‹ Sociologie: La structure générale des sociétésChapitre 7 sur 15 · I . Fi'STEI. DE CoiiaN<iES, Les origines du système féodal · texte numérisé non relu

I . Fi'STEI. DE CoiiaN<iES, Les origines du système féodal

maître sur resclavc. Comme celui de patrocinium, il impliquait protection et pouvoir; esse in truste ou in fide alterius ou homo alterius équivalait pour les Germains à être le leude (Vun autre. Ce qui est réellement i^ossédé, ce sont les objets de consommation, ce qui est dans ou pour la bouche. « Munt » ou (c Mund )) signifiant bouche et bour, « burdis » défense, protection de, et beran porter, comme borght, burg, bourg, on disait être dans la mainbour d'un autre, comme les Romains ou les romanisés disaient être in verbo ou in tuitione ou in fide alicujus, car ce qui est dans la bouche est la possession de celui qui y a mis l'objet; par extension, celui qui est placé est garanti par la parole de son protecteur; les (lermains disaient bouche où les Latins disaient parole; quant à tuitio et bour, ils ont la même signification. On disait aussi tuitio régis ou scrmo tuitionis regiœ. Fustel de Coulanges nous donne une formule du i)atronage royal où la similitude de signification apparaît frappante : « Comme plusieurs méchants inquiètent ta sécurité, nous voulons bien accorder à tes supplications une sauvegarde spéciale. Nous te re(*evons donc dans Tasile de notre défense et t'assurons un rempart ccmtre tes adversaires. Notre autorité t'accorde la protection de notre nom comme une forteresse contre toutes attaques injustes. » {Origines de la féodalité^ p. 3i2.) Ainsi, l'autorité du chef féodal étend sa protection aussi loin que sa parole, comme la bouche chez le primitif assure la possession; la parole issue de la bouche l'assure au loin; le lien à la fois personnel et réel qui relie toute la hiérarchie féodale au point de vue des personnes et des biens s'est étendu; il arrive même à rattacher tout<?s les seigneuries locales, par un lieu de subordination dont le degré inférieur est le servage, à un roi ou à un empereur. — Toutes les limites sociales, comme toutes les limites territoriales et domaniales, sont chissécs et déterminées, de même e^ue les limites de l'État féodal vis-iirvis de l'extérieur; l'interdépendance est très complexe; tel est suzerain d'un côté qui est vassal de l'autre. Aussi, bien ([ue les frontières politiques et les démarcations sociales présentent un caractère de défense et de protection, si on les observe à fond on distingue aisément qu'elles constituent, pour le moins, autant des liens, des relations et des lignes de pénétration réciproque. Le régime féodal fut en réalité un

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système général non seulement de séparaticm, mais de coordination; les frontières féodales sont à la fois des limites relatives et des liens x)ositifs.

Au P*" siècle, presque toutes les Églises chrétiennes sont en Orient, sauf celles de Rome et de Pouzzoles ; les Juifs y figuraient en grand nombre. Toutefois, le Christianisme ne fut pas un développement unilatéral du Judaïsme et, au fur et à mesure de sa croissance, il s'accrut des affluents théologiques et philosophiques de toutes les croyances et de toutes les doctrines qui, relativement aux conditions existantes, étaient les mieux a<iaptées au milieu. Déjà au IP siècle, le Christianisme se développe en Asie, en Grèce, en Italie, et il prend pied en Gaule et en Afrique. Au IIP, il continue à s'étendre là où il s'est déjà introduit et il pénètre en Espagne, spécialement dans la Bétique, qui en est la partie la plus romanisée : au IV®, il s'établit dans le centre de la péninsule des Balkans.

A mesure qu'il s'étend, il se définit et s'organise. Au concile de Cartilage, en 258, il y a quatre-vingt et un évêques d'Afrique. Vers 400, il y a des évêques dans chaque province romaine et leurs évèchés ne correspondent pas avec des divisions de l'Empire. Vers 824, les frontières mêmes de celui-<'i sont franchies : il y a un évoque de Gothie et un autre du Bosphore Cimmérien. En somme, les frontières religieuses tendent à se rendre indépendantes des divisions administratives et gouvernementales intérieures et à dépasser les frontières militaires et politiques de l'Empire. C'est bien la preuve qu'il y a d'autres frontières que cellcs-c»i. J'ajoute que même les frontières religieuses ou morales ne sont pas purement idéologiques, mais qu'elles impliquent une directi(m temporelle.

De même cpie l'invasion chrétienne, celle des peuples barbares fut lente mais irrésistible; ce fut souvent et d'abord une infiltration obscure et d'apparence pacifique; peu à peu ils sont admis soit comme colons, soit comme mercenaires avec leurs chefs ; ceux-ci finissent par accepter de hauts grades militaires et à être chargés de la défense de l'Empire contre les nouveaux envahisseurs. Au IV** et au V® siècles les invasions deviennent plus violentes; elles désolent l'Orient et l'Occident. Du commencement à la fin du \^ siècle les Wisigoths se sont rendus nmîtres de l'Esiiagne et de la Gaule,

de celle-ci jusc^u'àla Loire et de celle-là entièrement, sauf de la région comprise entre le Donro au sud et TOcéan à l'ouest où il s'est formé un royaume des Suèves. Le royaume des Burgondes embrasse presque tout le bassin du Rhône, où cependant la Provence est aux Wisigotlis. Comme on le voit, ces nouveaux Etats ne sont pas délimités par des frontières l)liysiques rigoureuses. Ils englobent un ou plusieurs bassins et des régions montagneuses.

