‹ Sociologie: La structure générale des sociétésChapitre 12 sur 15 · IO · texte numérisé non relu

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ridée de leur neutralité possible; mais comme les États d'alors sont toujours des États militaires, ces zones intermédiaires sont couvertes de forteresses ; les barrières établies sont fortifiées ; les voies de communication entre les États rivaux sont confiées à la garde de tiers dans un intérêt général. La plupart des traités politiques compris dans la Paix d'Utrecht furent du reste accompagnés ou suivis de traités de commerce. Déjà en 1703, le Portugal avait conclu un traité d'alliance perpétuelle avec T Angleterre et la Hollande contre la France et l'Espagne et le traité dit de Methuen avait été suivi, la môme année, d'un traité de commerce qui rendit l'Angleterre maîtresse de l'industrie portugaise. Sur les dix mille traités de i)aix environ enregistrés par l'histoire, c'est le seul qui n'ait pas été violé et encore aujourd'hui le Portugal est une dépendance à la fois économique et politique de l'Angleterre qui le traîne à sa remorque.

Nous avons établi que tout équilibre intersocial est naturellement mobile et instable parce que les forces internes de chaque société se modifient sans cesse et que par cela même se modifient leurs rapports avec les groupes extérieurs. I/Autriche, la France, l'Espagne venaient d'être provis.)irement équilibrées et même séparées de manière à éviter les conflits. Déjà cependant nous avons assisté à la formation l(»nte d'un nouvel état militaire destiné à jouer dans la suite un rôle considérable dans la structure de l'Europe et même du monde. Le Traité de Ilastadt consacrait l'existeuce du royaume de Prusse et de ses conquêtes. La Prusse fut consolidée et agrandie en antagonisme avec l'Autriche et la France ; elle obtint Xeufchâtcl et Valengin pour surveiller la Franche-Comté et en outre la Haute-Gueldrc contiguë à SCS domaines de Clèves, de Wesel et de la Marck acquis au XVir' siècle et d'où elle surveillait encore l'Autriche aux Pays-Bas. De S(m côté, le Duc de Bavière, rétabli dans son Electorat et dans le llaut-Palatinat, ainsi que l'Electeur de Colognis dans ses principautés du Rhin, eurent la garde de toutes les voies de communication qui du Danube et du Mein conduisent au Rhin et de celles qui conduisent aux Pays- Bas également par ce fleuve. En outre, le duc de Brunswick- Lunebourg, promu Electeur et reconnu comme roi d'Angleterre venait augmenter le nombre des Electeurs protestants

et limiter encore la domination de la maison d'Autriehc en Allemagne et par suite sa puissance en Europe.

Le Traité dit de la Barrière de 1713, traité complété par une convention de 1718 entre TAutriche et les Provinces- Unies, fut le couronnement de cet essai d'équilibration. Le Traité réglait l'occupation militaire par les deux Etats des provinces des Pays-Bas autrichiens ; les Etats Généraux pouvaient y occuper certaines places soit seuls, soit avec l'Autriche ; pour mieux assurer les frontières hollandaises en Flandi'c, l'Empereur leur cédait « tels forts et autant de territoire de la Flandre autrichienne qu'ils en auront besoin, pour faire les inondations nécessaires en temps de guerre et pour se bien couvrir depuis l'Escaut jusqu'à la Meuse ».

Un traité de commerce était prévu entre l'Autriche, l'Angleterre et la Hollande, mais comme ce traité ne fut pas conclu, l'Autriche devait en prendre prétexte dans la suite pour déclarer nul le traité de la Barrière lui-mémC, bien que celui-ci eut réglé la situation commerciale jusqu'à la conclusion de l'arrangement définitif. La fermeture de l'Escaut au commerce étranger, fermeture poursuivie et déjà en partie réalisée au profit de la Hollande de])uis le traité de Munster et même antérieurement, consacra le caractère de zone frontière militaire et de barrière des Pays-Bas autrichiens en les ruinant commercialement et industriellement jusqu'à la Révolution fran^*aise. Ainsi, dans la stru(»ture générale, les zones frontières, zones où précisément la vie sociale tend à devenir la plus intense à raison de leur caractère de territoires intermédiaires de communication et de transit, la tendance persistait à assurer l'existence des Etats et leur équilibre par des servitudes militaires et par la ruine économique ; au fond, c'était toujours la ])ersistance de la forme primitive, du désert naturel ou artificiel.

