CHAPITRE IV
Les maîtres itinérants. — Philosophie de Protagoras et caractère de son enseignement. — Son entourage. — La morale est-elle susceptible de démonstration? — Idées de Protagoras sur l'éducation. — Objections de Socrate. — La morale de l'intérêt bien entendu : toute faute est une erreur de jugement. — Confusion de l'intérêt public avec l'intérêt privé.
Pendant la jeunesse de Socrate, les sophistes commençaient à pulluler dans Athènes. Le terme a pris plus tard un sens péjoratif : sophisme est devenu synonyme de mauvais raisonnement. Mais à l'origine, ces • maîtres étaient simplement, comme leur nom l'indique, des professeurs de sagesse, voyageant de ville en ville et vendant au plus offrant le trésor de leurs connaissances qui embrassaient à peu près toute la science du temps, depuis le système du monde jusqu'aux arts pratiques. Le sophiste remplaçait l'ancien rhapsode. Il était comme lui vêtu d'un manteau de pourpre. Seulement, au lieu de réciter les anciens poèmes épiques, il prononçait devant la foule des discours d'apparat ou faisait des conférences à l'usage de quelques privilégiés. Moitié professeur, moitié
journaliste, dit Gompers, il se flattait de posséder la science universelle, et il était toujours prêt à entrer en lice pour livrer combat (i).
Dans cette ville d'Athènes où l'art oratoire tenait la première place, les sophistes devaient jouir d'une grande considération. Ils fournissaient, en effet, les premiers matériaux de l'éloquence. Les uns, comme Prodicus de Céos, cultivaient l'étude du langage ; d'autres, tel Hippias d'Elis, enseignaient l'art de vérifier les dates et faisaient un cours sur les institutions des différents peuples (2). D'autres enfin rédigeaient des manuels de philosophie pratique, parce qu'un bon avocat doit savoir disserter sur le juste et l'injuste. Ils se gardaient en général d'attaquer la démocratie qui leur aurait fait payer cher leur témérité, mais quelques-uns montraient moins de respect envers les dieux.
D'autres manuels traitaient, sous une forme littéraire, des différents métiers et professions. Un écrit qui nous est parvenu sur l'art de la médecine contient des notions qui ne seraient pas désavouées par un savant moderne.
Le plus célèbre de ces maîtres itinérants, Protagoras d'Abdère, avait environ vingt ans de plus que Socrate. Il ne reste, de ses œuvres, que des phrases détachées ; mais nous savons qu'il a traité presque tous les sujets : rhétorique, éducation, jurisprudence, politique, morale (3). On cite de lui des « discours impératifs », des « discours terrassants », un ouvrage
(i) Gompers, op. laudat., t. I", p. 435-37.
(2) Ibid.. t. I". p. 456.
(3) Ibid., t. I", p. 475 et suiv.
SUT la constitution politique, un autre sur « la conduite incorrecte », des écrits moraux sur les vertus, sur l'ambition, etc. C'était ce qu'on appelait un puits de science. Il atteignit une grande réputation. Périclès se plaisait à discuter avec lui des cas de jurisprudence et lui demanda des lois pour la ville de Thurium dont il voulait faire, en Italie, une sorte de cité modèle recrutée parmi tous les pays de la Grèce. Enfin, les tragédies d'Euripide lui avaient emprunté des phrases tout entières et on lui attribue une certaine influence sur les procédés de discussion employés par Thucydide.
Quant au fond de ses opinions, nous sommes réduits au commentaire de quelques propositions qui firent, en leur temps, beaucoup de bruit, par exemple celleci : « l'homme est la mesure de toute chose. » Son livre « sur les dieux » fut brûlé par la main du bourreau ; il n'en reste qu'un court fragment, où il est dit que la vie est trop courte et l'esprit humain trop borné pour avoir, sur un tel sujet, aucune science certaine. Nous pouvons néanmoins nous figurer que ce doute fit une fâcheuse impression sur les dévots d'Athènes. Protagoras devait, quelques années plus tard, payer de l'exil cette audacieuse affirmation.