Le royaume des Francs s'étend de l'Océan à l'ouest au cours inférieur du Rhin au nord et sur tout le bassin moyen du Rhin à l'est et supérieur au sud-est. La Bourgogne, au sud du royaume Franc, occupe les sources de la Seine, de la Marne et de la Meuse. On ne peut donc pas dire non plus que ces peuples occupent un ou des bassins qui les délimitent naturellement dans ces derniers. La montagne, le fleuve, le bassin peuvent occasionnellemeut être adoptés comme frontières mais en tant que momentanément ils paraissent correspondre à l'état intérieur des forces d'une société relativement aux forces ambiantes. Le royaume des Francs détient les embouchures et la plus grande partie des bassins de la Seine, de l'Escaut, de la Marne, de la Meuse, de la Moselle et du Rhin.

Le royaume des Ostrogoths s'étend sur toute l'Italie jusqu'aux Alpes à l'ouest et au Danube au nord et à l'est, englobant la Xorique, la Pannonie et la Dalmatie jusqu'à Cattaro sur l'Adriatique.

L'Empire romain ne comprend plus que la péninsule au sud du Danube, l'Asie Mineure, la Syrie, l'Egypte et les deux Lybies. Le reste de la côte nord d'Afrique est aux Vandales avec les Baléares, la Corse et la Sardaigne.

Où sont dans tout cela les frontières naturelles? Quand il leur arrive par hasard d'être représentées par des montagnes et des fleuves, c'est toujours momentanément niplus ni moins (jue s'il s'agissait de simples poteaux indicateurs. Et cependant il ne viendra à l'idée d'aucun homme de sens de dire que c'est le poteau qui fait la frontière. Aussi, les limites de ces royaumes nouvellement constitués de même que celles de l'Empire changent continuellement. En 526, à la mort de Théodore, le royaume des Wisigotlis est rejeté en Espagne, il continue cependant à occuper la Septimanie i^roven^^ale do l'autre côté des Pyrénées, en Gaule. En Espagne même, le

royaume des Siièves s'est étendu le long des montagnes, chez les Cantabrcs et les Yascons.

Le royaume des Burgondes s*est faiblement modifié, mais celui des Francs s'étend maintenant des Pyrénées au nord embrassant, outre ses bassins antérieurs, ceux de la Garonne, de la Dordogne et de la Vienne. Celui des Ostrogoths s*est maintenu.

Tout ce qu'on peut en conclure, c'est la tendance en Occident à la constitution de trois grands Etats : l'Italie, l'Espagne et la France ; mais ce ne sont ni des montagnes, ni des fleuves qui les délimitent a priori. L'Espagne détient dans la Gaule géographique la Septimanie, l'Italie possède au delà des Alpes la vallée inférieure du Rhône, et en outre la Rhétie, la Xorique, la Pannonie et la Dalmatie ; les Francs mêmes possèdent l'Allémanie.

Et cela même est instable, à raison de la constitution sociale interne aussi bien que des rapports et des conflits intersociaux. Ainsi, pour le royaume des Francs, la coutume germanique des partages entre vifs et successoraux entre les fils du roi tend sans cesse à détruire l'unité politique, sans compter que d'autres peuples vont continuer à bouleverser la carte de r()(*cident, carte qui se serait du reste modifiée sans cela, par le fait que tout équilibre social est, par définition, un équilibre instable et vivant.

Les mêmes mutations continues se produisaient dans le monde méditerranéen. Depuis 476, il n'y a plus d'empereur à Rome. L'empire romain d'Orient persiste. En 533, il reconquiert l'Afrique, la Sardaigne, la Corse et les Balcai'cs sur les Vandales; en 535, la Sicile et la Dalmatie sur les Ostrogoths; de 536 à 553 il a récupéré toute la péninsule italique, sauf le nord de l'ancien diocèse d'Italie, c'est-à-dire la Rhétie, la Xorique et la Pannonie. En 554, ^^ ^ rci)ris tout le sud-est de l'Espagne aux Wisigoths et il s'étend au delà du Guadalquivir. C'est un véritable retour offensif de l'ancien empire, mais le centre de celui-ci est à Byzance et la force de ce retour ne se fera ^'■uère sentir à l'Occident. A ravènement de Justinien, il y avait 64 provinces groupées en 6 diocèses, grouj^és euxmêmes en 2 préfectures du prétoire, celle d'Illyrie et celle d'Orient, celle-ci la plus étendue. Ces divisions n'étaient ni ethniques ni géographiciues. Après la reconquête de l'Afrique,

7 nouvelles provinces sont constituées avec i préfecture; après celle de l'Italie, 12 provinces et i préfecture, dans les mômes conditions. Justinien restitue à Rome ses anciens privilèges; mais peuples et régions sont confondus sans égard à leurs affinités ethniques et aux régions géographiques. Les vraies délimitations sont autres; les pouvoirs civils et militaires sont partout nettement séparés; contrairement à Tancienne politique impériale, les provinces peuvent dés lors être plus étendues sans que cette extension, grâce à la séparation des pouvoirs, présente de dangers.

Cependant, dans les circonscriptions où la dominaticni est peu stable et surtout dans celles voisines des frontières, les deux pouvoirs, civil et militaire, sont réunis; ce système fut même étendu parfois à l'Italie et à TAfricpic en cas de nécessité. C'est toujours en effet aux frontières que tend à se porter la force militaire, là où Tinstabilité est la plus grande vis-à-vis des forces extérieures. De là, cette force militaire tend aussi à imprimer à toute la structure sociale intérieure son caractère autoritaire et parfois même, comme nous le verrons à propos des marches militaires, c'est là ([ue se forment les centres militaires de plusieurs Etats qui à certains moments deviendront les centres de formation de nouveaux Etats militaires.

