‹ Sociologie: La structure générale des sociétésChapitre 9 sur 15 · ID · texte numérisé non relu

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provisoires à Touest le Dnieper, au sud-ouest la région Xonl- Caueasienne et le Volga, le Koubau le Terex et, dans le pays transeaspien, TOxus ; à Test il dépasse TAltaï vers le sud jusqu'au Pamir, au Tian-Clian et au delà du Gobi central jusqu'au coude du fleuve Jaune; il atteint les monts Khingan. Il embrasse donc des bassins entiers, des déserts et des montagnes, des régions variées. Ses limites sont flottantes. Au VIII^ siècle, les Turcs entrent en conflit avec les Arabes qui leur enlèvent la Transoxiane; l'Empire est renversé par des révoltes intérieures des Turcs Oigours; ceux-ci forment un nouvel empire indépendant de la Chine.

Au commencement du XP siècle le dernier i)rince de rempire des Sassanides donne à fief à un condottiere Turc, Seldjouck, la ville de Djend, sur le Syr Darya. Ce fief constitue donc les marches de Transoxiane; il va comme la plupart de ceux constitués en Euro])e dans les mêmes conditi(ms, c'est-à-dire aux frontières les plus instables et les plus exposées, devenir le berceau d'un nouvel Etat militaire. En effet, dès io3i, les petits-fils de Seldjouck s'emparent de Mery, puis ils conquièrent la Perse et envahissent l'Asie Mintuire; vers la fin du Xr* siècle leur empire féodal comprend la Transoxiane, le Khorassan, le Kharezm, la Perse, la Syrie centmle i\o Damas à Mossoul (»t l'Asie Mineure justju'au royaume d'Arménie et aux frontières de l'empire Grec. Les frontières dites naturelles et les caractères cthni<[ues ne jouent évidemment dans ce développement qu'un rôle absolument secondaire; c'est une force sociale supérieure qui, en réalité, sous une forme militaire, dans des sociétés militaires, s'étend violemment aux dépens de forc(»s plus faibles. Et ce processus, qu'il soit militaire ou pacifique, est toujours régi par la même loi ; seuls les procédés et les formes changent.

En Extrême-Orient s'accomplit le même phénomène. Eu i<M>4 la collectivité militaire et indépendante des Khitas,c<mfinéc d'abord aux frontières dans les deux Liao (occidental et oriental), s'emi)are do la Chine du Xord. Ses chefs militaires maintiennent nominalement rempereur chinois avec un pouvoir fictif et établissent la capitale à Yen (Pé-King) ou cai^itale du Xord. Le royaume de Khitaï est le Cathay des voyageurs euroi)écns du moyen âge. Au sud il s'étend jusqu'au fleuve Jaune et aux montagnes; deux autres royaumes, celui

de Hia et celui de la dynastie nationale des Songs, occupent le reste de la Chine.

Un siècle après sa fondation, Tempire du Kliitaï est renverse par les Niu-Tchi, ancêtres des Mandcboux actuels, et les frontières sont étendues au sud jusqu'au Yang-Tsé-Kiang. Vers la même époque, à Touest, les Konkli, qui avaient pris riiégémonie militaire dans Tempire des Seldjoukides, dépossèdent cette dynastie et reconstituent un nouvel empire féodal confinant au Klialifat (ii33-i2i8).

A peu près en même temps, une vingtaine de clans militaires, d'origine commune turque, ayant formé un petit Etat plus guerrier que les autres nations turques ambiantes et qui se distinguaient sous le nom spécial de Mongols, se développent dans les mêmes conditions au delà de leurs frontières originaires de la région de l'Orklion et de la Keroulen. Dès la fin du XIP siècle, toutes les tribus turques à l'est de la Keroulen s(mt annexées de gré ou de for(»e; de même les tribus tartares et d'autres tribus turques au sud du Gobi, le long de la (irande Muraille, ainsi que les deux grandes nations du Gobi central et occidental, les Naïmans et les Kéraïts. La confédération se donne le nom de Mongole, sous un chef unique Temoudjin-Gengiskhan, c'est-à-dire Temoudjin le Klian ou Roi illustre.

Au commencement du XIIP siècle, les Mongols, avec l'aide des Turcs Khitaï, conquièi'ent la Chine du Nord, puis le royaume de Hia; ils annexent les Turcs Karlick et ceux d'Almalik et ce qui reste d'Oïgours indéi)endants. Ils attaquent alors les Turcs occidentaux, conquièrent les Etats de Kara-Kitaï, du Kharezm-Chah, l'Azerbaïdjan, l'Arménie, les Royaumes du Caucase, la Russie méridionale, puis centrale. En 1242, ils s'avancent jusqu'au Danube, à l'Adriatique et à l'Elbe mais sans s'y fixer. En I258, l'Irak est conquis et le Klialifat supprimé; puis suc(»essivement les Etats de la Perse méridionale, la Chine du Sud y compris le Yun-Xan et une partie du Tonkin sont incorporés dans leur empire dont en 1260 la capitale est transférée de Karakoroum à Pékin.

Alors les mêmes phénomènes que nous avons observés dans l'Europe féodale se réalisent en Orient dont le régime est analogue; toujours à l'unification succède le morcellement.

qu'il s'agisse crun petit domaine seigneurial ou d'un grand empire. De son vivant, l'empereur a donné à son fils aîné le gouvernement des pays conquis en Occident et comprenant tous les territoires situés au nord du cours inférieur du Danube, à l'est des Carpathes et tous les bassins du Dneister, du Dnieper, du Don, de la Kama et de la Volga. Cette attribution était conforme au droit coutumier Turc et Mongol qui accorde au cadet le domaine des ancêtres et aux aines les l)ays les plus éloignés conquis ou à conquérir. L'aîné est ainsi le vrai chef militaire, très naturellement, comme le plus fort, le plus âgé. Et nous voyons que le fils du fils aîné fut chargé de conquérir la Pologne, la Silésie et la Hongrie (1241-1242). Le fils cadet reçut le gouvernement de la Transoxiane, du Kharezm, du Korassan oriental, des vieux pays Turcs ou anciennes marches de la Chine devenus maintenant stables et garantis par des marches militaires nouvelles.

Ainsi, malgré des modalités différentes, le système féodal produisait partout les mêmes effets. Après le transfert de la capitale à Pékin, l'empereur Koubilaï, souverain du domaine liéréditaire, reconnut en outre à son frère la souveraineté de la Perse et des pays à conquérir à l'ouest de celle-ci. Cet empire devint i^lus tard autonome en sa qualité de pays militaire et conquérant, tout en restant nominalement vassal. Mais ce royaume de Perse, le dernier créé, se démembra aussi le premier au XIV** siècle pour former de petits royaumes autonomes. Dans aucune de ces mutations on ne s'inquiète de frontières physiques ou ethniques; les phénomènes qui s'accomplissent sont plus complexes, ils sont sociaux; le processus naturel est toujours le même, le développement se fait par la fusion violente ou pacifique de toutes les différences, de quelque nature qu'elles soient.

