‹ Sociologie: La structure générale des sociétésChapitre 5 sur 15 · Lu via Cassia, de Rome à Arretium et Bononia · texte numérisé non relu

Lu via Cassia, de Rome à Arretium et Bononia

5. La via Aurélia, de Rome à Pisae, Luna, Cîenua; (>. La via Salaria, de Rome à Reati et Asculum;

7. La via Latina, de Rome à Capua et de là au détroit de Sicile par la voie Popillia.

Les trois autres, excentriques, étaient :

8. La via Aemilia, d' Ariminum à Placentia se raccordant à 2.

9- La via Postumia de Geiiiia à Dertona, Placoiitia, Cremona, Verona et Aquileia, se raccordant à 5 ;

lo. La voie d'Arminium à Putiivium et Aquileia d'une part, de l'autre, à Brundusium se raccordant à i et à 2.

Ces voies historiques n'étaient, en général, que des voies naturelles perfectionnées; elles mettaient en communication les diverses parties de l'Italie et celles-ci avec leur centre, tandis que par leurs points d'attache maritime elles reliaient r Italie au dehors.

L'évolution même de la signification du mot Latium nous montre les transformations continuelles qui se sont accomplies. Primitivement le Latium n'nst que le pays de refuge d'aventuriers et, sans doute, de bandits armés {latcre latro) ; ce pays peu à peu prend contact avec les cités voisines; une confédération se forme, le Latium politicpie ou domaine des Latins; ce domaine embrasse toutes les cités d'une confédération latine avec un nombre variable de confédérés et avec Albe comme capitale. Rome prend la tète et imprime à la confédération ancienne scm caractère militaire et autoritaire; la confédération romano-latine est dissoute; le mot Latium a perdu son sens exclusivement géographique, il s'y ajoute une signification politique et juridique. Lejzz.s latii se détache du territoire primitif, il est conféré à des Italiens et à des provinciaux auxquels il accorde la jouissance de tous les droits civils attachés à la ciuitas roinana, ainsi que la faculté d'acquérir le droit de cité complète» par l'exercice des magistratures municipales. Finalement, Auguste englobe sous le nom de Latium toutes les villes de l'ancienne confédération latine, sauf deux plus («elles des llerniques, des Volsques et des Aurunces et il y ajoute encore la Campanie. Alors h» Latium ne correspond ])lus à rien; c'est devenu un mot désignant une des onze régions administratives de l'Italie.

Fa\ 146, après la destruction de Carthage, la i)uissance romaine crée en Afrique la province d'Utique. Dès lors elle domine la Méditerranée. L'Espagne, qui avait été la région intermédiaire entre l'Italie et l'Afrique, le champ de bataille où Rome opérait ses diversions quand elle-même était envahie par les Carthaginois, lui reste définitivement acquise. Alors il faut bien une route militaire et terrestre d'Italie en Es])agne. En i54, Marseille, ville grecque, toujours inquiétée

par les Ligures et iCS Celtes de la vallée du Rhône, est occupée, puis de là au nord la conquête s'étend sur tout le littoral jusqu'à Vienne et à Touest jusqu'à Toulouse; le castellum d'.Vix est fortifié et une colonie établie à Xarbonne. Une grande rout<î est construite et met le Var en communication avec les Pyrénées.

Mais la conquête ne peut se garantir ])ar des frontières même militaires ; les pays nouvellement acquis sont encore mieux assurés s'ils sont protégés par de nouvelles annexions au delà des frontières militaires. La (*on quête api)elle la conquête. Après l'invasion des Cimbres et des Teutons finalement écrasés les uns à Pourrières (cam])i putridi), les autres à Vcrceil en 102-101, on commença à juger indispensable de conquérir la (iaule pour protéger la sécurité de l'Italie et même de l'Espagne. De même, à l'Orient, la province d'Asie est constituée dès 129 avec les débris du royaume de Pcrgame; la Pampliylie et la Cilicie sont conquises; la frontière se déplace et s'étend continuellement sans s'inquiéter des fleuv(*s et des montagnes, englobant les bassins et l(»s versants opposés ; toute une ceinture de provinces côtières finit par enfermer les derniers Etats encore plus ou moins indéi)cndants mais déjà devenus clients de Rome, ("ctte clientèle d'Etats est une image agrandie de la clientèle privée de la classe dominante. Après l'essor momentané du royaume du Pont sous Mithridate et l'alliance de celui-ci avec l'Arménie, tout le royaume du Pont est annexé à la province de Hithynie; il en est de même de toutes les villes du Nord et du littoral de la Syrie, jus<iu'à l'Eg^ypto; c(»lle-ci perd même la Cyrénaïque et Chypre.

C'est alors que de "58 à 5i avant notre ère s'opère la conquête de la Gaule; celle-ci était la zone intermédiaire entre l'Etat romain et les (icrmains. La (Jaule profondément divisée encense, était in(*apable de servir d'Etat tampon: elle n'était jias à même de défendre la rive gauche du Rhin, pas plus (pie d'arrêter les Romains. En 4^, ceux-ci avaient déjà fondé les colonies ou marches militaires de Lugdunum et de Colonia Rauricaprès de Râle. Seules lesi)o])ulations Alpcstrc^s étaient restées officiellement libres dans les haut(»s vallées. La c<mqucte de la (iauh» porta d'un coup la puissance romaine

jusqu'au Rhin en englobant tons les bassins intermédiaires avec toutes leurs subdivisions ethniques et politiques.

Ainsi, à la mort de César postérieure à l'annexion du royaume de Juba à la province d'Afrique, tout le pourtour de la Méditerranée appartient à Rome, sauf les deux extrémités de la côte méridionale. Toutefois, sur certains points, la zone de pénétration est encore peu i)énétrante, comme en Dalmatien où les attaches entre les deux parties de l'Empire sont restées faibles; Auguste y pourvoira aigres Actium.

Vers le milieu du IIP siècle de notre ère, l'empire romain déliasse non seulement en latitude mais en longitude toutes les civilisations connues. Rome a nivelé politiquement sous son niveau toutes les délimitations géographiques, toutes les divisions ethniques ; elle a absorbé les Etrusques, les (Irecs, les Phéniciens, les Egyi)tiens, les Arj^ens, les Sémites, les Ilamites. Des anciens Etats historiques, il ne reste que la Perse restaurée en 226 par les Sassanides, l'Inde constituée politiquement dans la plus grande partie de la Péninsule et la Chine. Ainsi la civilisation englobe la i)lupart des bassins fluviaux et maritimes et atteint l'Atlantique, l'Océan Indien et même l'Océan Pacifique. La civilisation s'est avancée vers le nord, remontant en dernier lieu de la (Jaule à la Bretagne et à une partie de la (îermanie. Au delà du Rhin et du Danube, les Germains, et, à l'est de ceux-ci, les Slaves représentent un niveau inférieur à celui contenu dans les limites de l'Empire. Entre rEuro])e et la Chine, sont les Mongols nomades. Toutefois aucune frontière n'étant impénétrable, les infiltrations continuent du dehors au dedans et du dedans au dehors.

Cependant le développement d'un empire surtout militaire, malgré la différenciation progressive et organicpie de ses éléments pacifiques qu'il a facilitée à l'intérieur en éloignant de plus en plus les régions exposées à la guerre, n'a sans doute pas été sans produire certains reculs. C'est ainsi, que les voyages, pourtant à peu près certains, des Phéniciens autour de l'Afrique sont oubliés ; on croit celle-ci rattachée au sud de l'Asie; il faudra plusieurs siècles pour détruire cette erreur et rétablir de ce côté la circulaticm intercontinentale.

Si maintenant nous entrons dans le détail plus intime de cette évolution greco-romaine dont la ti*adition fait partie de

notre proi)re liéritîigv, des faits du plus liant intérêt sont à retenir au point de vue du problème spéeial des frontières sociales.

La eité antique s'est en somme formée par l'assoeiation dt» formes encore plus simples : tribus, curies, gentes à Rome sont analogues aux mêmes groupements primitifs qui sont entrés dans la eomposition de la cité grecque. La cité antique est une confédérationdont les éléments exmstitutifs rappellent et embrassent ces groupements antérieurs. Chaque cité était strictenuMit fermée. « Entre deux cités voisines, » dit Fustel de Coulanges, « il y avait quelque chose de plus infranchissable qu'une montagne; c'était la série des bornes sacré(*s, c'était la différence des cultes, c'était la barrière (jue chaque cité élevait entre l'étranger et ses dieux. » En réalité il n'y a d'autres frontières que les frontières sociales dont les caractères géographicpies et ethniques ne sont que des éléments l)articuliers insuffisants pour servir de base à une théoiie scientifique. Il n'y avait pas de montagne entre Thèbes et Platées, entre Argos et Sparte, entre Sybaris et Crotone, pas plus <iu'il n'y en avait entre les douze cités de l'Etrurie et entre celles du Latium. Adopter une frontière physique ou même simplement fortifiée semblait un signe de faiblesse: Sparte n'a pas de fortifications; elle est militaire; Athènes, commerçante et relativement pacifique, s'entoure de murailles.