A peine établis, l'équilibre et les frontières de l'Europe sont remis en question. Jamais, d'après Vllistoire des traités de paix de De Kock et Schoell, la politique européenne n'a plus varié que dans les soixante-quinze années ({ui précédèrent la Révolution fran^*aise. Les traités et les guerres se succèdent; les alliances se nouent et se dénouent avec une égale facilité; ce n'est plus même un régime de mariage tempéré par le divorce, c'est l'amour libre entre nations ou plutôt entre

sociétés représentées par des gouvernements absolutistes en voie de dissolution eux-mêmes à Tintérieur, Tamour libre auquel du jour au lendemain sueeèdont la haine et la guerre.

Cette agitation et ces fluctuations s'étendent à rEuroi)e entière; les changements intervenus en Occident se répercutent sur l'Orient et vice-versa et puis un nouvel empire intervient dans Téqui libre général, la Russie.

S'il est vrai, comme le disent les auteurs de V Atlas historique de Schrader, (pie « de la mer Xoirc et du Bosphore à la Baltique et à la mer Blanche, par les vallées du Danube, du Dnieper, de la VisUile et de leurs affluents, la nature n'a l)as tracé les cadres nécessaires à des Etats durables », il semble que cette absencede délimitations géographiques, dont l'observation implique l'aveu que les rivières et les fleuves ne sont pas des frontières naturelles, n'a pas causé plus de remaniements territoriaux que dans les autres régions de l'Europe où il existe des chaînes de montagnes. Les front ièr(»s ne sont pas exclusivement tracées par la nature, nmis par les forces sociales dont les facteurs naturels ne scmt (pie des facteurs particuliers pétris comme tous les autres ])ar les combinaisons d'ensemble qui seules produisent (»e que nous appelons un phénomène social, tel que par exemple celui d(»s fnmtières.

K(»miir<piez que cette longue bande de territoire, cette zone de plaines dont parle r.l//a.s ])récité, présente au point de viu' social un caractère bien déterminé qui attribue aux sociétés destinées à s'y former et à s'y déformer une fonction Iiistorique en réalité très durable et même permanente malgré toutes les variations possibles de ces sociétés. Ces variations mêmes constituent un indice de vitalité. Et, en effet, les territoires dont il s'agit sont une route de transit et d'étaj)es d'Occident en Orient, de la Scandinavie jusqu'à Constantinople. La matière sociale y sera naturellement très mobile, très agitée, très vivante comme dans toutes les zones intermédiaires, dont nous avons déjà traité.

Au <M)mmencement du XVIir* siècle, les Turcs occupent l'une des extrémités de cette zone intermédiaire, la Péninsule des Balkhans ; ils y représentent de ce côté la subordination en ce moment des formes pacifiques à la structure militaire. D'un autre côté, la Pologne, puissance également militaire.

constituait un royaume qui, le long de la plaine marécageuse, s'étendait des bords de l'Elbe vers Moscou ; ces plaintes basses présentent des caractères en somme aussi géographiques que d'autres plus frappants en api)arence ; elles se prolongent uniformément entre des plateaux plus élevés adossés eux-mêmes, au sud au Karpathes, au nord à la Baltique. Les Polonais s'étaient épuisés inutilement à la conquête des plateaux et s'étaient vus réduits à leur territoire non pas dénué de caractères géographiciues, (*omme on le dit, mais au contraire très bien limité à la plaine entre les plateaux, à cette plaine qui concourait avec tous les autres facteurs sociaux à faire de la Pologne, une société de transit et par là même essentiellement transitoire, très instable dans ses formes, mais en rapport constant avec sa fonction permanente de zone de passage et de communication.

Au Nord, pendant un siècle, les Suédois avaient essayé de faire de la Baltique une mer intérieure ; leur pays était épuisé et en face d'eux se formait une grande puissance militaire. De la Baltique au Bosphore les Etats étaient donc plus instables que partout ailleurs ; leurs intérêts économiques étaient divergents et de même trois religions les divisaient; les Polonais catholiques étaient placés entre les pays protestants et les possessions musulmanes. (Juant à la monarchie autrichienne, vaincue en Occident, elle poursuivait à l'Orient sa fonction historique de marche militaire; elle s'étendait à l'Est dans la vallée du Danube jusqu'au confluent de la Save avec ce fleuve. Elle rêvait de franchir celui-ci et d'atteindre la mer Xoire jusqu'aux Balkhans.