De même qu'aux frontières l'autorité civile se confondit avec le pouvoir militaire, la ligne frontière fut fortifiée. Les garnisons et les forteresses sont renforcées sur le Danube jusqu'à la mer, et derrière cette première ligne défensive, six cents places fortes sont mises en état de défense en Dardanie, en Thrace, en Macédoine, en Epire, en Thessalie. Les montagnes et les fleuves ne sont, en effet, des frontières, même militaires, que si elles sont défendues, de même (pie l'épée n'est une arme que si elle est maniée. Plus à l'intérieur même, les défilés des Thermopyles, l'isthme de Corinthe, la Chersonèse de Thrace et la Crimée sont barrés par de longs murs. Déjà l'empereur Anastase en avait élevé de la mer Noire à celle de Marmara pour défendre Constantinople ; on fit de même en Asie de Trébizonde à l'Euphrate; une longue ligne de forteresses s'étendit sur la frontière Perse. L'Afrique ellemême fut couverte de places fortes. Ce n'étaient cependant pas les fleuves et h»s montagnes qui faisaient défaut, mais ils

étaient iiieffieares eoinine frontières sociales, parce qu'ils ne sont pas des frontières sociales même militaires. Ils ne sont garantis qu'à condition tt*être fortifiés ou dépassés, et aloi*H encore ce n'est qu'au point de vue militaire, lequel lui-même est sujet à toutes les fluctuations des autres forces sociales du dedans et du dehors.

Aussi, ce sont de vraies marches militaires qui sont établies; il ne manquait aux commandants de ces marches que la souveraineté et encore leur est-elle déléguée. Dans les places échelonnées du /i/iies, les troupes de limitanei sédentaires tiennent garnison ; des ducs sont préposés à la garde de ces marches avec à leur tête des maîtres de /a milice. Seulement, à la différence de la période impériale romaine, les fortifications et les garnisons ne sont plus seulement aux extrêmes frontières; tout l'Empire Byzantin en est couvert. C'était un signe de faiblesse évident ; cela n'empêcha ni les Slaves, ni les Lombards, ni les Huns et d'autres barbares d'envahir l'Empire soit violemment, soit par des concessions de terres.

Au contraire, l'Eglise chrétienne continue à s'étendre et à s'organiser ; elle se centralise en constituant sa hiérarchie. Le christianisme et le catholicisme dépassent toutes les frontières de propriété et de souveraineté; cette diffusion leur est facilitée par le frac»tionnement des peuples. Depuis le milieu du V** siècle, elle est divisée en cinq circonscriptions ou patriarcats : Rome, Constantinople, Antioche, Jérusalem, Alexandrie, plus la province autonome de Chypre. Les délimitations de ces circonscriptions sont modelées, tout au moins en Orient, sur les délimitations civiles : la cité a son évoque, le chef-lieu de province a son métropolitain, le patriarche est à la tête d'un ou plusieurs diocèses. De même que la puissance temporelle s'est scindée entre l'Occident et l'Orient, l'évêque de Constantinople tend à devenir le pajie de l'Eglise orientale ; le concile de 38i lui avait donné la i)remière pla(*e après l'évêque de Rome; au W siècle il devient patriarche œcuménique malgi*é les papes de Rome qui sont les seuls patriarches de l'Occident.

De même que des royaumes se sont fondés non seulement aux dépens de l'Empire mais au deh(U's, de même il s'est formé des Eglises nationales en Ethiopie, en Perse, en Armé-

nie, en Ibérie. Ces Eglises sont tout au plus vassales des j)atriarohes d'Alexandrie, crAntioclie et de Constantinople.La hiérarchie féodale s'organise ainsi au sein du gouvernement des iunes. Les liens de cette hiérarchie comme ceux de la hiérarchie temporelle sont faibles ou puissants selon les circonstances. Dès la fin du V siècle, l'Eglise de Perse penche vers le Xestorianisme, celle d'Arménie vers l'hérésie monophysitc.

En Gaule il existe une Eglise nationale avec son vicariat à Arles; il y a aussi l'Eglise Celtique de Bretagne et d'Irlande

En réalité comme toujours, c'est par des adaptations et des différenciations qui vont parfois jusqu'au schisme ou à l'hérésie que le christianisme se développe. Dans la seconde moitié du W siècle, son domaine s'étend jusqu'en Nubie ainsi que chez les païens du Caucase et de la mer Noire. En Occident, les barbares, Burgondes, Suèves, Wisigoths, d'abord ariens, reviennent à Rome; les Lombards restent récalcitrants. Dans le diocèse d'Afrique, rp]glise lutte contre les Donatistes, convertit la Tripolitaine, la Mauritanie, la Sardaigne. Au nord elle incorpore les Anglo-Saxons et l'Ecosse. Elle organise ses milices de moines sédentaires ou mobiles.

