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CHAPITRE XI

Les FUONTIKKES DE LA RlSSlE.

Au XVIII*^ siècle, la Russie a pris rang parmi les grandes puissances. Son développenient est des plus instructifs au point de vue de la théorie des frontières. La plaine qui s'étend de la chaîne de l'Oural aux Karpathes présente une uniformité remarquable malgré les quelques plateaux peu élevés qui s'étendent au su 1 de Saint-Pétersbourg et de Moscou ; « on pourrait traverser la Russie(de la mer Blanche à la mer Noire) sans ([uitter les canq)agnes bass(»s, aussi unies en apparence que la surface de l'Océan. » A l'est et au sud-est, la Russie d'Europe se confond avec l'Asie; entre les deux continents les géograph(»s n(* sont ])as parvenus à s'accorder i)our tracer la ligne frontière; « la limite entre l'Europe et l'Asie ne peut être qu'une ligne idéale ou purement conventionnelle. Du côté de l'est surtout, là où s'ouvre la grande brèche entre la C*aspienne et les promontoires méridionaux de l'Oural, la Russie est donc un pays sans frontières. » D'un autre côté, « les grands cours d'eau de la Russie, prenant tous leur origine en des contrées d'une fail)le élevât i(m au-dessus du niveau de la mer, ne sont point séparés les uns des autres par des faites difficiles à franchir »... « Entre les bassins fluviaux les

voyages et les échanges se faisaient sans peine...; H est facile d'obtenir des lignes de navigation presque continues entre les mers qui baignent la Russie. » Nous avons vu qu'en réalité ni les montagnes ni les fleuves ne sont des frontières naturelles; les seules frontières réelles sont les frontières sociales ; il en est surtout ainsi pour la Russie d'Europe et sa dépendance sibérienne où les cours d'eau sont les voies de communications et où les seuils de partage, tous peu élevés entre les divers bassins fluviaux, ont été les routes naturelles par où se sont opérées l'expansion et la fusion des populations. Tout le territoire immense qui du nord-est de l'Europe s'étend jusqu'en extrême Orient est en somme non pas divisé mais coordonné et uni par la dispositi(m de ses versants inclinés vers des mers opposées, mer Blanche et mer Noire, Baltique et mer du Japon; toute cette région d'un relief uniforme a pour caractéristique la pénétration réciproque et rcnchevetrement de ses bassins fluviaux et de leurs sources (i). Et cependant « la Russie est avec l'Angleterre et l'Espagne, suivant Fouillée (Esquisse psychologique des peuples européens, p. ^oS), le moins hétérogène des pays d'Europe parce que ses nombreux peuples sont presque tous de même race, alors que la France est parmi ceux où se sont mêlés les éléments les plus opposés ». Mais n'est-ce pas là précisément un des éléments d'antériorité de civilisation de cette dernière? Du reste cette prétendue homogénéité russe, comme nous l'avons indiqué, est plus apparente que réelle; aussi le problème russe doit-il se résoudre par la fusion et la fédération et non par une séparation simpliste par antithèse à son unité despotique actuelle.

Et cependant que de populations diverses dans cette structure géographique uniforme I Dans ses études sur la Russie et la Turquie, Latham, il y a près d'un quart de siècle, donnait à la Russie le nom d'Empire des Quarante-quatre peuples; on pourrait aujourd'hui porter ce chiffre au moins à cinquante. Primitivement, en ce qui concerne exclusivement la grande plaine de la Russie d'Europe, toute son étendue est habitée par des populations nomades. Certaines de celles-ci, comme les Magyars et les Avars, dont on trouve encore des

II) Kus^iE Reclus, Géographie universelle, tome V. i5

vestiges dans le Caucase du Xord et de TEst, vinrent d'Asie et s'établirent uniquement sur le Danube et dans la péninsule des Balkans; d'autres, comme les Bulgares, après avoir résidé lo/igtcmps sur la Volga, furent refoulées par de nouveaux envahisseurs, les Tlazars, et forcées d'émigrer en partie vers la mer Noire; ils laissèrent dans le Caucase occidental une branclie encore connue sous le nom de Balcliari. Sur la mer Noire et sur celle d'Azov il y eut des colonies grecques. Les Ossètes. de culture aryenne et venus d'Asie, comme d'autres tribus, s'établirent au sud du Don, sur un territoire qui dans la suite fut occupé par de nouveaux envahisseurs, les Tatara et les Kabardans. M. Kovalewsky a montre l'analogie de la structure et de la vie de ces tribus aryennes d'Ossètes, devenues sédentaires, avec celles des sociétés dont l'existence nous est décrite par les vieux Codes indous, les poésies homériques, les légendes Celtes et les lois Brehon de l'Irlande (i). 11 y eut ainsi en Russie des immigrations d'Aryens et de non Aryens qui refoulèrent au nord les tribus Finnoises antérieurement répandues sur toute la contrée. De leur côté, ces tribus repoussèrent vers l'extrême nord les Lapons et les Samoyèdes, les plus anciens habitants connus de la Russie septentrionale Quant aux Slaves, ils vinrent en Russie d'Europe des régions des monts Karpathes; dès le III® siècle ces Slaves pénétrèrent aussi dans l'Autriche méridionale, ou Croatie, et dans la péninsule des Balkhans.

Les tribus Slaves étant encore désunies furent assujetties par les Avars au VP siècle et celles qui habitaxient près des Kai'pathes, en Volinie, émigrèrent vers l'est en Pologne et eu Russie; elles étaient du reste encore en partie nomades mais très libres sous la direction de leurs assemblées populaires.

Dès la seconde moitié du VIP siècle, les Slaves des Karpathes émigrent dans une nouvelle direction vers la Vistule et le Dniepr. C'est ainsi que dans le Mecklembourg, le Lunebourg et le Holstein actuels s'établirent des tribus Slaves entre la Laba et l'Oder et entre ce dernier et la Vistule. Ces tribus furent germanisées du XIIP au XIV^ siècle, aii point de disparaître presque complètement.

(i) M. Kovalewsky, Coutume contemporaine et Loi ancienne, Paris, L. Larose, 1893.

A répoque de la fondation des premières principautés russes au IX** siècle, le Dniepr est indiqué comme formant la limita des colonies Slaves à TEst, mais cette limite d'après Kovalewsky doit s'entendre de tout le bassin du Dniepr « avec ses nombreux affluents des deux rives ». Cependant les Vialich s'étendent dans le Nord-Est jusqu'à la source de rOka. Au nord les Slaves ont atteint le grand plateau de Valdaï d'oii descendent les pliis grands fleuves de la Russie, ainsi que la partie méridionale de la région des lacs. Le reste de la vaste région qui s'étend du Dniepr à la Volga a continué à être occupé par des tribus Finnoises à demi-sédentaires, mais dont certaines tendent à disparaître ou ont déjà disparu. Ces tribus occupaient au nord du lac Blanc le gouvernement actuel de Moscou et en partie (»elui de Yaroslav, celui de Riasan, et, plus à l'est, les rives de la Kama, les territoires entre la Volga et la Viatka. Les Zirianes, autres tribus Finnoises, occupaient le district de Mezen et le gouvernement actuel d'Arkangel; ils se sont mélangés depuis avec des peuplades touraniennes (Tchouvaclies actuels).