En i368, une révolution nationale renverse la dynastie M(mgole en Chine au profit de la dynastie chinoise des Mingo et les Etats fondés par les Mongols dans l'Asie centrale et orientale deviennent aussi indépendants. Cependant la dynastie chassée de Chine règne quelque temps dans le (Jobi central jusqu'à ce que le lien collectif se dissolve et que cet état féodal revenant à ses formes primitives s'émiettc en tribus. L'Asie ne dépasse pas la forme de rimpérialisme plus ou moins féodal. Nulle ])art le système n'oscille davantage

entre runifieation et le moreellement. Et toujours c'est dans les parties les moins stables, les plus agitées, aux frontières que naissent de nouveaux centres guerriers et conquérants d'où se développent de grands empires. C'est ainsi que Timour ou Tamerlan, d'abord simple préposé militaire des Djagataïdes d'Almalyk aux frontières de la Transoxiane, s<» révolte, conquiert le Turkestan et fait de son royaume de Transoxiane un vaste empire avec Samarkand comme capitale. A la mort de Timour, son successeur, cet empire comprend le Turkestan à l'Est, une partie du Khanat do Kassimov au Xord, le Khorassan, l'Afghanistan actuel, la Perse et l'Irak au Sud, l' Azerbaïdjan, le Transcaucase, la (xéorgie et l'Arménie à l'Ouest ; il embrasse tout le bassin de l'Amou Daria, celui de l'Indus sauf vers l'embouchure, ceux de TEuphrate, du Tigi'c et du Terek: loin d'être limité par des montagnes il est au contraire dominé et relié dans toutes SCS parties et dans le sens de la largeur par la chaîne de l'Hindou-Koush; il timche à la mer Noire, à la Caspienne, au golfe Persique, et à la mer d'Arabie.

Cet empire comme tous les x>i'écédents se démembre; formé par un chef féodal, il subit les lois du système féodal,

M. Demolins observe que ni Attila, ni Gengiskhan, ni Tamerlan n'ont jamais pu établir leur empire au-delà des steppes habitées par des familles patriarcales sans lien supérieur; les Arabes et les Chinois au contraire l'ont pu j)arce qu'ils ont, au-dessus de la famille, la Fergua, le douar et la tribu. Mais ces institutions intermédiaires elles-mCMues tiennent à ce (pie lesArabes et les Chinois ont évolué en changeant de milieu. La vraie raison par conséquent de l'insuccès d'Attila et de ses analogues est dans le défaut d'adaptation de leurs empires transitoires aux variations du milieu. De là l'inéquilibre de leurs empires, inéquilibre (pii ccmduisit rapidement à leur rupture et à leur dislocation.

Toute cette agitation, bien plus considérable que les mouvements de rEuroj)e surtout occidentale, eut des résultats importants; en comparaison de ces mouvements, ceux des croisades opérés en sens inverse sont bien plus faibles et ont exercé une moindre influence sur la civilisation générale que les bouleversements continus des empires constitués par les Arabes et les Mongols. Tandis qu'en Europe depuis longtemps

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les i)euples du Nord, envahisseurs de l'Europe romaine, avaient fusionné avec les anciennes populations, le résultat de la conquête de l'Asie par les Mongols fut la réouverture des communications pacifiques et régulières entre rExtrùme- Orient et l'Occident. Pendant l'occupation arabe le courant s'était détourné vers le Sud i)ar la route de Perse et il ne dépassait guère l'Asie occidentale et musulmane. A l'époque mongole, les relations sont largement ouvei'tes entre rOci*ident Chrétien, les pays musulmans et l'Extrême-Orient Mcnigol, la Chine et l'Indo-Chine. Comme je l'ai déjà dit, la structure sociale est à ce moment à peu près la mênje i)artout; les croyances religieuses swut différentes en apparence mais avec un fond (*ommun très solide de superstitions et d'institutions. Les Occidentaux visitent et décrivent l'Orient; des envoyés musulmans et mongols voyagent en Kurope. Quand l'empire Mongol se désagrège, l'Asie centrale est fermée i)our une longue période aux Occidentaux. Les ccunmunications régulières ne se rétablissent beaucoup plus tard qu'après la conquête Russe. En attendant et après lajjrise de Constantinox>le par les Turcs, l'Europe cherche une nouvelle issue vers l'Inde par les côies d'Afrique et le Caj) de Jicmne- Espérance; elle découvre l'Amérique. Alors finit réellement le moyen-âge; la structure sociale ne repose plus sur la propriété féodale, le courant de la circulati<m économique brise et dépasse ses anciennes fnmtières dont tout le contenu se modifie corrélativement.

Les Turcs étaient arrivés en Europe par la route des steppes, des grands plateaux et non pas celles des vallées et des plaines basses comme les i)récédents envahisseurs de l'Europe. Cette route les avait conduits directement à Constantinople. En Kurope, leur caractère patriarcal se modifia et leur domination à défaut d'adaptation agricole suffisante, resta surtout militaire, ce qui est i)récisément une forme en ra])port avec la structure ]>atriarcale unitaire et desjxjtique.

En Europe et surtout d'abord dans l'Europe occid<»ntale, runifir*ation tend à se faire d'une fa<;on plus régulière et avec des os(*ilIations moins considérables qu'en Orient. Des masses sociales vicnncMit continuellement s'agglomérer avec» les centn»s militaires primitifs dont les frontières s'étendent de plus en plus. En même tem])s les stnu'tures des Etats se

fixent de plus en plus solidement. Le pliénomène n'est i>as sans analogie avec celui que Ton observe en biologie. Là aussi, le squelette fixe la forme. Le squelette est lui-même le résultat de l'apparition de substances solides qui se manifeste dans tout liquide qui n'est pas an repos et dont la distribution ilépend du mode de mouvement existant au moment do leur apparition; les substances se distribuent conformément au mouvement qui déjà donnait une forme aux matières visqueuses du protoplasme; elles se distribuent à la périphérie, « comme se déposent sur le moule conducteur, les molécules d'argent galvanoplastique; elles s'y accumulent, et, ])ar leur cohésion, forment des parois résistantes aux masst*s plasmiques qui les ont produites et elles encroûtent CCS masses; dés lors un nouveau facteur intervient de la dét(»rmination de la forme de ces masses, savoir la croûte soli<lc qui les enserre. » (Le Dantec, Traité de Biologie).