C'était donc un esprit hardi, et, de plus, un parfait honnête homme. Il fut admiré de toute la Grèce pensante, pleuré par Euripide ; et son observation sur les limites de l'intelligence aussi bien que la franchise de son langage le font considérer connue une sorte de prédécesseur de Socrate.
Toutefois, on a quelque peine à ramener cette vaste activité à des principes certains. Deux choses manquent à Protagoras et à tous les polygraphes de son espèce ;
une idée d'ensemble et un critérium de la certitude. En fondant toute connaissance sur la perception sensible, il s'exposait aux critiques que Platon dirigea plus tard, sinon contre lui, au moins contre son école. Cette confiance excessive dans le témoignage des sens lui donne une certaine ressemblance avec nos philosophes du dix-huitième siècle, dont il se rapproche encore par son éloignement pour la métaphysique. Ces hommes si indépendants, qui se croient affranchis du monde invisible, glissent malgré eux vers la philosophie matérialiste. Ils peuvent exceller dans un essai, rédiger ce que nous appellerions aujourd'hui de bons articles de revue. Mais quand il s'agit de conclure, leur science fragmentaire retombe sous l'empire de la nécessité ou du déterminisme le plus étroit : « toute cause, à leurs yeux, produit en tout temps et en tout lieu les mêmes effets » ; ce qui est précisément le contraire de la liberté.
Ils ont, en outre, un défaut moins grave, mais choquant pour un philosophe épris d'exactitude : ils effleurent tous les sujets sans en approfondir aucun. Orateurs plutôt que penseurs, ils dissimulent derrière une fiction ingénieuse et sous la véhémence du langage la faiblesse de l'argumentation.
C'est ce défaut de la cuirasse que Socrate saisira quand les circonstances le mettront en présence de Protagoras.
Ce fut probablement en 444. Le vieux maître avait déjà traversé Athènes ; mais cette année-là, son appa-
rition fut une espèce d'événement. Platon nous a laissé une peinture très vivante de l'ardeur de la jeunesse à le rechercher (i).
Il n'est pas encore jour, lorque le jeune Hippocrate, fils d'Apollodore, vient réveiller Socrate :
— Tu sais la grande nouvelle? // est là, il vient d'arriver.
— Qui? demande Socrate en se frottant les yeux.
— Lui, le seul, l'immortel Protagoras.
— Et c'est pour cela que tu es debout avant l'aurore? Est-ce qu'il t'a pris quelque chose? Veux-tu le poursuivre en justice?
— Il m'a fait du tort, Socrate, s'il prétend être sage à lui tout seul.
— Bon, bon, mon ami ! répond Socrate en bâillant et en mettant une jambe hors du lit. Cela peut s'arranger. Offre lui seulement un bon prix de ses leçons...
— Plût aux dieux ! s'écrie Hippocrate. Je donnerais pour cela ma dernière obole. Mais tu connais ce grand homme. Je t'en prie, présente-moi...
— Attends, du moins, que le soleil soit plus haut et que je fasse un bout de toilette.
Les idées de Socrate se sont éclaircies sous le jet de la fontaine. Comme il est encore trop tôt pour se présenter chez l'Abdéritain, les deux amis déambulent au soleil levant et Socrate en profite pour sonder son compagnon, u C'est curieux, dit-il, cette rage de philosopher avec le premier venu. Car, enfin, tu ne confierais pas ton corps à un médecin que tu ne connaîtrais pas ; et te voilà tout prêt à confier ton âme infi-
(i) Protagoras, trad. Cousin, t. III, p. 12.
niment plus précieuse, à un homme que tu n'as jamais vu. Enfin, allons-y,* puisque tu le veux. ;>
Ils frappent à la porte de Caillas chez qui est descendu Protagoras. Mais ils ne sont pas les premiers. Déjà on assiège la maison. Le portier, un eunuque, est de mauvaise humeur.
— Qu'est-ce encore? grogne-t-il entre ses dents. Des philosophes, des avocats? Nous en avons, dieux merci, bien assez.
— Mais, digne Cerbère...
— Point.
— Seigneur portier !...
On lui glisse quelques drachmes dans la main et il se laisse convaincre.