Au Nord, les princes allemands convoitaient la Baltique aux dépens de la Pologne et de Suède. En 1697, l'Electeur de Saxe occupe Varsovie ; celui de Hanovre s'avance entre le Danemarck et le Mecklembourg par le Lunebourg pour se rapprocher du port de Wismar. L'Electeur du Brandebourg, érigé en royaume, consolide celui-ci entre les bouches de la Vistule et du Niémen, en attendant d'atteindre celles de l'Oder. C'est une poussée violente vers le Nord-Est, poussée d'autant l>lus grave qu'une autre non moins irrésistible est sur le point de s'effectuer des plaines russes vers l'Occident. La Russie s'était peu à peu dévelo])pée et organisée dans la grande région de nature homogène qui embrasse le bassin de la

Volga depuis sa soiiree jusqu'à son coiifluent avec la Kamu, de Moscou à Kazan . La Volga est la grande route vers la Caspienne, la Kania est celle vers l'Asie centrale. Plus tard le Don et le Dnieper seront celles vers la mer Noire, le Bug vers la plaine polonaise et le Niémen vers la Baltique.

Ces fleuves ne joueront jamais le rcMe de frontières mais bien de voies de communication, soit pacifique soit militaire. En 1700, Pierre-le-Grand commen^^a une guerre de vingt ans, pour arriver à s'étendre vers TOccident et à s'établir sur la Baltique, il fut aidé d'abord dans ses projets par les Electeurs de Saxe et de Brandebourg, qui finirent par s'allier avec l'Angleterre pour limiter ses conquêtes. En cherchant à atteindre la Baltique, Pierre n'avait pas en vue une frontière naturelle mais bien, au contraire, l'acquisition de débouchés. Les traités de Stockholm de 1720, enlevèrent à la Suéde les duchés de Brème et de Verden qui furent cédés au Hanovre: la Prusse obtint Stettin et la Poméranie orientale, le Danemarck re(;oit le Sleswig, l'Angleterre se contenta de la liberté du passage du Sund avec affranchissement de tous droits. Ce dernier fait est caractéristique; il indique bien le but des Etats concurrents ; le but n'est pas seulement de s'étendre on se créant des barrières soit physiques soit ehtniques plus naturelles et plus éloignées mais en s'assurant des communications avec le dehors. Le régime féodal a pris fin, l'Etat fermé et absolu qui lui a succédé est à son tour entraîné dans une circulation i)lus hu-ge déjà en partie mondiale. C'est en somme l'étendue du système circulaloire qui dans chaiiue société limite et détermine son champ d'activité, c'est-à-dire sa frontière réelle, sa frontière sociale, dont la frontière i)olitique et militaire n'est qu'un élément isolé toujours en retard de développement relativement aux autres. Comme aujourd'hui dans les autres parties du monde, la Russie, dans sou œuvre d'expansion, rencontra alors l'Angleterre pour lui disputer la Balti(iue; c'est dans ce but que l'Angleterre se chercha des alliés en Allemagne, et qu'en 17 18, grâce à s<m intervention, l'Autriche ac([uit, en vertu du traité de Passarowitz av<M* la Turquie, le banat de Temesvar, la Valachie, jusqu'à l'Aluta, Belgrade et la Serbie juqu'au sud de Paratchin. De cette façon l'Autriche détenait les routes de la mer Noire. De leur côté, les Turcs avant enlevé la Morée aux

Vénitiens, Turcs et Autrichiens (levaient arrêter Texpansion russe dans cette direction. Cependant, après de nouvelles guerres, Pierre impose à la Suède, aux Allemands et à l'Angleterre la i)aix de Xystadt, qui attribue à la Russie la Livonie, TEsthonie, l'Ingrie, ainsi que la partie mériodionale de la Finlande entre Viborg et Friedriksbam. Dès lors la Russie a accès à la Baltique par les golfes de Riga et de Finlande avec les îles de Dago et d'Osel, d'où elle commande rentrée et la sortie de ces golfes. Rien ne montre mieux que de ce côté elle cherchait non pas une frontière naturelle mais une porte de communication.