La partie méridionale des régions situées à lest du Dniepr fut de son côté envahie par des nomades d'origine inconnue, Petcbenegs, Solovzi, etc. Contre eux luttèrent les principautés russes des XP et XIF siècles. Plus tard, vers 1224, commencèrent les envahissements de la Russie par les Tatars; ceux-ci s'y établirent en conquérants ; ils dévastent la Valachie et battent les rois de Pologne et de Germanie à la bataille de Liebnetz. La principale de leurs hordes campa le long d'un des bras par où la Volga se jette dans la Caspienne.

Ainsi dans cette grande plaine ouverte de toutes parts et sans frontières physiques déterminées à l'intérieur, ni même en général à l'extérieur, l'agitation, les luttes et les fusions de peupleâ sont continues. Cette grande plaine est en réalité la route de communication de la mer Blanche et de la Baltique vers la mer Noire et aussi de l'Europe du nord-ouest vers l'Extrême-Orient; cette plaine est en réalité l'équivalent d'un Océan, d'un énorme organe de communication et d'expansion.

La première principauté russe, celle de Novgorod, se forma par le fait que les Slaves de Novgorod, ainsi que les Krivitchi et les tribus Finnoises du voisinage des lacs, demandèrent à des chefs militaires étrangers de venir régner sur

eux pour les protéger contre les invasions et les pillages de tribus à demi-nomades. Celles-ci avaient été paisibles tant qu'elles avaient été sous la domination des Hazars qui, au VIIF siècle, avaient fondé un Etat sur les bords de la Volga et du Don. Ces Hazars, d'origine touranienne, étaient devenus sédentaires et corameryants; ils avaient embrassé le judaïsme. Ce caractère commercial primitif, aussi bien de Novgorod que de l'Etat des Hazars, est caractéristique et montre, dès l'origine, le rôle de zone instable et intermédiaire de la société russe; toute l'activité à la fois économique et politique de celle-ci, depuis et après la période lacustre et fluviale, tendra toujours à prolonger ses voies de communications vers l'Ouest, le Midi et l'Orient, par la guerre ou par la colonisation et généralement par les deux moyens combinés à la fois.

Au IX^ siècle, l'État des Hazars, aux limites du reste toujours imprécises, décline; les tribus sauvages, telles que les Petchenegs, i^illent le pays et surtout les marchands dont les banjuos descendent le cours des rivières. Comme la plupart des autres, les Slaves de Novgorod avaient leur assemblée populaire; c'était elle qui élisait le chef; elle choisit Rurik, de la peuplade appelée Russ. Ce commencement de centralisation eut ses causes à la fois extérieures et intérieures ; ce furent les nécessités de la défense contre les peuplades Finnoises du voisinage d'un côté, de l'autre les conflits à la fois économiques et politiques qui divisaient les clans à Tintàrieur même de la société.

Les chefs auxquels il fut fait appel étaient Scandinaves, Varegs. C'est un phénomène général que l'autorité centrale, en régime militaire, est d'autant plus forte qu'elle est d'origine étrangère. Encore aujourd'hui tous les souverains d'Europe sont étrangers par leurs origines aux pays qu'ils gouvernent. Déjà avant d'être appelés à Novgorod, les Varegs Scandinaves descendaient aussi le Dniepr et la Volga pour atteindre la mer Noire et de là Constantinoplc ou l'embouchure de la Volga dans la Caspienne où il commer^jaient avec Sarai (Zarev), la capitale des Hazars. Ces Varegs ou Russ étaient des bandes à la fois militaires et commerçantes, analogues par leur origine et leurs procédés à celles des Vikings qui, vers la même époque, fondaient des royaumes en Islande,

en Normandie et en Sicile. Parmi ces Varegs, les uns s'établirent à Novgorod, d'autres sur le lac Blanc et à Tzborsk, d'autres encore sur le Dniepr à Kiev. La centralisation se poursuivit par la réunion de la princii)auté de Kiev et de celle de Novgorod et des autres groupes Varegs sous un chef unique. Novgorod, sur le lac Ilmen, fut la première capitale, puis Kiev sur le Dniepr, à peu de distance de la frontière flottante du reste des Petcliénègues ; mais le Dniepr ne sert pas de frontière, au contraire, c'est une voie de pénétration vers la mer Noire. Kiev était, sur la voie naturelle du Dniepr, une station ou ville d'étape sur la route qui des ste^^pes de la mer Noire conduit aux plaines de l'Allemagne du Nord.

Cette centralisaticm de l'État russe ne fut que momentanée ; les pnncipautés Varegs relâchent leurs liens à x)artir du XP siècle; alors la Russie se divise en un grand nombre de petits États hiérarchisés suivant leur importance, sous l'autorité plus ou moins nominale du Grand-Duc de Kiew, de la dynastie de Rurik. Pendant cett<* ])ériode, le système d'aiianages en vigueur se rapproche d'une fa^'on remarquable de celui qui règne dans les monarchies féodales du reste de l'Europe. Les concessions de terres sont le prix des services militaires; ces concessions affaiblissent l'État vis-à-vis du dehors et sont une source de conflits entre les petits ducs à l'intérieur. Cependant les princes de Kiew continuent leurs incursions vers la mer Noire et jusqu'à Constantinople même; les rapports deviennent plus réguliers; des traités de commerce, comme ceux d'Oleg et d'Igor sont conclus. A ce moment, les assemblées populaires existent encore, mais ne peuvent plus choisir les chefs que dans la dyuastie de Rurik; ces assemblées persistent pendant les XP, XII** et XIIT* siècles; elles ne se composaient sans doute que des chefs des clans slaves, mais à ce titre elles représentaient encore l'ancienne autonomie plus ou moins égalitaire des tribus primitives. L'assemblée continuait à décider de la paix ou de la guerre; il n'y avait pas d'armée permanente, mais une milice. Toutefois, le prince ayant des gens de service, s'engageait parfois de sa seule autorité et avec ses propres ressources dans des guerr(»s intérieures ou extérieures. La situation était à ce moment encore que l'évolution eût pu se faire aussi bien dans le sens fédératif que dans le sens despotique et militaire. On remarque, par

exemple, que les traites de i)aix étaient conclus a par le Grand- Duc de Russie, par tous les Ducs quels qu'ils soient et par tout le peuple des terres russes ». (Traité d'Igor en 94^). Le prince même était lié vis-à-vis de son peui>le par une sorte de contrat ou de charte garantissant les antiques privilèges slaves.

