XENoPu., Banquet, VIIT
comme celle d’un amant, mais comme celle d’un ami. Oreste et Pilade, Thésée et Pirithoüs et nombre d’autres demi-dieux ne sont célébrés.. que parce que, s’admirant l’un l’autre, ils ont accompli ensemble les plus grands et les plus beaux exploits!. » L'amour des âmes est donc utile au sage, autant que l'amour des corps lui est funeste. Mais, d'autre part, il ne faut point que l’exaltation qui en résulte tourne à la passion, soit poussé jusqu’au délire. Car le délire, c’est l'abandon de soi-même; le délire, c'est l'esclavage. Or le premier devoir de l’homme consiste à savoir ce qu'il fait, à rester maitre de ses pensées et par là même de ses actes, Le « connais-toi toi-même » ne peut souffrir d'exception : 1l est la première et la plus inviolable des lois; tout le reste en dépend.
Voilà, je crois, ce que l’on peut dire de plus saïllant au sujet de la méthode socratique. On en connaît maintenant le but, la forme, le fond logique et l'esprit. Reste à savoir ce qu'elle vaut et quelle influence elle a exercée sur le développement de l'esprit humain.
Cequifrappe tout d’abord, c’est qu'elle reste inachevée: elle a des lacunes et les contours n’en sont pas suffisamment arrêtés. Socrate cherche des concepts; mais il ne
1, XeNoPH., Banquet, VIII, 31.
se demande point quel est le rapport de ces formes de l'esprit avec la réalité : 1l ne paraît pas avoir soupconné le grand problème, le problème fondamental de l'harmonie de la pensée avec les choses. Socrate se fonde sur des synthèses rationnelles; mais il ne se pose pas la question de savoir comment nos idées s’embottent les unes dans les autres, quelle est la nature du point d'attache en vertu duquel elles s’évoquent mutuellement sous le regard de la conscience. Et c’est de là cependant que dépend toute la valeur de notre savoir. De plus, l’induction et la déduction, au point où Socrate les a laissées, ne sont encore que des ébauches où la spontanéité du logicien tient presque autant de place que la théorie. Enfin, ses divers procédés ne peuvent guère avoir d'efficacité qu'en morale. Dans les recherches d'ordre moral, en effet, il est assez naturel de partir de l’idée, au lieu de partir du fait : c'est lui qui est en question. « Aristide ne m'est pas donné comme vertueux : je me demande si je dois le déclarer tel. La conduite que je dois tenir pour observer la piété ne m'est pas donnée : elle est à venir, elle n’est que possible. Et comment la déterminer, si ce n’est en partant de l’idée générale de la piété 1? » Dans les sciences de la nature, la marche est inverse. On s'élève du particulier au général, des manifestations de l’être aux lois qui les régissent : c’est par les faits que l’on commence. De plus, ces faits, dont tout le reste dérive, qui sont