L'Italie, cette autre voie historique de transit depuis l'antiquité, se voyait aussi par cela même continuellement disputée et remaniée. A i)eine trois années s'étaient écoulées depuis le traité d'IUrecht que celui-ci commençait à y être remis en question et violé. En 1781, les Espagnols, au nom des héritiers de Farnèse, reprennent pied dans le centre de Ui Péninsule en vertu du traité» de Vienne; quatre années plus tard, Don Carlos est proclamé roi de Sicile. Il a des territoires contestés dans les Etats de l'Eglise et d'autres en Toscane ; son frère i)ossède Parme, Plaisance et le duché de Guastalla. En 1741* l^*s Bourbons de France et d'Espagne luttent de ncmveau en Italie contre les Habsbourg; la maison de Savoie, toujours à l'affût des occasions, se joint aux premiers et s'étend dans le Milanais.

Le traité d'Aix-la-Chapelle dispose que les principautés espagnoles d'Italie ne pourront être réunies, mais onze années après, en 1759, les Habsbourg renoncent à cette clause moyennant la pleine souveraineté de la Toscane. Les Deux-Siciles et Parme sont d(mc à Farnèse d'Espagne, la Toscane à la maison de Lorraine. Seuls les Etats de Venise, ceux do l'Eglise et le Piémont sont à peu près indépendants de l'étranger, mais Venise est un Etat commerçant d(mt la puissance est surtout extérieure; le Piémont est une marche militaire déjà développée destinée à unifier l'Italie en la dominant; les Etats de l'Eglise sont en réalité une internationalité.

Les Pays-Bas et la Lorraine, autres zones intermédiaires et de transit, sont également sujets à des fluctuations continues. Nous avons vu ces deux régions (îontiguës et qui

s'étendent de la mer jusqu'au Rhin, disputées pendant deux siècles par les Bourbons et les Habsbourg, Au milieu du XVIIP siècle, ils sont partagés entre eux; les Pays Bas catholiques sont à rAutriclie, la Lorraine à la France. « La Lorraine, disent les commentateurs de l'Atlas historique de Sclirader, après le règne bienfaisant de Stanislas (1766), retrouva enfin son unité par la pertiî définitive de son indépendance sous le gouvernement des princes français. » Explique qui pourra cette énigme d'un peuple qui retrouve son unité en étant absorbé par un autre et qui garde en même temps son indépendance sous le gouvernement absolu des rois de France! La vérité est que TEurope, au traité de Vienne, disposa de la Lorraine sans la consulter, en vertu du droit de la force et à la suite d'une guerre à la<iuelle les Jjorrains n'avaient pris aucune part, pas plus qu'au traité par lequel ils se virent vendus à la France. Habitants d'une zone intermédiaire et de transit, par conséquent éminemment instable, leur sacrifice fut malheureusement inévitable et le sera ehaiiue fois que les Etats à structure unitaire et militaire entre lesquels ils se trouvent situés y auront intérêt en vue de régler leurs différends. Il n'y a pas d'autre explication sociologique à ce phénomène lamentable qui s'est reproduit en 1870-1871 et qui se reproduira encore et toujours dans les mêmes conditions d'organisation interne et externe des sociétés européennes.

Quant à la Belgique, la paix d'Aix-la-Chapelle maintint le statu quo ; elle continua à être exposée aux convoitises rivales de la France et de la Hollande. Cependant, celle-ci décline. Au XVITP siècle, trois grandes puissances du siècle antérieur, la Suède, la Hollande, l'Espagne, sont passées au deuxième rang; la France, l'Autriche et l'Angleterre sont an premier; le royaume de Prusse et remi)ire de Russie se prél>arent à entrer dans le sysième général. Déjà, dans l'Europe orientale, la Russie estprép<mdérante; elle est une puissance à la fois continentale et maritime, dont le domaine s'étend de la Baltique à l'Océan Pacifique, de l'Océan (ilacial Arctique jusqu'aux territoires Kosaks, entre le Dniester et le Don, territoires encore aux mains des Turcs, et de la mer Caspienne jusqu'aux frontières de la Chine.