A l'intérieur, grande animation. Il y a du monde partout. On cause, on argumente dans toutes les pièces de la maison. Protagoras se promène dans l'atrium. Quand Socrate, après avoir présenté son ami, pose au maître quelques questions, peu à peu chacun sort de son trou et le cercle se forme. « J'étais frappé, dit Socrate, du respect qu'on lui témoignait et de la discipline qui régnait dans cette libre assemblée. Il marchait tout en causant : chaque fois qu'il revenait sur ses pas, les rangs des auditeurs s'ou\Taient devant lui et se refermaient ensuite. »
Mis en demeure de communiquer son savoir, Protagoras définit ainsi l'objet de son enseignement, nous dirions la matière de son cours : « La connaissance des affaires domestiques, afin qu'on sache gouverner sa maison le mieux possible, et celle des affaires publiques, afin qu'on devienne capable de parler et d'agir pour les intérêts de l'État. »
Ce programme un peu vaste était conforme aux
exigences du siècle : dans les choses de l'esprit, on ne rn^n^^'^'^^^''' point ^encore la division du travaih
Les détails que Protagoras donne sur sa propre carrière ne sont pas moins significatifs. « Le métier de philosophe ou de sophiste, dit-il en substance, est fort délicat. Il est généralement suspect aux autorités établies. C'est pourquoi les professeurs de morale se sont longtemps enveloppés du voile de la poésie ; ou bien ils se sont déguisés en g^'mnastes, comme Hérodicus, en joueurs de flûte comme Agathoclès (il aurait pu ajouter : en rhapsodes, comme Xénophane), se contentant de glisser leurs préceptes entre deux poèmes, deux gammes ou deux exercices. Le premier, j'ai eu le courage de ma vocation : j'ai osé prendre le titre de philosophe, au lieu de m'abriter derrière un art technique. La meilleure de toutes les finesses est, selon moi, de n'en avoir point. J'aime mieux me montrer tel que je suis que d'être démasqué (i). »
Tout ce début du dialogue éclaire d'une vive lumière ce qu'on pourrait appeler l'état de l'enseignement supérieiu: en Grèce au cinquième siècle. Les jeunes gens se montraient d'autant plus avides de savoir que cet enseignement était moins organisé et que, remplaçant la tradition par le libre examen, il n'était pas sans danger pour le professeur. Ce sont les émotions et les risques de l'âge héroïque. Nos maîtres, à nous, sont étroitement cantonnés dans leur spéciahté. ' Ils haranguent du haut d'une chaire un troupeau muet et passif. Il faut se représenter les maîtres d'autrefois causant familièrement avec leur auditoire. C'était un échange continuel d'impressions entre le
(i) Protagoras trad. Cousin t. III, p. 27 et suiv
docteur et ses (îisciples. Tout au plus trouverait-on une pâle image de ces mœurs primitives dans les universités musulmanes qui ont conservé, sinon l'esprit, du moins les gestes de l'antiquité ; là, des étudiants de tout âge déambulent ou se tiennent accroupis dans l'ombre autour d'un maître renommé. Chez nous, les rites de la science ont évolué conrnie ceux de la religion ; de même que la messe a remplacé le repas symbolique des premiers chrétiens, de même dans nos écoles le professeur pontifie, la classe écoute et suit comme elle peut ; la communion est rare et accidenteUe.
Pour la même raison, il fallait bien que le philosophe antique fît étalage de ses connaissances, car il ne se trouvait personne pour le dispenser de ce soin. Un professeur à la Sorbonne n'a pas besoin d'énumérer les matières de son enseignement : la Faculté s'en charge. A Athènes, dans le silence des pouvoirs publics, le maître était forcé de faire lui-même son prospectus. Il était à lui seul une école libre des sciences politiques et il devait annoncer de vive voix le programme de ses cours, puisqu'il ne lui était pas permis de l'afficher.
