‹ Sociologie: La structure générale des sociétésChapitre 6 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Gaule et la Germanie. — L'Église Chrétienne.

Le moyen-âge est caractérisé par la diminution des communications et de la circulation internationales, par la multiplication des domaines et, dès lors, des frontières; la propi'iété s'y confond avec la souveraineté : nulle terre sans seigneur. Pendant le haut moyen-âge, la Cour domaniale est protégée par un retran(»hement et un fossé; dans la période suivante, chaque ville est une forteresse ; avec l'ère nationale, quelques fortifications aux frontières protègent toute la nation, les limites intérieures deviennent administratives, les places fortes sont détruites sauf celles d'intérêt général. Louvois, en France, est le créateur du premier système de fortifications de la monarchie absolue et unitaire, comme Colbert est le fondateur de l'économie nationale sous sa forme protectionniste.

Dans son Atlas de Géographie historique, M. F. Schrader dit : « Les limites de l'Italie ont souvent changé dans l'antiquité... On voit que les Romains n'ont jamais pris les Alpes pour la frontière naturelle et nécessaire de l'Italie. Les Alpes n'étaient à leurs yeux que la limite géographique de cette contrée; la limite politique fut toujours tracée au sud ou au nord de la chaîne ». L'observation est parfaitement juste bien que vague ; elle eût été plus exacte, d'après tout ce que nous avons déjà exposé, si l'auteur était arrivé à (comprendre qu'il n'y a pas de frontières naturelles mais seulement des frontières sociales ; alors seulement s'expliquent les changements continus des frontières, non seulement de l'Italie dans l'antiquité, mais de l'Italie du moyen-âge et des temps modernes et de même ceux de toutes les autres sociétés politiques ou non. .

Pour garantir l'Italie et communiquer avec l'Espagne, il fallait conquérir la Gaule. De même pour s'assurer la Gaule,

— io6 —

il aurait fallu s'étendre au delà du Rhin en Germanie ; c'était là du reste aussi une nécessité imposée à une société où la conquête devait procurer la possibilité d'une exploitation économique continue de populations et de territoires nouveaux. Ce n'étaient pas précisément des débouches commerciaux que Rome cherchait à se (»réer comme les Etats modernes, mais des prélèvements sur le travail et les richesses des autres peuples; le droit rigide de propriété qu'elle avait constitué à l'intérieur se continuait sous une forme plus vaste par sa domination à l'extérieur.

Nous n'avons toutefois ici qu'à nous occuper des frontières et à rechercher les faits qui doivent servir de base à une théorie positive de ce problème essentiel.

Si nous consultons notamment les travaux de G. de Mortillet sur la préhistoire et la formation de la nation française et d'autres non moins remarquables et, en les mettant en rapport avec les données géographiques, nous observons, dans VCigG du renne et des cavernes, l'existence bien constatée de plus de cinq cents cavernes disséminées dans une cinquantaine des départements actuels de la France. Ces cavernes sont, en général, distribuées le long et de chaque côté des cours d'eau, rivières ou fleuves. Donc dès cette période si reculée, les cours d'eau, remontés sans doute insensiblement de leurs sources jusqu'à leurs embouchures ne sont déjà plus, s'ils l'ont jamais été, des barrières ou frontières naturelles.

La même observation est applicable à l'âge de la pierre polie caractérisée x)ar les monuments mégalithiques, dolmens, etc. L'aire des monuments mégalithiques s'étend presque sans interruption des rivages de la Xorwège et de la Suède, tout le long des côtes de l'Europe Occidentale jusqu'aux plages du Maroc, de l'Algérie et de la Tunisie ; elle longe le Rhône et la Saône, sur l'une et l'autre rive, pour de là se diriger vers l'Est, par Chàlons, sur Berlin. En dehors de cette zone déjà si ccmsidérable et embrassant une civilisation uniforme, on n'en retrouve plus de trace ; mais on le voit, cette ci\ilisation,([uelle (^ue fût sa subdivision intérieure en groupes distincts, est déjà à la fois fluviale et côtière.

D'après Alexandre Bertrand, cette civilisaticm se retrouve encore jusqu'au pi(»d du Caucase d'un coté et dans le Linkoran de Transcaucasic de l'autre.

Toutes ces populations des cavernes et mégalithiques furent soumises par les Celtes et elles étaient en outre distinctes des Ligures dont Taire d'expansion fut presque tout entière en dehors des limites des régions occupées par les populations mégalithiques.

