CHAPITRE VI
Ce serait se méprendre que de chercher dans la philosophie de Socrate un idéal de vie complet. Il s’en est tenu, même en morale, à son rôle de semeur d'idées. Mais on peut dire qu’il a dialogué sur toutes les questions fondamentales de l'éthique. Il a parlé tour à tour du bonheur, du bien, du beau, de la vertu, du devoir, de la vie individuelle, de la famille et de l’État; et, sur chacun de ces sujets, il a laissé des conceptions originales, qui, une fois disposées dans leur suite naturelle, forment comme la base d'un vaste et puissant système.
D’après Socrate, l’idée dont il faut partir en morale est celle de bonheur. Le bonheur, voilà l’objet vers lequel s'orientent toutes les tendances de notre être et qui les satisfait toutes; voilà le terme qui, une fois atteint, n’en appelle plus un autre, « le terme qui se
suffit ». « Tout le but de l’homme est d’être heureux, » dit Bossuet dans la première de ses Méditations sur les Évangiles. C'est aussi la pensée que Socrate exprime à plusieurs reprises et sous différentes formes. Celui-là est un bon chef d’État, qui s'efforce de diminuer autour de lui les sources de la souffrance et d'ouvrir de nouvelles sources de joie. Celui-là est un bon général, qui fait la guerre pour valoir à ses concitoyens un surcroît de bonheur. Car « c’est dans l'intention d'obtenir un tel résultat qu'ils l'ont élu » : les hommes ne combattent que pour s'assurer une vie plus pleine, plus harmonieuse, et par là même plus heureuse. Aïnsi l’entendait Homère, lorsqu'il disait d'Agamemnon qu'il était à la fois « bon roi et vaillant guerrier ». Il le louait d'avoir travaillé par l’art du gouvernement et la puissance des armes à la félicité de ses sujets; il le louait d’avoir été le père de son peuple. La fin de toute autorité, politique ou militaire, c'est de faire que les individus qui lui obéissent deviennent plus heureux. Et pourquoi? Parce que la fin des individus eux-mêmes, c'est le bonheur. |
Chaque homme sent que tout est là; et ce sentiment a des racines si profondes dans notre âme, qu'aucune discussion logique ne réussit à l’ébranler. Il nous vient tout droit de la nature; et rien n'est assez puissant ni pour le faire dévier ni pour en diminuer la force. On peut se demander si le plaisir, la joie et les autres choses