On ne doit donc pas prendre à la lettre les plaisanteries de Platon sur la prétendue vanité de Protagoras, pas plus que ses pudeurs d'aristocrate bien rente touchant les honoraires du professeur. Nous trouvons naturel aujourd'hui qu'un maître se fasse payer le prix de ses leçons. Le procédé de Protagoras nous paraît même empreint d'une singulière bonhomie : « Voici, dit-il, comment je m'y prends pour me faire payer. Lorsqu'on a appris de moi ce qu'on désirait, on me donne, si on veut, la somme que je demande ;
sinon, je mène mon élève dans un temple, et, après avoir pris la divinité à témoin, il paie mes préceptes selon l'estime qu'il en fait. » Combien, je ne dis pas de professeurs, mais de simples répétiteurs se contenteraient d'un salaire fixé par l'élève lui-même devant le grand autel de Saint -Etienne du Mont? "*^ Soyons donc plus équitables et n'oublions pas que / cet excellent homme a sacrifié son repos et finalement | sa vie à la libre expression de ses idées. |
Plusieurs personnages distingués sont groupés autour de lui. C'est d'abord Hippias d'Élis (i) — un vigoureux gaillard — si on en juge par sa prodigieuse activité : musicien, peintre, mathématicien, poète, auteur tragique, il était en outre, dirions-nous, docteur es sciences ethnographiques, mythologiques et morales. Telle était la variété de ses aptitudes qu'il avait, tout en étudiant les sciences, pratiqué les travaux manuels : on raconte qu'il se montra aux jeux olympiques sous un costume entièrement fabriqué de sa main. Sa mémoire était étonnante. Grâce à ses procédés mnémotechniques, il fournit la première chronologie des événements de la Grèce. Ses nombreux voyages avaient étendu son horizon aux mœurs et aux institutions des différents États. Aussi prêchait-il la fraternité des peuples. On a conservé le titre de quelques dialogues dans lesquels ses prin-
(i) GoMPERS, op. laudat., t. I^r, p. 456 et suiv.
cipes de morale étaient ingénieusement mis en scène ; génie exubérant, à tendance universelle, comme il s'en rencontre aux époques juvéniles où le développement intégral de l'être humain n'a pas encore subi la déformation du métier.
Plus remarquable encore est son voisin Prodicus de Céos (i), stoïcien avant le stoïcisme, grande âme dans un corps débile, toujours mourant et toujours agissant, pessimiste et plein de foi, exemple vivant de la supériorité du moral sur le physique. Sa voix puissante et grave surprend et commande l'attention. Personne n'a peint sous des couleurs plus sombres les misères de la condition humaine ; personne ne trace une image plus saisissante de la mort qu'il compare à un créancier au cœur dur, arrachant des gages successifs à son débiteur ; mais cette mort, il enseigne à la mépriser, comme un incident vulgaire qui ne nous concerne pas puisqu'il est le seul dont nous ne sentirons pas les conséquences ; et cette vie si misérable, il en montre le prix en la dépouillant de sa vaine parure extérieure pour en faire ressortir la valeur morale consacrée tout entière au bien de la communauté. Par un suprême contraste, cet être chétif a choisi pour patron Hercule, le type de la force virile et de l'action salutaire. A ceux qui seraient tentés de sourire d'un culte aussi étrange, il raconte un apologue de son invention qui est parvenu jusqu'à nous : Hercule entre le vice et la vertu. Sa carrière bien remplie ferait honte à tel personnage florissant qui n'a que les muscles du dieu. Du reste, grammairien méticuleux, iLpèse la valeur des mots dans une balance
(i) GoMPERS, Op. laudat., t. I", p. 451.
infiniment sensible. Il rend ainsi le plus grand service aux philosophes, à une époque où la philosophie parle la langue de tout le monde et pèche souvent par l'insuffisance des définitions.
On est un peu surpris de voir figurer, parmi ces professionnels, des membres de l'aristocratie qui devaient être fort jeunes à cette époque, tels que Callias, Critias et Alcibiade (i). Il est probable que Socrate, dans sa vieillesse, racontait volontiers les entretiens qu'il avait eus autrefois avec Protagoras. Platon, recueillant ces souvenirs, les aura quelque peu confondus.
L'idée générale qui domine cet entretien est parfaitement claire ; c'est le problème le plus grave que puisse se poser un apôtre de la raison, à savoir la querelle entre la morale instinctive et la morale rationnelle.