En Fran<»e, le duché primitif des Capétiens devint ce s(pielctte, l'élément soli<le autour duquel de nouvelles masses vinrent se fixer. Ce fut un élément de stabilité au milieu du mouvement extérieur général ; mais comme sa proi)re structure était militaire, la ccdiésion progessive s'effectua par la conquête et aussi par les autres procédés en rapport avec la constitution de la propriété à cette épocpie.

Kn I200, après les traités de Péronne et du (loulis, la France comprend, outre le domaine royal, les seigneuries ecclésiastiques et les fiet's mouvants de la couronne. Elle est limitée à l'est par le Rhône, la Saône, la Meuse et l'Escaut, au sud par le golfe de Lion. Elle occui)c tous les bassins supérieurs et moyens de l'Adour, de la Garonne, de la Loire et de la Heine, le bassin entier de la Somme. Toute la côte occidentale relève de l'Angleterre, depuis Bayonne jusqu'à Eu, avec toutes les embouchures des fleuves et une grande partie de leurs bassins inférieurs. Quand, en 1282, un Mongol Oïgour, Raban Çauma, moine Xestorien né à Pékin, envoyé en mission en Occident par le souverain mongol de Perse, visite et décrit Rome, Paris et Bordeaux, il appelle celle-ci la capitale de r Angleterre. En effet, le duché de Guyenne était alors un fief du roi d'Angleterre et Bordeaux était une ville plus importante que Londres et qui ne se sentait nullement fran<;aise. Môme avec nos idées modernes, il n'est pas plus

étrange de voir la France oeeidcnt4ile rattachée à TAiigleterrc qu'aujoiinriiui l'Algérie et la Tunisie à la France. Les frontières ne sont jamais que sociales ; leur structure peut être militaire ou pacifique suivant les formes générales des sociétés à chaque moment, mais leur caractère essentiel est toujours le même ; elles sont des lignes de partage, d'équilibre et en même temps des points de contac*t et de communication.

Au commencement du XIII'* siècle, le comté de BU)is est un fief immédiat de la France, le Béarn un arrière-fief; le royaume de Xavarre pénètre à la fois dans la France anglaise et dans le royaume esj)agnol d* Aragon. En 1208, avant la guerre des Albigeois, les possessions anglaises sont réduites aux bassins inférieurs de la Dordogne, de la (laronne et à l)res<iue tout celui de TAdour. Elles touchent exactement à Test aux domaines des puissants comt<îs de Toulouse iiui, sur la rive orientale du Rhône, possèdent, directement ou comme fiefs de leur relevance, le marquisat ou marclie de Provence avec Avignon. A l'est, le comte de Toulouse s'appuie sur l'empire romain germanique et ne se considère nullement comme faisant partie d'une [prétendue nationalité fran^*aise. La haine du nom français était commune à tous les peuples com])ris entre le Rhône, la Méditerranée et la Garonne.

Après le traité de Paris de laSg, le domaine propre <lu roi, y compris les apanages des princes et des autres fiefs de la couronne, reste à peu près le même, sauf que la suzeraineté du Limousin et du Périgord, est transmise à la (iuyenne anglaise. Le domaine royal devient de plus en plus étendu par héritage, cession ou conquête, c'est-à-dire à la fois par la violence et par le jeu régulier du régime économique, lequel s'applique aussi bien au domaine royal (pi'anx autres domaines.

A l'avènement de Philippe de Valois, en 1828, le royaume s'étend le long de toute la ligne du Rhône, qu'il dépasse dans le Valentinois et le Diois ; au nord-est, il touche à la Meuse. Le Rhône et la Meuse sont si peu c(m sidérés comme dc»s frontières naturelles, qu'à partir de ce moment, l'objectif de la politicpie royale de\ient le Rhin. Dès 1290, la croyance s'établit que l'empereur Albert P^a accordé au roi de France la frontière du Rhin.

Vers 1824, le Bearn, fief anglais, se rend indépendant. Pendant la même période, le domaine royal subit des modifications plus fréquentes et moins durables qu'antérieurement Il continue à se déveloi)per par achat, héritage, violence, mais d*un autre côté, il se réduit par l'octroi continu d'apanages aux fils de la Maison de France.

Tandis qu'en France l'unification monarchique s'est affirmée, bien qu'elle continue à reposer encore sur le développement corrélatif du domaine royal dont l'existence assure sa fonction, en Allemagne, la féodalité l'emporte et l'Empire se décompose. Les anciens duchés sont remplacés par une foule de principautés enchevêtrées ; il y a, en outre, des villes libres ou à peu près ; la royauté est faible ; le rétablissement du titre impérial ne parvient pas à produire l'unification ; l'Empereur est impuissant parfois dans son propre État. L'idée du saint Empire survit cependant dans les Électorats ; sept Électeurs s'élèvent peu à peu au-dessus des autres princes et s'attribuent le privilège d'élire les empereurs ; ce sont trois ecclésiastiques, les évèques ou archevêques de Mayence, Cologne, Trêves et quatre laïques : le roi de Bohème, les ducs de Bavière, de Saxe et le Margrave de Brandebourg ; celui-ci est le moins puissant pour le moment ; mais chef déjà devenu héréditaire d'une marche militaire, l'avenir lui appartient. Chaque nouvelle élection procure des avantages aux Électeurs, qui dominent une foule de seigneurs et de vassaux. La Bohème, à l'intérieur de ses montagnes, est plus en dehors du mouvement et conserve son individualité. Au contraire, le morcellement s'étend sur toute l'Allemagne du Nord et du Sud. L'Ita,lie, à la chute de la maison de Souabe, s'est aussi presque détachée de l'Empire, et elle aussi s'est morcelée ; dans la région piémontaise, région des passages montagneux et nécessitant une forte structure militaire, les morcellements constituent des seigneuries princières; dans les plaines de la Lombardie se forment, au contraire, des républiques indépendantes, mais rivales; après un vain essai de ligue lombarde, la plupart finissent par aliéner leur liberté à des familles puissantes et riches. Venise et Gênes restent indépendantes, mais avec un gouvernement aristocratique. Dans la Toscane, le morcellement est moindre, les petites villes s'y groupent autour de Pise, de Lucques, de

Floreuce. La papauté règne, comme tout autre suzerain féodal, avec son domaine privé, sur la Romagne, la Pentapole, la marche d'Ancône. Après vingt ans de luttes, Xaples et la Sicile forment deux royaumes séparés.

Il y a cette différence pour l'Allemagne que, après la restauration de TEmpire au X^ siècle, son extension au centre et vers rOccident est arrêtée; elle tend au contraire à s'avancer vers Test. Cette expansion présente un double caractère, à la fois militaire et économi(xue ; au point de vue militaire, elle s'effectue encore une fois par l'établissement des marches et l)ar les conquêtes des chevaliers teutoniques, qui jouent le môme rôle que les marches ; au point de vue économique et relativement plus pacifique, le môme développement s'effectue par la Hanse.

