bid., xu
fuient sans cesse sous l'influence du tourbillon universel etavec une telle rapidité, qu’on ne peut jamaisdire d'aucune d’entre elles : elle est ceci ou cela. Car, pendant que nous essayons de la dénommer, elle est déjà devenue tout autre : elle est déjà grande quand nous la disons petite, et pesante quand nous la disons légère. Il n'y a donc que du devenir; et ce devenir n’est qu’un ensemble de rapportsi. Par conséquent, c’est s'illusionner soimême que de croire à l’existence d’une vérité absolue ; il y a autant de vérités que d'individus, et, dans le même individu, autant de vérités que d’instants : l'homme est, à tout moment, la mesure de toutes choses *.
Il n’y a rien, reprenait Gorgias à son tour, en partant du point de vue opposé, c’est-à-dire du point de vue éléatique, pour aboutir à des conséquences plus radicales encore. Il n’y a rien. Car il est contradictoire que le non-ètre soit; et d’autre part, l'être n’est pas plus que le non-être. Si l’être est, il faut de toute rigueur qu'on se le représente ou comme primitif ou comme dérivé. Dans le premier cas, il n’a pas de commencement; par là même il est infini. Et, s’il est infini, il n’est nulle part. Il ne peut être, en effet, ni dans un autre, parce qu'alors il ne serait plus infini, ni en luimème, parce que le contenant est autre chose que le contenu. Mais ce qui n'est nulle part n’est pas du tout.
1. PLAT., Theæt., 1, vit, 207; xu, 213; XIV, 217. 2. Ibid., I, xi1v, 218. | 8. Sext., Adv. Malh., VII, 66 et sq.; De Melisso, 5, 979*, 21 et sq.
Dans le second cas, si l’être est dérivé, d’où vient-il? il pe peut venir du non-être; car « rien ne vient de rien ». Et l’on ne peut non plus le faire venir de l’être; car alors l'être est déjà. De plus, si quelque chose vient de l'être, c’est que l’étre devient; or il est essentiellement étranger à tout devenir!. On se heurte également à la contradiction, lorsque, au lieu de considérer l'origine de l'être, on essaie de concevoir sa nature. Il faut, en effet, que l'être soit un ou plusieurs. Or il ne peut être ni l’un ni l'autre. Il ne saurait être un; car ce qui est un n'a pas de grandeur corporelle, et ce qui n’a pas de grandeur corporelle n’est pas; 1l ne saurait davantage être plusieurs, car la pluralité est un ensemble d'unités ; or, on vient de voir que l'unité n’est pas’.
« Rien n'est »; et, de plus, s’il y a quelque chose, ce quelque chose est inconnaissable. Car notre pensée n'est pas l'être; elle s’en distingue, comme nous le révèle l'erreur. Mais si elle s'en distingue, c'est qu’elle ne peut l’atteindre$.
Enfin, supposé qu'il y ait quelque chose de connaissable, ce quelque chose ne peut se communiquer par le discours. Les mots ne sont pas les concepts; 1ls ne font que les signifier. Et cette signification n’est possible que si les concepts se trouvent à la fois et dans celui qui parle et dans celui qui écoute. Or c’est ce qui n'arrive point, une même chose ne pouvant être à la
1. SExT., Adv. Malkh., VII, 68-71; De Melisso, 979», 20 et sq. 2. SexT., Ap. Gorgias, 73; De Melisso, 6, 979°, 36. 8. Sexr., Adv. Math., VII, 77-82; De Melisso, 6, 980°, 8.
fois dans deux sujets différents. D'ailleurs, si la même chose pouvait se trouver à la fois dans deux sujets différents, il faudrait bien encore qu’elle leur apparût comme différente, en vertu de la différence de leur constitution ; et ce n’est qu’en apparence qu'on parlerait des mêmes questions; au fond, l'on ne s'entendrait pas!.
Ainsi parlaient les principaux représentants de la philosophie nouvelle. Partis de principes contradictoires, ils s’accordaient l’un et l'autre à conclure que le savoir est impossible. C'était aussi l'unique point sur lequel s’entendissent les autres discoureurs de la même époque. Ceux-là, il est vrai, autant du moins que l’on peut s’en rendre compte, ne développaient pas de longues théories sur l'être et la pensée ; mais ils affirmaient à l'unisson que la science n’est pas faisable. L'un ne peut être plusieurs, disaient-ils; et par conséquent 1l faut regarder toute union d'un prédicat avec un sujet comme une opération illégitime de l’esprit?. De telles idées frappaient d'autant plus les auditeurs, qu’elles supposaient une souplesse d'intelligence exceptionnelle et que nombre d’entre elles pénétraient fort avant dans les choses. Le grand effort de Platon devait être de concilier l’un et le plusieurs.
On ne s’en tenait pas d’ailleurs à ces négations d'ordre spéculatif, qui suffisaient cependant par elles-mêmes à ébranler toutes les convictions. On abordait directement
1. SexT., Math., VII, 83-86; De Melisso, 980", 19 et sq. D'après Zeller, ce dernier texte est en partie douteux.
2. ARIST., Phys,, À, 2, 185°, 25; — PLAT., Soph., 11, xxx vi, 47.
les problèmes de fond que soulevait l'éthique traditionnelle, et l’on y portait la même tendance déboulonneuse. Existence de Dieu, réalité de la providence, origine de la religion, fondement des lois naturelles et des lois positives, tout fut frappé du marteau de la critique, mis en doute ou réfuté.
« Je n’ai pas à savoir s’il y a des dieux ou s’il n'y en a pas, disait Protagoras; car nombreuses sont les difficultés que comporte un pareil problème : il est obscur et la vie de l’homme est courte. » Thrasymaque écrivait, de son côté, que les dieux « ne voient pas les choses humaines »; et la preuve qu’il en donnait, c’est « qu'ils n’ont aucun souci du plus grand des intérêts humains, qui est la justice ». Tout le monde la transgresse, et les dieux demeurent impassibles?. Et l’on s'imagine facilement l'impression profonde que devaient produire de telles paroles sur le peuple d'Athènes de plus en plus démoralisé par les vicissitudes et les atrocités de la guerre du Péloponnèse. Elles disaient tout haut ce que chacun sentait au fond de son cœur. Prodicus allait encore plus loin, malgré l'éloge de la vertu qu'il nous a laissé? : 11 émettait sur les dieux une idée analogue à celle de Démocrite. A son sens, la religion tout entière, les mystères, les fêtes et les rites avaient pour origine la beauté des phénomènes que contemple le cultivateur des champs. De là dérivait le culte de
1. Dioc., IX, 51, Firmin-Didot, Paris, 1862 ; — PLAT., Theæt, I, xvir, 221. 2. HeruiAs, in Phædr., p. 192, Ed. Ast.