E. BoutTroux, Études d'histoire de la philosophie, p
plutôt la matière que l’objet des sciences physiques, on ne les étudie pas à travers les discours des hommes, on ne se préoccupe pas de déterminer la notion que le vulgaire peut en avoir. On a recours pour les connaître à l'observation directe. Le savant ne se fie qu'à ses yeux : il veut constater par lui-même. Enfin, les faits une fois donnés, le savant les traite moins par l'analyse rationnelle que par une sorte d’analvse physique. I1 leur impose toute une série d'épreuves pratiques qui lui suggèrent des hypothèses qui à leur tour lui suggèrent d’autres épreuves de même nature et d’une précision croissante. Et il continue cette chasse à l'inconnu jusqu'à ce qu'il découvre soit une loi, soit une explication problématique qui semble ne pouvoir être dépassée. La méthode de Socrate n'est donc pas appropriée de tous points aux sciences expérimentales proprement dites; et il paraît s’en être apercu, car il se borne presque toujours aux questions qui concernent l'éthique. De temps à autre, il jette un regard curieux sur les phénomènes du monde matériel. Mais il ne s'y appesantit pas et se met derechef à raisonner « du bien et du beau ».
Malgré ces défauts qui sont très naturels, vu le temps où vivait Socrate, sa méthode n'en a pas moins été le commencement d'une ère nouvelle.
D'abord, il est le premier qui ait eu l’idée de procéder d'après des règles définies d'avance; et cette découverte est d’une portée considérable : elle symbolise la prise de possession de la pensée grecque par elle-même. Héraclite,
Parménide, Démocrite, tous les vieux chercheurs se sont tournés d'emblée à l'étude de la nature, suivant en cela la même tendance que les poètes des premiers âges : leur esprit s’est bandé aux objets et avec tant de force qu'il s’y est oublié lui-même. De là leur manque de psychologie; de là leur confiance aussi absolue que naïve dans la raison dont ils ignoraient les lois et la portée. Avec Socrate, tout se modifie : c'est l'étude du sujet qui prend la première place. Les rôles sont changés. On passe du dehors au dedans, de la recherche instinctive à la recherche réfléchie, et par là mème du point de vue dogmatique au point de vue critique. En outre, la théorie des concepts a clos la période des négations et préparé la découverte d’un dogmatisme nouveau, à la fois plus large et plus profond. Depuis longtemps déjà, dominaient deux grandes théories que l'on regardait comme absolument irréconciliables : ceux-ci ne voyaient que l’un et niaient le plusieurs; ceux-là ne voyaient que le plusieurs et niaient l'un; et cet exclusivisme s'était traduit à la longue par un doute radical dont on ne savait comment sortir et qui aboutissait aux doctrines morales les plus brutales et les plus dangereuses. Socrate est venu démontrer que l’un et le plusieurs sont deux aspects de la réalité qui peuvent se réunir dans un point de vue supérieur. Que l'on cesse, est-il venu dire, de s’en tenir systématiquement à un seul côté des choses; qu’on s'efforce de les tourner et retourner; qu'on apprenne à les envisager sous leurs faces diverses : et l'harmonie fera place à la contradiction.
Le moyen de fonder le savoir, c’est de Le rendre plus com-
préhensif. Et ce langage n'a pas été stérile : il a provoqué et « la science » de Platon et celle d’Aristote.