Jusque dans le premier tiers du XIT' siè{*le les Markgraven ou chefs militaires des marches du Xord avaient fait peu de progrès dans leur œuvre de conquête et de colonisation; ni la germanisation, ni le christianisme n avaient guère dépassé l'Elbe. En ii34, la Marche du Xord, Altmark, définitivement conquise, devient la marche de Brandc^bourg et celle-ci s'étend des deux côtés de l'Elbe jusqu'à l'Oder qu'elle dépasse. Cette marche de Brandebourg, devenue stable, devient un centre qui, à son tour, donne naissance à une nouvelle marche, plus avancée et moins stable, qui occupe les régions au-dessous de la Xetze et de la Wartha. En i4i7f le Brandebourg, tel qu'il est v(»ndu au burgrave de Xuremberg, Frédéric VI de Ilohenzollern, est un territoire n'englobant encore que des portions des bassins de l'Elbe et de l'Oder, avec quelques-uns de leurs affluents. Il n'a pas encore atteint la Baltique, mais c'est déjà un Etat solide en face du reste de l'Allemagne morcelée ; son développement sera d'autant plus fa<*ile qu'il n'a pas de frontières i)hysiques définies. L'extxînsion se fit naturellement dans les vastes l)laines du Xcnnl-Est, dans les régions de suzeraineté Polonaise et Danoise et de même, à l'Ouest, aux dépens des Slaves et des Danois.

Les pays étaient non seulement conquis mais colonisés par des éléments germaniques attirés de Westphalie, de Hollande et de Frise ; les territoires annexés étaient vendus suivant un vrai i^rocédé capitaliste, non pas direct<^ment mais à des

entrepreneurs ou intermédiaires de trente à soixante manses, s'il s'agissait de villages; de cent à trois cents manses, s'il s'agissait de villes ; ces concessionnaires devenaient en même temps les Schulteiss ou administrateurs de la concession dont ils revendaient les terrains par parcelles. Les pays acquéreurs dans ces zones frontières les plus exposées étaient plus libres et plus indépendants que ceux du reste de l'Allemagne où régnait le servage. Ensuite la même évolution se fait; Frédéric VI, après avoir consolidé et rétabli le Brandeburg dans ses anciennes limites, un moment compromises, transmet son patrimoine à ses fils ; ceux-ci rachètent la nouvelle marche aux chevaliers de l'Ordre Teutonique avec d'autres seigneuries. Cette nouvelle marche est aussi rattachée à son tour au centre. Berlin devint la capitale de l'Electorat de Brandebourg et celui-ci est déclaré indivisible par la dispositio Achillea de i473. C'est la première déclaration d'indivisibilité d'un Etat, déclaration qui dans la suite figurera dans un grand nombre de Constitutions et de déclarations, surtout après la Révolution française, sous l'influence du principe de la souveraineté nationale.

L'Ordre Teutonique, par lui-même ou par la constitution de marches ou de colonies militaires mais aussi économiques, germanisa les pays Wendcs. Appelés on 1226 sur les bords de la Baltique par un duc de Mazovie, pour convertir des tribus Slaves de Prussiens, les chevaliers re^^urent du Pape l'investiture de ce pays « qui appartenait à Dieu », tout à fait comme nous continuons à considérer comme sans maîtres les territoires occupés par des populations inférieures que nous dépouillons en vertu d'un droit supposé supérieur, et sinon divin, du moins dérivé en droite ligne de celui-ci. L'Ordre Teutonique occupa ainsi toute la va lée inférieure de la Yistule, y éleva des forteresses et fit même la guerre aux ducs de Poméranie. Ce furent de véritables croisades ; celles-ci entraînèrent à leur suite un grand nombre d'Allemands parmi lesquels le roi Ottokar de Bohême et deux marquis de Brandebourg; les Prussiens résistèrent jusqu'à la fin du XIII^' siècle. Alors leur pays étant conquis et germanisé, la Ponuv relie ou partie orientale de la Poméranie, fut annexée avec Dantzig aux domaines de l'Ordre et, par son intermédiaire, le Brandebourg commença à se rattacher à la Baltique.

La colonisation ne s'arrêta pas là; l'Ordre Teutonique s'étant uni, en 1287, avec celui des Chevaliers Porte-glaive, rinfluence germanique s'étendit jusqu'au golfe de Finlande* Les Porte-glaive avaient déjà colonisé la Livonie, la Semigalle et la Courlande. Unis, les deux ordres continuèrent leur «iMivre, même contre les rois Chrétiens de Pologne; comme tous les chefs militaires de frontières, ils tendirent à dominer même leurs centres d'origine, ils firent la guerre aux Margraves de Brandebourg. En 1847, ils achètent l'Esthonie au roi de Danemark; en 1402, ils arrivent en leur qualité de capitalistes à détenir en gage la Nouvelle marche de Brandebourg; en i4o5, ils obtiennent des Lithuaniens la cession de la Samogétie. C'était en réalité une structure militaire au service de tout un sj'stème économique analogue à celui de l'Ordre des Templiers; les domaines de l'Ordre étaient partagés en commanderies et les évêques étaient affiliés. Ce fut uj^dlTes formes les plus intéressantes de la féodalité catholique; tout son développement, comme on vient de le voir, fut un développement social à la fois économique, moral et politique ; les frontières physiques ou ethniciues n'y jouent qu'un rôle tout à fait insignifiant ; les domaines de l'Ordre s'étendent proportionnellement à ses forces en rapport avec les résistances extérieures; ces frontières sont comme partout et toujours des frontières sociales, même sous leur aspect militaire et, en outre, précisément par leurs variations et leur élargissement, elles aident à la formation des centres intérieurs plus stables et en même temps à l'extension des relations intersociales, à la fusion des peuples malgré les ijrocédés violents au moyen des([uels s'opère cette dernière et même par ces procédés.

Notons que déjà antérieurement l'Ordre avait établi un pays frontière dans la direction de la Lithuanie, à l'est de ses possessions plus anciennes; cette zone ou marche frontière était constituée d'immenses forêts traversées i)ar des routes militaires interdites aux Lithuaniens.

A partir du XV'' siècle, l'Ordre décline, comme du reste décline toute la structure du moyen âge; même au point de vue militaire, ses armées sont inférieures stratégiquement à celles des Polonais. L'Ordre perd la Samogétie et le district de Dobrzyn, dont l'héritage devait être recueilli par l'Electeur

de Brandebourg, issu de la marche primitive devenue un centre plus stable grâce à l'œuvre d'assimilation réalisée par les marclies ou colonies militaires de formation subséquente. Ce centre de nature militaire conservera ce caractère dans îa suite et jusqu'à nos jours ; il en sera de même de ses frontières.