Cependant, contrairement à ce que i)ensait Fustel de Coulang(»s, ce n'était pas surtout le culte qui constituait la frontière sociale et Tautonomie de la cité ; celle-ci était avant tout cimçue comme un domaine, comme une proj)riété avec des bornes; la religion, notamment le culte des mânes an(»cstraux venait se superposer à cette concei)ti(m économique et en reliant idéalement le présent au passé, elle faisait de la cité le donmine hérité des pères, où ceux-ci reposaient et auquel ils continuaient à s'intéresser, la patrie.

En (Jrèce, l'usage antique était d'enterrer les morts, non l)as dans des cimetières ou sur les bords d'une route, mais dans les champs de cluuiue famille. (Jaïus {Digeste, X, I, i3) cite à C(» sujet une loi de Solon. riutarque (Vie d\\ristUh\ I, et Vie (le Cimon, 19), Marcellinus (Vie de Thucydide, § 17) et Démosthènes {in Callicleniy i3 et i4) (confirment cet usage. Il en était de même en Italie, comme le montrent la loi des

Xll Tables et les jiiris(»onsnltes postérieiii-s tels que Pompolihis {Digeste y livre XLVII, titres 12 et i5), Paul (Digeste, VIII, I, i4) et d'autres passages du Digeste, iiotaininent XIX, I, 53; XI, 7. 2, i^ 9 et XI, 7, 43 et 46.

Sieulus Flaccus (Frugmenta terniiiiiilia, édit. (joez, ]). 147) dit formellement : « Il y avait aneieiinemeut deux manières de placer le tombeau; les uns le mettaient à la limite du champ, les autres vers le milieu ». Ainsi la famille communautaire présente se rattachait au passé par les tomlx^s des ancêtres; c'était la /;a/r/a, le domaine des ancêtres, le miindnSf le cercle économique et moral complet et fermé viv'ant de la consommati(m directe de ses ])r()duits et se suffisant à lui-même. C'était le groupe élémentaire qui, associé à d'autres, constituait la cité. Et celle-ci avait de même ses limites et ses dieux.

Caton donne la formule par laquelle le laboureur italien priait les mânes di^ veiller sur son champ, do faire bonne garde contre les voleurs et de procurer une récolte abondante. On s'explique alors pourquoi tantôt le tombeau était placé à l'intérieur du champ et tantôt à la limite. Il Tétait à la limite, là où le champ était exposé aux déprédaticms, et au centre là où la sécurité était plus grande et il en était de même l)our la cité des vivants, les forces militaires et les places fortifiées étaient aux extrémités. Le monde des morts était rimage de celui des vivants. Tibulle (I, i, 23) parle dans les mêmes termes des Lures agri custodes. C'est parce que rétranger ne pouvait être ni propriétaire, ni héritier qu'il n'était pas protégé par le même culte et par le même droit; en Grèce, l'étranger est jugé par rarchcmte polémarque, à Rome par le préteur pérégrin. L'organisation interne était donc en même temps une équilibraticm avec le milieu ext<3rieur. La gens est la vraie* famille primitive avec son territoire, son (»ulte et son droit communs; cette communauté est à la fois positive pour ses membres et négative vis-à-vis des groupes étrangers ; les limites entre gontes comme entre cités de gentes, sont des limites sociologiques et avant tout économiques. Plus tard ces limites se transformeront successivc*ment avec la transformation économique de la gens et de la cité; le culte, le droit privé et public suivront cette transformation.

Cependant les formes primitives ne disparaissent pas abso-

luinent, elles sont seulement recouvertes d'alluvions superficielles. Ciceron {De legibus, II, 1 1) continue à dire : <c Religio Larum posita in fiindi villaeque conspectii » ; alors que le clan et la famille sont déjà profondément modifiés, la coutume primitive persiste. Seulement, comme déjà la propriété s'est fortement individualisée et qu'en outre il y a beaucouj) de familles sans propriété, les tombeaux tendent à se group(»r dans des cimetières, dans des champs spéciaux qui établissent entre les morts la communauté disparue d'entre les vivants. Cependant, dans tous les cas, partout et toujours, la forme religieuse se moule conformément aux formes et aux conceptions économiques en vigueur.

Primitivement, chaque champ, chaque maison devaient être entourés d'une enceinte destinée à les séparer des maisons et des champs des autres familles. Cette enceinte n'était pas un mur de pierre, mais une bande de terre de (juclques pieds de large qui restait inculte pour bien marquer la séparation et qu'ensuite le droit édicta devoir rester inculte. C'est la même pratique et la même conception que nous retrouvons, sous une forme plus large dans les marches frontières des Etats. La charrue ne devait jamais toucher à cette zone séparative des ])ropriétés, pas plus qu'il n'était désirable que la marchefrontière cessât d'être un désert. Il y avait cette différence qu'entre les propriétés la bande de terre inculte contenait les tombeaux; les habitations des morts protégeaient la famille vivante; à la fnmtière des Etats, il fallait une protecti(m plus matérielle, des forc(»s militaires; mais n'était-ce pas toujours pour l'ennemi la menace de la mort sinon des morts?

De même qu'il existe encore aujourd'hui, surtout aux frontières, des servitudes militaires restrictives de l'appropriation privée, de même la loi romaine déclarait imprescriptible la bande de terre séparative des domaines II en est de même pour les frontières de l'Etat agrandi, c'est là que se forme l'ager publicus n(m susceptible en principe d'acquisition.

A certains jours du mois et de l'année, le chef de famille faisait le tour de» son chani]) en suivant exactement la bande inculte et sacrée: il poussait devant lui des victimes, il chantait des hymnes et offrait des sacrifices. (Caton, de Re Rustica, 141; Denys d'Ilalicarnasse, 11, 74; Ovide, Fastes, 689; Strabon, V, 3). Sur cette ligne, de distance en distance, on plaçait quelques grosses pierres ou des tron(»s d'arbres.

apjielés termes. De même les chefs de la cité parcouraient régulièrement les frontières, inspectant les postes militaires «t les bornes également militaires; seulement ici les Léros et les dieux de la cité étaient dispensés de la défense même ; leurs tombeaux et leurs temples étaient placés le long des voies militaires et au sein même de la cité pour les divinités «upérieures de TEtat.

Siculus Flaccus (De conditione agrorum, édit. Laekmann, p. i4i) décrit les cérémonies en ce qui concerne les domaines de la famille. Nous verrons que celles relatives au territoire de l'Etat sont analogues sinon absolument identiques : « Voici dit-il, ce que nos ancêtres pratiquaient : ils commençaient par creuser une petite fosse et, dressant le Terme sur le bord de celle-ci, ils le couronnaient de guirlandes, d*lierbes et de fleurs. Puis ils offraient un sacrifice; la victime immolée, ils en faisaient couler le sang dans la fosse; ils y jetaient des «charbons allumés, des grains, des gâteaux, des fruits, un peu de vin et de miel. Quand tout cela s'était consumé dans la fosse, sur les cendres encore chaudes, on enfonçait la pierre ou le tronc de bois ». Pierre et tronc de bois représentaient donc symboliquement les emplacements occupés par les morts enfouis au-dessous ; les ossements des ancêtres symbolisaient les limites de la propriété familiale traditionnelle, du commonivealth; c'est aux limites du champ que sont immolées les victimes et que coule le sang destiné à fortifier les gardiens du champ. Ce sera aussi aux frontières de l'Etat que le sang sera continuellement répandu et que les champs, comme on dit malheureusement, fécondés par les dépouilles des morts, seront considérés comme le prix légitime des sacrifices effectués pour les acquérir et les défendre.

Et toutes ces pratiques, institutions et croyances n'étaient pas des faits isolés et des aberrations ; elles furent très naturelles et, sous des formes variées, universelles. Ainsi les mêmes usages se rencontraient chez les Sabins et les Etrusques avant la conquête romaine (Varron, L, V, 74). Les Etrusques étaient une race différente(i).Demême les Hellènes

(I) Les Etrusques venus probablement des régions orientales de la Méditerranée d'où ils avaient été expulsés par des invasion» lielléniques, n'appartenaient probablement pas à la race aryenne.

avaient des bornes sacrées, ôpot, Beotôpoi (Pollux, IX, 9; Hesy CHius, o; Platon, Lois VII, p. 842). Plutarque et Denys traduisent terminus par opocr. En grec, on disait cependant aussi TEpfwou. (Euripide, Electra 96.) Le mot opou, hauteur ou montagne, était sans doute un vestige de l'usage encore plu& ancien d'enterrer les morts sur les hauteurs ou de les recouvrir de monticules de pierre ou de terre pour les abriter contre les animaux en même temps que pour rappeler l'endroit de leur sépulture.