Un autre courant indo-européen fut oriental. Parti de la mer Noire et des vallées du Cau(»ase ou des grandes plaines du Don et du Volga, il suit les rives du Danube et celles du Dnieper. Il établit, à Toccasion, des cités lacustres dans les lacs suisses et jusqu'au lac Bourget en Savoie comme dans ceux du bassin du Danube et toujours indifféremment sur chaque rive ; de même dans l'Italie septentrionale.

D'après d'Arbois de Juban ville, les plus anciens établissements celtiques furent à l'est du Rhin moyen dans le bassin du Mein et sur les deux rives du Haut-Danube. Vers la fin du VII® siècle avant notre ère, trop à l'étroit ou refoulés paid'autres tribus, ils se partagent en deux groupes : l'un se dirige vers la mer du Nord occupant les plaines septentrionales de l'Allemagne et les Iles Britanniques ; l'autre passe le Rhin et s'établit entre l'Océan Atlantique et les Alpes, s'étendant plus tard sur l'Espagne où il domine du W siècle jusqu'à la conquête carthaginoise accomplie de 236 à 218. Toutes ces populations celtiques se répandent donc en suivant les bassins fluviaux et les voies naturelles et en franchissant au besoin les montagnes. Il est impossible de les délimiter entre des fleuves ou des montagnes ; elles ont même passé la mer.

Les Alpes mêmes sont franchies ; l'invasion Celtique en Italie fut rapidement suivie de la prise de Rome par les (iaulois en 890. Les uns s'établirent dans la vallée du Pô, les autres vers le Sud-Est dans la région comprise entre l'Apennin et l'Adriatique; en même temps d'autres tribus occupent la Pannonie et la Thrace septentrionale. La race Celtique touche à la mer Noire et de là se répand dans la Galatie d'Asie Mineure. Tant en Europe qu'en Asie, ce fut une civilisation surtcmt fluviale et continentale, et en réalité interfluviale. D'autres mouvements, des tassements, des refoulements et déplacements se produisirent dans la suite en mêmetemps que des différenciaticms régionales. Ainsi les Belges, chassés de la Germanie, se fixèrent du Rhin jusqu'à la Seine :

— io8 —

d'autres s'établirent dans le Midi de la Gaule ; les Belges traversèrent aussi la Manche et colonisèrent l'Ile de Bretagne. Quant aux Ligures, qui occupèrent tout le bissin du Rhin et les parties supérieures de la Garonne et de la Seine, ils furent refoulés vers la Méditerranée. Toutes les divisions et subdivisions qui se produisirent dans la masse de la population Celtique furent des combinaisons sociales dont les montagnes et les rivières ne sont que des éléments accessoires et nullement déterminants.

A l'arrivée de César, la Gaule s'étend au sud jusqu'au bassin moyen et inférieur de la Garonne; notez qu'elle en occupe les deux rives ; à l'est, elle touche aux Cévennes où elle pénètre et jusqu'au cours supérieur du Rhône; si elle s'arrête à ce fleuve, c'est que derrière il y a la province romaine. Celle-ci est une force sociale. Elle englobe en partie la Suisse avec ses montagnes et le cours supérieur du Rhin ; de là, le Rhin lui sert de limite, mais continuellement franchie de part et d'autre. La Gaule embrasse ainsi un grand nombre de bassins fluviaux : la Garonne, la Loire, la Seine, l'Escaut, la Meuse, en outre, plusieurs s^'stèmes orographiques; elle touche il l'Atlantique, à la mer du Nord, elle a franchi la Manche.

Ce serait cependant une erreur de considérer la Gaule comme formant ce ([ue nous appelons une nationalité; elle se divise en tribus qui s'allient, se fédèrent, suivant les circonstances, d'une fa^'on plus ou moins durable et sont divisées entre elles par des intérêts sociaux divergents exploités par l'ambiticm des chefs.

Ainsi ([ue l'explique fort bien D'Arbois de Jubanville {Revue critique^ 189 1, p. 4^9), César, en imposant le nom de Gaule à toutes les régions situées entre l'Océan, les Pyrénées, les Cévennes et le Rhin, parlait en conquérant et administrateur sans tenir compte de la diversité des populations de ce vaste territoire; l'expression Ga///, employée par lui, était arbitraire et ne correspondait ni à l'état antérieur à la conquête romaine ni à l'état de la Gaule di»venue romaine.

Il faut retenir seulement ici que toutes ces tribus occupent •des parties de bassins; elles sont ainsi géographiquement intcrdépendant(»s; elles ne sont séparées ni ])ar des fleuves ni par des montagnes. Ce sera dans la suite? un facteur favorable Il leur fusion.

