r faire partie de cet Etat intermédiaire, que les ducs de Bourgogne avaient essayé de constituer entre la France et l'Allemagne, mais malheureusement dans des conditions et avec des procédés militaires qui en dénaturaient la signification pacifique. La Hollande avait passé à leurs successeurs autrichiens et de ceux-ci à la branche espagnole, le tout en vertu du droit successoral en vigueur et avec une méconnaissance absolue des dissemblances ethniques et des divisions géographiques que l'on suppose actuellement être le fondement des nationalités dites naturelles. En i557, les Pays-Bas s'étaient soulevés, non pas i)arce que ces prétendus principes auraient été méconnus, mais à raison de causes en réalité économiques et morales; ce soulèvement victorieux avait abouti, en 1609, à une trêve, impliquant en fait la reconnaissance des Provinces-Unies. En 1646, cette reconnaissance fut comi>lète. H fut fait, en outre, cession aux Provinces- Unies des Pays de Généralité^ comprenant le Brabant, le Limbourg et la Flandre maritin\e septentrionaux, avec Boisle-Duc, Berg-op-Zoom, Bréda, Maestricht. Toute cette région ou zone frontière, fut une espèce de colonie administrée par la Confédération ; elle devait former un boulevai'd, une bar-
rière contre les Espagnols. Et iei, encore une fois, nous voyons apparaître tous les caractères, même les plus primitifs, des frontières ; non seulement cette zone était couverte de places fortifiées, mais même on la ruina, autant que possible, de la mémo manière que Ton transformait autrefois en déserts les zones-frontières entre les tribus, les royaumes et les empires. Les Hollandais, maîtres des embouchures de l'Escaut, de la Meuse et du Rliin, les bloquèrent de manière à ruiner la navigation et les ports de tous les pays concurrents, et notamment le port d'Anvers. Ils ont alors, pendant un certain temps, le monopole du roulage sur l'Océan, Dès le commencement du XVI T* siècle, ils colonisent Batavia, Java, les Moluques, ils occupent une foule de stations destinées à relier leur empire maritime : Malacca, Ceylan, le Cap, divers ports de relâche sur les côtes de la Guinée ; de 1624 à 1640, au Brésil, ils s'emparent de Bahia, de Pernambouc et de plus de trois cents lieues de côtes ; dans l'Amérique du Xord, ils fondent Xeu- Amsterdam, du reste déjà occupée par des émigrés, et qui, plus tard, deviendra New- York.
Est-ce qu'à ce moment les Provinces-Unies se composent exclusivement de la région ([ui s'étend du Zwin, une des branches de l'P^scaut, jusqu'à TEms? Même à l'est cette région, qiii est le déversoir de l'Escaut, de la Meuse, du Ehin et de l'Yssel, n'a aucune frontière physique ; c'est un pays agricole, industriel, commerçant et surtout un pays de transit. En réalité, c'est aussi un Empire dont les domaines sont disséminés dans toutes les parties du globe. Seulement, et surtout en Europe, où il est situé entre des puissances militaires dont le voisinage est un danger pour son existence, cet emi)ire revêt une structure militaire vers le sud. Nous venons de voir que cette zone de défense fut constituée de pays administrés d'une façon spéciale, comme des colonies militaires avec des places fortes. Ce caractère s'accentua encore plus tard, à la suite du célèbre traité de la Barrière ; alors, un nouveau pays de Généralité fut annexé à la Hollande, j^our consolider la première zone de résistance ; il comprit plusieurs plaides fortes des Pays-Bas autrichiens. De son côté, la France eut une ligne parallèle de places fortes avec leurs servitudes militaires ou déserts artificiels, dei)uis Gravelines et Dunkerque jusqu'à Rocroy et Givet.
Dans tous ces reinaiiîements de territoires et de populations, le facteur plij'sique et le facteur ethnique ne sont que les matériaux élémentaires ; les combinaisons réalisées sont des combinaisons sociales plus complexes, dont jamais la formule n'est et ne peut être ni un fleuve, ni une montagne, ni un bassin, ni la race. Môme la combinaison la plus élevée est toujours celle qui arrive à confondre tous ces éléments dans une forme plus complexe, qui les dépasse et les domine.