Sur la frontière bavaroise, c'est également par une marche, la Marche (VA utriche, que la germanisation se fait, mais vers l'est, et cette fonction l'Autriche la poursuit encore actuellement. Dès ii56, la petite marche d'Autriche comprise entre la Bohème et la Moravie au nord et le duché de Carinthic», devient stable de ces côtés et s'élève au rang de dudié liéréditaii-e; au XII* siècle, elle s'accroît de la Styrie. Au XIII*\ après l'extinction do sa première famille ducale et des guerr(»s terribles, elle est annexée temporairement à la Bohème, mais passe bientôt à la famille germanique des Habsbourg, d'origine suisse. Cette famille, propriétaire de grands domaines en Suisse, était déjà landgrave de la Haute Alsace. Victorieuse de la Bohème, dont elle se rend indépendante, l'Autriche s'étend solidement dans le bassin moyen du Danube, avec trois groupes domaniaux bien distincts en Autriche, en Suisse et en Souabc. Son extension continua dès lors vers l'est. Au XIV*' siècle, elle acquiert successivement, suivant les procédés économiques et militaires du temps, le duché de Carinthie, le comté de Tyrol et une partie du Frioul. Cette extension est, conformément au système successoral des propriétés féodales, suivie de partages en 1879, 1406 et 141 1. Une branche de la Maison règne en Autriche, une autre en ("arinthie et en Styrie, une troisième dans le Tyrol. Il y a des guerres interminables de su(*cession, conjme aujourd'hui des procès. Les Suisses en profitèrent pour s'emparer des domaines des anciens comtes de Kybourg.

A côté de l'œuvre de germanisaticm poursuivie dans le nordouest et dans l'est par les marches où le caractère militaire domine, au moins en apparence, le caractère économique et social, il convient de signaler maintenant le même processus dans une organisation où la structure économique et même pacifique ap])ai'aît déjà d'une fac^on réellement supérieure à l'aspect militaire et même religieux, à la différence des marches et des Ordres, clérico-guerriers dont nous avons parlé.

La fonction sociale de la puissante organisation de La Hanse fut au fond identique à celle des marches et des Ordres teutoniques et autres. La Hanse contribua, mais plus pacifiquement, à la germanisation de rEuroi)e occidentale et à rétablissement de relations plus stables, plus régulières et plus étendues. En tant qu'organisation surtout économique, elle va nous démontrer que les frontières économiques de même que les autres frontières sociales peuvent être énormément différentes des frontières dites politiques ou militaires, lesquelles sont surtout des limites de propriété et de souveraineté, c'est-à-dire séparatives et exclusives, alors que les autres, tout en n'étant pas illimitées, sont surtout des lignes de pénétration et de communication, des liens d'association et non de constriction.

Le mot Hanse semble être un terme d'origine gothique désignant primitivement une association à la fois religieuse et guerrière, mais dont cependant l'objet était surtout mercantile. La forme religieuse et guerrière tenait aux conditions sociales générales de l'époque mais elle n'était que le caractère extérieur et superficiel. Il y avait depuis longtemps des Hanses de marchands en Allemagne ; le commerce luimême a comme origine une certaine piraterie; mais en se régularisant et sans perdre lui-môme d'une façon absolue sa tare héréditaire, il était arrivé à s'organiser pour la défense contre les autres pirates encore barbares et pour la fondation eu commun de comptoirs à l'étranger. Un historien appelle du reste les Hanséates « les pirates du commerce ». Dès le X** siècle, des comptoirs existent à Londres et dans d'autres villes anglaises où ils ont été établis par des maisons allemandes; TAlderman, ou chef suprême de la maison de Londres y avait la direction de tout le commerce allemand avec la Grande Bretagne. D'autres associations commerciales s'étaient formées sur la Baltique; ainsi Wisby, dans rile de Gothland était devenu le grand entrepôt du Xord; en II 58, Riga avait été fondée par des marchands de Brème qui l)énétraicnt jusqu'à Novgorod. Dans un traité conclu en 1228 entre des marchands allemands de Gothland et de Smolensk figurent des firmes de Soest, Munster, Dortmund, Groningue, Brème et Riga.

L'association la plus importante est la Hanse Teutoniqne

avec son centre à Lubeck. Celle-ci est à rentrée de la Baltique, près de la mer du Nord; des 1226 elle avait été élevée au rang de Ville d'Empire et jouissait déjà antérieurement de privilèges qui ne firent que s'accroître. En 1241, une alliance est conclue avec Hambourg, autre ville impériale; une ligue est définitivement constituée en 1247 entre les deux cités de marchands sous le nom de Ligue Hanséatique et comprend à un certain moment 87 cités. En 1256, la ligue embrasse la plupart des villes de la Westplialie et de la Basse-Saxe englobant d'autres Hanses qui elles aussi étaient déjà en possession de privilèges, tels que l'exonération de certains péages, droits d'escorte et de juridiction. La ligue est un véritable Etat dans les Etats, affamant et domptant les peuples qui ne veulent pas se soumettre à ses tarifs et règlements, et vivant comme un Etat d'une vie juridique et politique propre mais sans se restreindre dans les frontières d'aucun Etat particulier. Elle fait la guerre tantôt à la Norvège, tantôt à l'Angleterre, tantôt au Danemark. En la matinée de Pâques, d'après un vieux chant populaire Ilambourgeois, en i368, les vaisseaux hanséatiques partirent de Hambourg pour battre l'armée de Waldemar III et détruisirent le château et le port de Copenhague. La Bourse de Hambourg y fut elle-même une institution hanséatique, et la cité avait sa bannière rouge respectée et redoutée comme celle de l'Etat le plus puissant. Quelles étaient les frontières de la Ligue? p]n réalité il n'y en avait pas au point de vue physique et ethnique; sa puissance s'étendait aussi loin que pouvait pénétrer son effort économique (i).

Les Russes eux-mêmes, furent peu à peu exclus du commerce de la Baltique. Un droit économique commun unit un grand nombre de villes; de même, dans la plupart des x)orts, les membres de la Ligne ont un entrepôt, ils y occupent même tout un quartier; ils y ont leurs juges, comme ils y ont la libre importation de leurs marchandises. Leurs guerres sont des guerres commerciales, comme plus tard celles de l'Espagne, de la France, de la Hollande et de rAngleterre.

(i) Khrenberg : Hamburger Handel iind Jlandelspolitik, 1885. — Kopp- MANS : Der Verein fur Hamburgisce Geschicht, 1887. - Vos IlEVi> : Die grosse Reoensburger Gesellschaft, 1890.