Si les règles qui président à la conduite de la vie sont une opération de l'esprit, elles doivent être susceptibles de démonstration et, par conséquent, transmissibles comme toute autre science. Il y aura un enseignement professionnel de la morale. Dans le cas contraire, on devra s'en rapporter à l'instinct, à la tradition ou à la loi.
Notez que la même question se pose actuellement dans nos écoles. Les partisans de la neutralité scolaire estiment qu'on peut faire un honnête homme en s 'adressant à l'intelligence de l'élève. Les défenseurs de l'enseignement religieux pensent au contraire que le seul frein des mauvais instincts réside dans l'intervention d'un pouvoir surnaturel qui dispose des peines
(i) Protagoras, trad. Cousin, t. III, p. 9.
et des récompenses. N'oublions pas que tout l'effort de Socrate tend à faire entrer la vie humaine dans le cadre intellectuel. Quand donc il demande avec une apparente naïveté, si « la vertu peut être enseignée », c'est comme s'il demandait s'il est possible d'éclairer méthodiquement la conscience.
On peut croire qu'il a encore des doutes à cet égard. Il les expose avec une grande franchise : « Je suis persuadé, dit -il, comme tous les Grecs, que les Athéniens sont fort sages... *> Un contemporain de Périclès pouvait parler ainsi sans aucune ironie. Ce qui le surprend, c'est que des hommes si sages et si fins, qui raillent volontiers l'incompétence, écoutent indistinctement les avis de tout le monde sur les affaires publiques. Il en est de même dans le particuUer, puisque les plus sages et les plus habiles des citoyens ne peuvent commimiquer leur sagesse et leur habileté aux autres. Il cite comme exemple l'impuissance de Périclès vis-à-vis de son neveu Clinias et de ses propres fils. « Voilà les motifs, Protagoras, qui me font douter que la vertu puisse être enseignée. Prouve-moi le contraire, j'en serai charmé. »
A cette invitation pressante, Protagoras répond par une véritable conférence ; et, selon l'usage du temps, il y ajoute l'ornement d'une fable (i).
Deux frères, Épiméthée et Prométhée, ont été chargés par les dieux de répartir entre les mortels les facultés convenables. Épiméthée, qui est un grand étourdi, s'occupe d'abord des êtres privés de raison. Il épuise en leur faveur tous les dons de la Providence. Il leur donne tantôt la force sans la vitesse, tantôt la
(i) Protagoras, trad. Cousin, t. III, p. 34 et suiv.
vitesse sans la force ; aux uns des ailes et des griffes, aux autres des poils et des sabots. Puis il s'aperçoit qu'il n'a plus rien à donner à l'homme, qui reste nu sur la terre nue. Prométhée intervient alors. Il dérobe le feu à Vulcain, les arts à Minerve et fait cadeau à l'homme de l'industrie nécessaire à sa vie. Mais cette industrie est toujours précaire parce que les. hommes ignorent la politique, c'est-à-dire l'art de vivre en société. Jupiter y pourvoit en faisant, par l'entremise de Mercure, une distribution un peu tardive de pudeur et de justice. Seiilement cette marchandise ne peut être confiée comme les autres à des spéciahstes, puisqu'elle est nécessaire à tout le monde. Personne ne tient boutique de justice ou de pudeur. Chacun doit en avoir sa part. Autrement, de quel droit punirait-on les délinquants? Il faut donc, de toute nécessité, que la notion du juste soit également répartie entre tous les citoyens. Protagoras, jurisconsulte éminent, est ici dans son fort.
Ce début ravit tout le monde. L'assistance est conquise.
— Maintenant, soyons sérieux, reprend le conférencier, et considérons comment les choses se passent à Athènes. Socrate nous dit qu'il n'y a pas d'enseignement particulier de la vertu? Évidemment non. Mais c'est précisément parce que chacun l'enseigne et qu'elle est, pour ainsi dire, dans l'air. Voyez comme on en use avec les enfants... Suit un tableau charmant de l'éducation du premier âge. On donne le fouet aux moutards quand ils s'oublient dans leurs lits. N'estce pas une première leçon de vertu? On leur montre chaque chose du doigt : ceci est beau, cela est laid. En vérité, le premier professeur de morale, c'est la
maman, c'est la nourrice ! (Rires et applaudissements.)
