‹ SocrateChapitre 113 sur 201 · XENoOPH., Mein., IV · texte numérisé non relu

XENoOPH., Mein., IV

Depuis un certain nombre d'années, c'est la première de ces divinités qui l'emporte. A l'amour des âmes s’est substitué « l'amour des corps ». Or il importe à tout prix d'en finir avec cette « passion contre nature »; car elle constitue le pire des esclavages. Et le moyen de s’en délivrer ne consiste pas à tempérer sa fougue brutale, puisqu'elle est désordonnée de son essence; on ne peut la réduire à l’ordre qu'en revenant au sentiment dont elle est l’altération : le secret véritable, c'est de lui rendre son aliment natif, qui est la beauté morale.

La voie qui mène au bonheur, est donc ardue et contournée. Il faut, si l’on veut y parvenir, que l’on rende ses passions assez souples pour les gouverner à son gré; qu'on en règle l’usage d’après l’idée du meilleur ; qu’on les ramène à leur but naturel, quand elles en ont dévié. Et cette triple victoire ne peut s'obtenir elle-même, que si l’on se résigne à s'imposer chaque jour des jeûnes, des veilles, des fatigues, des tourments de toute sorte : la réduction de la nature à l'eurythmie de la raison se réalise au prix de violences quotidiennes. Mais alors, qu'est-ce qui soutient le sage dans ce combat perpétuel de l’homme contre l’homme ? Où est le principe moteur qui fait qu’il va de l’avant et s'élève peu à peu vers l’harmonie ? Dans l'énergie rationnelle, répond Socrate, dans l’empire sur soi. C'est par là que tout com-

1. Xenorx., Banquet, VIII, 9 et sq.; — PLAT., Phxdr., VII, xv.

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mence, par là que tout continue et s'achève : on se rachète, on conquiert la liberté de l'ordre dans la mesure où l’on sait se commander à soi-même. La domination de la nature par l'esprit : voilà tout le fond de la vie morale 1,

Et cette doctrine est d’une élévation frappante; 1l est difficile d'affirmer avec plus de force l'autonomie du mot humain. Socrate, du premier coup, s’est élevé jusqu'au principe auquel les stoïciens, et Kant plus tard, devaient rattacher toute la science du bien. Mais sa théorie demeure-t-elle d'accord avec elle-même? Si la vertu ne s'obtient qu'au prix d’un immense et douloureux effort qui dure la.vie tout entière, que devient le bonheur ? « O Socrate, disait Antiphon, je croyais que la philosophie devait rendre les hommes plus heureux. Et tu me sembles en avoir retiré tout le contraire. Ton existence est telle qu’un esclave ne voudrait pas rester avec un maître qui lui appliquerait ton régime. Tu manges de vils aliments, tu bois de méchantes boissons. Tu portes un mauvais manteau dont tu te couvres l'hiver comme l'été; tu vas sans chaussures ni tunique. On te voit refusant tout salaire, bien que l’argent soit agréable à recevoir et procure à ceux qui le possèdent une vie plus indépendante et plus douce. Vraiment, si tu fais comme les autres maitres, si tu formes tes disciples à ta

1. XENOPH., Mem., I, 5, 5 (Gp ye où 4pñ mévra àvdp, nynodpevov Tv ÉYxpA- TSLAY QpETRC VAL XPNTTOO, TAUTNV TpwTOv Èv Tÿ buy xatacxeugoaoôa) ; ibid., IE, 1,1-8:1V, 5, 4 (navténaotv äpa oot Goxoüaiv où &xpatets aveheUfepor eivau ;

vA TÔv AL”, Epn, sixétuc); ibid., IV, 5, 7-9,11; — PLaT., Phædr., VIIL, x1v, 15; ce passage contient certainement la pensée de Socrate.

ressemblance, tu peux te considérer comme un maître de malheur !. » L’objection est pressante ; ef voici comment Socrate essaie d’y répondre. Sans doute, les dieux immortels ont placé la fatigue et la sueur sur le chemin de la vertu : le sentier par lequel on y monte est rude d'abord; mais, au fur et à mesure que l’on y avance, il devient plus facile ?. La nature se laisse assouplir : elle est d’une étonnante plasticité. Les passions deviennent peu à peu comme des esclaves bien disciplinés, qui obéissent au moindre commandement. Cest par la guerre qu'il faut commencer; mais on est récompensé de son courage par une paix de plus en plus profonde, qui est la paix de l'ordre. De plus, la privation est une condition de la jouissance. On ne mange avec appétit que lorsqu'on a faim ; on ne trouve du plaisir à boire que lorsqu'on a soif. Quand on est brisé de fatigue, on dort partout avec un égal entrain. Et ce n’est pas le riche qui se sent heureux dans son palais ; c’est le pauvre qui a la bonne fortune de s’y voir gracieusement introduit. Il n’y a de joies vraiment douces que celles que l’on sait attendre : la maïtrise de soi donne aux choses la meilleure part du charme que nous leur trouvons. Mais ce qui fait le principal soutien du sage, ce qui suffit à expliquer les peines qu'il s'impose, c’est le sentiment de son progrès dans la réalisation de l’ordre. « Ne sais-tu pas que ceux qui ont conscience de ne rien faire de bon sont

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