Dans la zcme qui s'étend de la Baltique au Bosphore, aux

deux extrémités, la Turquie est épuisée et désorganisée ; la Suède est réduite au plateau de Finlande, sur la côte orientale de la Baltique ; la Pologne, sur le passage intermédiaire, est non moins épuisée et désorganisée que la Turquie. Toute cette région va subir la poussée de la Prusse, de TAutriehe et de la Russie et sa situation de zone de transit la destine comme toujours à être incapable d'une résistance efficace contre des Etats militaires; c'est leur situation môme qui empoche les Etats de transit de se consolider sous la forme autoritaire et despotique, la seule possible à ce moment. Sous ce rapport, la Suède et la Turquie, placées aux deux extrémités et non enserrées dans des Etats guerriers de tous les côtés comme la Pologne, seront aptes à se maintenir plus longtemps, mais la Pologne est inévitablement condamnée pour le présent; elle n'a plus d'avenir que dans une reconstitution à la fois politique et sociîile de l'Europe. Sa reconstitution comme Etat ne serait qu'un recommencement de son histoire.

Au commencement du XVIIF siècle, l'Ecosse et l'Angleterre ont été unifiées après des guerres, des massacres et des exécutions presque continus, depuis la bataille de l'Etendard, en ii38, jusqu'à la défaite des Jacobites à CuUoden, en 1746, postérieure même à l'Act d'Union de 1707. Quant à l'Irlande, depuis sept cents ans, elle essaie vainement de secouer le joug. Au XVIIP siècle, la Grande-Bretagne unifiée se prépare à devenir la principale puissance coloniale et maritime. Elle va devenir le centre de la circulation mondiale; en possession du monopole de cette circulation, elle suivra en l'élargissant la voie économique pratiquement ouverte par la Hollande et inaugurera ce régime libéral des portes ouvertes que le monopole même dont elle jouissait en fait lui permettait de proclamer non seulement sans danger mais avec profit. Cette révolution économique dont Ad. Smith fut le théoricien était, du reste, en corrélation avec la structure intérieure de l'Etat qui s'était transformé lentement et depuis longtemps en monarchie constitutionnelle, et avec sa situation extérieure comme centre d'une circulation devenue intercontinentale et de plus en plus mondiale. Ce fut précisément aussi l'Etat qui était le mieux isolé dans ses frontières naturelles (isola, île) qui rex>résenta le i)remier, en économie

sociale aussi bien qu'en politique, la négation des frontières, prineipe du reste aussi faux que eelui des frontières naturelles, en tant que prineipe absolu, tel que le conçoivent les théoriciens de Técole libérale en économie politique et les individualistes cosmopolites dans la philosophie sociale.

Contrairement à l'Angleterre, la Prusse développe sa structure dans une direction conforme à son origine qui fut une marche militaire. En 1618, l'Etat Prussien s'était enfin consolidé par l'union de ses deux territoires fondamentaux, l'Electorat de Brandebourg et le Duché de Prusse ; dans le cours du même siècle, il acquiert des territoires importants sur l'Oder, l'Elbe, le Weser et le Rhin. Comme il arrive dans tous les Etats qui se développent militairement, l'unification se fit dans le sens de l'absolutisme ; les Etats provinciaux sont réduits à un rôle subalterne, une armée permanente est créée, des revenus stables sont assurés à l'Etat par la constitution de grands domaines qui rendent en partie son existence indépendante de l'intervention des sujets. En 1657, le duché de Prusse, jusque là vassal de la Pologne, devient un Etat souverain ; en 1702, les territoires réunis de l'Etat sont érigés en Royaume de Prusse. Alors aussi se forme cette bureaucratie prussienne laborieuse et savante, mais d'une inflexible dureté militaire comme tout le reste de l'Etat.

En 1740, le royaume n'avait encore ([ue deux millions et demi d'habitants et cent vingt mille kilomètres carrés de territoires disséminés du Rhin au Xiémen ; l'Electorat de Brandebourg, sur l'Elbe et l'Oder moyens, formait le seul noyau résistant et il était lui-même une plaine sans frontières ni défenses naturelles comme il convient à nue marche militaire destinée plus ù la conquête qu'à la défense. Cei>endant, le pays comi)rcnait aussi des po[>ulations industrieuses et il avait déjà des ports sur la Baltique. Frédéric II, le roi philosophe et réformateur, semblable à tant d'autres princes et ministres de l'Europe à cette époque, s'en distingue par les allures militaires proiu'es à l'Etat qu'il est appelé à diriger ; ce n'est pas seulement un « despote éclairé » comme Joseph II d'Autriche, c'est un despote militaire comme tous ses ancêtres. De 1740 à 1745, il conquiert sur l'Autriche la Silésie, c'est-à-ilire toute la vallée supérieure de l'Oder ; il fonda encore, comme au moyen âge, sa prise de possession