Quelques années avant notre ère, sous Auguste, nous trouvons la Gaule divisée en trois provinces : la Belgique, la Celtique et l'Aquitaine. Toutes les anciennes limites territoriales des tribus ou groupes de tribus, déjà si \)e\i géographiques, sont bouleversées : la Celtique n'a plus que la moitié de son ancien territoire; celui de T Aquitaine est quintuplé, il englobe tout le pays entre la Loire et la Garonne. En revanche, deux civitates belges sont annexées à la Celtique et, par contre, trois celtiques à la Belgique. Le nombre des civitates même change : de Tan X avant notre ère à Tan XX après, ce nombre passe do 60 à 64. Vers 40^» l^. Gaule ne comprend pas moins de 17 provinces et de ii3 cités. Les unes et les autres sont devenues de simples circonscriptions administratives, financières et militaires. Quant aux deux Germanies, elles sont indépendantes de la Belgique au point de vue militaire, et dépendantes au point de vue civil et financier. Il ne peut donc plus être question de frontières naturelles des tribus puisqu'on supposant qu'il y en ait eu, elles ont disparu et il ne j)eut être question non plus des frontières prétendument naturelles de la Gaule, puisque celle-ci est englobée dans l'Empire romain. Qu'est-ce donc que ces prétendues frontières naturelles qui ne sont jamais des frontières?

En Gaule, t^outes les formes traditionnelles des tribus furent bouleversées, à ce point que l'on vit généralement le nom du chef-lieu substitué à celui de la civitas; en sens inverse, dans les trois Gaules, on voit le chef-lieu prendre le nom de la civitas; ainsi, Lutetia s'appelle Parisii.

La Gaule n'est qu'une expression géographique ; Galates et Gaulois sont des Celtes, ils sont des noms successifs de la môme population. Celle-ci avait franchi même les Pyrénées et, vers le nord-est, elle s'étendait par la vallée du Danube jusqu'aux Scj'thes, avec lesquels elle se mélangeait aux extrémités et constituait les Celtoscythc^s. Toutes les divisions et différenciations consécutives des Celtes sont des divisions et différenciations purement sociologiques, c'est-à-dire plus complexes que celles qui sont seulement physiques. Les Germains eux-mêmes paraissent n'être que des Celtes ou Gaulois dont le type s'e.^t cjns^rvé plus longtemps dans sa pureté.

Moins avancés en civilisation que leurs frèr(»s de la Gaule

— IIO —

proprement dite, les Germains, d'après Tacite, vivent encore séparés et dispersés, dans des habitations villageoises non contiguës et entourées d'un espace libre. Les terres sont occupées par toutes les tribus successivement et proportionnellement au nombre des cultivateurs; elles sont partagées selon le rang de chacun. La vaste étendue de leurs plaines facilite ces partages. Ils changent chaque année de champs et il y a tonjours des terres libres; ils n'cmt donc pas à tenir compte de la fertilité et de l'étendue du sol; ils ne cultivent que du blé ; on ne les voit ni planter des vignes, ni enclore des i)rés. Ce sont des tribus à la fois chasseresses, pastorales et agricoles, en partie sédentaires, en partie mobiles. D'après Tacite ((Tcrmanie, I, XVI, XX), ces populations sont enserrées dans des limites naturelles, c'est-à-dire physiques; le Rhin, le Danube, des montagnes, l'Océan.

Seulement Tacite rec(mnaît que les Cimbres, partis du Juthind actuel, ont campé à la fois sur les deux rives du Rhin, où il ont laissé «d'immenses vestiges de leurs cami)set de leurs enceintes »; quant aux Teutons et aux Suèves, Marius et César furent obligés de les chasser de la Gaule où ils avaient \

I)énétré. La Gaule Belgique comprenait aussi des populations considérées comme germaniques.