C'est ce que confirme l'histoire de la Suède vers la même époque ; l'ancienne Union de Kalmar, entre les pa^^s Scandinaves, a été rompue; la dynastie de Vasa règne depuis i52o. A ce moment, les colonies finlandaises s'étendent de l'autre côté de la Baltique, sans dépasser Viborg ; elles entourent déjà tout le golfe de Bothnie et la côte septentrionale de celui de Finlande. Les Danois détiennent toujours le royaume de Norwège, et celui-ci déborde sur le versant oriental des Alpes Scandinaves, presque jusqu'à la Baltique. Au sud, la Suède ne communique avc(^ le Kattegat et par celui-ci avec la mer du Xord que par son unique port de Gôteborg. Ces limites ne sont ni physiques, ni ethniques malgré leur étroitesse. Dans la seconde moitié du XVP siècle, la Suède parvient à les dépasser grâce à la désagrégation des États allemands riverains de la Baltique : l'Ordre des Porte-Glaives, jadis maître de la côte depuis Memel jusqu'à Xarva, adisparu, la Russie est agitée et divisée. C'est dans ces conditions que la guerre de Trente ans ouvre à la Suède l'entrée de l'Allemagne proprement dite ; à la fin du siècle, la Suède est solidement établie en Esthonie et en Livonie. En 1617, (xustave Adolphe enlève l'Ingrie à la Russie; cette annexion est confirmée par la paix de Stolbova; dès lors, la Russie n'a plus de débouché sur la Baltique. En réalité, la Baltique n'est l)as une frontière : c'est une mer destinée à être intérieure et à être contournée ou franchie par la civilisation, comme toutes les mers intérieures. Elle peut être aussi bien suédoise que russe ou (^ue russe et suédoise à la fois; la dynamicpie sociale seule pourra déterminer son état statique à chacpie moment historique.
Une fois maître de toutes les côtes de Bothnie et de Finlande, Gustave entreprend les guerres de Prusse et débaniue finalement en Poméranie à titre d'allié des protestants d'Al-
lemagne et de Richelieu (i625-i63o). A sa mort et après la défaite de son armée à Xordlingen, la Suède dut rendre au roi de Pologne ses conquêtes prussiennes conformément à la trêve de Stuhmsdorf, conclue en i635. Ce ne fut qu'un recul momentané. A la paix de Westphalie, la Suède re^*oit la Poméranie occidentale avec Riigen et Stralsund, Tembouchure de rOder avec Stettin, les îles d'Usedom et de Wollin, le port de AVismar en Mecklem bourg. Dans l'Allemagne occidentale, elle obtient les évècliés de Brème et de Verden sur TOcéan Déjà une guerre avantageuse avec le Danemarck, suivie d'un traité en i645, lui avait assuré les îles de Gotland, de Dago et d'Osel ainsi que les provinces norwégiennes de Jemtland et de Herjedal avec le droit de passer le Sund en franchise avec ses navires de commerce, ce qui montre évidemment que sous toute expansion politique, il y a généralement la satisfaction et le besoin d'un développement économique et social bien que la structure militaire soit très souvent aussi par ellemême un facteur de guerre, tout organe tendant à fonctionner eu dehors même de l'utilité par habitude et même par plaisir. Dès lors, la Suède domine la Baltique et par Brème elle a pied en Allemagne et surveille le Danemarck dont la sépare seulement l'Elbe inférieure. Le rêve de la politique suédoise au XVII^ siècle, le dominiiim maris Baltlci, était réalisé, elle avait la possession exclusive de tout le littoral et des ports, le droit de ran^'onner tout le commerce du Xord. Il lui manquait encore les i)orts de Prusse qu'elle avait du restituer et aussi le Sund qui est le passage de la mer du Xord et de l'Atlantique vers la Baltique ; alors la Baltique serait un lac suédois et la Suède aurait en plus la libre entrée vers l'Océan. Ainsi la frontière idéale de tout conquérant avance à mesure que la conquête réalise son idéal primitif. Ce nouvel objectif fut le programme politique de Charles-Gustave. En i655, il occupe la Prusse polonaise moins Danzig; le traité de Konigsberg lui accorde la suzeraineté de la Prusse ducale; cependant, dès l'année suivante, il perd ces accpiisitions. En revanche, en i658, par le traité de Koskild il arrache au Danemarck la cession de toutes ses possessions au nord du Sund : Scanie, Ilalland, Bohusliin, plus l'île de Bornholm et, en Xorwège, la ville et le baillage de Dronthcim ; de ce coté il coupe la Xorwège en deux et touche directement à l'Océan. Remarquons
que ce grand developpeineiit politique coïncide avec la fondation par Palmstruck, en i656, de la Banque de Stockholm, par conséquent plus de quarante ans avant celle d'Angleterre.