A la fin du XIP siècle, il y a des Russies ou principautés en grand nombre, les unes indépendantes et relativement stables, les autres subordonnées comme apanages. Cei)endant on distingue trois groupes de principautés importantes : Le premier est celui du Nord, avec Xovgorod-la-Grande, Pskov, Viatka; ce sont des républiques issues directement des communautés antérieures; le deuxième est celui de rOuest,il comprend Polotsk, Smolensk,laVolynie, la Cialicic, Tcliernigow, Xovgorod-Sévcrski, Kiev; le troisième s'étend à l'Est et embrasse Souzdel, Rostow, Jaroslaw-sur- Volga, yiadimir-sur-Kliasma, Tver, Riazan, Xijni-Xovgorod, Moscou.

C'OS trois groupes ont en commun la langue russe et la reli* gion grecque orthodoxe et des princes descendant tous de Rourik, de Vladimir et de Yaroslav le Grand, donc d'origine Scandinave; tous reconnaissent le prince de Kiev comme l'aîné ou le chef des princes ; Kiev elle-même est (considérée comme « la mère des villes russes ». Le groupe des Slaves de l'Ouest est encore relativement pur, car de ce côté la pénétration renccmtre plus de résistance; dans celui de l'Est, au contraire, par la conquête et la colonisation, les Slaves sont nu'»langés de Finnois ou de Finnois-Turkes. Le groupe de l'Ouest représente la Russie antérieure à la centralisation moscovite. (Juant aux Slaves de Xovgorod-la-Grande, au Nord, ils ont conquis et colonisé les vastes territoires qui s'étendent du lac Ilmen juscpi'à l'Océan Glacial, la mer Blanche et l'Oural. A ce moment les pays russes scuit encore à l'Ouest séparés de la Balticiue par les Finnois et de Tlngrie, de l'Esthonie, de la Livonic sej)tentrionale par les nations Lithuaniennes et par les Polonais. Kntre les pays Russes, Finnois, Lithuaniens, Polonais, il n'y a cependant aucune fnmtière physi([ue. Au Sud s'étendent les steppes parcourues j)ar les tribus pillardes et somi-nomades Finno-Turkes, les Khazars, les Petchénègues, les Polovtsy, etc.; à l'Est une

frontière indécise sépare les principautés russes d'autres tribus instables répandues dans les bassins du Don et de la Volga. Sauf vers TOuest, les Russies sont partout en contact avec des populations inférieures au point de vue du développement économique.

Toutes les principautés occupent des petits bassins ou bassins incomplets, des confluents de rivières, mais pas d'embouchures, sauf la République de Novgorod qui touche plus ou moins directement à la côte sud du golfe de Finlande.

Dans cette struture féodale, TÉtat se trouvait très affaibli vis-àrvis des attaques continues des tribus nomades de TEst, Polovzi, Tatars, etc. Au cours du XIIF siècle, tout le sud et sud-est de la Russie est envahi et occupé par les Tatars orientaux; même la région occidentale devient la proie facile des conquérants Lithuaniens de la maison do Gédemine. La Russie a si peu une mission historique prédéterminée que la question reste alors encore ouverte quel sera l'État assez puissant qui se formera pour réaliser l'œuvre de communication régulière entre les mers de l'Est et celles de l'Ouest, entre celles des rivages glacés du Nord et les eaux d'azur du Midi. A ce moment, la Russie est repoussée de cet objectif; elle est lacustre et fluviale; elle n'a de débouché que vers la mer Blanche. Cependant les obstacles qui s'opposent momentanément il son expansion semblent avoir favorisé le développement de sa population. Les principautés situées sur le cours supérieur de la Volga et les libres républiques de Novgorod et de Pskov continuent à envoyer vers l'Est et le Nord des colonies de Slaves ; ce sont des colonies à la fois commer^*antes et militaires; elles établissent des factoreries et des forts sur le cours des grands fleuves, tels que la Volga, la Kama, rOural et le Yaïk à TEst, la Dvina et la Petchora au Nord.

Le fait même que la Russie se trouve à un moment écartée des mers de l'Ouest et du Sud et réduite à l'Est par les invasions fit préciséjnent que « ce fut dans la région centrale de la Russie moderne, d'abord habitée par des races Finnoises, que la colonisation ultérieure des Slaves aboutit à la formation du grand peuple russe de sang mêlé, de ce peuple que les Grands-Ducs et plus tard les Czars de Moscovie réunirent sous leur domination, tandis que les branches plus méridionales et plus occidentales des Slaves constituèrent, sous le

pouvoir de princes Lithuaniens d'abord et ensuite de princes Polonais, le peuple de la Petite Russie et celui de la Blanche Russie. Chacun d'eux parle un dialecte différent, de nos joui's encore, tout au moins dans les villages (i) ».

Du XIII*^ au XIV^ siècle, toutes les principautés du groupe de l'Ouest sont conquises par les Lithuaniens. En i386, la Lithuanie ainsi agrandie s'unit à la Pologne avec laquelle elle forme un seul Etat composé de Lithuaniens, de Polonais et de Russes. Du côté de l'Est, toutes les principautés sont conquises par les Tatars-Mongols et deviennent sujettes des Khans de Karakorum de l'Altaï; au Xord, Xovgorod-la-Grande et Pskov paient aussi tribut à ces conquérants ; ainsi, tandis vers l'Ouest, la Russie recule devant des États plus avancés, à l'Est elle recule devant un empire asiatique issu du stade inférieur patriarcal et nomade. Pays intermédiaire, la Russie subira pendant longtemi)s cette double influence occidentale et orientale qui résulte de sa situation.

A la dissolution de rEmi)ire Mongol, les débris de celui-ci sur le territoire actuel de la Russie forment des États ou Kanats musulmans, tels que ceux de Saraï ou de la Horde d'Or, de Kazan, de Crimée. Cependant, jusqu'au commencement du XV* siècle les princes et républiques russes paient tribut au Khan de Saraï. Les différences s'accentuent entre les deux groupes de l'ouest et de l'est; le pemier subit l'influence polonaise et européennes, le second l'influence orienlale ou asiatique. Les pays du premier groupe forment la Russie Blanche, la Petite Russie, la Russie Rouge ou Galicie Orientale; ceux du second groupe forment la Grande Russie; leur langue reste commune mais avec des dialectes différents.

Au commencement du XIV siècle, Moscou devient le centre de cet Etat, situé lui-même à peu près à égale distance de la mer Blanche, de la Baltique, de la mer Xoire et de la mer Caspienne; Moscou n'est pas seulement un centre militaire, c'est également le point d'où bifurquent les grandes voies de communication soit naturelles, soit artificielles qui se prolongeront de plus en plus dans la suite non seulement vers le Xord, l'Ouest et le Midi des régions de l'ancienne Moscovie, mais vers l'Inde, vers la Perse et

(1) KovALKVSKV : Institutions politiques rfe In Russie.

jusqu'en Extrême-Orient. Moscou est la station centrale de la route qui franchit ou contourne le plateau Russe et va de la Scandinavie en Orient.

