PLAT. Apol., Ï, vix
la conviction. Il n’y avait qu’un moyen véritablement efficace : c'était de s’aboucher avec les individus, de les assiéger de questions, de leur faire dire ce qu'ils pensaient et même, au besoin, ce qu'ils faisaient !, et de détruire sur-le-champ tout ce qu’ils énonçaïent de contradictoire ou d'insuffisant. En second lieu, Socrate se proposait de ramener ses concitoyens à la vertu; et il s'était persuadé que, pour y réussir, il devait tout à la fois leur fournir un idéal raisonné de conduite et développer de plus en plus leur raison. Or, quand il s’agit de questions morales, c'est l’homme qu’il faut interroger; car c'est l’homme qui « est compétent », comme l'a bien senti M. Boutroux?. Chacun de nous porte en lui-même un certain fonds d'idées plus ou moins confuses, d’où l’on peut dégager, en les précisant, les principales lois de la vie morale. On peut dire aussi que le dialogue est le procédé le plus propre à féconder les intelligences; car 1l est la manière la plus précise et de diriger et de provoquer à temps le travail de la réflexion. « Pour ceux qui s’attachent à moi, dit Socrate dans le Théétète, il leur arrive la même chose qu'aux femmes en mal d'enfant. Aussi vives et plus vives encore sont les douleurs et les difficultés qu'ils éprouvent jours et nuitsÿ. »
1, PLarT., Lach., IV, xu, 112, 2. Études d'histoire de la philosophie, p. 48, Alcan, Paris, 1898. 3. I, vit, 205.
Socrate ne dialoguait pas à l'aventure. Sous la forme interrogative qu'il donnait à ses examens, se révèlent deux procédés principaux : l’un par lequel il s'élevait à la définition elle-même et qu'on appelle induction ; l’autre par lequel il descendait de la définition soit à ses conséquences, soit à ses applications pratiques, et que l’on peut appeler déduction. C'est le premier de ces deux procédés qui l'emporte dans sa méthode; car son but dominant était, comme on l’a vu, d’arriver à « l'essence de chaque chose ». Mais le second ne lui est pas étranger non plus : 1l l’employait aussi, quand la nature de la question posée le demandait. Et l’on comprend qu'il ait eu mainte occasion d’y recourir. Car les concepts qui constituent la morale ont leur racine dans la métaphysique; ils y conduisent tout naturellement. De plus, pour un réformateur tel que Socrate, ces concepts ne pouvaient être simple affaire de raison pure. Son dessein arrêté était d'améliorer les mœurs d'Athènes. Et par conséquent, il ne devait pas lui suffire de montrer et de démontrer la règle; il devait aussi faire voir comment elle se rapporte à la conduite des individus.
L’induction, telle que Socrate l’a comprise, se présente sous des aspects très divers dans les dialogues qui nous sont parvenus : elle y semble méandreuse et multi-
forme comme la vie. Mais il est possible, je crois, d’en dégager les traits principaux. | Lorsque la conversation roulait sur une idée, Socrate, d'ordinaire, posait immédiatement la question de savoir « ce que c'est ». « Comment définir la sagesse? » disait-il à Euthydème... « Faut-il chercher de même la nature du bien? » S'agissait-il au contraire d’un cas donné, avançait-on, par exemple, que « tel citoyen était plus sage, ou plus habile politique, ou plus courageux que celui dont il parlait, il ramenait alors la question à son principe »; 1l s'élevait du fait à l’idée supposée par le fait. « Tu dis, répondaitil, que l’homme dont tu fais l'éloge est meilleur que celui que je loue moi-même? — C’est ce que je soutiens. — Pourquoi donc ne pas examiner d’abord à quelles actions on reconnait un bon citoyen ?? » Et cette manière de généraliser le problème replaçait les auditeurs en face d’une définition à chercher; le xt êor reparaissait comme l’objet auquel on devait appliquer toute son attention. C'était le thème inévitable. . La question ainsi posée, Socrate ne cherchait pas à ls résoudre par l'intuition directe et rationnelle des choses, comme Aristote devait le faire plus tard ; il s’emparait des opinions admises, des jugements ordinaires : il prenait pour point de départ la notion que l’on se faisait communément de l’objet à définir, persuadé que cette notion renfermait une âme de vérité et que le meilleur