Chez les anciens Germains, la tribu est encore la forme fondamentale de la société. Chacune d'elles se meut dans des limites non i)as phj'siques mais conventionnelles, soit antérieurement à tout ('(mflit soit après conflit. La Mark germanique est un territoire possédé par une colonie formée priuiitivement d'une famille ou groupe apparenté plus ou moins vaste. La cohmisation germaine se fit en effet par la création de marches successives qui même, lorsque l'expan sion germaine fut déjà portée très loin, conservèrent longtemps le caractère que nous avons déjà rencontré dans toutes l(»s nmrches quelc<ni(iuesi Dans la Mark,cha(iue membre libre de la communauté a droit à la jouissance des bois, des pâturag(»s, et de la terre arable ; ce n'est qu'un droit d'usufruit ou de possessicm. Après cha([ue récolte, le lot rentre dans la vainc* pâture et le Gi^rinain restait s(»ulement possesseur permanent du sol de sa demcnire et des alentours immédiats. Aussi les Germains ignoraient les testaments tout en admettant riiéritiïgc» j)oiir cv qui était considéré comme propriété

de chaque chef de maison et Tliéiédité se transmettait dans l'ordre suivant : i" les enfants; 2" les frères; 3" les oncles paternels et maternels.

Quand la population de la mark devenait excessive, il se produisait une émigration pour une nouvelle mark; le même phénomène se produisant à i)eii près simultanément dans toutes les anciennes marks, les émigrants formaient des bandes énormes à la recherche de terres et de richesses dans les contrées les plus éloignées, par delà fleuves et montagnes. Toutes les marks germaniques se rattachaient à cette organisaticm sociale. La Mark Teut(mique était formée par un établissement primitif d'une famille de parents chez qui, comme César le dit aussi des Suèves, la terre était partagée inter pentes et cognationes homimim. Les marks les plus récemment constituées, celles qui étaient le plus loin des marks primitives et qui se trouvaient aux extrémités des possessions germaines, aux frontières, étaient naturellement les plus guerrières, encore plus les bandes qui partaient en masse à l'aventure; aussi nous verrons toujours ou presque toujours les marches militaires devenir les centres de formati(m des grands Etats militaires et même de la plupart de ceux ([ui constituent les grandes puissances de l'Europe moderne.

Ce sont là des lois générales du développement des sociétés dont le type est en tout ou en partie prédateur en économie et par conséquent aussi militaire. Nous voyons que la communauté de la Markgenossenchaft et de Vallmeml ou mark commune des Germains présente les plus grandes analogies avec les formes primitives des poi)ulations qui n'ont i)as été en rapport avec la (iermanie, par exemple chez les tribus américaines. Cependant celles-ci avaient encore en général une structure économique moins évoluée- Ainsi, tandis que les Germains envoyaient paître leur bétail dans la mark et qu'ils avaient même établi certaines règles pour l'exploitation des forets et distingué une» certaine propriété j) rivée de la j)ropriété commune, les tribus indiennes encore chasseresses ne reconnaissaient que la propriété commune, sauf pour certains objets mobiliers. Déjà la coutume germanique se rapprochait davantage du stade grec où l'homme libre arrive à avoir la propriété de son lot avec un droit d'hérédité au i)rofit d(» la

famille. Mais en Grèce et chez les Indiens d'Amérique, aussi bien que chez les Gaulois et les Germains, les formes communautaires reparaissaient régulièrement avec plus ou moins de netteté dans la colonisation militaire; la colonie chasseresse, pastorale ou agricole militaire partout et toujours tendait à reproduire le type communautaire avec son armature guerrière. La mark, en tant que forme économique, dans les sociétés guerrières, est la plus caractérisée dans les marks militaires aux extrêmes frontières, tandis que dans les centres originaires ce caractère tend à devenir plus complexe et à donner naissance à un développement pacifique. De là souvent plus tard deux capitales : une essentiellement jmcifique comme Moscou, l'autre militaire et gouvernementale comme Saint-Pétersbourg. A l'intérieur le développement social tend à se différencier de plus en plus de la structure militaire dont, au contraire, la force croît à mesure qu'on se rapproche de la frontière. L'év»ilution, par exemple, de la possession du sol, malgré des variations accessoires, a suivi à peu près partout une direction identique, savoir : i*' droit de possessi(m de la horde ; 2" droit de possession de la tribu ; 3" droit de possession du clan ; 4" droit de possession d'une famille du clan. Or c'est toujours aux frontières de chaque civilisation que se retrouvent les formes les plus simples; elles sont aux limites de l'espace social comme elles sont à celles des temps.

Quand on observe cpie la lex Salira et le Saxenspici»;el des Germains présentent un droit coutumier correspondant aux usages traditionnels des tribus américaines, évidemment ces ressemblances fondamentales ne peuvent être expliquées par l'imitation et ce qui est vrai pour la possession et lai)ropriété Test également pour les frontières qui sont la forme extérieure de la combinaison d'une population et d'un territoire déterminés, combinaison d'où résulte une société.