Affaiblie à TOuest et à l'Est, la Russie se concentre dans le groupe qui fait face à l'Ouest du côté de la ligne de la moindre résistance ; le grand Prince de Kiev, dont l'Etat fait partie de ceux qui sont soumis aux Tatars, perd sa suprématie. Celle-ci passe au Grand Prince de Souzdal dont le titre et le trône sont convoités surtout x^ar les princes de T ver, de Riazan et de Moscou. Les Khans Tatares interviennent presque toujours en faveur de Moscou dans ces luttes entre leurs vassaux. La principauté de Moscou devient peu à peu la plus importante; plac*ée au carrefour des grandes voies qui mènent de l'Ouest à l'Est et du Nord au Sud, Moscou est le noyau à la fois économique et militaire auquel viennent s'agréger successivement toutes les principautés du groupe; La Grande Russie devient la Moscovie. C'est cette station centrale de la grande plaine d'écoulement des peuples qui, accrue de toutes les conquêtes sur les Tatars, les Lithuaniens, les Polonais, les Allemands, les Suédois, les Turcs, les tribus de l'Est, devient, le Tsarat de Moscou, lequel lui-même devint « FEmpire de toutes les Riissies », empire de fusion et de confusion, très mobile et très fragile, malgré sa lourdeur et Bon unité apparentes, très mobile et instable comme toutes les zones intermédiaires et destiné à se fractionner naturellement soit par la conquête même, soit i)ar le développement plus souhaitiible des formes pacifiques et contractuelles qui seules sont capables d'unir entre eux les groupes de populations arrivées au stade moderne de la grande industrie extractive et manufacturière basée sur une circulation mondiale.

Au XV^ siècle, la grande Principauté de Moscou occupait déjà un territoire à peu près continu et compact embrassant les bassins suj)érieurs de la Dvina, de la Volga et du Don. Au commenceuient du siècle suivant, tout le groupe de l'Est est fondu dans la Moscovie avec tout le groupe du Nord et en outre avec une partie de celui de l'Ouest reccmquise sur la Lithuanie-Pologne. Ivan le Terrible (1533-1584) est le premier Tsar de Russie; son Etat se centralise à mesure qu'il étend ses conquêtes vers l'Est aux dépens des Tatiirs; en i552 il conquiert le Khanat de Kazan, de i554 à i557 celui

d'Astrakhan; en i58i les Kozaks du Don eom ni en cent pour lui la conquête de la Sibérie; c'est la route d'une civilisation supérieure commerçante, industrielle, agricole qui se prolonge par la conquête et la colonisation et pénètre de plus en plus chez des poi)ulations dont Téconoraie sociale est encore naturelle mais recule devant le flot envahissant ou en est submergé. Ce flot dépasse la chaîne de TOural, parce qu'une chaîne de montagnes n'est pas nne frontière sociale. En revanche, à l'Ouest, Yvan perd Polotsk et la Livonie où la supériorité russe est moins certaine et l'équilibre plus stable.

Ainsi, vers le centre de ces régions agitées et mobiles entre toutes, se forma peu à peu un État plus consistant; la puissance moscovite s'accrut et, en même temps, la force d'expansion et de pénétration des Grands Russiens qui en dépendaient; les Tatars furent écrasés; les Khanats do la Grande Horde, établie à l'embouchure de la Volga, furent absorbés ; ceux de Kazan et d'Astrakan furent soumis par Ivan IV; la conquête de la Crimée, sous Catherine II, ne fut qu'un stade de cette irrésistible assimilation qui se continua au XIX*^ siècle par l'annexion complète de la Transcaucasie, du Turkestan et des autres États Touraniens de laCaspiennc, sous Alexandre II.

La guerre et la conquête apparaissent ainsi comme l'expression grossière et violente de la loi constante du développement social, suivant laquelle se réalise continuellement l'humanité progressive : une loi d'équilibration perpétuelle des différenciations sociales croissantes, par leur coordination également croissante. Ainsi, la différenciation des groupes collectifs n'est elle-même qu'une condition de leur fusion dans les sociétés qui ont cessé d'être homogènes; cette différenciation prépare la fusion et la facilite et, naturellement, dans les sociétés encore militaires, cette coordination se fait autour d'un centre également militaire et autoritaire. Le résultat obtenu n'en est pas moins réel, c'est l'extension de la vie intersociale et cette extension se manifeste précisément par la pénétration é<»onomique ou militaire et généralement sociale et combinée ([ui s'opère le long des voies, naturelles d'abord et puis artificielles, de communication vers des points de plus en plus reculés, comme idéal pour ainsi dire progrès-

sif . Cet idéal se déplace en dépit des fleuves, des montagnes,

des mers et même des déserts. Pour la Russie, il a fini par */

atteindre rExtrême-Orient et le plateau du Pamir ; son essor

ne s'arrêtera (xue lorsqu'il rencontrera des forces sociales

suffisamment résistantes par elles-mêmes ou à raison de

Taffaiblisscment de renvahisseur.

De même que Tassujettissement des Tatars fut en partie l'œuvre des colonies militaires ou Marches des Cosaques du Don, celui des races Sibériennes commen^*a sous Ivan III avec l'appui des Cosaques de TOural. L'incorporation de ces l)opulations par des colons et des colonnes militaires se continua jusqu'à Nicolas F*" oii elle atteignit l'Amour. Ainsi, à l'Est, jusqu'au C(mtact avec la Chine et le Japon, l'extension russe n'a pas rencontré d'obstacle sérieux jusqu'à notre époque. Au contraire, à l'Ouest la Pologne et la Lithuanie constituaient un État unique à la fin du X.IV'^ siècle. A partir d'Ivan le Terrible, les Czars Russes furent toujours en guerre avec les Polonais pour étendre leur frontière occidentale. C'est ainsi (^ue la principauté de Smolensk passa fréquemment des Russes aux Polonais et vice versa; Smolensk fut ainsi disputée précisément parce qu'elle commande au moins quatre routes importantes dont deux vers la Baltique, une troisième vers Moscou même, les autres vers le Don et le Dnieper et la mer Noire. Toute la région Polonaise comme nous l'avons déjà montré n'était qu'un couloir de communication, par conséquent, toujours agité et mobile ; la plaine russe y compris la Sibérie l'est également, mais avec une plus grande étendue territoriale, de manière que des centres fixes peuvent i)lus aisément s'y consolider à l'écart des grands courants. Toutefois la situation de la Russie ne diffère que partiellement de celle de la Pologne ; entre les deux il existe de fortes analogies sociales; la deuxième a été morcelée il y a plus d'un siècle; mais encore au XVIP siècle la question était indécise de savoir qui de la Pologne ou de la Russie survivrait; en 1611-12, il est encore question de donner un roi Pohmais à Moscou. A mesure que la Russie étend ses voies de communication vers l'Oural et l'Extrême- Orient, elle accentue son caractère de région de transit ou intermédiaire et préparc elle-même la dislocation de scm unité militaire; comme toutes les régions intermédiaires