Et la limite était toujours conçue comme éternelle, comme une forme indiscutable et parfaite de l'équilibre social; la^ discussion d'une institution quelconque est déjà le signe de sa transformation. Le Terme immobile et divinisé gardait la limite du champ; défense au voisin d'y toucher même involontairement, car sinon « le dieu qui se sent heurté par le soc ou le hoyau, criait : Arrête, ceci est mon champ, voilà le tien. » (Ovide, Fastes, II, 6771. Le violateur du terme était maudit, lui et son bétail : « Qu'il soit maudit celui qui a arraché une borne, lui et ses bœufs ».

D'après la loi Etrusque (Scriptores rei agrariae, édition Goez, p. 258 ou édit. Lachmann, p. 35i) : « Celui qui aura touché ou déplacé la borne sera condamné par les dieux ; sa maison disparaîtra, sa race s'éteindra ; sa terre ne produira plus de fruits; la grêle, la rouille, les feux de la canicule, détruiront ses moissons; les membres des coupables se couvriront d'ulcères et tomberont de consomption. » Si cea vengeances n'étaient plus absolument réalisées dans la pratique depuis qu'il existait au moins une justice plus ou moins organisée et à caractère théocratique à l'intérieur du groupe de familles formant la cité, elles continuaient à sévir par la guerre quand il s'agissait des frontières entre sociétés voisines. Là les conflits amenaient la destruction des moissons et l'extermination tout à fait comme antérieurement entre les familles et les clans hostiles.

Platon entrevit cette corrélation de la forme économique familiale ou privée avec celle de l'Etat; rappelant la loi athénienne dont trois mots ont été conservés : « Xe dépasse pas la borne », il ajoute : Notre première loi doit être celle-ci; que personne ne touche la borne qui sépare son champ de celui du voisin, car elle doit rester immobile. Que nul ne

s'avise d'ébranler la petite pierre qui sépare l'amitié de l'inimitié, la pierre qu'on s'est engagé par serment à laisser à sa place. » Ainsi, la violation de la limite entraîne l'inimitié comme la violation des frontières a pour conséquence la guerre. La limite entre propriétés est conçue comme immobile de même que les frontières entre les peuples et cependant de tout temps elles se sont déplacées et transformées, mais les individus et les peuples ne voient que ce qu'ils veulent voir ; toute croyance est un obstacle à la conception de ce qui ne rentre pas dans son cadre.

Quand sous TEmpire, vers 3oo après notre ère, Rome fut devenue un centre relativement énorme de population avec des caractères assez analogues à ceux de nos grandes capitales, nous retrouvons encore l'ancienne conception du patrimoine familial, mais combien obscurcie! Dans cette période déjà essentiellement capitaliste, la ville, d'après nos archéologues les plus compétents, contenait environ quarante cinq mille maisons de rapport et seulement environ mille sept cents hôtels ou maisons particulières habitées par leurs propriétaires. Les maisons de rapport s'appelaient u insulae », les hôtels privés « domus ». Ces derniers représentaient tout ce qui était resté de l'ancienne constitution domestique, mais, comme on le voit, même les autres, les îlots, étaient considérés encore, contrairement à la réalité comme des locaux fermés, isolés.

Ce n'étaient pas là des institutions et des idées exclusivement propres à la civilisation gréco-romaine. On les rencontre partout aux mêmes stades avec des variations mais seulement accessoires. Les lois de Manou (VIII, 245) nous montrent qu'il en était de même, par exemple, dans l'Inde. Mais partout encore l'ordre et l'équilibre étaient rêvés comme immobiles et définitifs comme forme-limite, et cependant continuellement les limites des propriétés familiales et privées, toujours liées au mouvement social et spécialement au mouvement économique, s'étendaient ou se contractaient suivant les conditions variables du milieu social interne et également sous l'influence des conditions externes ; la constitution de la propriété à l'intérieur nécessitait une intension continue du territoire public à l'extérieur et, dès lors, le déplacement des frontières; de même les progrès de la conquête agissaient

puissamment sur la constitution de la propriété privée. De même que primitivement la propriété du groupe était indistincte de celle de TEtat parce que le groupe familial ou le clan étaient TEtat, de même au moment où la différenciation s'est accomplie entre la propriété privée et la i^ropriété publique et que cett« dernière même a deux domaines distincts, l'un général formé par les frontières de TEtat souverain, l'autre embrassant le domaine particulier de l'Etat en tant que différent de la propriété des groupes ou des indi\âdus, un nouveau lien organique relie dès lors entre elles ces formes différenciées et leur imprime une structure et un fonctionnement communs bien qu'en apparence divers, de telle sorte que les modifications survenues dans l'une quelconque des parties entraînaient des variations collectives dans toutes les autres et qu'une transformation générale tendait toujours à être la conséquence de toute variation particulière.

C'est ainsi que l'interprétation des pratiques et des croyances relatives aux limites de la propriété de la horde, de la tribu, du clan, de la famille sert de fondement à la théorie des frontières de l'Etat; à l'origine les deux théories se confondent parce que la propriété et la frontière se confondent également; ensuite une différenciation réelle s'accomplit. Mais l'unité est rétablie ])ar la corrélation et l'interdépendance des organes et des fonctions différenciés. L'Etatprimitif était un domaine; l'Etat moderne en réalité l'est également, mais l'exploitation en est aujourd'hui livrée à des agences multiples, à des groupes de plus en plus 8i>éciaux affectés cependant à un service d'ensemble malheureusement trop souvent perdu de vue, en théorie et en pratique, par ceux qui contestent la légitimité de l'intervention constante de la société daiis sa propre organisât i(m en vue de l'intérêt général.

De même que la plupart des constitutions modernes déclarent en(»ore qne le territoire de l'Etat est un et indivisible et inaliénable dans les frontières où il est contenu, de même il en était ainsi primitivement pour la propriété non seulement communautaire, mais familiale et même pour la propriété privée laquelle, à l'origine, n'implique nullement le droit d'user et d'abuser, droit que même postérieurement la loi a soumis à des limitations rationnelles. Même dans sa forme la plus absolue, la propriété individuelle n'est qu'une

fonction sociale en corrélation avec une structure déterminée de la société. Son droit n'est pas antérieur à la société et il n*émane pas davantage de Tinvestiture collective; les deux thèses absolues et également fausses, au même titre que la vieille controverse entre l'Individu et l'Etat, doivent être définitivement abi^ndonnées en faveur de la considération plus positive de la relation constante qui, dans toute société, lie la condition de l'individu à celle du groupe et ne permet pas de dire si le tout est supérieur ou inférieur aux unités qui le composent. Il n'y a pas de valeur absolue mais seulement des équivalences relatives ; il en est de même dans le partage des fonctions sociales; les plus élémentaires et grossières sont les plus nécessaires, celles considérées comme les plus élevées sont les moins essentielles; essayer de créer entre elles un ordre liiérarcliique définitif c'est nier la possibilité de l'évaluation des services sociaux les uns par les autres et d'après une commune mesure. Cette erreur est au fond de toutes les théories inégalitaires, mais ces théories inégalitaires furent elles-mêmes suscitées par les conditions à peu près générales de l'évolution des sociétés humaines. Ces conditions furent militaires et résultèrent elles-mêmes des inégalités produites entre les sociétés voisines par les différences de développement intérieur. Il y eut entre les sociétés une hiérarchie comme il y en avait une entre les individus et entre les groupes d'individus à l'intérieur. Aujourd'hui encore les juristes du droit international ont beau i^roclamer le principe de l'égalité de tous les Etats souverains, cette égalité restera un i)ur concept métaphysique toujours démenti par les faits dans la pratique. Nous avons des puissances de premier, de deuxième et de troisième ordre, etc., et le tableau de leur composition qui a toujours varié, sera toujours sujet à revision. La théorie qui proclame actuellement l'égalité des Etats n'est pas plus correspondante à la société que le principe d'après lequel, dans une même société, tous les hommes ont des droits égaux ou sont égaux devant la loi. Ce sont là de pures fictions juridiques bien que généreuses et en ce sens, mais en ce sens seulement, annonciatrices de formes sociales nouvelles et plus élevées. Les conditions positives de la paix, tant entre les individus qu'entre les sociétés, ne peuvent jamais se rencontrer que dans l'abaisse-

— sèment progressif des inégalités constantes entre les uns et les antres. Ces inégalités ne résultent pas des frontières politiques ni des séparations entre les castes et les classes ; les divisions intérieures et extérieures ne sont au contraire que les effets de ces inégalités ; il y a entre les peuples des montagnes,des fleuves,des mers, des océans, mais ce ne sont pas là leurs frontières collectives; ils sont tout au plus des symboles momentanés de leurs inégalités et de leur inéquilibre; les vraies frontières intersociales et sociales sont plus profondes que les océans, plus élevées que les montagnes, plus incultes que les déserts.