Après avoir ruiné le eomraeree des villes danoises, les vaisseaux de la Ligue détiennent le monopole de la navigation dans les détroits où dominaient jadis les flottes des audacieux Yikings ou rois de la mer. Et la Hanse ne s'étend pas seulement sur les villes maritimes, bien que celles-ci soient les plus nombreuses ; elle a ses établissements en Saxe, AVestpbalie, Brandebourg, Thuringe, établissements qui relèvent de sa juridiction et de sa souveraineté. Dans la Haute Allemagne, il y avait d'autres ligues particulières, d'abord autonomes puis affiliées ; celle de Souabe resta seule exclue. La Hanse eut, à partir de 1260, ses assemblées l)ériodiques, IlansetagCy ii Lubeck. Là étaient le trésor, les archives, le siège ordinaire des diètes triennales. Elle devint une véritable République dans l'assemblée générale de laquelle étaient réglés les rapports commerciaux avec l'AUemagne et les autres peuples. Ce fut une confédération commerciale, mais i)ar cela même politique, c'est-à-dire se conformant à une direction n(m plus exclusivement militaire et despotique, mais économique et délibérée, ni libre écbangisti» ni protectionniste absolue, essentiellement opportuniste. Et cette puissance économique fut aussi envahissante que les autres puissan(»(?s, dont la base était, du reste, aussi économique, mais déguisée sous des formes plus militaires: elle étendit ses comi>toirs loin de la Baltique à Bergen, ù Brcslau, à Cracovie, à Bruges. Sa politique eut un double objectif constant : d'abord s'assurer mutuellem(»nt sur terre et sur mer l'affranchissement des péages vexatoires, l'abolition du droit d'épave et la protection du commerce avec l'Orient contre la piraterie, ensuite maintenir la paix en Allemagne et y supprimer le Faustrecht^ toujours en vigueur malgré les Landfrieden^ ou paix perpétuelles, toujours renouvelées et toujours violées par les seigneurs.

Une société pouvait donc exister, sans former un Etat englobé dans des limites déterminées, ni un territoire continu, ni surtout un domaine régi par un souverain; la féodalité même avait démontré en fait que les possessions d'un même seigneur pouvaient être disséminées. L'expérience de la Ligue Hanséatique venait compléter l'expérience féodale et montrer ([ue la force économique pouvait s'organiser et se diriger par elle-même et indépendamment des formes

anciennes de TÉtat qu'elle était à même de briser et de dépasser. Est-ce à dire que la puissance Hanséatique n'ait pas de limites, pas de frontières? Nullement, mais ces limites sont portées jusqu'où va sa force de pénétration dans les conditions sociales du moment, et elles peuvent continuellement changer en même temps que ces conditions ; ces limites sont des limites sociales, continuellement débattues dans des corps délibérants et suivant des formes juridiques communes, mais également modifiables par l'intervention de la volonté collective.

Telle fut la* grande pensée qui, x)ar la force même des choses et sous l'influence de l'organisation si complexe du moyen âge et spécialement sous celle du contrat féodal, arriva alors à se dégager avec une netteté remarquable, mais troj) peu remarquée, des formes sociales réalisées par les ligues et fédérations de ligues commer^*antes de la Hanse, ainsi que par les cités ou républiques flamandes et italiennes. Il fut démontré alors, par exemple, qu'un code ne devait pas nécessairement être l'œuvre d'un Etat souverain dans le vieux sens encore persistant de ces mots. C'est ainsi qu'en 1287 fut élaboré le Code maritime de ]yisb}\ qui était alors un des ports principaux pour les navires de toutes les nations. Les règlements commerciaux particuliers en usage dans les diverses villes maritimes y furent coordonnés ; il y eut un droit commun pour toute la Balti([ue; les dispositions en furent empruntées indifféremment au code de Lubeck, aux rôles iVOlêron, à la jurisprudence de Damme et de Westcapelle, aux coutumes d'Amsterdam et d'autres villes maritimes.

La Ligue forma ce que nous appellerions aujourd'hui un trust de commerce et de navigation ; mais l'avcnement des trusts ne nous prouve-t-il pas que l'évolution se fait dans le sens de la constitution de frontières tout à fait différentes de celles qui correspondaient aux foiincs économiques et politiques de l'antiquité, du moyen âge, de la monarchie absolue et des Etats modernes? Dans le développement mondial des sociétés actuelles, il ne peut plus y avoir que des centres avec des lignes de pénétratiim plus ou moins étendues suivant leurs propres forces économiques et autres en rapport avec les autres forces non seulement vomiir rentes, mais comou-

rantes. Depuis plusieurs siècles, l'ancienne structure des Etats plus ou moins fermés, indépendants et souverains se brise par le fait qu'elle correspond de moins en moins à la réalité de la vie collective, et des formes nouvelles émergent généralement sans que nous nous en ai)ercc\'ions ou du moins sans que nous en comprenions les conséquences.

La Ligue lianséatique fut une des premières formations sociales dans ce sens; l'initiative de ce mouvement dut naturellement appartenir aux sociétés commerçantes et celui-ci était destiné à se développer à mesure même que la circulation économique s'étendit et dépassa les bornes des Etats particuliers. Toutefois, elle subit en partie les conditions de l'époque et sa constitution propre fut altérée par les nécessités militaires et politiques. Elle aussi lutta pour ses privilèges et pour le monopole, c'est-à-dire pour le principe de souveraineté encore dominant alors en économie et en politique; elle prétendit à Vimpcrium notamment de la mer Baltique; car c'est une erreur de croire que la mer soit res • communis et libre de sa nature; là où dominent la propriété et la souveraineté, elle aussi tend à être un monopole, un territoire, un domaine fermés. A la fin du XIV*^ siècle, après une guerre d'abord désavantageuse avec le Danemark, la Ligue est à l'apogée de sa puissance ; elle est VKtat le plus considérable du Nord de l'Europe; son commerce s'étend de Novgorod à Lisbonne et elle concourt à l'élection des rois. Quelles sont ses frontières? Il n'y en a pas à vrai dire; elle a des centres, des succursales, des stations, des comptoirs, reliés entre eux, mais dispersés et sans autre lien de continuité que le lien contractuel et fédéral qui les unit par des intérêts, un droit et un système de direction politique communs. La Ligue se divise en quatre quartiers ou cercles :

I** Le quartier de Lubeck et des Wendes : il comprend les villes de la côte jusqu'à Stettin, celles du Brandebourg, Berlin, Francfort-sur-l'Oder, jusqu'à Breslau:

2" Le quartier westphalo-prussien comprenant : Cologne, Soest, Amsterdam, Dantzig, Thorn, Elbing, Kôuigsberg:

3« Le quartier de (lOtland comprenant : Wisby, Riga, Dorpat, Novgorod, les villes de Livonie et d'Esthonie;

4** Le quartier saxon, comprenant : Brème, Brunswick, Magdebourg, jusqu'àErfurt.