elle ne peut trouver sa stabilité que dans une organisation en correspondance avec les formes pacifiques qui nécessairement s'imposent tôt ou tard aux zones intermédiaires et surtout aux zones de transit comme la Belgique, l'Alsace- Lorraine, la Suisse, la Savoie, l'Italie entière jusqu'à Brindisi, etc. Ces régions doivent nécessairement être ou devenir les plus vivantes et les plus libres de toutes les parties du globe; elles sont véritablement les traits d'union de ces parties dont elles préparent la fusion après avoir été elles-mêmes le siège des mélanges les plus actifs des variétés de l'espèce humaine. Tout ce qu'il faut souhaiter à la Russie, c'est que sa libération soit moins violente que l'histoire de son développement unitaire. L'union réalisée par la conquête ne peut se conserver que par le sacrifice de l'unité impériale ([ui n'en est que la condition factice et accessoire; les formes fédératives et contra<*tuelles conviennent aux régions de transit, plus encore qu'aux autres, par leur plasticité et leur mobilité. Cependant quoi qu'il arrive, l'évolution se fera d'après les mêmes lois; la fusion des variétés et la suppression des frontières physiques et ethniques poursuivies tant i)ar la guerre que par la paix continueront à se poursuivre par la» formation de groupements nouveaux au sein des empires constitués par l'écrasement ou l'assimilation des groupes primitifs. L'avenir réservé à la Russie sera non seulement d'être « l'empire des quarante nations » mais un État encore incomparablement plus différencié qu'il ne Test actuellement. Seulement comme toujours, les différenr»iations à venir en étant plus nombreuses seront moins accentuées et ainsi l'évolution continuera à se faire dans le sens de l'abaissement des divisions sociales et particulièrement de celles qui eonstituent les frontières politiques.

Après Ivan le Terrible, la conquête et la coh)nisation s'étendirent à la Sibérie orientale; la Géorgie se soumit également aux Russes. Après l'arrêt momentané de la ('onquête, pendant « le temps des troubles », l'œuvre se ctmtinua sous la dynastie des Romanov.

En 1648 prend fin la domination de la Pologne sur la Petite Russie; maintenant l'empire forme une masse continentale ininterrompue représentant environ le sixième de la surface terrestre du globe et comprenant plus de cent trente millicms

d'habitants d'origine diverse, Finnois, Slaves, Tatars, etc., et distribuées entre des climats variés sous un régime politique fortement centralisé. Ces populations, précisément à raison de la situation de la plaine Russe comme région de transit dans toutes les directions, sont de plus en plus mélangées tout en formant de plus en plus aussi des variétés plus nombreuses mais par cela même moins divergentes.

Elisée Reclus a fort bien observé que « dès qu'un pouvoir s'établissait sur quelque point des vastes plaines Sarmates, il tendait à s'approprier le territoire entier ». Il faut cependant observer que cette tendance est inliérente à toute souveraineté politique; elle se manifeste également dans les pays moins uniformes, mais avec moins de facilité et de grandeur ; en outre la Russie a englobé des régions montagneuses bien distinctes de ses plaines originaires; en réalité pas plus que les autres nations elle ne s'est restreinte à des limites naturelles. M. Kovalevsky (i) montre que l'organisation intérieure du duché et plus tard de l'Empire de Moscovie se prêtait merveilleusement à une extension illimitée. Son développement fut en même temps un agrandissement du système du manoir et de celui du camp militaire, c'est-à-dire, comme nous l'avons constaté ailleurs, de la Marche ou communauté agricole à l'intérieur et de la Marche au communauté militaire et autoritaire à la frontière extérieure. Camp et manoir étaient également ouverts à tous les survenants Russes, Lithuaniens, Tatars, princes ou paysans, en quête de terres en tenure héréditaire; l'État était alors i)lus riche en terres qu'en habitants.

La Rome antique ne se fonda pas autrement. Les serviteurs militaires enrôlés dans l'armée du duc de Moscovie étaient payés en concessions de terre à charge du service militaire ; ils recevaient, en outre, les avances nécessaires pour la mise en exploitation, moyennant quoi ils payaient des redevances, surtout en nature et en corvées. Kovalewsky insiste avec raison sur la ressemblance du système russe avec le manoir médiéval en Angleterre, en Allemagne et en France, « tant, dit-il, il est vrai que les institutions juridiques sont créées

(i) Institutions politiques delà Russie. — Paris, V. Ginrd et E. Brière,

non pas tant par le génie particulier de telle et telle race, que par la nécessité de la vie ; elles peuvent être les mêmes chez des peuples de sang différent à des siècles de distance... sans imitation directe ». De même, les libres t-enanciers et les esclaves ruraux de Moscovie ont plus d*un trait commun avec les libres coloni et avec les glebœ adscripti de la Rome impériale, ainsi qu'avec les soenien et les vilains de T Angleterre médiévale du temps des Plantagenet. La même ressemblance existe entre les tenures militaires concédées par les ducs Moscovites et celles accordées aux thanes anglo-saxons et, plus tard, aux chevaliers de TAngleterre féodale. En Russie, les tenures militaires ne naissent qu'au XV^ siècle, mais elles étaient en usage bien antérieurement dans tout le monde mahométan et spécialement dans les Khanats Tatars; leur constitution en Russie ne peut donc pas être attribuée à l'imitation.

Du XV® au XVP siècle, l'aristocratie russe se grossit de iwinces et de nobles Lithuaniens, Allemands (les Tolstoï), Finnois, Tatars (les Ourousof) et Circassiens. Il y eut une différence accessoire, c'est que la Russie ne connut jamais la loi de primogénilure, sauf de 1721 à 1739; tous les descendants héritaient des titres et des terres, de là la faiblesse de l'aristocratie russe tant au point politique qu'économique et l'accroissement du pouvoir central. Cette différence ne fit donc qu'accentuer la loi générale du déclin des aristocraties.

Ainsi, comme i)artout ailleurs, nous trouvons à l'origine la communauté; celle-ci est, à l'intérieur, chasseresse, pastorale ou agricole; à l'extérieur, à la frontière, c'est la Marche, c'est-à-dire également une espèce de communauté, surtout militaire, mais parfois mixte, moins égalitaire et plus hiéi-archisée, dont la structure influe nécessairement sur la structure intérieure, comme on le voit dans la constitution du manoir à i^ôté et au-dessus de la communauté villageoise l)rimitive. Dans les milieux à structure militaire, le développement du groupe en territoire et population tend à s'effectuer surtout par la force militaire campée aux frontières; c'est cette force qui sert d'instrument de pénétration intersociale et qui porte successivement la frontière à une plus grande distance, à condition, bien entendu, de ne pas rencontrer de force équivalente ou supérieure. Cependant, la

force militaire n'est qu'une forme historique et transitoire de l'interpénétration sociale; même, dans ses formes les plus primitives et les plus grossières, elle n'assit en réalité que BOUS la poussée inconsciente ou non des forces sociales internes qui, toujours, tendent à devenir intersociales, internationales, etc., c'est-à-dire à dépasser leurs frontières actuelles si ces forces se développent ou à les porter plus en arrière si ces forces diminuent.

