XENoOPu., Mem., IV
sance, déployait un talent merveilleux à la développer. Puis, tout à coup, ilen prenait le contre-pied et réfutait, avec la même force, tout ce qu'il venait d'affirmer. « Énigme! énigme! se disaient les profanes; et voilà encore un de ces hommes nouveaux à qui le oui et le non sont devenus indifférents. » On n’a pas de peine non plus à se figurer l’étrange impression que dut produire sur les Athéniens la théorie morale de Socrate. On l’entendait à chaque instant formuler des assertions de ce genre : « La vertu est une science et n'est que cela; qui sait jouer du luth est un joueur de luth; qui connait la médecine est un médecin; de même, qui sait la piété est un homme pieux; qui sait la justice est un homme juste; qui connait le courage est par là même courageux; celui qui trompe sciemment l'emporte sur celui qui trompe sans le savoir. Ce qui est utile à l’un peut être nuisible à l'autre; et, par conséquent, ce qui est bon pour celui-ci peut être mauvais pour celui-là. » Évidemment, les gens du commun, ceux qui n'étaient point des initiés, ne pouvaient voir dans un pareil langage qu une vaine et dangereuse éristique. Socrate, pour eux, n'était qu'un sophiste à la facon de Gorgias, de Protagoras et de Prodicus.
De plus, 1l leur apparut, sans nul doute, comme le plus agaçant, le plus irritant et le plus insupportable de tous ceux de son espèce. Qu'on se figure le rôle qu'il s'était donné. Non seulement il allait toujours chicanant, comme ses frères en syllogistique; mais encore il attrapait un à un tous ceux qui avaient quelque répu-
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tation de savoir. Et, quand il les tenait, il les accablait de questions embarrassantes, et ne lâchait jamais prise avant de leur avoir fait avouer qu'ils étaient les plus ignorants des hommes, puisqu'ils ne savaient pas même qu'ils ne savaient rien. C'était là son passe-temps; et il s’y acharnaïit. Tantôt il s’attaquait aux gens en pleine société, et alors il les livrait sans merci à la risée du public; tantôt il poussait l’indiscrétion jusqu à pénétrer chez eux afin de leur faire subir l’humiliante épreuve de son implacable ironie. 11 n’y avait pas d’endroit où l’on ne courût le risque de rencontrer ce mauvais plaisant, cet « effronté railleur ». Il] n’épargnait d’ailleurs personne. Politiciens, poètes, artistes, Jeunes et vieux, tout le monde avait eu ou pouvait avoir son quart d'heure d'examen à la Socrate. Ce qu'il y avait de pire, c'est que son exemple ne demeurait pas stérile. Beaucoup de jeunes gens qui avaient du loisir et qui appartenaient à de riches familles s'attachaïient à lui, et prenaient grand plaisir à voir de quelle manière il éprouvait les hommes. Puis ils tâchaient eux-mêmes de l’imiter et se mettaient à éprouver ceux qu'ils rencontraienti. N’était-ce pas « une vraie peste » que cet affreux silène aux lèvres de bouc et aux yeux d’écrevisse, qui s'était attaché de la sorte aux flancs de la cité? |
On dut aussi regarder Socrate comme le plus dan- gereux de tous les esprits qui s’amusaient à subtiliser