VA partout, aux structures sociales génétiques avec leurs frontières correspondantes, nous voyons, dans des conditions similaires, se substituer des divisions dont les bases ne sont plus naturelles dans le sens attaché à ce mot, c'est-à-dire ni physiques ni génétiques. La même évolution se produit aux mêmes stades av(*c les mêmes caractères essentiels aussi bien en Asie, en Amérique, eu Afrique qu'en Europe, aussi bien

— ii3 —

chez Aryens que Sémites, que jaunes, nègres et Peaux- Rouges. Il n'est pas plus étonnant de voir dans Taneien Pérou la capitale divisée en quartiers séparés et immuables suivant les lieux d'origine de la population, que de constater actuellement que les forces militaires sont, non seulement, parquées en général dans des constructions et des régions distinctes, mais même que chaque arme a son quartier 8pé(*ial. Au moyen âge et même plus tard, il en fut ainsi i)our toutes les professions et aussi pour les habitants d'origine diverse comme le rappellent encore aujourd'hui les dénominations d*un grand nombre de nos rues.

Kt là où les divisions régionales et génétiques tendent à disparaître, nous voyons apparaître des divisions simplement numériques qui ne rappellent plus que de loin la structure du clan et de la famille. Ainsi, les Hébreux étaient groupés par dizaines, cinijuantaines, centaines et milliers. Ces mômes subdivisions se rencontrent partout dans des conditions analogues. Ainsi au Japon, d'après Alcock (The Capital of Tycoonj, dans certaines parties du pays, il existe une sorte de systèuie hiérarchisé de chefs de dizaines et de centaines, ce sont les otonos des villes et des villages; ils sont responsables individuellement et collectivement de la bonne conduite de leurs groupes. C'est que ces villes et villages japonais avaient une structure cpii n'était déjà plus celle de la tribu ni du clan; le Japon, au moment où écrivait l'auteur ci-dessus, était dans une situation analogue à celle de nos Etats du moyen âge où nous trouvcms les mômes modes de division. Prétendra-t-on que le Jai)on a imité l'Europe du moyen âge? Les conditions les i)lus générales de la \ie des sociétés étant i)artout les mêmes, et le nombre de combinaisons sociales possibles en vue df» l'adaptation à ces conditions étant limité, quoi d'étonnant que les mômes formes se rencontrent i)artout aux mômes stades? Cela n'est pas plus extraordinaire que l'homogénéité de l'espèce humaine, ou que l'homogénéité de l'évolution de chaque individu de cette espèce. Il faut bien se pénétrer de cette conception capitale en sociologie que, non seulement, tous les hommes sont de la même espèce, mais que les sociétés humaines sont toutes de la même espèce malgré toutes leurs variations i)OSsibles, mais toujours limitées et accessoires.

E. de Laveleye confirme les observations précédentes rela-

- ii4-

tives aux divisions simplement arithmétiques qui, à un certain moment, remplacent les groupements génétiques, quand il rappelle dans La propriété et ses formes primitives qu'autrefois, en Russie, « tout membre de la société devait entrer dans une décanie, laquelle avait pour mission la défense ou la garantie de tous en général et de chacun en particulier; c'est-à-dire que la décanie devait venger le citoyen qui lui appartenait et exiger le wehrgeld s'il avait été tué; mais, en même temps, elle se portait caution i)our tous les siens ». Si la division en décanies s'était substituée à celle en communautés de clans ou de tribus, c'est qu'é\4demment les frontières sociales avaient déi)assé celle des tribus et des clans dont la structure était brisée. Les divisions sociales intérieures sont toujours en corrélation avec la structure générale de la société ou de l'Etat et notamment avec la nature de ses frontières.

Quant au mir russe, il subsiste encore, de même qu'en France, avant la Révolution de 1789, il s'était encore conservé quelques communautés villageoises. Le mir est, eu effet, la commune-village, formée des descendants du même groupe familial de nomades devenus sédentaires. Il a une existence juridique; il est propriétaire du sol, ses membres n'en sont qu'usufruitiers ou possesseurs temporaires; il est gouverné x)ar les chefs des familles assemblés en conseil sous la présidence du staroste ou maire élu par eux.

Les mêmes groui)ements avec les mêmes délimitations se rencontrent dans toutes les civilisations au môme stade, en Egypte, en Chine, dans l'Inde, dans la Perse, chez les Sémites, les Aryens Celtes, Germains et Slaves. Et cette organisation interne, en rai)port avec la technique et les modes de circulation et de production économiques, correspond toujours à une organisation adéquate de la structure générale des sociétés et notamment de leurs frontières visà-vis des sociétés extérieures.