Ainsi, du temps des premiers ducs de Moscou, la Moscovie est un simple fief; celui-ci finit, vers le milieu du XIV siècle . par devenir le centre d'un grand nombre d'autres fiefs, situés le long du cours entier de la Moscowa. A ce moment, la frontière occidentale est seulement à environ cent milles de Moscou; au contraire, à l'est, elle s'étend déjà jusqu'à l'Iénisséi, l'Oural, les monts Ourals et remboueliure de la Volga; au nord, elle atteint la région des grands lacs et la mer Blanche; au sud, elle est vague et flottante; c'est la frontière disputée; on y établit une ligne de forteresses contre les invasions des Tatars et de nouveaux forts sont établis à mesure que la conquête avance de ce côté. Ainsi, la pénétration se fait suivant la ligne de moindre résistance, facilement au nord et à l'est, moins facilement au sud, difficilement à l'ouest.

Dans la première moitié du XVP siècle, Toula et Tambov sont les principaux anneaux de la chaîne de forteresses qui constitue la frontière militaire; au XVIP siècle, ce sont Belgorod, Tharkov et Vorsnej.

Avec la conquête s'opère la fusion des populations ; la conquête est la forme violente et grossière de ce développement naturel et constant dans les sociétés progressives ; la loi du progrès fonctionne toujours de même, les forces seules en deviennent de plus en plus sociales et plus douces dans les civilisations avancées. Dans ses admirables Essais sur rhistoire de la civilisation russe (i), P. Milioukov montre qu'en Russie, comme dans le reste de l'Europe, les mélanges des peuples et leur distribution territoriale ont commencé dès les temps préhistoriques. En Occident, les déplacements des masses ethnograi)hiques s'arrêtèrent à peu près vers le

(i) V. Glard et Brière. Paris, 1901.

IX^ siècle; en Russie, ces déplacements continuèrent; en revanche, en Occident, la fusion commença à se faire par pénétration réciproque, sans déplacement total des groupes sociaux eux-mêmes. « La Russie, dit cet historien sociologue, est un musée ethnographique vivant de toutes sortes de nationalités. » Xi le processus de la colonisation, ni celui de fusion n'y sont encore actuellement terminés. Elles ne le sont du reste nulle part ailleurs, en supposant qu'elles puissent l'être jamais d'une façon absolue, ce qui me paraît contestable, sauf en ce sens que, comme je Tai déjà dit, les divergences sociales et même ethniques tendront à devenir de plus en plus faibles, mais en même temps de plus en plus variées et nombreuses.

Moyennant ces réserves, on peut admettre avec Milioukov que la colonisation du nord de la Russie fut achevée, dans ses traits essentiels, pendant la période Xovgorodienne; elle s'arrêta, au XIV^ siècle, à la Dwina, mais continua vers le sud et le nord-est. La i)rincipale colonisation par masses s'effectua vers le sud-est et sous le contrôle du gouvernement qui se chargeait de la défense des colonies frontières.

La lutte de Moscou contre les Tatars commença seulement au milieu du XV** siècle, après la formation de la suprématie moscovite pendant les deux siècles précédents. Cette puissance moscovite se consolida précisément pendant le temps où la Horde d'or qui avait rendu tributaires les princes russes se dissolvait et qu'à sa place elle ne rencontrait plus que des Oulous, Tartaros indépendants, notamment ceux de Crimée, de Xogaï et de Kasan trop faibles pour maintenir la Russie dans leur dépendance tout en continuant à la ravager et à la piller. D'un autre côté, de l'Ouest, le danger Lithuanien s'avançait menaçant Moscou, du côté de Smolensk et de Kalouga. C'est ainsi que dès la fin du XV** siècle, Moscou devint un vrai camp militaire, une marche s'appuyant sur le Xord pour lutter au Sud, à l'Est et à l'Ouest. Toute la société revêtit la structure de cette marche militaire ; le pouvoir central se fortifia et s'organisa en vue et sur le modèle d'une forte organisation de résistance et d'attaque ; ses institutions curent pour objet principal la création des ressources financières indispensables à la guerre.

Quand, vers la seconde moitié du XVIP siècle, les fron-

tières eurent été étendues dans les trois directions précitées, à Touest, au sud et à Test, alors aussi Moscou cessa d*être le centre militaire principal ; son rôle économique et pacifique s'affirma; en même temps l'armée russe devint de moins on moins centrale et locale ; les régiments, eux-mêmes composés d'hommes de diverses (U'igines et fusionnés comme le reste de la société, furent créés ou envoyés aux nouvelles frontières. Les centres pacifiques émergent dès lors de plus en plus à Tinter ieur et sont dégarnis de troupes. Le même phénomène s'était, comme nous l'avons vu, produit dans l'Empire Romain.

Le développement historique russe présente certainement des caractères originaux mais cependant accessoires. Milioukov estime que les nationalistes russes ont exagéré les particularités de ce processus. Cependant il pense que celuici présente une différence capitale consistant en ce que le développement politique ou du pouvoir a précédé le développement économique ou interne ; d'après lui, ce serait l'autorité qui, la première aurait été sédentaire. Il reconnaît toutefois que l'économie russe a été d'abord naturelle et même zoologique (chasse, pêche, cueillette, pastorale), puis superficiellement agricole. Or, par là, le processus historique russe ne se relie-t-il pas au processus général et n'est-ce pas Tavènement de l'agriculture qui a déterminé avant tout la stabilité de l'Etat ?

L'agriculture russe n'étant encore qu'extensive même aujourd'hui et l'industrie étant très faible, l'extension territoriale continue s'explique parfaitement ; la colonisation militaire ne s'arrêtera que le jour où la Russie rencontrera à l'extérieur des résistances, c'est-à-dire des forces sociales au moins égales aux siennes, comme c'est déjà le cas surtout à l'Ouest et en partie au Sud et en Extrême-Orient. Alors elle devra s'adapter à cette nouvelle situation, transformer son agriculture en la rendant intensive et développer son industrie à l'exemple des sociétés occidentales.

Au XVIP siècle, ces forces sociales capables d'une résistance efficace n'existent pas encore à l'extérieur ; l'exten- BÎon des frontières russes en général, aussi bien militaires et politiques qu'économiques, continue dès lors proportionnelle-

ment aux lignes de moindre résistance dans les diverses directions.

De i6i3 à 1645, les Kozaks du Jaïk sont soumis, ce ({ui porte les limites an fleuve Oural. De 1G45 à 1676, ceux du Dnieper sont assujettis ; après une lutte terrible contre la Pologne, le traité dMndraszovo avait restitué, en 1637, à la Russie presque tous les territoires qu'elle avait dii céder à la Pologne cinquante années auparavant ; maintenant la frontière* russe fut i)ortée au delà du Dnieper de manière à comprendrez Kiev ; d'un autre côté la Podolie dut être cédée aux Turcs 1672-1676). La Russie n'a donc à ce moment que la moitié orientale de la Petite-Russie.