Le phénomène capital est que les frontières de l'Eglise dépassent celles de tous les Etats de l'époque et même les bornes de l'ancien empire romain. Grégoire le Grand fonde la primauté réelle de l'Eglise romaine en Occident, primauté jusqu'à lui plus nominale qu'effective. En même temps le domaine temporel s'étend. Car de même que l'esprit, malgré la doctrine même de l'Eglise, est inséparable du corps et la force de la matière, de même il n'y a j)as de souveraineté spirituelle sans souveraineté temporelle. Cela n'est possible qu'aux doctrines qui ne sont pas aptes à devenir des croyances sociales. La souveraineté temporelle des papes naquit naturellement, comme toute souveraineté à l'origine, de la propriété. Les papes étaient devenus les plus grands propriétaires fonciers de l'Italie à une époque où la richesse foncière était la principale. Leurs domaines groupés en circonscriptions désignées sous le nom de pHtrimoines comprenaient cliacun la totalité des fonds de terre, niassae, possédés dans chaque province. La papauté avait ainsi des patrimoines non

seulement eu Italie, mais en Gaule, en Afrique et ailleurs. Les divers lots de ehaeun de ees patrimoines étaient habités et cultivés par des colons attachés à la glèbe; ils étaient exploités soit directement, soit par des fermiers, mais toujours sous la direction et la surveillance d'un recteur ecclésiastique. A ce moment le pape, cependant, n'est encore ([u'un grand propriétaire, ce fut là toutefois rorigine de sou pouvoir temporel, origine analogue à celle du pouvoir temporel des seigneui's féodaux, lequel en sens inverse les investit d'un pouvoir spirituel tel que celui de justice.

Par tout ce qui précède, on voit parfaitement que la formation des nouveaux Etats à cette éi)oque avec leurs frontières respectives, fut déterminée avant tout ])ar le dévelopi)cment des c(mditions sociah^s internes en corrélation avec les influences extérieures de même nature. Sous la féodalité et au moyen-Age, le jeu de ces forces fut plus complexe qu'il n'avait peut-être jamais été. Tel put être vassal pour un tt»rritoire, et seigneur suzerain pour un autre dans des régions même très distantes et non reliées entre elles, tout à fait (»omme on pouvait être propriétaire de terres non contiguës. Le vrai lien hiérarchique, délimitant les fonn^s sociales, était le contrat féodal ; les frontières générales et les subdivisions I)articulières n'étaient que la constatation de ces rai)ports. Ces frontières et ces divisions de la souveraineté, comme celles de la propriété, ne tenaient et n'avaient à tenir compte des montagnes ou des fleuves ou des rivières que pour autant que (*eux-ci eoïncidaieat plus ou moins avec les royaumes, les principautés, les domaines seigneuriaux, tout à fait comme dans les titres actuels de propriété on en indique les limites qui peuvent être dans certains cas un ruisseau nmis qui peuvent aussi le dépasser.

Il n'est pas plus étonnant de constater les variations continues des frontières dans l'Occident (lermanique à partir du VI^ siècle que d'observer celles des domaines prirés dans tous les temps. La souveraineté politique t<?nd toujours à se rapprocher de la souv(»raineté économique. A ce moment celle-ci reposait sur la propriété du sol.

En 5ii, les quatre fils de Clovis se partagent l'Empire Franc comme un domaine successoral. L'Aquitaine fit entre eux l'objet d'un partage sjiécial à raiscm de la richesse supé-

rieiiie de ses productions. De même en 56i, à la mort de Clotaire I*''' qui était redevenu maître unique de TEmpire dont le patrimoine s'était agrandi de la Bourgogne et de la Provence, sa succession est partagée entre ses quatre fils. Dans c(» partage on tient compte de la valeur -d^^H lots et nullement de leur étendue ou des limites géographiques, lesquelles sont des éléments accessoires. Une part comprend tout le sud et l'Ouest de la France actuelle (sauf la Bretagne), avec» les bassins de la Garonne, de la Loire et de la Seine; une autre le Xord et l'Ouest avec tout le bassin de l'Escaut; la troisième, le bassin du Rhône; la dernière, ceux de la Meuse et du Rhin.

Ces limites changent à la suite de nouveaux décès et i)artages. L'unité rétablie en 6i3 est de nouveau détruite pour faire place en 634 à deux royaumes distincts, Tun d'Austrasie, l'autre de Bourgogne et de Xeustrie. Chacun des deux rois, dit Frédégaire, obtint « un nombre de sujets et un territoire égaux. » Et par territoires égaux il ne faut pas entendre des étendues égales, mais équivalentes, car sinon le nombre dt»s sujets n'aurait pas été égal. En réalité pour faire le partages on établit une balance des forces sociales et surtout économiqu(*s; ces forces sont le résultat d'une combinaison de territoire et de population; c'est d'après cette balance que la délimitation des frontières respectives est tracée.

De nouveau à la mort de Charles Martel en 741 l'héritage franc était reconstitué dans son unité, il s'était même accru des du(»hés de Thuringe et d'Alemanie et la Bavière et la Frise avaient été rendues tributaires. Les Musulmans avaient été complètement rejetés de la (laule. Au nord -ouest, l'Empire s'étendait jusqu'à l'embimchure du Weser, au sud jusqu'aux Pyrénées et à la Méditerranée, à l'ouest, sauf la Bretagne, il touche à l'Océan; à l'est il longe la »Saalc, l'Erzgebirge, le Bohmer Wald et comprend le bassin supérieur du Danube y compris les bassins secondaires de s(»s affluents méridionaux. En 768, l'Empire est de nouveau partagé.

Les premiers rois Carolingiens ne tiennent guère compter de ce que nous appelons des nationalités, ni même d(»s gi*andes circonscriptions provinciales de la Gaule francpie.

L'Austrasie et l'Aquitaine, par exemple, sont divisées eu

deux zones d'étendue à peu près égale ; leurs frontières sont fiU'tiees ; loin d'être des séparations elles sont destinées à se compléter au point de vue stratégique et politique de telle sorte qu'une eommunauté d'action s'impose naturellement. Tel fut l'esprit de ra<ae i)ar lequel Pépin régla lui-même le partage entre ses deux fils. Carloman étant mort en 77 1, l'unité de l'héritage se vit rec(mstituée en faveur de C'harlemagne.