Malgré la triple distinction établie aujourd'hui entre le territoire national, le domaine public et la proi)riété privée, ces trois formes ne continuent-elles pas à être dans une mutuelle dépendance?

Peut-on supposer raisonnablement que si tout le sol français, par exemple, venait à être acquis par des Allemands et surtout directement exploité par des Allemands, il n'en résulterait aucun danger pour le territoire un et indivisible de la République? C'est ce que les Allemands ont très bien compris en s'efforçant de développer leurs propriétés en Pologne.

A Sparte, il y avait défense formelle de vendre sa t«rre (Aristote, Politique, II, 6, lo), de même à Locres et à Leucade {Ibid.y II, 4» 4)' Pbidon de Corinthe, législateur du IX** siècle avant notre ère, prescrivait que le nombre des familles et des propriétés devait rester immeuble. {Ibid.^ II, 3» 7» 9') Seulement limiter la population est plus difficile encore que de limiter la propriété. Ni l'un ni l'autre procédé ne sont efficaces ; il eût fallu appliquer les deux à la fois, mais c'était proclamer la cessation de la vie sociale, l'obliger à se restreindre à un chiffre de population absolument immuable dans un territoire fixe et encore cela suppose que cett^î population et le territoire ne varient pas dans leur composition. Sparte évolua, malgré l'interdiction de vendre la terre, de la léguer et de la donner. Grâce à raccroissement de la fortune mobilière et de l'inégalité, il se forma une oligarchie à la fois économique et politique et nous savons que finalement l'éphore Epidadeos parvint à faire voter une loi permettant de disposer de son bien, soit par donation, soit par testament ; la restriction relative à la vente finit elle-même par être

emportée, car Plutarque signale (Vies d'Agis et de CléomènesJ que les ventes furent déguisées sous forme de donation et de testament. Mais alors aussi l'ancien Etat Spartiate est déjà profondément modifié dans ses rapports et sa structure extérieurs aussi bien que dans ses rapports et sa structure inté- ' rieurs.

C'est parce que primitivement le territoire n'est pas propriété privée que l'on s'explique que la loi des XII Tables permettait au créancier de se saisir de la personne de son débiteur insolvable, mais non de sa propriété. Il en fut de même pendant longtemps chez les Hindous ; c'est ainsi que le crédit fut d'abord personnel avant de pouvoir devenir réel et surtout foncier.

Mommsen reconnaît que « l'idée de propriété chez les Romains n'était pas primitivement associée aux possessions immobilières, mais seulement aux possessions en esclaves et en bétail... Les Romains des premiers siècles cultivaient la terre arable en commun, probablement en plusieurs clans ; chacun de ces clans cultivait la terre lui appartenant et le produit était ensuite distribué entre les diverses maisons qui le composaient ».

Le clan était une différenciation effectuée au sein de la tribu, comme les familles ou maisons étaient une différenciation produite au sein du clan; la cité s'entendit, au contraire, par la fusion de plusieurs tribus. Et plus la cité s'agrandit, plus les groupes primitifs se restreignent et s'individualisent. Cependant leurs frontières propres ne disparaissent pas; elles dcAiennent seulement des délimitations de moins en moins grossières comme expression extérieure, mais, même sous forme purement graphique, les limites n'en sont pas moins réelles. Sous ce rapport comme sous d'autres, l'évolution des frontières devenues à un certain moment de simples divisions intérieures a été identique à celle des frontières de l'Etat qui se compose de plusieurs cités. A son tour aussi, cet Etat pourra devenir une simple division intérieure.

Anciennement, la conception des frontières de l'Etat était tellement adéquate à celle des limites de la propriété, que le cérémonial était analogue pour la fondation de la cité et pour la délimitation du domaine familial. Tout en rattachant trop exclusivement ces institutions au concept religieux, alors

qu'à la base il y avait réellement une structure et un concept économiques dont le cérémonial et les croyances religieux étaient dérivés, Fustel de Coulanges décrit parfaitement, d'après Plutarque, les cérémonies habituelles et spécialement celles de la fondation de Rome. Romulus creuse d'abord une petite fosse de forme circulaire, puis il y jette une motte de terre qu'il a apportée de la ville d'Albe. A son tour, chacun de ses compagnons y jette un peu de terre api)ortée de son pays d'origine. Dans les idées anciennes, la religion défendait de se séparer de la terre des ancêtres divins et du foyer. Cela s'explique à mon sens par le fait que le patrimoine appartenait à la communauté et qu'en quittant celle-ci on j^erdait tout droit au premier. De là, en cas d'émigration, l'usage d'emporter avec soi fictivement le sol et le foyer représentés par des parcelles de ces derniers; les divinités et le culte suivaient. Quand Danton disait à ceux qui lui conseillaient de fuir : est-ce qu'on emporte la patrie à la semelle de se» souliers? cette objection i)rouvait que, de son temps, les conditions économiques et les idées étaient changées. Depuis lors, le grand capitaliste, par un retour apparent aux formes primitives, est, au contraire, redevenu parfaitement cosmopolite; comme l'avait déjà signalé A. Smith, il emporte avec lui ses capitaux comme autrefois on emportait un peu de la terre ancestrale. Patria était la terra patriim au sens le plus réaliste, la terre contenant les mânes ou restes ancestraux et que continuaient à habiter les patres ou chefs familiaux de la communauté, ceux qui seront les patres ou sénateurs de la cité. Quant à la fosse creusée circulairement, elle s'appelait, d'après Plutarque, mundiis ou région des mânes inferiores; c'était, d'après Festus, ejns partem consecratam diis nianibus; de même Servi us dit : aras inferiorum vacant mundos, Ara^ c'était le champ et aussi l'autel élevé sur le champ pour le culte des ancêtres possesseurs du champ; ceux-ci avaient encore maintenant leur champ, celui d'au-dessous. La base du culte est économique; l'autel est une superstructure du sol arable. Romulus, sur la fosse ainsi comblée au moyen des apports de terre des territoires divers abandonnés par chacun des membres de sa bande, imite le chef de famille qui, sur le champ familial, élève les tombeaux ou autels des ancêtres; il pose un autel aux ancêtres du groupe et y allume le foyer de

la cité, (c La fosse, dit Ovide, dans ses Fastes (IV, 823) est comblée de terre et l'autel y est superi)osé. Un foyer nouveau y est allumé et entretenu. » Autour du foyer s'élève la ville, comme la maison autour du foyer domestique, comme le tombeau familial dans le domaine. Nous avons vu que souvent, au contraire, le tombeau était à la limite du champ; la formation de la cité urbaine fut une centralisation, il était naturel qu'avec la constitution d'un centre une différenciation s'établît entre la frontière proprement dite et ce centre; cette différenciation fut à la fois économique, religieuse et politique.

Ensuite Romulus tra<;a un sillon pour marquer l'enceinte de la ville, comme le chef de famille laissait une bande de terre inculte autour du domaine familial; il accomplit cette cérémonie en marchant tête voilée et couvert du costume sacerdotal ; il est le chef de la cité et son pontife, comme le chef de famille l'est de sa communauté. Il tient lui aussi le manche de la charrue et chante des prières, suivi de ses compagnons recueillis. Les mottes de terre soulevées par le soc de la charrue sont soigneusement rejetées à l'intérieur de l'enceinte pour qu'aucune parcelle n'en soit à l'étranger et aussi pour créer en de^*à du fossé un nouvel obstacle. En effet, si le sol creusé s'appelle le fossé, la terre rejetée à l'intérieur s'apx>elle le mur. La cérémonie telle qu'elle fut accomplie i)ar Romulus était semblable à la cérémonie étrusque, Étruscorite; peutêtre était-ce une imitation, mais alors il faudrait admettre que les fondateurs de Rome fussent Etrusques; en sociologie, un principe domine l'imitation ; c'est que les mêmes condi-. tions sociales donnent naturellement naissance à des institutions et à des croyances analogues.