Avec Pierre le Grand (1682-1725) commence une lutte d'un quart de siècle contre la Suède ; cette lutte se termine par le traité do Xystadt en 1722. La Livonie, jusques et y compris Riga, l'Kstlionie, Tlngrie, la Karélie et Vyborg donnent à la Russie un large accès sur la Baltique, « unci fenêtre » sur l'Europe Occidentale et surtout une communication en perspective avec l'Atlantique et la possibilité d'une existence intercontinentale. Saint-Pétersbourg devient le contre politique de l'Etat dont l'unification d(î vient en môme temps de plus en plus autoritaire : Pierre est le premier Empereur de Russie ; c'est la i)roclamation du dogme de l'unité et de l'indivisibilité de l'Etat souverain, né de la conquét<î.

Au Sud les conquêtes de Pierre sur la Perse et celle d'Azov à l'embouchure du Don furent précaires.

En 1700, d'après un traité conclu à Constantinople entre Pierre le Grand et le Sultan, le premier conserva la forteresse d'Azov concpiise quel([ues années auparavant, mais, comme? barrière entre les deux puissances, des déserts sont établis de commun accord ; du côté turc était sacrifiée à cet effet une bande de territoire de dix heures de parcours « au pas ordinaire du chevab) dans la direction du Kouban.

Toutefois le traité de Belgrade^ avec les Turcs en 1789 procura à la Russie des territoires sur la rive droite du Dnieper. Le fleuve Oural aussi fut déx)assé et les Kirghiz, pastoraux et nomades, en pai'tie soumis. En 1742, les territoires de l'Ukraine sur la rive gauche du Dnieper sont annexés ; l'année suivante, le traité d'Abo attribue à la Russie une nouvelle partie de la Finlande méridionale

enlevée à la Suède jusqu'à la Kymené. Au contraire à l'Ouest, la Prusse orientale, un moment conquise, dut être restituée en 1768; la Prusse est un Etat laiTon avec lequel il faudra que la Russie arrive à s'entendre si elle veut s'enrichir de nouvelles dépouilles de ce côté.

Vers les steppes du Midi et de l'Est la conquête est plus facile : Catherine II (1763-1796) soumet les Kozaks Zaporogues et atteint ainsi l'embouchure du Dnieper; en môme temps le Traité de Kaïnardji avec les Turcs lui attribue enfin Azov à l'embouchure du Don ainsi que les places maritimes de la Crimée.

Ce même traité, en même temps qu'il stipulait la destruction de la forteresse d'Azov, ajoutait que le territoire de cette forteresse, dans les limites lui attribuées par le traité de 1700, resterait désert pour servir de barrière entre les deux Empires.

Ainsi est parfaite, de Saint-Pétersbourg par Mosccm, la route vers la mer Noire. Mais celle-ci à son tour n'est^elle pas une ligne nouvelle et naturelle de communication ou de pénétion violente dont les stations nouvellement conquises ne sont pas seulement des gares d'arrivée mais de départ vers des régions plus distantes encore ? Effectivement, Tarrêt n'est que de peu de durée. En 1784, le Traité de Constantinople avec les Turcs confirme l'annexion de la Crimée en y ajoutant celle du Kouban. En 1792, celui de Jassy y ajoute Otchakov et tout le littoral entre le Bug et le Dniestr; dès lors toute la côte septentrionale de la mer Noire de l'embouchure du Dniestr à celle du Kouban est Kusse.

Nous avons déjà montré la situation de la Pologne comme <c couloir intermédiaire » ; nous savons que toutes les régions intermédiaires sont essentiellement mobiles et instables et que leur existence comme Etats est nécessairement ])ré('aire au milieu des autres Etats à structure fortement unitaire et autoritaire. Enserrée entre la Prusse, l'Autriche-IIongrie et la Russie, réduite à son rôle de couloir sans issue ni vers la Baltique ni vers la mer Noire, la Pologne devait succomber. En 1772 a lieu son premier démembrement.

La Russie obtient une partie de la Russie Blanche avec Polotsk, Vitebsk, Orcha, Mohilev, Mstislavl, Gomel; au deuxième démembrement, en 1793, elle s'annexe le reste de la

Russie Blanche et une partie de la Petite Russie avec Borisov, Minsk, Sloutsk, la Volynie et la Podolie. Au troisième démembrement de 179D elle y ajoute le reste de la Petite Russie, Vladimir, Loutsk, Krémenets ainsi que la Litliuanie, Vilna, Kovno, Xovogroudok, Slonin. C'est ce que les historiens nationalistes russes appellent « le recouvren.ent des pays russes»; cependant la Litliuanie n'est pas Russe et elle ne touchait pas à la Pologne proprement dite; d'un autre coté des pays russes comme la Galieie orientale restaient à l'Autriche. La Courlande et la Sémigalie sont également i4icorporces et comi)lètent jusqu'au-dessus de l'embouchure du Niémen l'occupation des côtes orientales des golfes de Bothnie, de Finlande et (de Riga. Le résultat, au i)oint de vue des frontières, est qu'à l'ouest celles-ci touchent à des États fortement constitués, que, dès lors, de ce côté la force de pénétration de la Russie est neutralisée ?t qu'elle-même accentue par l'annexion du couloir Polonais son rôle de pays de transit vers l'Orient; il n'y a i)lus do région intermédiaire entre elle et la Prusse, l'Autriche-Hongrie et la Turquie.

Dès lors son expansicm s'effectue vers les régions de l'est de moindre résistance à raison de leur infériorité à la fois sociale et militaire; avant de se livrer à la grande industrie et à une agriculture intense, la Russie peut encore ainsi continuer pendant un certain temps à maintenir son organisation intérieure, économique et politique, par l'extension de son territoire et de sa population.

La prise de possession de la Sibérie et sa colonisation avaient commencé en i58i i^ar les Kosaks du Don et déjà, en 1642, elles avaient atteint l'Océan Pacifique. D'étape en étape, des villes, des forts, des postes avaient été établis le long des cours d'eau; après s'être déversé au delà de la chaîne de l'Oural, le courant de colonisation agricole et militaire avait passé de la Toura à l'Ob, à l'Irtyck, à la Sosva, à la Tavda, affuents de l'Ob; ce fut le premier bassin colonisé; il le fut comme tous les suivants par le nord et par le sud; de là on passa au bassin du Yenisei qui par son étendue occupe la cinquième place parmi les fleuves du globe. De là on atteignit la Lena; Iakoustk, fondée 01 1642, fut le point de jonction des deux (îourants d'immigration du nord et du sud. De là toujours vers l'Est on suivit l'Aldan, la Maïa, la Youdama où, pai* la

mer d'Okhotsk s'ouvre l'Océan Pacifique. De ces régions, franchissant les chaînes montagneuses ou par les vallées, les envahisseurs atteignent l'Amour qu'ils descendent jusqu'à la Manche de Tartarie. Ainsi de la Baltique au Pacifique la Eussie s'est étendue accentuant sa situation de plaine de transit entre l'Occident et l'extrême Orient.