Pendant un certain temps, trois grands empires coexistent et révolution de chacun d'eux confirme que jamais aucune société ne s'est arrêtée, dans son extension ou dans son déclin, à des limites physiques; ni au sens exclusivement ethnique, ni au sens exclusivement géographique il n'y a de frontières naturelles, pas plus qu'il n'y a de droit naturel ; il n'y a de droit que le droit social, de frontières que les fnmtières sociales.

A la mort de Mahomet en 632, l'unité politique et religieuse de la péninsule Arabique un moment ébranlée avait été reconstituée par la force. Quelles admirables frontières naturelles que les frontières géographiques de cette péninsule avec ses peuples en grande partie homogènes !

Et cependant, peu après la mort du Prophète, les Arabes se répandent hors de la péninsule par le Nord et, malgré les montagnes, ils conquièrent la Syrie et de même l'Egypte et la Perse malgré les fleuves. La républiiiue des tribus arabes devient un grand empire à la fois religieux et militaire. Ce sont des ccmditions sociales intérieures qui ont amené l'unité dans la péninsule d'origine; ce s<mt les mêmes conditions qui en se développant ont provocpié le débordement arabe à l'extérieur, mais partout où il parvient à s'étendre il s'adapte aux ccmditions existantes tout en les moulant en partie; et, lorsque l'inondation s'arrête, c'est qu'elle a épuisé ses propres forces et qu'en outre elle est arrêtée par d'autres forces sociales plus puissantes relativement à l'état de la civilisation en ce moment. Successivement l'Afrique, puis la Haute Asie, l'île de Chypre, rEsi)agne sauf sa partie montagneuse du nord-ouest s(mt soumises à la domination musulmane. La Septimanie même est conquise au VIIP siècle et les autres îles de la Méditerranée pendant les deux siècles suivants. Dès lors, les fnmtières du monde musulman en

Asie sont à Test tout le bassin de riiidus et les montagnes, au nord le lac d'Aral et la mer Caspienne, le Caucase entre celle-ci et la mer Noire; en Afrique, elles englobent TEgypte et toute la côte de la Méditerranée jusqu'au delà du détroit de Gibraltar; en Europe, elles dépassent les Pj^rénées. L'Empire embrasse les bassins de Tlndus, de l'Euplirate, du Tigre, de l'Amou Daria, du Xil inférieur et moyen et de tous les fleuves espagnols; il touche à deux Océans et domine la Méditerranée à l'cmest, à l'est et au sud.

Où placer les frontières naturelles de cet Empire? Où devait-il s'arrêter, jusqu'où pouvait-il avancer légitimement? Pourquoi finit-il par se disloquer politiquement et religieusement? Pourquoi des klialifats distincts se formèrent-ils en Espagne, en Maghreb, en Egypte, à Bagdad avec leurs divisions territoriales distinctes? Pourquoi enfin de 870 à 874, les Arabes et la langue arabe en Asie furent-ils réduits aux mêmes limites qu'avant l'Islam ? Toutes ces mutations considérables des frontières ne peuvent évidemment s'interpréter que par les conditions sociales internes et externes; les conflits militaires n'en sont que l'expression violente et les frontières dites politiques le résultat. Jamais un peuple n'est ramené à ses limites naturelles, j)as plus qu'il ne les atteint dans sa période de croissance; il est en effet impossible de les fixer. Quand eut commencé en Asie la domination turque et mongole et après qu'en i258 les Mongols eurent supprimé le khalifat, il ne resta plus d'Arabes que dans les pays sémites ou anciennement sémitisés par les Phéniciens.

Les trois grands empires Carolingien, Arabe, Byzantin furent la représentation d'un équilibre instable et momentané comme tous les équilibres sociaux et organiques; les mêmes causes qui favorisèrent leur formation entraînèrent leur dislocation; l'un quelconque des trois venant à disparaître, l(*s deux autres n'avaient plus de raison d'être.

Ces trois grands empires dominèrent les grandes voies de communication les plus importantes à ce moment. Il ne faut pas perdre de vue que le désert lui-même est une région de transit, notamment le Sahara et le désert d'Arabie centrale, parcourus par les caravanes de chameaux, avec leurs oasis comme étapes de repos et de ravitaillement, analogues en cela aux mers avec leurs îles et leurs ports. C'est par le désert

(iue tout le pourtour industriel, agricole, coinmer^*aut de la péninsule arabique, en apparence sans lien, se coordonnait naturellement. Ce fut le fondement de la grande unité économique, politique et religieuse dont Mahomet fut le fondateur et qui s'étendit au dessus des régions et des peuples les plus divers.

Dès 806, à Tapogée de sa puissance, Cliarlemagne règle le partage de son empire après sa mort. Il y comprit les régions simplement tributaires. A ce moment, cet Empire s'étendait au delà des Pyrénées jusqu'à l'Èbre; à l'ouest, il se prolongeait le long de l'Atlantique, de la Manche, de la mer du N(n'd, de TEider et de la mer Baltique jusqu'à l'embouchure de la Vistule dont le cours le limitait au nord-est ; à partir de là, il était limité à l'est par la Tiska et par la Narenta jusqu'à l'embouchure de celle-ci dans l'Adriatique; au sud, il comprenait l'Italie du Nord et centrale et touchait à la cote méditerranéenne de la Gaule. Xi les Al])es, ni les Pyrénées ne lui servaient de frontières; quant aux fleuves, il comprenait les grands bassins fluviaux de l'Adour, du Pô, de la (îaronne, de la Loire, de la Seine, de la Somme, de l'Escaut, de la Meuse, du Rhin, de l'Eins, du Wcser et de l'Elbe et, en outre, le bassin du Danube juscju'au pays des Avars. Une marche militaire est établie au delà des Pyrénées, là où l'Empire est en contact direct avec la puissance arabe.