L'enceinte de la cité une fois établie, elle constitue la frontière; comme la cité antique est une cité fermée et qu'en cela elle se rattache à la primitive communauté agricole qui elle aussi constitue un monde fermé, cette frontière sacrée est inviolable, il est défendu de la franchir, car c'est passer à l'étranger, à l'ennemi ; Remus paya de sa vie son infraction sacrilège, mais il prouva en même t(Mnps que toute frontière est destinée à être franchie.

Aucune enceinte n'est absolument fermée ; le fondateur légendaire de la ville de Rome, soulève lui-même à certains

endroits la charrue, il la jiorte. Les portes, portae, de la ville sont les endroits où Romains a interrompu le fossé et le mur, où il a porté la charrue.

Remarquez maintenant qu'ici encore, comme dans la bande inculte laissée entre les domaines familiaux, nous voyons réapparaître et se développer ce qui entre des Etats plus considérables deviendra la marche. Le pomoerium est l'espace sacré réservé des deux côtés du mur et qu'il est défendu de cultiver ou d'habiter. C'est ce que, sans aucune idée religieuse, nous appelons aujourd'hui des servitudes militaires pour les places fortifiées. Postmoerium dictum^ dit Varron, quo urbana auspicia finiuntur. Là il n'y a plus ni culte ni culture ; là est le désert artificiel, la mort, la vraie limite delà cité.

Aulu-Gelle (XIII, i4) nous rapporte la définition trouvée par lui du pomoerium dans les livres des augures où était traitée la question des auspices : a Le pomoerium est un espace tout autour de la ville, entre les murs et la campagne proprement dite et déterminé par des limites fixes, où finissent les auspices de la ville. Celui établi par Romulus s'arrêtait au pied du Mont Palatin, mais il s'étendit avec la République et finit par embrasser plusieurs hautes collines dans son enceinte. Le pomoerium ne i)ouvaît être étendu que par celui qui, par une conquête, avait accru la République d'un territoire enlevé aux ennemis. Des sept collines, six seulement, jusqu'à l'empereur Claude, furent renfermées dans l'enceinte de la ville ; Claude finit par y comprendre l'Aventin qui jusqu'à lui en avait été exclu comme ayant donné des ausi^ices défavorables à Remus lors de la fondation de la ville. » Ainsi le développement du centre urbain est conçu déjà comme en corrélation avec l'extension de l'Etat ou de la société ; mais, dans la société romaine militaire, le développement social ne se comprend encore que comme une extension des limites territoriales par la conquête.

Xous avons vu que la cérémonie romaine relative à la délimitation de la cité, délimitation qui est la condition première de toute structure sociale, était conforme aux cérémonies étrusques ; des cérémonies semblables et reposant sur des croyances analogues dérivées à leur tour de condi-

— gîtions économiques semblables présidaient à la délimitation des champs familiaux et à la fondation des villes en Grèce. Partout la réalité est constamment la même; seule, suivant les temps et les milieux, son interprétation et ses formes diffèrent; toujours aussi et partout, le fait social politique, qu'il soit militaire ou pacifique, a un fondement économique à la fois matériel et psychique.

Chez les Grecs et les Romains, la défaite entraînait Tanéantissement de tout ce qui constituait Tautonomie sociale du groupe vaincu, de toutes ses forces sociales, de sa frontière avec tout ce qui s'y rattache : la ville avec tout son contenu, vivants et morts, hommes et dieux, choses, bètes et gens. Ainsi la cité vaincue se donnait tout entière au vainqueur avec son territoire et sa population, y compris les maîtres. La formule de la reddition ou deditio est rappelée par Tite- Live : c< Je donne ma personne, ma ville, ma terre, Teau qui y coule, mes dieux termes^ mes temples, mes objets mobiliers, toutes les choses qui appartiennent aux dieux, je les donne au peuple romain.» (I, 38; VII, 3i; XXVIII, 34- Voir aussi Polybe XXXVI, 2.) La formule de la dédition se trouve aussi da,nsV Amphitryon de Plante : « iirbein, agriim, aras, focos seque iiti dederent (V, 71) et plus loin : deduntque se, divina hiimanaqiie omnia, iirbem et liberos. » (V. loi.)

Et dans la cité militaire, de même que c'est le chef militaire et en même temps religieux qui fonde la cité en traçant sa limite, c'est également le chef qui, en cas de défaite, la livre en abandonnant et en livrant les divins termes et tout le contenu du groupe social à la conservation duquel ils étaient censés présider.

Si les limites du champ familial étaient strictes et continues et si la ville elle-même se défendait vis-à-vis du dehors par son enceinte, cependant celle-ci était déjà moins fermée que le champ domestique; la ville communiquait avec le dehors par ses portes ; son territoire, bien que limité, avait des ouvertures. Il est remarquable que même dans notre langage ces ouvertures rappellent le caractère en partie pacifique de leur fonction primitive; on dit en effet encore aujourd'hui : faire des ouvertures de paix. La ville antique était en effet normalement en rapport avec les domaines agricoles ambiants; même, avec les progrès de l'inégalité, les domaines

agricoles et familiaux finirent i)ar tomber entre les mains d'habitants de la ville ou de grands propriétaires qui s'installèrent dans la ville et cessèrent d'exploiter directement leurs domaines. En outre, la ville avec ses dépendances agricoles fut plus accessible à l'étranger que le domaine familial ou que celui du clan et delà tribu. Si la cité dès lors représentée par la ville et les territoires agricoles annexés en réalité à la ville, forme ainsi ce qui est déjà l'embryon de l'Etat moderne, et si elle se dévelopi)ait encore et surtout par la conquête de nouveaux territoires et d'autres cités, il est certain qu'elle présentait dans sa structure même des germes de développement pacifique. Dans la différenciation sociologique résultant de la distinction entre la ville et la campagne, il y a une complication de structure qui donne à l'organisation interne une importance presqu' aussi considérable qu'à la structure externe. Il y a une frontière extérieure et un centre ; dans les sociétés surtout militaires le centre sera encore fermé comme la frontière extérieure, mais déjà beaucoui) moins puisqu'il est en relation pacifique tout au moins avec le territoire et la population agricoles faisant partie du même agrégat social que lui-même. Cette tendance i)acifique des centres urbains ne fera que se fortifier dans la suite ; par exemple lorsque comme de nos jours ils seront devenus commerciaux et industriels, ils tendront à l'abaissement et même à l'abolition complète des frontières économiques et indirectement de toute la structure militaire. Si la cité antique portait plus au loin ses frontières par la guerre, elle se développait également par la paix à l'intérieur. Les formes essentielles de l'Etat restaient les mêmes, mais à l'accroissement de la masse sociale de territoire et de population correspondait une différenciation croissante à l'intérieur avec une coordination parallèle de toutes les parties de la société.

En Grèce, les confédérations amphictioniques arrivèrent de bonne lieure à régler et à régulariser certains rapports entre les Etats et à imposer des limites mêmes à la guerre. Elles étaient conclues et commémorées par un sacrifice et un repas communs ; ces repas internationaux communs analogues à ceux de la communauté familiale et également à ceux dont l'usage avait persisté dans chaque cité bien qu'à des degrés divers, suivant la force plus ou moins grande des anciennes traditions

comnuinautaircB, étaient en réalité à ce moment l'équivalent des traités de commerce et autres qui finiront par fonder les fédérations politiques futures en les b9.sant sur une entente économique durable. En Grèce, à Rome et partout ailleurs, l'extension des frontières extérieures ou leur abaissement par pénétration intersociale réciproque correspondirent continuellement à une réduction et à un nivellement des différentes classes dans la cité ; ces classes se fondirent de plus en plus par l'affaiblissement de leurs divisions économiques, religieuses, morales, juridiques,en un mot par la participation de plus en plus complète de tous au même culte et au même droit. La lutte y fut toujours entre la démocratie et Toligarchie, aussi bien entre les gnmpes d'une même société qu'entre les divers Etats. A Rome, le traité entre la plèbe et le patriciat se conclut à un certain moment dans les mêmes formes que les traités entre deux Etats différents : foedere icto cum plèbe, dit Tacite, IV, 6; Denys d'Halicarnasse (VI, 89) nous apprend que les féciaux y intervinrent et il donne des extraits du traité qu'on apx)elait lex sacrata.

Tout le développement interne de la civilisation romaine progi'cssa pari passa avec l'extension de ses frontières. Et combien en ce qui concerne ces dernières la situation était différente de ce qu'elle était avant la fondation par une bande d'aventuriers et de colons du petit centre si rigoureusement fermé qu'avait été primitivement Rome! Alors les Etrusques s'étendaient de l'Adigc et des Alpes jusqu'au Tibre, séparés des autres populations par des frontières x>bysiques et leurs caractères ethniques. Le centre et le versant Tyrrhénien étaient habités par des tribus homogènes : Ombres, Sabins, Picentins, Eques, Volsques, Ilerniques, etc., tantôt unies tantôt en guerre entre elles. Les Osques barraient la i)éninsule d'une mer à l'autre. Les Oénotriens dominaient jusqu'au détroit de Sicile. Au Nord de l'Adigc il y avait encore les Venètes et au Sud du mont Gargan les Japyges, peuples lllyriens.