Ce ne sont pas là des régions délinntées au point de vue soit physique, soit ethnique, ce sont des régions économiques qui embrassent elles-mêmes des (centres particuliers également économiques, car la plupart même api)artiennent à des souverains politiques dont les territoires, au contraire, sont délimités et fermés. Mais même la puissance de la Ligue s'étend au delà des quatre cercles, ces cercles ne sont que des centres en réalité, des centres de i)rojection; de Riga, par exemple, et de Novgorod, les Hanséatcs commercent avec la Sibérie, avec TOrient et même avec TExtrême- Orient. Voilà leurs vraies limite^, les limites de leur vie de relation. Cett<^. vie de relation a ses voies de communication maritimes et continentales, de mènie que les centres régionaux de la Ligue en Europe sont reliés entre eux. En effet, comme plus tard l'Angleterre au commencement du XVIII® siècle, la Ligue assura sa force d'expansion au dehors en reliant ses centres particuliers notamment par des canaux ; c'est ainsi qu'elle créait des canaux entre Lubeck et Hambourg, entre Brème, Hanovre et Brunswick, de l'Elbe à Wismar et à rilmenau.

La décadence commen^*a au XV^* siècle et s'accentua comme à Venise et ailleurs après la découverte de la route par le cap de Bonne Esi3érance et celle du Xouveau Monde au profit d'autres nations mieux situées. Les Hollandais se séparèrent de la Ligue; le marché anglais lui fut également enlevé par des compagnies de navigation privées et priviligiées; les communications terrestres vers rOrient furent aussi interrompues momentanément.

Avec les cités flamandes et les républiques italiennes du moyen âge, la Ligue hanséatique n'en reste pas moins une des formes les plus élevées de structure sociale à cette époque; la base de sa constitution est écimomique, ses frontières le sont également, ce n'est pas un Etat un et indivisible, ses possessions mêmes n'impliquent pas de souveraineté, mais des liens contractuels en unissent fortement les différentes parties dont la politique générale est réglée par des formes représentatives et délibérantes d'où sortent des décisions et des actes également contractuels. Cependant, ces formes sont encore viciée» par tout le régime militaire et prédateur ambiant dont elles subissent rinfluence.

Pendant que les républiques italiennes, les communes flamandes et les Hanséates préparaient ainsi les formes sociales à venir, le reste de TEurope continuait à être en proie à la guerre et développait sa structure militaire en y conformant toutes ses institutions. Le système domanial qui caractérise le régime féodal y j)roduisait ses conséquences fatales au point de vue de la constitution et de la délimitation des Etats. Apres Tavènement des Valois en 1828, le roi d'Angleterre réclame la couronne de France du chef de sa mère. Ce procès successoral fut débattu pendant cent ans sur les champs de bataille. Le désastre de J^oitiers fut encore moins lamentable que la misère générale et les jacqueries qu'elle provoqua. Le royaume fut manipulé, trituré, morcelé et partagé comme une pâte molle.

Par le traité de Bretigny de i36o un quart en est cédé ù l'Angleterre. Celle-ci ajoute à ses anciennes possessions de Guyenne toutes les régions situées au delà de la Loire : le Poitou, la Saintonge, l'Aunis, TAngoumois, le Limousin, le Périgord, TAgenais, le Quercy, le Rouergue et le Bigorre. Toutes ces régions réunies forment la principauté d'Aquitaine rendue indépendante de la France et vassale de l'Angleterre. Ainsi, l'Adour, la Garonne, la Charente sont devenus bassins anglais. Au nord la Loire avec ses principaux affluents reste un bassin français; à l'est il n'y a pas de frontière bien définie; les parties montagneuses sont entremêlées et no servent pas de frontières. Au nord, l'Angleterre obtient encore le comté de Ponthieu, celui de Guines, Montreuilsur-Mer et conserve Calais occupé par elle depuis i347. Dans tout cela, il n'est aucunement question de frontières ethnographiques ou physiques naturelles; toutes ces régions étaient tombées dans le domaine de la maison de France soit par mariage, soit par achat, soit par héritage, soit par simple occupation violente ou frauduleuse; maintenant elles lui étaient arrachées par les mêmes procédés en vertu de titres analogues. Cela n'était pas i)lus anti-naturel que ne le fut la ct)nquète par l'Angleterre de l'Irlande dont les caractères ethniques et géographiques étaient encore plus distincts.

Cependant, encore une fois, ces délimitations ne furent que provisoires, car aucune frontière n'est définitive. La France s'agrandit du Dauphinc dont la réunion est rendue

effective en 1864. De 1869 à 1875, la France reconquiert le Ponthieu et les provinces du Sud; les possessions anglaises sont de plus en plus réduites. Survient, en i4i5, le désastre d'Azincourt; la Normandie est conquise par l'Angleterre à qui s'allie la Bourgogne. En 14 io, le Traité de Troyes proclama le roi d'Angleterre régent du Royaume et héritier de la Couronne ! C'eut été une solution politique aussi avantageuse au moins pour les deux parties qne les guerres interminables qui les divisèrent dci)uis. ^lais une solution politique est-elle jamais définitive? Dés i^'2C), l'Angleterre n'a plus dans le Midi que la (îuycnne réduite à la moitié du bassin de l'Adour et au bassin inférieur de la Garonne, mais elle domine encore tout le Nord de la France jusqu'à la Loire; cependant l'Orléanais, la Champagne sont reconquis. Remarquez que, dans l'Aquitaine non seulemeut la noblesse, mais môme la bourgeoisie, préféraient la souveraineté de T Angleterre^ moins dangereuse pour leur liberté et à qui les rattachaient leurs intérêts commerciaux. Les citoyens de Bordeaux sou- *tinrent un siège de plusieurs mois; Bayonne se rendit la dernière; Bordeaux sollicita un secours de soldats anglais pour l'aider à chasser les étrangers, comme dit le chroniqueur Monstrelet, lequel ajoute que le roi de France Charles V, assiégeant la ville, ne trouva personne qui consentit à conspirer en sa faveur; ce fut la garnison anglaise qui demanda à capituler et qui y contraignit les habitants!

En même temps, une évolution, en grande i)artie inconsciente mais remarquable, en tant que tendant à créer entre la France et les pays germani([ues une zone intermédiaire de nature à empêcher les contacts violents entre eux, se produisait aussi en partie à la faveur du régime économi([ue domanial de la féodalité. Le comté de Flandre, qui s'étendait antérieurement sur toute la côte entre les bouches de l'Escaut et l'estuaire de la (.'«'ïi^be, s'était démembré en 1191; l'Artois en est détaché et réuni à la France, mais comme comté donné en apanage au fils puîné de saint Louis avec en plus les comtés subalternes de Boulogne, de Saint-Pol et de Guines. En 1882, l'Artois fait retour par héritage au comte de Flandre et de lui également par héritage en 1884, au duc de Bourgogne. Celui-ci tient également de sa femme, les comtés de B<mrgogne, de Nevcrs et de Rethel.