A sa mort, suivant l'acte de partage, l'P^mpire fut divisé entre ses trois fils ; on le i)ouvait sans danger dès ce moment ; sinon, il est probable ou bien que la coutume germanique se fut modifiée dans le sens d'un droit de primogéniture, ou que, à défaut de cette adaptaticm, l'Empire ainsi divisé eût été en état d'infériorité vis-à-vis de son voisin. Un lot s'étendit de l'Elbe jusqu'à la Loire et aux Alpes; le deuxième, de la Loire jusqu'à la Vistule, au sud et au nord, jusqu'au Danube et aux montagnes de la Rhétie et de la Neustrie à l'est, d'où on domine les vallées de la Lombardie. Le troisième, en y ajoutant les pays tributaires, comprit la Lombardie, la plus grande partie de la Bavière, l'Alemanie au sud du Danube avec la Rhétie; en Italie, il touchait aux Etats pontificaux, lesquels, allant de l'Adriatique à la Méditerranée, séparaient l'Italie carolingienne des duchés de Spolète et de Bénévent, pays tributaires mais inclinant plutôt à se rattacher à l'Em-

pire irOrieiit, lequel possédait la Sicile et la partie môridioiiale de la péninsule ainsi que les côtes de la Dalmatie avec leurs îles.

Les historiens ont observé que ce partage se distinguait des i)artages antérieurs de TEmpire Franc en ce qu'il tenait en i)artie compte des affinités ethniques et de la topographie, mais les conclusions qu'on essaie d'en tirer en faveur des frontières politiques dites naturelles sont fausses. La pensée de Charlemagne ne fut jamais, pas plus que celle de Pépin, d'établir des obstacles entre les lots successoraux, mais, au contraire, d'assurer le concours et la nécessité de l'entente entre leurs héritiers; quand ils adoptent des montagnes ou d(»s fleuves comme indicateurs des limites de cliaque lot, ces montagnes et ces fleuves ne sont que des tracés plus faciles a reconnaître et ils s'efforcent au contraire d'assurer les relations entre chaque héritage.

Kn cela Charlemagne imite son père; ce qui le préoccupe, cVst la sécurité de tout le patrimoine. C'est pour cela qu'il arrive même à donner à son fils aîné la part la plus étendue, sinon la plus riche, et il y comprit la vallée d'Aoste, une des portes de l'Italie, et de même il joignit la vallée de la Suse à rA(|uitiiine. Ainsi, les deux royaumes avaient accès en Italie et pouvaient la secourir au besoin.

(^uant au troisième Empire, l'Empire Byzantin, ses frontières se déplacent ccmtinuellement. Au commencement du Vir siècle, les Perses lui enlèvent la Syrie, la Palestine et la Mésopotamie; il parvient aies reprendre, mais pour se les voir enlever j)ar les Arabes. La conquête musulmane atteint successivement l'Arménie, Chyi)re, Rhodes, la Crète; à trois reprises, du VIF au VIIF siècle, les musulmans arrivent sous les murs de Constantinople. L'Egypte, déjà conquise par les Perses, l'est par les Arabes. A la fin du VII^-, toute l'Afrique Byzantine est entre les mains de ceux-ci; au VHP, toute rPZspagne, à laquelle s'ajoutent, du VHP au X** siècle, les Baléares, la Sicile et la Sardaigne.

En Italie, les Lombards ont fait irruption au VP siècle. La frontière du Danube s'est rompue sous la poussée des Slaves; les Croates s'établissent en Dalmatie et en Roumanie; les Serbes en Mésie I***", en Dacie, en Dardanie; d'autres ♦Slaves encore dans la Mésie IP, dans la Thrace, la Macéîi

doine, la Tliessalie. Vers la fin du VIP siè(»lc, les Finnois Bulgares fondent au sud du Danube un puissant royaume dominant les tribus slaves et s'étendant jusqu'au Rhodope et à l'Albanie. Du VIII'* au X** siècle, il y a un retour byzantin tant en Asie qu'en Europe ; le royaume bulgare est lui-même anéanti sous l'effort combiné de Byzance, des Hongrois, d(*s Russes, etc. Au commencement du XP, l'Kmpire d'Orient est à peu près aussi étendu qu'au temps de Justinien, mais il contient le mélange le plus extraordinaire de populations différentes d'origine et de langue; la religion est leur seul lien commun ainsi que la force militaire qui les unit en les comprimant, en les opprimant et en les déprimant. La religion s'étend même au delà des frontières militaires ; elle porte l'influence de Byzance, par l'intermédiaire des moines grecs et des relations économiques, chez les Slaves de Moravie, chez les Croates, les Serbes, les Bulgares. Les Khazars sont convertis au IX*^ siècle, la Russie passe à l'Eglise grecque orthodoxe au siècle suivant.

Comme dans toute l'Europe occidentale au moyen âge, la structure militaire se fortifie au centre et aux extrémités. Dans l'Empire Byzantin, à partir du milieu du VIT' siècle, les anciennes provinces sont fusionnées dans des gouvernements de plus en i)lus ét(»ndus au point de vue territorial, mais en même temps de plus en plus concentrés entre les mains de chefs militaires Les provinces s'appellent thèmes, mot qui désigne à la fois le territoire et le corps de troupes qui y est cantonné sous un chef lequel détient en même temps le pouvoir civil. Dans les siècles suivants, les thèmes se multi])lient surtout aux frontières; vers le milieu du X^, l'Empire en comprend trente et un, chacun avec un stratège, chef absolu ne relevant directement que de l'Empereur.

