‹ SocrateChapitre 128 sur 201 · XENoOrH., Meon., III · texte numérisé non relu

XENoOrH., Meon., III

monde; il semble bien que le disciple ait voulu faire ressortir, dans ce passage, ce que la pensée du maître contenait d'étroit et d’un peu forcé. « Eh bien! dit Socrate à Critobule, sais-tu pourquoi nous avons besoin d'yeux? — Évidemment, c’est pour voir. — Alors il est possible que mes yeux soient plus beaux que les tiens. — Comment cela? — C'est que les tiens ne voient qu'en ligne droite, tandis que les miens voient aussi de côté, étant à fleur de tête. — Penses-tu donc que l’écrevisse est de tous les animaux celui qui a les plus beaux yeux? — Parfaitement; et de plus, elle a naturellement des yeux d’une force étonnante. — Soit; mais, en fait denez, quel est le plus beau du tien ou du mien? — Le mien, à mon avis, sic'est pour sentir que les dieux nous ont fait un nez; car tes narines sont tournées vers la terre, tandis que les miennes sont relevées de manière à recevoir de toutes parts les odeurs. — Mais comment un nez camus serait-il plus beau qu’un nez droit? — C’est qu’au lieu de faire obstacle, il permet aux yeux de voir tout ce qu'ils veulent, tandis qu’un nez haut les sépare comme un mur. — Quant à la bouche, au moins, je t’abandonne le prix; car si c’est pour mordre qu’elle est faite, tu peux mordre beaucoup mieux que moi. J'ajoute qu'avec tes lèvres épaisses, tu dois avoir des baisers plus doux que les miens. — J'aurais donc, à ton dire, la bouche plus laide que celle d’un âne. Mais ne regardes-tu pas comme une preuve de ma beauté que les Naïades, qui sont des déesses, engendrent les silènes qui me ressemblent plus qu’à toi? — Je n’ai rien à répli-

quer!. » Puis les convives qui se sont érigés en tribunal pour décider qui l'emporte en beauté de Socrate ou de Critobule, vont au scrutin secret; et tous les cailloux sont pour le jeune Athénien. Socrate est vaincu; et la dialectique, cette fois, se trouve avoir le dessous.

« Le bien et le beau » ne font qu'un; et de cette réduction à l'unité dérive une théorie de l’art, à laquelle les Grecs ne paraissent pas avoir songé avant Socrate.

Les artistes de la Grèce ont passé trois ou quatre cents ans à corriger, à épurer, à développer l’idée de la beauté physique. Et l’on peut dire qu'ils ont fini par la pousser jusqu’à son dernier raffinement. Aujourd'hui encore, lorsqu'il s’agit de représenter les attitudes et les mouvements du corps humain, c’est à leurs œuvres qu’il faut revenir. Mais on ne voit pas qu’ils se soient préoccupés de faire passer dans la matière le reflet des idées et des passions qui forment la trame complexe et mobile à l'infini de notre vie intérieure. Traduire l’activité de l’âme par l'ampleur du front pensif, par le froncement du sourcil irrité, par le pli de la lèvre railleuse ou la vigueur du geste : c’est chose dont ils se sont rarement souciés. Un corps nu, vigoureux, bien proportionné, et dont la souplesse se plie avec aisance à toute sorte de poses, à toute espèce de mouvements : voilà, semble-t-il, quel a été leur idéal. Leurs héros sont tranquilles ou occupés à quelque action insignifiante : leur tête n'a pas d'expression précise. Mëme lorsqu'ils font

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