La maison de Bourgogne devient le centre de formation de cette zone intermédiaire; c'est une évolution progressive: elle tend à substituer aux marches militaires, dérivées ellesmêmes des déserts intersociaux, des groupements assez résistants pour servir de barrière entre les grands Etats et de nature à favoriser leurs relations pacifiques. Cette zone intermédiaire a une tendance à s'établir le long àes grandes voies internationales de communication entre le Xord et le Midi de l'Europe occidentale. Le duché de Bourgogne, situé à l'ouest de la Saône et s'étendant de Miicon juscxu'au dessus de Dijon, était lui-môme sans limites physiques à l'ouest, au ncn'd et au sud et sa population était fortement mélangée. Gouverné depuis le commencement du XP siècle, par des ducs issus de Robert le Pieux, il s'était peu à peu accru de plusieurs seigneuries ou domaines de l'autre côté de la Saône, mais pur suite de décès il avait fait retour à la Couronne en i36i. De nouveau, en i363, il fut donné en apanage à un fils de France en échange de la Touraine. En 1884, comme nous l'avons vu, du chef de sa femme, Philippe hérite de la Flandre, de» l'Artois, de la seigneurie de Mali nés et du comté de Bourgogne. Alors par la réunion du comté et du duché de ce nom, la Saône devient un bassin intérieur; l'héritage des comtés de Rethel et de Xevers porte les limites de la Bourgogne vers l'ouest jusqu'à la Loire; diverses seigneuries contiguës de Champagne s'y ajoutent plus la baronnie de Charolais acquise en 1390. De nouveau, à la mort de Philippe, le domaine est partagé entre ses trois fils L'aîné, Jean sans Peur, obtient dans son lot le duché et le comté de Bourgogne, la Flandre, l'Artois et Malines; le deuxième, les duchés de Brabant et de Limbourg, le marquisat d'Anvers du chef de sa mère auquel s'ajoute en 1411» par mariage, le duché de Luxembourg; le troisième reçut le comté de Xevers et les seigneuries champenoises.

Philippe le B<m, fils unique de Jean sans Peur, a(*hète en 1421 le marquisat de Xamur; en i43o, à la mort de son cousin germain, il s'empare de sa succession au détriment des enfants dont il est le tuteur et vole aussi le Brabant, le Limb(mrg et Anvers; en i433, il s'empare, au détriment de sa cousine, des comtés de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Frise» et en i^3 du duché do Luxembourg. Profitant des

guerres où la France est engagée, il avait déjà dépouillé celle-ci des cliâtellenies de Péronne, Roye et Montdidier et du comté de Boulogne ; en 1428, il s'était fait donner, par le roi d'Angleterre, les comtés de Mâcon et d'Auxerre avec Barsur-Seine. Le traité d'Arras de i435 avec le roi de France l'avait confirmé dans t(mtes ces possessions, prix d'une alliance avec l'Angleterre, que nul à cette époque ne considérait comme une trahison vis-à-vis de la France, mais comme des actes d'intelligente gestion d'un grand propriétaire féodal. En outre, le roi lui accorde toutes les villes, terres et seigneuries situées sur les deux rives de la Somme et d'autres domaines royaux vers l'Escaut, plus la garde de la riche abbaye de Luxeuil dont le domaine comprenait une vingtaine de paroisses enclavées dans la Franche-Comté. Pendant dix ans, Charles le Téméraire i^oursuivit le plan paternel de joindre territorialement les Bourgognes aux possessions du Nord. De 1469 à i474» ^^ obtint le landgraviat de la Haute- Alsace, du comté de Ferrette et du Brisgau ainsi que le duché de Gueldre entre le Brabant et la Frise.

En 1475, il envahit et occupe toute la Lorraine. Finalement, il échoue; il ne voyait du reste dans son entreprise que la création, au profit de sa famille, d'un grand royaume indépendant, mais en réalité et à son insu c'eut été la constitution d'un Etat tampon entre la France et l'Allemagne depuis la Mer du Nord jusqu'à la Méditerranée. C'eût été en même temps une zone intermédiaire non seulement de séparation entre deux puissances mais la zone pacifique de communication depuis l'embouchure du Rhin jusqu'à celle du Rhône. Malheureusement cette conception n'était que latente ; elle était étouffée par le développement continu de la monarchie absolue vers laquelle tendaient la plupart des Etats de l'Europe. Louis XI réunit à la couronne le duché de Bourgogne, les villes de la Somme, les comtés d'Auxerre et de Ma<;on, la Franche-Comté et l'Artois. Ces deux derniers furent restitués en 1493 aux héritiers de Charles. Le surplus resta aux mains de sa fille unique épouse du duc d'Autriche et empereur d'Allemagne. Ainsi la lutte entre la France et l'Autriche fut l'héritage laissé par Louis XI et Charles le Téméraire à leurs successeurs. Maintenant de grands Etats unitaires vont se constituer et se disputer l'hégémonie en

Europe ; préciscmont parce q[u*ils avaient détruit toutes les anciennes divisions féodales, les différents éléments dont ils sont constitués ne pourront être rendus cohérents que par une forte centralisation de Tautorité à l'intérieur et à l'extérieur par une enveloppe, c'est-à-dire par des frontières également très résistantes. La monarchie absolue tendra partout à se substituer au régime féodal et communal et, vis-àvis de ses voisins, chaque Etat sera un Etat fermé. Seulement, à partir du commencement du XVP siècle, la découverte de l'Amérique et de la nouvelle route de l'Inde par le Cap de Bonne-Espérance faisait sentir son influence sur la structure générale de l'Europe. Les Etats absolus et fermés, tant économiquement que politiquement, se sentiront entraînés dans un courant circulatoire plus étendu que le cercle particulier de chacun d'eux ; ils participeront de i)lus en i)lus à une vie intercontinentale et mondiale ; ce mouvement sera facilité par une profonde révolution dans l'ordre économique où les prestations et les échanges de services en nature qui caractérisent le régime féodal seront remplacés d'abord i)ar une circulation monétaire métallique, puis par une circulation qui deviendra de plus en plus fiduciaire. Alors la propriété féodale foncière se transformera en même temps que se développera la propriété mobilière. La monarchie absolue et les Etats économiquement et politiquement fermés feront place à des formes nouvelles et à des frontières nouvelles, celles que nous avons en partie actuellement et qui déjà à leur tour ne correspondent plus aux conditions présentes de la vie sociale.

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