A la fin du XVIP siècle, le Kamtchatka est occupé et même, entre i jio et 1720, les îles Kouriles sont pour un temps englobées. Ainsi se trouve établi le trait d'union ou de désunion avec le Japon et va s'élever prochainement une force sociale de résistance contre l'extension de la puissance Russe. De ce côté une frontière politique et militaire plus stable s'établira non pas à raison des obstacles géographiques mais de la présence de forces sociales plus ou moins équivalentes à raison de leur organisation interne extérieurement représentée par la ligne de démarcation de leurs frontières nécessairement politiques et militaires entre des États politiques et militaires. Toutefois ces derniers caractères n'étant pas absolus, la ligne frontière est toujours et avant tout la ligne de contact, de sensibilité, de relation et de communication, au même titre que les organes de la sensibilité générale le sont dans les organismes individuels. Les organes de défense et d'attaque sont toujours eux-mêmes des organes de relation et d'adaptation.

Au XVIP siècle la Russie arrive donc à Être en contact non seulement avec le Japon mais avec la Chine et ce contact se manifeste à l'avantage de la première. Le Traité deNerteliinsk conclu en 1689 avec le Céleste Empire cède à la Russie les rives de l'Amour; celui de 1727 détermine la frontière méridionale de la Sibérie depuis les monts Chalin Dabaga jusqu'à l'Argoun. La Russie détient, dès lors, les hauts plateaux montagneux qui auraient pu être les frontières de la Chine, si les montagnes étaient des frontières naturelles; elle est maîtresse des deux rives de l'Amour.

En 1708, quand s'effectua la première division de la Russie en gouvernements dont le caractère à la fois militaire et administratif se superposa à toutes les anciennes divisions ethniques et géographiques suivant la loi générale du développcmen de tous les Etats, la Sibérie forma une seule divi

sion administrative avec Tobolsk comme elief-liea et vingtsix villes secondaires.

Alors, tandis que pendant près cVun siècle et demi, la Russie est mêlée aux complications européennes, Textension vers TExtrême-Orient est provisoirement stagnante et la colonisation se consolide dans les immenses régions occupées. Le mouvement reprend au milieu du XIX^ siècle. Par le Traité d*Aigoun en i858 et par celui de Pékin en 1860, la Russie acquiert tout le territoire de T Amour et de TOussouri, elle contourne et détache ainsi la Mandjourie de la mer. En 1875 elle cède au Japon les îles Kouriles en échange de la possession intégrale de la grande île Sakhalin ; dès lors, elle est maîtresse des deux côtes de la Manche de Tartarie et ses dernières conquêtes sont garanties comme par un long bouclier du côté de TOcéan.

11 est remarquable que la plupart de ces conquêtes furent l'œuvre d*abord de la colonisation agricole spontanée; les forces militaires et les autorités civiles la suivaient graduellement. Le fait social apparaît donc ici avec son imposant caractère très positif et organique, bien que revêtu d'une armure militaire et autoritaire. L'immigration et la colonisation C(mtinues s'expliquent par le fait qu'il faut un moindre effort pour résoudre le problème intérieur de la population et de sa subsistance sur un territoire donné en étendant le champ de culture qu'en intensifiant le travail et le capital. Cette solution qui est la plus simple était alors possible parce que l'invasion russe ne rencontrait que des tribus chasseresses ou pastorales très clairsemées en Sibérie ; la difficulté commença au contact avec la Chine mais jusqu'ici elle n'a pas été insurmontable. Les ports de Vladivostock et de Port- Arthur sont actuellement les stations terminales des grandes voies de communication de la Baltique et même de toute l'Europe du nord-ouest et centrale vers l'Extrême-Orient. La pénétration Russe continuera sans doute encore, toujours suivant la ligne de moindre résistance du côté de la Mandchou rie que déjà elle occupe en fait et de là vers la Mongolie et le désert de Gobi j)ar où elle se reliera à l'ouest aux territoires déjà conquis qui confinent aux hauts plateaux du Pamir d'où un Etat-tampon la sépare seul encore de l'Empire anglais de l'Inde; là sa force de pénétration en rapport avec la résistance sera néces-

sairement moindre et peut-être même négative; dans tous les cas un équilibre plus stable se produira manifesté extérieurement par des frontières plus fixes au point de vue politique et militaire et en même temps plus susceptibles de se transformer plus ou moins complètement en organes de communication et de relation pacifiques. Il y a même une interruption du chemin de fer, interruption par où on espère retarder un contact et une pénétration réciproques inévitables et déjà préparés par la route naturelle suivie par la voie ferrée mais incomplètement. Cette transformation comme toujours sera nécessairement facilitée par le fait que l'impossibilité de se développer par la force en étendue imposera aux sociétés en .contact d'améliorer leur organisation intérieure d'abord économique et en dernier lieu juridique et politique. Dans un article remarquable x)ublié en décembre 1900 dans la Revue Politique et Parlementaire, sous le titre de Orientation de la politique russe, M. de Zenzikoff, parlant de la conquête de la Mandcbourie, prédisait que « la conquête de celle-ci ne saurait satisfaire qu'à moitié les ambitions de la Russie, car, pour lui devenir profitable, cette conquête doit être complétée par celle de la Mongolie et de la Corée. » Mais là l'Empire des Tzars rencontrera la résistance et les ambitions analogues du Japon (i).

A la différence de la colonisation vers la Sibérie et l'Extrême-Orient laquelle fut surtout agricole, la pénétration Russe dans l'Asie centrale a été surtout militaire; les fonctionnaires civils et les marchands ont suivi. Les tribus Kirghises furent définitivement soumises seulement vers le milieu du XIX® siècle; Khiva fut pris en 1878; les guerres récentes avec les Khanats de Bokhara, de Kokan et les Turcomans de la Transcaspienne ont mis la Russie en contact avec la Perso au sud-est de la Caspienne comme elle Tétait déjà au sud-ouest. La mer Caspienne elle-même est devenue une voie de communication reliant la ligne de chemin de fer de Saint-Pétersbourg, Moscou, Bakou à celle qui de la rive

(i) Tout ce qui concerne l'extension de la Russie en Extrême-Orient était écrit avant la guerre russo-japonnaiso, comme du reste les trois volumes de l'ouvrage; je n'i\i introduit aucun changement dans le manuscrit depuis l'achèvement de sa rédaction définitive.

orientale se prolonge par Merv, Bokliara et Samarkand vers rÉtat-tampon, l'Afghanistan, qui sépare Vempire russe des possessions anglaises de Tlnde; de ce côté également un arrêt relatif s'impose à l'invasion ; des frontières plus stables s'établiront sans doute aux dépens de l'État intermédiaire et en même temps les voies ferrées de l'Inde anglaise se relieront à celles de la Russie par les voies historiques et naturelles qui ont servi à toutes les invasions de l'Inde.

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