violente sur de prétendus droits qu'il tient de ses ancêtres, mais ni les ennemis ni lui-même ne croient plus à ce droit. Frcdérie lutte pour l'existence et le développement de son Etat ; celui-ci pour exister doit se développer, devenir au moins Tégal des Etats concurrents et si possible leur supérieur; l'équilibre ou l'égalité entre Etats est bien, Tliégémonie est mieux encore et pour y arriver, tous les moyens sont permis; la fin, c'est-à-dire l'existence de l'Etat, justifie les moyens. Pendant sept ans, de 1756 à 1768, Frédéric lutte contre la Russie, la France et l'Autriche coalisées et qui veulent lui enlever sa conquête ; c'est une question de vie ou de mort pour l'Etat Prussien, mais sa forte constitution militaire, dont le génie du monarque est lui-même une émanation, l'emporte. Le traité d'Hubertsbourg de 1768 cède définitivement à la Prusse, la Haute et Basse-Silésie, plus le comté de Glatz.

Maintenant l'Etat comprend tout le bassin de l'Oder et le bassin inférieur de la Vistule ; par la Silésie, il s'enfonce comme un coin enti^e la Pologne et l'Allemagne, il ne lui reste plus ([u'à s'arrondir à leurs dépens. Ainsi la Prusse s'agrandit ahu's de 35,ooo kilonr-^ et de i 12 million d'habitants. Dans tout cela il ne fut pas question de frontières naturelles, soit physiques, soit ethniques; tout conquérant recherche moins des barrières qui sont toujours un obstacle à ses propres envahissements que des moyens de pénétration facilitant, avec violence et effraction ou non, l'entrée chez ses voisins. Ri«Mi n'est plus significatif à cet égard que la géographie de la Silésie ; ce fut une entaille profonde faite dans le corps européen, un trou de vrille comme en pratiquent si habilement les géniaux cambrioleurs du XX*^ siècle dans les coffresforts de gens contre lesquels ils n'ont du reste aucune animosité personnelle.

Pendant le cours des mêmes guerres, Frédéric avait hérité en 1744 ^^^ ^^ principauté d'Ost- Frise au nord des Provinces- Unies des Pays-Bas près des bouches de l'Ems avec le port d'Emden, sur le Dollart, avec* cent mille habitants. Deux cent cinquante mille hommes avaient péri sur les champs de battaille et cimenté de leur sang l'élévation de la Prusse au rang de grande puissance.

En 1772-1773 a lieu le premier partage de la Pologne avec

rAutriolie et la Russie ; le rôle militaire historique de la Pologne est fini, il ne lui reste plus que son caractère de pays intermédiaire et de transit, caractère avantageux dans une structure pacifique mais cause de faiblesse au milieu de puissances unitaires et guerrières. La Prusse reçoit comme part des dépouilles la région Polonaise autour de la Basse- Vistule moins Dantzig et Thorn et quelques districts de la Grande- Pologne des deux côtés de la Netze, soit 33,ooo kiloms avec 600,000 habitants ; dès lors, les deux tronçons de l'Etat sont soudés; Tabsolutisme monarchique se fortifie parallèlement à la conquête ; Frédéric est roi de Prusse et non plus seulement en Prusse. En 1780, il annexa la moitié du Comté de Mansfeld dans le Harz ; l'autre moitié va à l'Electeur de Saxe.

Alors la Prusse, devenue Tétçale des autres puissances, tend à conquérir l'hégémonie au moins en Allemagne ; en 1785 est C(mstituée la première Confédération Allemande sous la direction de la Prusse ; c'est le Fi'irstenbund dirigé spécialement contre l'Autriche ; jusque là il ne s'était formé de ligues que sous le patronage étranger. Français, Suédois, Danois.

En 1791-92, la Prusse récui)ère les deux margraviats d'Anspach et de Baireuth, anciennes possessions de la maison de llohenzollern mais perdues depuis deux siècles. C'était un nouvel agrandissement de 7,oookilom.aet de 4<>o,ooo habitants; ceux-ci étaientnon seulement allemands mais protestants. Ces deux anciennes marches reprenaient leur ancien rôle militaire; elles se trouvaient placées comme deux postes avancés et d'attente dans T Allemagne Occidentale aux confins de la Saxe et de la Bavière, de la Bohème et des Evêchés du Rhin.