« Charles-Gustave, disent les commentateurs de VA (las historique de Sehrader, aurait pu et dû s'en tenir à ce traité qui menait la Suède jusqu'à sa limite naturelle, le Sund, et préparait Tacquisition de la Xorwège. » Malheureusement il ne connaissait pas cette théorie et, Teùt-il connue, il lui eût semblé encore plus naturel de dépasser cette limite comme firent tous les conquérants ne fût-ce que pour mieux en assurer la défense. Il voulut conquérir tout le Danemarck. Quatre mois après le traité de paix, sans déclaration de guerre, Charles-Gustave reprit les hostilités; alors se i)roduisit comme toujours, à un certain moment, une résistance extérieure au moins égale qui se manifesta par une coalition de la Pologne, du Brandebourg, de TAutriclie et de la Russie. Son entreprise se termina au désavantage de la Suède; Tiutervention de la France lui permit de conserver la Scanie, le Bleking, le Ilalland, le BohusUin, la Poméranie occidentale, la Livonie et l'Ingrie, mais le but principal de la guerre ne fut pas atteint ; le conquérant ne put rien garder en Pologne et la domination du Sund lui était définitivement arrachée par Tintervention de la Hollande devenue la première puissance maritime. La Suède avait atteint l'apogée de sa grandeur; elle devait décliner et rétrograder le jour où la France ne pourrait plus la soutenir contre le Brandebourg et la Russie. En somme toute riiistoire de son développement depuis qu'avant le X^ siècle elle s'était constituée en royaume par l'union des trois districts de Gothland, de Svealand et de Jamteland est un démenti constant à la théorie des frontières naturelles soit géographiques soit ethniques.
Il en est de même de la Turquie au XVIF siècle. Comme au temps de Soliman le Grand, elle continue à s'étendre de la plaine Hongroise jusqu'à l'Arabie, des côtes de Tunisie et de Tri polit aine jusqu'aux embouchures du Don et de l'Euphrate, englobant les populations les plus diverses. En 1672, le traité de Bucsacz ajoute à son empire la Podolie où elle dépassa le Dniester en Pologne. Déjà cependant elle avait dû céder à l'Autriche, après une défaite, trois comitats hongrois du bassin de la Theiss. L'Autriche continuait donc son rôle
de marche militaire du côté de l'Est. Vienne fut encore assiégée cependant par les Turcs en i683, mais sauvée par les Polonais. A partir de ce moment le recul commence. Par le traité de Carlowitz de 1698, les Turcs perdent la Transylvanie et la Hongrie sauf la partie au nord du Danube et au sud de la Maros, un petit territoire borné à Touest par la Tiska. De 1690 à 1698, ils ont été aussi chassés de presque toute la Morée, d'Athènes et de Thèbes et ces pertes sont consacrées par le même traité où pas plus que dans tous les autres il n'est question de frontières naturelles. Du côté de la Pologne, ses frontières ne subissent pas de modifications importantes ; la Pologne a seulement recouvré par le même t l'ai té la Podolie et Kamenets.
Ce n'est qu'à la fin du XVII^ siècle, que Russes et Turcs arrivent à être en contact ; les postes turcs de la mer Noire sont encore séparés des possessions des Tzars par les steppes dans lesquels s'aventurent seuls les Tatars de Crimée, vassaux des Sultans, mais déjà les Cosaques commencent à descendre les fleuves russes et inquiètent les ports de Crimée et d'Anatolie. Ces Cosaques se placent sous la suzeraineté russe. En i683, la Russie entre dans la coalition de la Pologne, de l'Autriche et de Venise contre la Turquie, et, en 1696, Pierre le Grand s'empare d'Azov à l'embouchure du Don. Désormais l'Autriche et la Russie suffii'ont à tenir tête à l'Empire turc et la Pologne n'aura plus internationalement de raison d'être au point de vue militaire ; elle sera réduite au rôle de zone intermédiaire, rôle pacifique mais impossible à maintenir au milieu de grandes puissances militaires; elle finira par être morcelée et partagée entre celles-ci.