Partout ce sont les forces sociales, avec leur structure» encore et surtout militaire, qui triturent et (»ombinent les sociétés, leurs groujuMnents et leurs délimitations, sans s'inquiéter des différences soit ethniques, soit physiques. Vers le temi)s où Charlemagne reconstituait l'unité impériale dans r()c<*ident gaulois et germanique, l'Angleterre s'unifiait sous l'hégémonie du royaume de Wessex. Celui-ci comprenait toute la cote méridionale de l'Angleterre, la frontière qui fait face au continent, la i)lus exposée, la plus militaire et dès lors

destinée à devenir un centre conquérant, le berceau d'une grande puissance. Ce royaume a déjà annexé la presqu'île de Cornouailles, après s'être constitué au-dessus de principautés j>articulières, toutes comme lui saxonnes. Celles-ci avaient fini par former trois royaumes (Wessex, Sussex, Essex), dont le premier était devenu prépondérant.

Le Kent avait été colonisé par les Jutes; au Nord, les Angles formaient trois royaumes : au delà de l'Ilumber, le Xorthumberland ; l'Estanglie et la Mercie.

Toutes ces populations étaient germanitpies et leur unité politique est réalisée des la première moitié du X^ siècle. Le pays de Galles, comprenant trois petits royaumes, ne fut soumis à l'Angleterre qu'en 1282. En Ecosse, les Picts avaient été assujettis par les Scots dès 842. Au siècle suivant, la domination de ceux-ci s'étendit sur le royaume de Stratcluyd, vers le sud, territoire où les Picts et les Bretons étaient déjà mélangés.

LaGrande Bretagne est composée de régions très distinctes; des massifs de montagnes les divisent. Le sud-est de l'Angleterre est une contrée de plaines ou de collines peu élevées ; les habitants de cette région restèrent naturellement longtenq)s séparés des régions voisines j^ar leurs intérêts, leurs mœurs, leur histoire. A l'Ouest, vers le Sud, la longue presqu'île montagneuse des ('ornouailles s'avance dans l'océan et, au-dessus, le pays de Galles qui en est séi)aré par le golfe de Bristol, forme également une double presqu'île montagneuse nettement séparée du reste, par les profondes découpures de la mer, par ses rivières et ses montagnes. Au nord de l'Angleterre et du llumber et de la Mersey, s'élève la i)artie montagneuse de l'Angleterre proprement dite ; le pays s'y rétrécit de plus en plus entre la mer du Nord et la mer d'Irlande. Là est donc une cpiatrième région distincte, aussi bien au point de vue géograi)hi(iue et géologique qu'à celui de l'histoire. Au nord de cette région, un nouvel étranglement du territoire se produit par la pénétration du Sohvay-Firth et des massifs de montagnes qui, de l'une à l'autre mer, séi)arent le Nord de l'Angleterre de l'Ecosse. De ces hauts plateaux, (m descend aux basses plaines de la Firth et de la Clyde, qui forment de nouvelles divisions géogra])hiques. De la plaine (m s'élève enfin vers de nouvelles montagnes, celles de la Haute Ecosse, avec leurs vallées innombrables.

Les Romains, après la conquête, avaient encore renforcé ces divisions naturelles par des murailles et des tours destinées à arrêter les incursions des montagnards. Les montagnes ne sont i)as, en effet, des barrières ; les populations montagnardes tendent toujours à en occuper les deux versants et à descendre dans la plaine, de même que les populations de la plaine tendent à s'élever vers les hauteurs. Ce sont là des mouvements sociologiques dont les conditions géographiques ne sont que des facteurs particuliers.

De même Tlrlande, moins allongée, plus massive que Tile orientale, est aussi partagée en régions distinctes par des groupes de montagnes ; de là de longues dissensions et des ccmflits historiques. Cependant, en général, les divisions y S(mt moindres, l'unité géographique et géologique plus forte.

La Haute Ecosse sera le plus longtemps à l'écart du mouvement général de la civilisation; au C(mtraire, la partie basse de T Angleterre, surtout vers le sud où elle fait face au continent, sera la ligne de contact bien plus que de séparation où s'établiront les premières relati(ms pacifiques; là se dével()i)pera le plus rapidement la circulation; là aussi se fixera la capitale tournée vers l'Europe.

Ce n'est ([u'aiirès la découverte de l'Amérique et le dévelo])I)ement industriel consécutif que de grands centres se formcnmt à l'cmest de l'Angleterre : Birmingham, Manchester, Liveri)ool. En attendant, comme nous l'avons vu, le royaume d(» Wessex, cpii précisément s'étendait le long de la côte qui fait face au continent, fut le centre militaire adapté à la structure sociale des îles Britanniques à l'intérieur et à leurs relations avec l'extérieur.

Une condition physique, favorable au milieu de toutes les autres momentanément désavantageuse à l'unification des îles Britanniques, fut le climat. Celui-ci est maritime et dès lors d'une température très égale et modéi'ée. En Irlande, sous le :>()" de latitude, la température est aussi élevée qu'aux Etats-Unis sous le 38", c'est-à-dire à plus de trois cents lieues au sud.

Il résulte de cette égalité de température que racclimatement d'Ecosse en Angleterre et vice-versa fut beaucoup plus facile qu'en France pour les habitants du Sud et du Midi (i).

I Ei-ISKE Reci.I'S, Géographie universelle.