En Angleterre, dans les premiers siècles, le hundred moot est à la base de l'organisation sociale comme assemblée de gouvernement local. Tout homme libre, sous Cnut II et Edward le Confesseur, doit faire partie d'un hundred et d'un tything. Dix Gylds semblables formaient un hundred. (Stubbs.)

— ii5 —

Sous la loi l'raiique, il y a le decanus et le eeiiteiiarius. Sous les Mérovingiens, il y a de même obligation pour tous les hommes libres d'assister aux assemblées, spécialement des centuries ; des amendes étaient imposées aux absents. En temps de guerre, les peuples germani(xues, quand aucun autre lien ne les unissait, se rangeaient en familles et en compagnies sous des chefs; ces chefs germains avaient leurs Comités. Aussi, quand les cadres primitifs des clans familiaux et même des communautés de familles s(mt brisés, de nouveaux groupements se font qui tendent à n'être plus génétiques, et ces nouvelles divisions internes (correspondent, naturellement, à une plus large extension des frontières.

chapitriï: VI

Lk dkclix de l'kmpire romain et la formation DU régime féodal.

Le moyen âge est (Complètement incompi-éhensible si (m ne le rattache pas à toute l'évolution de la civilisation romaine dont il est le développement continu. Si le Christianisme vcmu d'Orient et si les barbares du Nord réussirent dans leur lente c(m(|uète du monde romain, c'est que celui-ci y était profondément préparé au point (pi'il eût abouti à un résultat analogue sans leur intervention.

On peut dire que, pour tous les peuples (pii avaient été compris dans l'Empire romain, aussi bien en Asie et en Afri(pie (pi'en Europe, le domaine rural fut, jusqu'à la fin du X\^ siècle, le fondement de la vie sociale, de leur organisation politi(xue et notamment de la constitution de leurs frontières. Le commerce et l'industrie (mt décliné ; l'or et l'argent se sont retirés de la circulation pour se diriger vers l'Orient; tous les échanges tendent à se faire en nature et même, dans les domaines ruraux, la production se fait en vue de la consom mation directe à l'intérieur du domaine ; même les prestations l)ubli(iues se f(mt en nature : corvées, service militaire, et(*. Les grandes inégalités sociales surgissent de la terre; ces inégalités, revêtues d'un appareil militaire et investies du droit de justice, sont la base du système féodal. Et celui-ci

— ii6 —

ue relie pas entre eux les membres (rune même soeiété, mais des eoUeetivités diverses; il y a une hiérarehie entre les États eomme il y a une hiérarehie à l'intérieur de ehaeun d*eux. Le système féodal relie à un eertain moment, môme à leur insu, les populations les plus diverses de plusieurs eontinents dans une organisation en réalité eommune, très frappante, par exemple, entre Musuhnans et Chrétiens à l'époque des croisades.

Pendant presque toute cette période, les souverainetés politicpies sont des propriétés domaniales qui (mt leurs frontières comme tout domaine a ses bornes; elles s'étendent ou se rétrécissent comme toute propriété par occupation frauduleuse ou violente, par achat ou vente, par mariage, par héritage et partage» .

Tout le surplus de la superstructure sociale se modela sur cette organisation domaniale, même le Christianisme dont les tendances primitives avaient été égalitaires. Les frontières extérieures sont toujours en rapport avec des inégalités intérieures sur lesquelles repose en réalité le princii)e de souveraineté; elles représentent aussi les inégalités existantes entre sociétés différentes. Elles s'élèvent ou elles s'abaissent suivant que l'établissement de relations régulièr<»s et pacifiques se restreint ou se développe en empêchant ou en favorisant le nivellement des conditions intersociales et l(Mir intégration dans une existence eommune.

La structure sociale basée sur la domanialité fait que les faibles se rattachent aux puissants pour assurer leur sécurit<'; de là la future hiérarchie féodale dont une des origines est dans l'institution du mainbonr. Miindus et Mainbour me semblent avoir la même étymologie et dériver de miind, bouche. Mundebour est un terme dont la signification se rattache à cet ensemble d'usages relatifs à une même institution, bien que successivement modifiée d'âge en âge et désignée sous les noms de patronage, clientèle, protection, défense, sauvement, recoiumandati(m, foi; mundeburdis, trustis, mundium, vasselage (i).

Chez les Germains, le patronat semble s'être appelé miind; ce mot s'appliquait aussi à l'autorité du père, du tuteur, du

Page 1