‹ SocrateChapitre 13 sur 201 · Trad. Poyard, p. 522, Hachette, Paris · texte numérisé non relu

Trad. Poyard, p. 522, Hachette, Paris

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moins aux sophistes; et ce spectacle devait éveiller dans les esprits de bien singulières réflexions. Il est permis, je crois, de le conclure : Aristophane, l’immortel adversaire des jeunes, est un de ceux qui contribua le plus puissamment à préparer la défaite des vieux. Personne ne se joua, comme lui, et des dieux et des croyances qui s’y rattachaient.

Il se fit donc chez les Grecs, à partir du cinquième siècle, et mème un peu avant, un travail de réflexion, qui alla de jour en jour accroissant son intensité, ses découvertes et sa sphère d'influence. Les spéculatifs donnèrent l'exemple et les poètes emboîtèrent le pas; lyriques, tragiques et comiques se mirent, de leur côté, à penser d'une manière toute nouvelle et de plus en plus hardie : si bien que, vers la seconde moitié du siècle de Périclès, 1l n’y avait rien, dans les croyances religieuses et morales de la vieille Athènes, qui n’eût été contredit et qui ne le fût de plus en plus. C’en était déjà fait de la foi sérieuse et de la dévotion ardente; il ne restait que des sacrifices, des chants, des danses, et des processions qui devaient servir désormais à distraire le peuple et quelquefois à le tromper. Le paganisme hellénique devait, comme toutes les religions qui meurent, mourir dans la liturgie.

La tradition ne suffisait plus : c'était chose manifeste ;

-et la raison ne suffisait pas encore. Triomphante dans

l'attaque, elle demeurait impuissante à faconner un nouvel idéal de vie.

Les vieux philosophes n'avaient guère fait que de la physique. Exclusivement appliqués à l'étude des phénomènes extérieurs, ils s'étaient demandé quel en pouvait être le principe premier. Parmi les Ioniens, les uns avaient répondu : c’est l’eau; d’autres, c’est l’air; d’autres, c’est le feu. Les Pythagoriciens avaient cru le découvrir dans le nombre, les Éléates dans « l’un », et les atomistes dans l'infinie multiplicité des éléments matériels qu'ils regardaient à la fois comme éternels, insécables et essentiellement doués de mouvement. Mais qu'est-ce que le bien? Quelle peut être l’origine du droit et du devoir? Comment se déduisent les différents préceptes qui président à la conduite de l’homme? c'étaient là autant de questions, que les premiers penseurs de la Grèce n'avaient point soulevées. Ils s’étaient bornés, en matière d'éthique, à formuler les sentences qui avaient cours dans leur milieu; et il faut venir jusqu’à Démocrite pour trouver un premier essai de théorie morale, essai qui, naturellement, demeurait très vague et très incomplet. |

On ne s'était pas occupé de la partie la plus importante de la spéculation philosophique, qui est la science du bien, et parce que l’homme, comme bandé aux objets ambiants, n'avait pas encore appris à se tourner vers lui-même : dans l'immense Tout, il ne s'était point encore découvert. De plus, des différents principes dont on était parti, 1l ne s'en trouvait aucun qui püût, en

se développant, servir de base à une synthèse définitive : ils excluaient tous une partie considérable de la nature; ils étaient tous trop étroits. Les Ionicns affirmaient, avec Héraclite, que tout devient; et cependant il faut qu'il y ait quelque chose qui soit. Les Éléates, de leur côté, maintenaient que tout est; et cependant il y a quelque chose qui devient. Le devenir est indéniable; et n’y verrait-on qu’un phénomène, qu’il faudrait encore en reconnaître la réalité, suivant l’observation décisive d’Aristote!. L'immutabilité fondamentale de l’être et le mouvement ne se conciliaient pas mieux dans la théorie de Démocrite; et l'on y trouvait encore moins cette unité primitive des choses, dont notre esprit a besoin pour les comprendre. Lorsque Anaxagore vint parler du v:55, il « parut, 1l est vrai, comme un homme à jeun au milieu de personnes 1ivres »° : 1l formula un principe qui devait donner aux recherches ultérieures une ampleur et une fécondité toutes nouvelles. Mais ce principe demeurait là comme un bloc encore informe, dont on ne savait au juste ce que pourraient faire les futurs ciseleurs de la pensée.