Maintenant quel changement, si l'on se place à quelques années avant notre ère sous l'Empire ! Toutes les barrières et divisions ethniques et physiques sont nivelées; toute la péninsule porte le nom d'Italie réservé primitivement aux populations habitant le Bruttiuin et la Lucanie. Kn réalité

donc le nom n'a j)lns aucune signification ni ethnique ni géographique.

Sans parler de la Gaule dont nous nous occuperons plus tard à propos de la formation et du développement de la nationalité franc^aise et de ses frontières successives et conquise par César, l'Egypte et puis la Galatie et la Paphlagonie ont été annexées de 3o à 7 ans avant notre ère. Ces annexions même se sont effectuées pacifiquement en ce qu'elles n'ont été que la transformation des protectorats antérieurs. Au commencement du premier siècle, l'Empire est limité au nord parle Rhin, le Danube, les Pont-Euxin; à l'est par l'Euphrate et les montagnes de la Syrie et de la Judée; parla côte orientale de la Méditen*unée il se relie au sud à l'Egypte et aux rivages méridionaux de la grande mer; il occupe ces rivages jusqu'à la Mauritanie; à l'ouest il touche à l'Océan et à la mer du Nord. La Méditerranée, sauf vers le Maroc, est donc devenue une voie de communication intérieure.

La grande préoccupation d'Auguste avait été d'assurer la défense de la Gaule contre les Germains, comme celle de César l'avait été de garantir l'Italie contre les invasions gauloises. L'un et l'autre furent les agents de cette fatalité qui fait que les obstacles purement physiques ne peuvent servir de frontières ; une frontière physique, fleuve ou montagne, n'est efficacement défendue qu'à condition d'être dépassée; la défensive est insuffisante môme au point de vue militaire sans compter que les forces sociales tendent en outre à s'étendre au delà non seulement des divisions géographiques mais des limites militaires. César conquit la Gaule pour garantir l'Italie et assurer l'Espagne. Auguste ne se contenta pas de compléter la soumission des tribus des Alpes, d'établir des colonies dans la Narbonnaise et de communiquer régulièrement par là avec la rive gauche du Rhin où il pla^»ait ses légions. Le Rhin n'est qu'une frontière physique; pour en faire une frontière sociale, ne fût-ce que militaire, il faut en défendre l'accès. Aussi, Auguste s'avance sur la rive droite où Varus subit un désastre significatif. On s'était risque dans des régions où ne pénétrait encore aucune force sociale romaine organique; la zone convoitée n'avait pas été préparée à la ccmqucte comme zone d'influence. Auguste se contenta dès lors, par l'annexion de la Xorique, de la Panno-

nie, de la Mésie et de Tintérieur de la Dalmatie, d'établir des communications continentales solides entre l'Occident et rOrient de l'Empire.

Dans ces limites, la paix intérieure est assurée, la fusion des races et des variétés de peuples se parfait. C'est pourquoi toutes les légions sont distribuées dans le nord-est do l'Espagne, sur les bords du Rhin, sur ceux du Danube, en Syrie et en Egypte; toutes les forces militaires sont aux extrémités en proportion des nécessités. Telle est la fusion qui s'accomplit à l'intérieur que, même en Afrique, dès l'an 87 de notre ère, toutes les légions sont concentrées en Numidie ; partout l'Empire n'est i)lus en armes que contre les barbares, c'est-à-dire contre ceux qui sont au delà de la zone d'influence de la civilisation romaine ou dans la zone encore instable de cette influence. L'empereur, chef avant tout militaire et successeur en cela des petits rois primitifs, gouverne directement les pays à légions, les zones frontières, il est la tête, le front (frons, frontière) armé pour l'attaque et la défense ; les frontières dites géographiques ne sont utilisées que comme points d'appui, elles ne valent que si elles se combinent avec une force humaine, grossière et violente, mais qui du facteur physique et du facteur humain combinés, fait une frontière sociale. Cette frontière militaire a en réalité à faire face à deux forces qui lui sont hostiles : d'un côté l'ennemi extérieur et les forces sociales plus positives et pénétrantes que cet ennemi représente et de l'autre ses propres forces intérieures qui, sans cesse se développant, obligent la frontière militaire à se porter en avant pour faire place à des communications stables, régulières et pacifiques avec les régions où s'exerçait le protectorat militaire. Ainsi les civilisations progressives chassent continuellement devant elles la guerre, l'expulsant de leur sein pour la reléguer aux extrêmes frontières. C'est une loi constante applicable aux petits Etats comme aux empires les plus vastes; finalement ne continuent à subsister que les divisions sociales, surtout économiques.

Toutes les frontières sont sociales, même les frontières militaires et c'est pourquoi elles changent continuellement; c'est pourquoi aussi au dessus de la forme militaire incapable, comme l'expérience historique l'a démontré, d'établir un mode régulier d'équilibration intersoeiale, la sociologie a à recher-

cher quelle est cette forme d'équilibre la plus avantageuse dans une civilisation qui, comme la nôtre, a depuis longtemps dépassé les frontières de la puissance romaine à l'apogée de sa grandeur mais où cependant encore des frontières militaires, étroites et plus du tout en rapport avec le développement réel, continuent à diviser des peuples qui depuis longtemps participent à une vie commune.

Dans son testament politique, Auguste avait recommandé de ne pas déi)asser les limites assignées par lui à l'Empire ; il était aussi imbu de l'idée qu'il y avait des limites naturelles et fixes alors au contraire que toute frontière sociale est variable comme la société même dont elle ne fait qu'exprimer en réalité les limites de i^énôtration vis-à-vis de l'extérieur, limites elles-mêmes variables et diverses, comme nous le verrons, suivant la nature des forces ou propnétés sociales et les résistances extérieures. La recommandation si sage en apparence d'Auguste était impraticable. Pour se défendre il faut pouvoir attaquer. Aussi d'Auguste à Trajan, en dehors d'acquisitions momentanées, l'Empire annexe l'Arménie jusqu'au Caucase ainsi que la côte orientale du Pont-Euxin jusqu'au Bosphore Cimmérien; il s'incorpore aussi la Cappadoce, la Lycie, tout le bassin de l'Euphrate et du Tigre. En Syrie, il étend sa domination vers l'intérieur au delà des montagnes ; en EgN-ptc il se rapproche de la deuxième cataracte. En Europe, il conquiert non seulement la Thrace, mais la Dacie au delà du Danube; ce sont maintenant les montagnes Bastarniques qui dans cette région deviennent le point d'appui de sa frontière contre les barbares Sarmates.

De même que le Danube, il dépasse à nouveau le Rhin à rp]st et là aussi l'Empire s'élève vers les hauteurs par les Agri Dec u mates.

Après Trajan, l'Empire consolide et complète ses possessions Asiatiques en élargissant la zone intermédiaire entre la Mésopotamie, l'Assyrie et la Coelésyrie; en Europe il prolonge l'investissement du Pont-Euxin jusqu'aux embouchures de rilypanis et du Borysthènes. Le Pont-Euxin de limite se voit donc transformé, comme la Méditerranée, en mer intérieure et voie de communication. Au Xord-Ouest, la frontière est un moment portée jusqu'à l'Elbe. Et, du centre jusqu'aux extrémités, les grandes voies, soit militaires, soit

commerciales, s^auastomosent, elles se complètent en ramifications créant une circulation intérieure commune pour les utilités, pour les hommes, et pour les idées. Pendant toute la période impériale, le réseau des voies de communication fut complété non seulement en Italie mais entre les diverses régions jusqu'aux extrémités les plus lointaines. L'analogie de leur développement avec celui de nos chemins de fer actuels est remarquable. Les nécessités stratégiques exercent sur leur direction une influence d'abord supérieure à celle des besoins économiques. On dut tenir compte évidemment dans leur tracé de la configuration géographique et de la situation des grandes villes, mais on les négligea non moins souvent à tel point que beaucoup de centres anciens très importants se virent placés en dehors de la grande circulation et qu'il est peut-être plus exact de dire que la position des villes fut déterminée par les voies de communication que celles-ci par la position des villes.