Aux deuxième et troisième partages de la Pologne, en 1798 et 1795. la Prusse s'empara des Palatinats Polonais avec Dantzig sur la Basse Vistule. i^uant aux territoires qui formèrent la Prusse méridionale et la Nouvelle Prusse orientale, ils étaient peuplés de deux millions de Slaves catholiques. Encore une fois, ce développement n'avait tenu aucun compte des frontières naturelles, soit physiques, soit ethniques. La cimquète avait absorbé et englobé tout et même an delà de ce qu'elle était capable d'assimiler; pour le moment le monstre était gorgé et repu; la digesticm de tous ces aliments disparates était pénible. La paix de Bàle conclue en 1795 avec

laRcpubliqiiefran(;aise montra la faiblesse de TEtat prusssieii résultant de sa eroissance trop rapide; ai)rès une campagne malheureuse, la Prusse se réduisit momentanément à la neutralité.

Quant à l'Autriche, à partir de lapaix deWesti)halie en 1648, elle s'était tournée vers TEst; par les traités de Carlowitz de 1699 et de Passarowitz elle s'étendit de ce côté sur le Danube, sauf la restitution d'une partie de ces acquisitions au Sultan par le traité de Belgrade de 1739. Malgré cette nouvelle direction vers l'Est que lui imposent les conditions historiques, elle s'obstine cependant encore à se rattacher aux traditions anciennes laissées dans son héritage par suite de la succession d'Espagne et de l'annexion des Pays-Bas, du Milanais et de Naples. Cepeiidantdececoté il n'y a plus que des survivances de l'ancien régime et elle ne peut plus avoir que des méc(miptes, car toutes ses acquisitions n'y présentent qu'un caractère artiTicicl et d'un luxe en réalité excessif et sans profit. Au traité de Vienne de 1738. elle i)erd une partie du Milanais et les Deux-Siciles. Cependant même ainsi réduit, l'Etat com])iend encore près de 600,000 kilom.a et environ 22 millions d'habitfints; seulement ces territoires et ces populations sont ti'ès hétérogènes, facteur favorable au point de vue du progrès pacifique, mais désavantageux au point de vue de la guerre et de la centralisation autoritaire que celle-ci nécessite. Au centre étaient les groupes du pays allemand héréditaire, l'ancienne marche, devenue l'archiduché d'Autriche av^ecî Vienne, les quatre duchés subordonnés de Styrie, de Carinthie, de Carniole et de Frioul par où l'Autriche touchait à l'Adriatique; l'Autriche supérieure comprenait le Tyrol et le Voralberg; enfin l'Autriche antél'ieure englobait un nombre considérable de territoires sur le Haut Rhin et en Souabe Au Xord-Est, l'Ktat embrassait le royaume de Bohème avec ses dépendances de Moravie et de Silésie; à l'P^st et au Sud il englobait les royaumes de d'Esclavonie, de Croatie et la principauté de Trans3dvanie. Au Sud-Ouest et au Xord-Ouest, sans aucun lien direct de continuité territoriale avec l'Autriche, il y avait encore les duchés de Milan, de Mantoue, de Parme et de Plaisance ainsi que les Pays-Bas. Comme i)opulation, des Allemands, des Slaves, des Hongrois, des Italiens, des Belges; comme

territoires, des plaines, des hauts-plateaux, des vallées distinetes. Cependant si tout eet assemblage est disparate, il s*agite autour deeette voie de eommunieation naturelle qu'est le bassin du Danube, bassin qui lui-même est en contact avec celui du Rhin. Le hmg de cette grande ligne de transit, la centralisation absolutiste ne sera jamais réalisable, le particularisme réclamera toujours ses droits en attendant ravénemcnt des formes sociales pacifiques de Tavenir où Tunion se réalisera sans rintervention de la contrainte extérieure exercée par les Etats centralisés et autoritaires, et où les groupements sociaux s'effectueront encore mieux et davantage sans tenir compte des fatalités géographiques et ethniques. En somme la loi du progrés reste toujours la même; ni les sociétés guerrières, ni les sociétés déjà plus pacifiques actuelles, ni les sociétés plus pacifiques encore de l'avenir ne se sont groupées et ne se grouperont suivant leurs facteurs géographiques et ethnii|ues; les Etats formés par la conquête ont eux-mêmes travaillé à la destruction ce ces barrières d'une façon inconsciente, les progrès de l'organisation interne des sociétés laborieuses ne feront qu'accentuer et accélérer le mouvement dans la même direction. 11 y aura toujours des différenciations sociales, mais elles se nivelleront de i)lus en plus; moins fort<îs, elles seront plus nombreuses de telle sorte que la fusion des groupes sociaux coïncidera bien certainement avec un accroissement des caractères originaux de chaciue groupe et avec l'essor même de caractères individuels moins uniformes. La multiplication infinie de ces variations particulières facilitera l'œuvre de fusion violente grossièrement ébauchée par l'histoire primitive.