Bien que dérivée de i)lasieiirs variétés, la populatiou actuelle des îles Britanniques est fusionnée dans l'Angleterre et dans la Basse Ecosse. Du temps de César, la masse se composait de Celtes, proches parents de ceux de la Gaule; cependant dans le Sud il y avait eu déjà des immigrations de Belges, c'est-à-dire d'éléments germaniques. Plus tard, lors des grandes migrations, à l'époque de la décadence romaine, d'autres tribus, parties du Xord de la Germanie, s'établirent en Angleterre, massacrant ou assujettissant les premiers occupants ; le sud de l'Angleterre doit être considéré comme la vraie zone frontière et nullement la mer; c'est là que se produisent les conflits et les mélanges. Frisons et Saxons occupent surtout le bassin delaTatoise et les côtes. Les Angle» venus du midi de la péninsule Cimbrique conquièrent sur les Bretons le centre ei le nord de rAngleterrc. A eux viennent, plus tard, se mêler des Danois et des Normands émigrés de Scandinavie. Puis encore d'autres Normands déjà francisés. Ce fut la dernière conquête violente venant du dehors (1066). Plus tard il y eut encore des immigrations, à la suite des i>ersécutions religieuses des XV!*" et XVI P siècles, de fugitifs des Flandres, de la Saintonge, des Cévennes, des Vallées Vaudoises. Eux aussi se mélangèrent avec les éléments primitifs.

Aujourd'hui encore l'immigration pacifique continue , introduisant de nouveaux éléments, déjà eux-mêmes fortement mélangés, d'Allemands, de Polonais, de Russes. Si dans l'Irlande occidentale, dans une partie de la Haute Ecos e, dans les montagnes de Cambrie, en Cornouailles, domine encore le vieux type Celte, tandis (pie sur la côte orientale dominent les Angles, les Saxons, les Frisons, les Jutes; si plus à l'intérieur depuis Hertford, au-dessus de Londres, jusqu'à Durham, au-dessous de Newcastle, l'élément Scandinave est très considérable, i)eut-on sérieusement essayer de tracer actuellement des frontières basées sur les (caractères ethniques de ces diverses populations ou bien sur les divisions géographiques du territoire, alors (pie toute l'histoire de la civilisation dans les îles Britani(pies a évolué dans le sens du nivellement des divisions gé()graphi(iit(»s et de la fusion de toutes les variétés ethni(xues? La conquête militaire avec ses formes odieuses et violentes, notamm(»nt en

Irlande, ne fut que la manifestation grossière de cette loi sociologique du progrès qui, après avoir permis à l'espèce humaine de coloniser la planète par des différenciations ethniques, complète maintenant son œuvre en atténuant ces différenciations et en les multipliant cependant d'une fa^»on encore plus étendue i)ar le mélange de toutes les variétés et sousvariétés de l'espèce humaine et surtout par la di\ision croissante des travaux sociaux, division qui devient de plus eu plus la base positive des groupements collectifs depuis les plus petits jusqu'aux plus considérables, mais tous également et de mieux en mieux coordonnés et fusionnés entre eux. Là est le progrès et non dans les vaines et réactionnaires tentatives de reconstitution des slnciens groupements ethuiques en rapport ou non avec certaines frontières géographiques.

La taille ne diffère guère ; elle est de 1^70 en Angleterre, 1^69 en Irlande, de i"*7i en Ecosse. L'indice céphalique moyen est de 76 pour les Anglo-Saxons, de 78 pour les anciens Bretons et pour les Anglais modernes, de 78 pour les Ecossais; la population est très homogène, bien plus qu'en France où l'indice varie de 78 à 88 d'après les régions et où les j)lus grands contrastes existent entre la Flandre et la Provence, la Bourgogne et l'Auvergne, la Bretagne et la Gascogne, la Normandie et la Lorraine. La race Anglo-Saxonne semble être la première i)Our la taille après les Polynésiens mais avant les l*atagons.

Ceux-là se trompent (pii parlent continuellement de l'isolement de l'Angleterre dans son île. Cet isolement n'exista, s'il exista jamais, que dans des temps préhistoriques. Au contraire, par sa situation l'Angleterre se place à Tavant-garde de l'Europe et mieux encore elle est le trait d'union, l'entrepôt de tout l'Occident continental dès le moyen-âge. Là aussi viennent se briser les vents et les vagues venus d'Amérique ; les navires n'ont qu'à suivre C(»tte direction du Sud-Ouest au Nord-Est pour le retour; de même pour se rendre en Amérique ils n'ont qu'à se laisser pousser par les vents alizés et le courant équatorial. Londres, suivant la très juste observation de l'illustre J. Herschell, n'est pas éloignée du centre géométrique de t<mtes les masses continentales. C'est le point de convergence de toutes les lignes de navigation dans une structure mondiale, comme autrefois elle fut la

station naturelle à mi chemin entre la Méditerranée et le Cap Xi)rd. Rien ne prouve mieux que cet exemple que ni les m(mtagnes, ni les cours d'eau, ni les mers, ni les océans ne sont des frontières naturelles, susceptibles de servir de base à une théorie et encore moins à la pratique. Ce sont tout au plus des obstacles momentanés, des signes matériels de divisions sociales dans les périodes historiques encore rudimentaires. Toute l'évolution a au contraire abouti à faire que rîle, dont nous avions fait le S3'mbole môme de l'isolement le plus complet, est devenue en réalité, malgré ses frontières si nettement découpées par la mer, le territoire géographique le mieux adapté à la vie sociale la i^lus complète. Sous ce rapport l'évolution du Japon, cette Angleterre d'Extrême- Orient, a la même signification.

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