Et encore, comme tcmjours, la force armée est chassée par la civilisation débordante, vers les extrémités. Il y aura bien trente légions sous Vespasien, au lieu des vingt-huit qu'il y avait en 96 après J.-C. et des vingt-cinq antérieures, mais maintenant la Dalmatie est dégarnie de troupes, l'Espagne citérieure a deux légions de moins, l'Afrique n'en a plus qu'une seule. En revanche, le long du Danube il y en a sept au lieu de quatre et en Orient huit au lieu de six.

A partir du IF siècle les empereurs se préoccupent de consolider les frontières; le mouvement d'expansion semble avoir atteint ses extrêmes limites. Le vallum Hadriani est construit entre le golfe de Solway et celui de Tyne, le vallum Antonini entre le golfe de la Clyde et celui de Forth. Le limes du Rhin est fortifié, de même le limes de Rhétle. Les fleuves ne sont donc pas des barrières même pour les barbares , il faut qu'il s'y ajoute une force humaine ; la frontière présente donc toujours la combinaison physique et humaine qui est à la base de tout phénomène social r elle est un phénomène social, ni purement physique, ni purement humain. Elle n'est jamais que sociale. Sous les Flaviens, aucun limes ne paraît avoir marqué la frontière du côté de l'Arménie. Les troupes étaient disposées dans des camps et des châteaux échelonnés le long de l'Euphrate, qui constituait vers le Sud de la Cap-

X)adoee une frontière presqu'intranoliissabic. Plus au Xord, ces postes fortifiés abandonnaient le fleuve rétréci, devenu facilement guéable, et gardaient les passes de la haute chaîne Pontique, puis, tout le h)ng de la côte, depuis Trébizonde jusqu'à Dioscurade, ils surveillaient la mer Xoire et les i)euplades de la Colchide et du Caucase. Ils occupaient même certains points stratégiques, dans Tintérieur, au nord de rArménie.

En Cappadocc, les Flavicns, sans même songer à fonder des colonies, se contentent d'établir des communications rapides d'un bout à l'autre de la Péninsule, ils semblent avoir commencé ces travaux le long de la frontière. Il fallait avant tout relier les postes qui gardaient les passages de TEuphrate et les cols de montagne. Une grande voie traversait du Nord au sud la Péninsule Anatolicpie, décrivant un grand arc de cercle autour de l'Arménie, véritable ligne de contrevallation tracée autour de celle-ci conquise ensuite par Trajan.

L'empire est dès ce moment sur la défensive; c'est le moment intermédiaire entre le plein développement et le déclin. Les frontières sont fermées; le commerce intérieur souffre. L'infiltraticm des barbares, se fait malgié tout, irrésistiblement en attendant la rupture violente d(»s digues. Les établissements des colons militaires d'origine germanique ou lètcs se multiplient. L'empire sous Constantin (324-337) transporte sa ca])itale à Byzancc; au commencement du Y** siècle, d'après la Xotitia Dii^nitatiim, il est divisé en quatre préfectures, celles d'Orient, d'IUyrie, d'Italie et des Cîaules avec quatorze diocèse et cent vingt provinces. Des duces et des co mites sont chargés du comuuindement aux frontières.

A l'intérieur, la grande ])r()priété privée s'est développée et fortifiée de plus en i)lus aux dépens de la petite et de Va^er publiriis. Les formes du démembrement et de la hiérarchie féodale se préx)arent; le démembrement et le régime féodal se fussent instaurés sans l'invasion des barbants; celle-ci en accentua surtout le caractère militaire. Si les frontièn's extérieures allair'ut fléchir et se briser, c'est en grande })artie à la transformation des forces internes qu'il faut l'attribuer mais toujours, comme nous l'avons exposé, dans leur équilibration avec l(*s forces extérieures. Les nouvell(»s front ièn»s seront le résultat <le <'(»tte nouvelle équili-

bratioii qui ne fut du reste pas subite mais s'effectua lentement et graduellement, comme toutes les grandes transformations naturelles. Celles-ci n'apparaissent comme des cataclysmes que parce que les observateurs superficiels n'en considèrent que les résultats.

Les empereurs avaient garni les frontières de ca.sfe//a, petits forts, entourés d'un fossé, limes, là surtout où il n'y avait pas de fleuve pour servir de limite, comme dit Spart icu {Vie d Hadrien, 12). Les terres avoisinantes étaient la propriété collective des corps de troupes toujours accompagnées de leurs femmes et de leurs enfants ; avec leurs comt(*s et leurs ducs comme chefs militaires, c'étaient de véritables marches. Lampride dit qu'Alexandre Sévère (222-235), après ses guerres de Mauritanie, d'IUyrie et d'Arménie, (c donna les terres prises sur l'ennemi aux chefs et aux soldats des frontières, sous cette condition que leurs héritiers seraient soldats et que le^ terres ne pourraient appartenir à des hommes qui ne seraient pas soldats ». De même. Vopiscus dit que Probus (276-282) « donna aux vétérans certaines terres de risaurie, ajoutant que leurs enfants mâles devaient être soldats à partir de ITige de dix-huit ans». C'est là évidemment une des origines du contrat féodal qui devait à nouveau réorganiser le droit de propriété en le mettant en rapport avec le service militaire et la souveraineté.

Cependant, le code théodosien (livre VII, titre i5) contient une loi d'IIonorius qui permet de supposer que déjà l'obligation du service militaire n'était pas toujours strictement observée et que les chefs des colonies militaires tendaient à se rendre indépendants : « Les terres, dit cette loi, que la bonté prévoyante de nos antiques prédécesseurs a concédées aux soldats appelés gentHes (vérital>les clans militaires et retour apparent aux formes primitives), pour la garde des fnmtières de l'empire, nous avons appris qu'elles sont parfois détenues par des hommes (|ui ne sont pas soldats, mais il faut qu'on sache que les détenteurs sont astreints au service de la garde des frontières; s'ils manquent à ce devoir, ils doivent quitter ces terres et les rendre aux ^enfiles et aux vétérans. » L'inaccomplissement du devoir militaire entraînait donc, comme dans la suite sous la féodalité, la rupture du contrat, principe qui devait plus tard s'étendre à tous les seigneurs de

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la terre. Il en résulte évidemment que le régime féodal fut un développement de la propriété quiritaire, tout à fait comme de nos jours les trusts commerciaux et industriels sont un développement du droit économique tel qu'il fut formulé par exemple par le Code Napoléon. L'organisation du colonat s'étendit des frontières, où sa forme était militaire, à l'intérieur où elle fut tout d'abord uniquement économique, mais où elle finit également par développer un droit et un régime politique correspondants. Ainsi le colonat en s'étendant des frontières vers l'intérieur de l'empire prépara le système du servage. Le travail libre, relativement à l'ancienne servitude personnelle, commen(;a à être considéré comme plus profitable que celui des esclaves ; ceux-ci se transformèrent en une espèce de colons. Ainsi toute la société tendit à se mouler sur la structure à la fois économique et militaire des colonies des frontières. Le développement de la grande propriété devait finir par entraîner en faveur de ses titulaires, et en proportion de leur puissance militaire, le droit de justice et finalement tous les attributs de la souveraineté politique suivant un ordre hiérarchique conforme à la structure militaire et économique de la société nouvelle. La féodar lité et tout le moyen âge sont issus directement de l'Empire.

Maintenant, sous l'Empire, déjà à partir de la fin du HT'' siècle, les limites générales défensives commencent à se modifier. Les contrées protégées par le limes de Germanie et celui de Rhétie sont perdues; la frontière est ramenée au Rhin et au Danube; la Dacie est perdue et, en 363, une partie de la Mésopotamie. L'instabilité toujours plus grande aux régions extrêmes qui sont les dernières acquises et les plus exposées, le danger même résultant de la puissance excessive des gouverneurs des provinces militaires, la multiplicité croissante des conflits de tous genres et des questions à résoudre dans les régions éloignées des centres régulateurs, conduisent à augmenter le nombre des circonscriptions. Tandis qu'au commencement du premier siècle de notre ère il n'y avait que 29 provinces, à la fin du même siècle il y en avait 36; à la fin du ir* siècle le chiffre s'élève à 42, au commencement du IIP' siècle à 46 et à la fin à 96, au IV^ siècle successivement, à 104 et à ii3, enfin, en l'année 400 à 120 provinces.

Aujnistii avait divisé l'Italie en onze régions ou circon-

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scriptions, dont certaines encore avaient des montagnes et des rivières comme limites, mais dont aucune ne corresx3ondait plus aux anciennes divisions ethniques ; maintenant le territoire Italien est découpé en provinces sans identité aucune avec les caractères physiques des régions primitives, ni avec leurs divisions prétendument naturelles. On néglige de plus en plus les limites physiques et ethniques, dont en réalité le caractère est devenu secondaire ; c'est ainsi qu'il y a une province de Ligurie, mais elle est rejetée au nord du Pô avec Milan comme capitale.