En 171 3, la Pragmatique Sanction, conformément au principe déjà admis en Prusse, proclame Vindiuisibilité des Etats autrichiens et assure en même temps leur transmission, à défaut de postérité mâle, à la descendance féminine de préférence à tous antres héritiers. Cet acte fut reconnu par les principales puissances euroi>éennes. Ainsi à défaut d'union plus libre et contractuelle entre les diverses parties hétérogènes de rEm])ire, l'unité s'imposait en même temps que cette stabilité purement politique à laquelle Herbert Spencer attribue un rôh» si important dans sa classification du reste

superficielle des types sociaux. Cette unité, cette continuité et cette indivisibilité n'étaient encore malheureuscraent que despotiques et militaires, mais sous cette forme rudimentaire elles ne représentaient pas moins la tendance constante de toutes les sociétés progressives à confondre leurs groupements particuliers et à régulariser et à consolider leur développement social. Les centralisations de ce genre sont cei)endant les plus instables de toutes à j'aison mémo de leur caractère despotique et militaire. Dès la mort de Charles VI, les prétendants ne tinrent pas compte de l'acte par lequel il avait cru pouvoir prévenir toute contestation. L'Autriche, en dépit du principe de son indivisibilité, dut céder la Silésie à la Prusse, les duchés de Parme, de Plaisance, de Guastalla et le district Milanais de Vigevano à l'Espagne et à la Sardaigne.

A son tour, après une tentative infructueuse de recouvrer la Silésie, elle s'agrandit aux dépens des Polonais, des Turcs et de la Bavière; elle réincorpore à la Hongrie le comté de Zips qui depuis trois siècles avait été engagé par le roi de Hongrie à celui de Pologne et reçoit la majeure partie de la Russie Rouge avec Lemberg et des parcelles de la Podolie, de la Volhynie et de la Petite Pologne. De tous ces morceaux elle fait le royaume de (Tallicie. Elle acquit ainsi deux millions et demi de nouveaux sujets. En 1776, elle enlève la Bukovine aux Turcs et rattache ainsi territorialement la Transylvanie àlaGallieie. En 1779, Marie-Thérèse obtient encore une parcelle de la Bavière sur l'Inn avec la ville de Braunau; elle avait tenté de s'emparer de la Bavière entière.

Et toujours, avec la conquête, la centralisation politique augmente; plus les parties de l'Empire sont disparates et distantes, plus le lien qui les unit doit être fort; à défaut de liens sociaux contractuels et pacifiques, l'unité qui est une nécessité se réalise par la contrainte. Les Etats provinciaux voient restreindre de plus en plus leurs fonctions. Joseph II est un réformateur mais un despote qui violente ses peuples prétenduement pour leur bien et avec les meilleure^ intentions, comme tous les princes et ministres réformateurs du XVIIP siècle. Les Pays-Bas et la Hongrie se révoltent. En 1793-1794, la guerre avec la République française entraîne pour l'Empire indivisible la perte dos Pays-Bas et ensuite du Milanais. Ces pertes, à leur tour, sont en i)artie compensées

lors du troisième partage de la Pologne. Le Traité de Saint-Pétersbourg de 1796 donne à TAutriehe la majeure partie de la Petite Pologne avec Craeovie, ainsi que les derniers restes de la Russie Rouge avec Chilm. Des deux côtés de la Vistule, TEmpire s'aeeroît ainsi de 47»^^^ ^- **• ^^ de 1,100,000 habitants. 1/ Autriche devient de plus en plus la marche orientale de rKuro])e avec tout le caractère embryonnaire des anciennes marches militaires et de son propre berceau d'origine, c'est-à-dire avec le caractère double de frontière et de région de communication et de transit, (lui plus tard servira à son développement économique et pacifique et à la fusion de ses éléments disparates, mais qui pour le moment, dans la structure générale militaire et despotique de rEuroi)e, lui imprinie une forme corrélative.

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