En outre, par le fait même que les différents systèmes que l'on avait découverts reposaient sur des principes trop restreints, par le fait même que l’idée initiale qui servait de ressort à chacun d'eux représentait seulement un point de vue de la multiple réalité, ils ne pouvaient aboutir, en se rapprochant, qu’à

1. Met., T, 6, 1011°, 2; Phys., B, 1, 193", 3; ibid., ©, 3, 2534, 83. 2. Met., À, 3, 984b, 15.

se contredire les uns les autres. Impossible d'ac corder « l'être immuable » de Parménide avec le « perpétuel écoulement des choses » dont parlait Héraclite; l'unité absolue des philosophes d'Élée avec l’infinité numérique des atomes, à laquelle croyaient les disciples de Démocrite. Impossible aussi de concilier la théorie toute mécaniste du penseur d'Abdère avec l’intellectualisme d’Anaxagore. Le résultat auquel il fallait s'attendre, c’est que le jour où de telles hypothèses se trouveraient en présence, elles produiraient une éristique aussi scandaleuse qu’inféconde, le plus beau et le plus désespérant des tintamarres philosophiques qu'on eût jamais entendu. On devait s’apercevoir, à partir de ce jour-là, que la raison, d'abord si fière de ses conquêtes, n'avait guère fait que des ruines, qu'elle n'avait réussi, au prix de deux siècles de travail, qu'à se nier elle-même, après avoir nié tout le reste.

On pouvait remarquer, dans la philosophie antésocratique, une autre source de scepticisme : c'était l'incertitude qu’elle laissait planer sur la valeur de .la connaissance intellectuelle. Parménide et Héraclite avaient déjà observé que les sens ne nous révèlent point la vraie nature des choses; et les philosophes postérieurs s'étaient rangés à leur avis; c'est par la raison qu'ils espéraient atteindre la réalité absolue. Mais avaient-ils le droit d'élever une semblable prétention, alors que personne ne savait encore d’une manière précise en quoi la pensée rationnelle diffère de la sensation? Pourquoi cette supériorité? Pourquoi ce privilège qu'ils accor-

daient à l’entendement? On ne pouvait l'admettre qu'à condition qu'il füt dûment démontré. Or, cette démonstration, on ne l'avait pas faite. Bien plus, il paraissait impossible de la faire à l’aide des conceptions toutes matérialistes auxquelles s'étaient bornés les vieux philosophes. S'il n'y a d'autre être que l'être corporel, ne faut-il pas que les doutes que l'on élève sur les sens, portent aussi sur la raison elle-même? Ne faut-il pas que le relativisme devienne universel 1?

Elles étaient donc profondes, elles étaient irrémédiables, les lacunes de l'ancienne physique; et le progrès naturel de la réflexion suffisait par lui-même à les faire éclater. Mais ce travail de tristes découvertes fut précipité par un événement d’une portée immense : je veux parier de la prépondérance politique et intellectuelle d'Athènes.

Après les victoires de Salamine, de Platée et de Mycale, Athènes, désormais à l'abri du danger et consciente de sa force, déploya une telle activité qu'elle devint en quelques années le centre de la civilisation hellénique. Thémistocle fit du Pirée le port de la ville et l’entoura d’un mur haut de 19 mètres, long de 11 kilomètres et assez large pour que deux chariots y pussent passer de front. De plus, il engagea ses concitoyens à offrir des avantages aux étrangers, particulièrement aux ouvriers qui viendraient s'établir dans la cité. Et ces deux mesures tendaïient au même but, qui était de faire d'Athènes la reine de la

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