En même temps que s'opère la différenciation croissante de l'administration intérieure, s'établit une hiérarchie dans l'administration même. Aurélien et Dioclécien groupent toutes les provinces devenues des simples cadres administratifs, en douze diocèses et, entre les gouverneurs et le pouvoir central, ils créent des vicarii. L'unité de l'empire n'est plus qu'administrative, dès lors en réalité très faible en présence des nouvelles forces sociales réelles. En somme, le centre politique est devenu aussi fragile que les frontières. Rome, depuis des siècles n'est plus une marche militaire, ni une capitale frontière (caput, frons), elle est le centre d'un monde, centre déjà insuffisant car l'Orient y est moins solidement et directement rattaché que l'Europe centrale et occidentale. A partir de 395 l'Empire se divisa et il y a deux préfets dans chacune des deux parties. La dislocation du pouvoir central ne fera que s'accentuer parallèlement à la dislocation des frontières et à la transformation sociale interne. Sous le Bas Empire, le principe sera la séparation des fonctions civiles et militaires; il y aura des maîtres de la milice et au-dessous d'eux des comtes et des ducs dont les pouvoirs s'exerceront dans des régions d'étendue variable, embrassant parfois plusieurs provinces. Les troupes au lieu d'être concentrées seront dispersées en garnisons plus ou moins nombreuses le long du Rhin et du Danube, de leurs sources jusqu'à leurs embouchures. Du dehors le danger vient de partout, au dedans la société est en pleine transformation. De nouvelles conditions sociales doivent nécessairement avoir pour résultat une transformation des frontières. La dissolution de l'Empire se fit parallèlement à la réorganisation sociale de son contenu en rapport avec les conditions internes et externes de celui-ci.

Les croyances pliilosopliiciues et religieuses furent en rapport continu avec révolution parcourue et avec celle qui se continuait.

De même que la fosse creusée autour de la cité primitive était le miinduSy le cercle d'abord rigoureusement infranchissable de la vie sociale, sous Tempire, le monde romain s'était étendu jusqu'à ces extrémités lointaines où toute assimilation sociale cessait d'être possible; à ce moment, le développement de l'Empire s'était naturellement arrêté; la conquête avait partout suivi et parfois devancé et même dépassé l'assimilation effective des éléments extérieurs en rapport avec l'organisation interne de la société romaine et aussi avec les résistances du dehors. Cependant, quelque grande que soit devenue la cité romaine, quelque fût sa force d'expansion, celle-ci fut toujours limitée. A son apogée, comme au commencement, ses limites sont très rigides; elle a une ceinture de châteaux forts et de colonies militaires là où les obstacles lîlij^siques n'établissent pas de défense suffisante; en fait, on a si peu de confiance en ceux-ci, qu'à l'approche du danger les postes militaires ont été échelonnés le long des frontières, même là où existaient de larges fleuves et de hautes montagnes.

Au sein de ce monde si extraordinairement étendu qu'il devait paraître illimité aux yeux de* la grande masse de ses habitants, une vie sociale homogène s'était progressivement développée par l'extension des grandes voies de communication, par les nécessités d'une production de plus en plus intense tant agricole qu'industrielle, par la lente fusion des variétés humaines, la mixture des usages, des mœurs, des divinités et même des philosophies, par l'application d'un droit uniforme et d'une direction politique et administrative fortement centralisée. La grande paix romaine fut une période unique jusqu'ici dans l'histoire des sociétés humaines du moinsau sein d'une civilisation aussi étendue. Les citoyens de ce monde romain durent avoir l'illusion momentanée que ce monde n'avait pas de fnmtières tellement celles-ci étaient distantes et tellement les conflits cependant continus qui y naissaient avaient peu d'écho dans les parties les plus centrales. Ce qu'on ne voyait pas, c'est que ntm seulement à l'extérieur la civilisation romaines avait ses limites 'militaires ou

politiques proprement dites, mais d'antres limites eneore plus ou moins étendues que les limites militaires. A l'intérieur de la soeiété romaine une différenciation énorme des fonetions de la vie sociale s'était accomplie en corrélation avec le développement de l'étendue du territoire et de la masse de la population ; cette différenciation des fonctions de la vie sociale avait entraîné toute une différenciation organique adéquate et par conséquent une multiplication Innombrable de structures et de délimitations internes inconnues et inexistantes antérieurement. Si le développement romain n'avait été qu'un développement en masse et en étendue sans différenciation organique interne, ce développement n'offrirait aucun intérêt pour l'historien et le sociologiste. Mais l'évolution des frontières de la civilisation romaine fut toujours en rapport avec son évolution interne; l'une et l'autre furent en équilibration continue et variable entre elles et en outre avec le monde extérieur.

Alors comme aujourd'hui encore, les théoriciens politiques et les philosophes considéraient surtout rasx)ect extérieur, le plus apparent, la frontière d'ensemble purement militaire et politique ({ui est comme l'enveloppe protectrice de toutes les parties intérieures de ce grand corps social, enveloppe dont même ils perdent conscience tant elle est loin des centres supérieurs; ils perdent môme de vue que cette enveloppe n'est I)as seulement un organe de séparation et de défense, mais un organe de relation et d'adaptation vis-à-vis du monde extérieur dont ils négligent l'existence, tombant en ijlein idéalisme. On con'?lut à la négation absolue des frontières, à l'égalité et à la fraternité universelles, comme si toutes les barrières, toutes les inégalités non seulement physiques et ethniques, mais sociales, avaient complètement disparu ou du moins allaient s'évanouir. Or, malgré l'égalité croissante des conditions purement civiles et politiques sous le même nivellement impérial, jamais les limites réelles entre les classes et les intérêts n'avaient peut-être été plus fortes ; jamais aussi l'organisation sociale n'avait été x^lus différenciée et, dès lors, nécessairement limitée dans chacune de ses fonctions par les institutions et les formes coexistantes. Et partout, dei)uis les simples associations ou corporations ouvrières déjà très répandues jusqu'aux puissantes sociétés commerciales et

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financières et jusqu'aux divers collèges religieux, politique» et autres, toute la structure sociale était en somme une structure fermée et fortement hiérarchisée. Il fallut le lourd moyen-âge féodal et catholique et puis la constitution subsé quente des monarchies absolues pour rappeler les esprits à la réalité sévère dont le stoïcisme d'abord, le christianisme primitif ensuite avaient perdu le sens, tant fut élevé mais peu positif leur idéal surtout moral.

Déjà avec Diogène, quand la cité grecque se fond dans l'empire d'Alexandre, l'école Cynique avait nié la patrie. Les Epicuriens aussi s'étaient désintéressés des affaires publiques. L'homme était citoyen de l'univers; il ne faisait plus partie d'aucun groupe social déterminé. Diogène se vantait do n'avoir droit de cité nulle part; Cratès étendait cet individualisme cosmopolite à toute communauté môme intellectuelle, sa patrie était dans le mépris de la masse, du vulgaire humain. Le superhomme n'est pas une invention de notre siècle. La théorie se formula surtout dans la philosophie stoïcienne qui fut aussi une philosophie ou conception générale du monde social. L'homme se substitua au citoyen. Sénèque, Plutai'que, Marc-Aurèle, Zenon, ont pour patrie le monde. Tous les hommes, y compris les esclaves, descendent du même Dieu, tous sont frères, d'après Epictète. C'était un ramollissement général de l'ancien droit quiritaire. Le christianisme fut le produit de cette dissolution des anciennes institutions et croyances. Il fut communiste et en ce sens il représente un effort remarquable pour rattacher la nouvelle conception morale et sociale à un droit économique supérieur, mais son idéalisme fratemitaire revêtit lui-môme de bonne heure une forme autoritaire d'abord morale, puis de plus en plus temporelle; il dut s'adapter au milieu social; il se soumit peu à peu aux puissances, jusqu'au jour où étant devenu puissance luimômc, il devint le Catholicisme. Alors aussi il prouva que non seulement les frontières d'une croyance peuvent ôti'c plus étendues que les limites de la souveraineté temporelle du chef de cette croyance, mais qu'elles peuvent s'étendre au delà des frontières d'un nombre considérable de souverainetés politiques particulières. Ce qui fut prouvé alors pour la religion le sera plus tard dans une mesure universelle pour la science et en dernier lieu x>our la vie économique mondiale qui est

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destinée à être la base effective et solide de cette unité que ni les empires ni les religions ne x)euvent réaliser, le principe d'autorité étant trop faible pour servir de lien à l'infinie variété de formes et de frontières que suppose la République du genre humain.

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