L'enfant grandit. Le voilà entre les mains des professeurs. Cesse-t-on pour cela de lui enseigner le bien? Au contraire : qu'il s'agisse de lettres ou de gymnastique, tout conspire à lui donner une âme droite dans im corps sain ; oui, même la musique, car la vie entière de l'homme a besoin de nombre et d'harmonie ! (Argument de conférencier qui ne veut rien dire, mais qui plaît.)
Est-ce tout? Non, certes ! Pour l'homme fait, l'éducation continue : la cité remplace le pédagogue. C'est elle désormais qui donne le fouet aux mauvais citoyens. Qui aime bien, châtie bien. Nous l'avons appris à nos dépens... (Ici on imagine sans peine un mm-mure d'approbation.)
— Vous le voyez, reprend Protagoras, loin de manquer de maîtres de vertu, j'en trouve, pour ainsi dire, à chaque pas. Il est bien vrai que des pères excellents ont quelquefois des fils indignes. Mais il faut tenir compte des dispositions naturelles. Dira-t-on qu'il n'y a pas d'enseignement de la sculpture parce que le fils de Polyct te n'égalera pas son père?
Et, se tournant victorieusement vers Socrate : « Essaye un peu, poiir voir, d'aller vivre chez les sauvages. Là, tu trouveras des hommes parfaitement grossiers dont le meilleur ne vaut pas le dernier d'entre nous. Tu es bien heureux de vivre dans une ville policée. Tu fais maintenant le difficile, ô Socrate ! et parce que tout le monde enseigne la vertu dans la mesure de ses forces, il te paraît qu'elle n'est enseignée par personne ; c'est à peu près comme si tu disais que personne, chez nous, n'enseigne le grec parce qu'il est sur toutes les lèvres... »
Le morceau, que nous nous bornons à résumer, est fort joli. Bien présenté et assaisonné d'allusions convenables, il ferait encore la joie d'un auditoire contemporain. C'est une de ces causeries pleines de bon sens et d'humour qui plaisent tant chez nous, justement parce que notre société ressemble à la société athénienne du cinquième siècle : elle aime à glisser sans appuyer.
Pourtant cette facilité banale ne satisfait pas Socrate. Il s'en moque même assez spirituellement. « Quand Protagoras eut fini de parler, dit-il, je restai bouche bée, dans une espèce de ravissement et comme étonné de ne plus l'entendre. Telle une cloche d'airain résonne encore longtemps après qu'on l'a frappée : il faut y porter la main pour arrêter le son. Nos beaux parleurs ressemblent à cette cloche ; mettez-les sur un sujet, ils ne s'arrêtent plus. Mais touchez-les, c'est-à-dire posez-leur une question précise, les voilà plus muets qu'un livre... »
Au fond, Socrate a deux objections contre le procédé didactique de Protagoras : d'abord l'absence de preuve et de fondement solide. Il se peut que la vertu soit la résultante d'une foule de petites circonstances et l'aboutissement de tous les efforts convergents. Mais cela ne donne pas le principe même de la morale. Que d'autres influences se fassent sentir, que le jeune homme tombe en de mauvaises mains, voilà sa vertu par terre. Il faudrait que la nécessité de bien
faire lui parût aussi claire qu'une proposition mathématique.
En second lieu, le plan d'éducation esquissé par Protagoras repose principalement sur la contrainte. Le jeune homme n'échappe à l'autorité paternelle que pour tomber sous celle du pédagogue ; et celui-ci le remet à la cité qui le redresse ou le corrige par les mêmes moyens. Toute la différence consiste en ce que l'amefide, l'exil ou la prison remplacent la férule. Ainsi le citoyen demeure en tuteUe toute sa vie, et la distinction du bien et du mal, au lieu d'avoir son siège dans la conscience, lui vient uniquement du dehors.
Notre jeune philosophe va donc essayer de trouver une meilleure base. A travers les détours d'une dialectique où il n'a pas toujours l'avantage — car le vieux maître se défend bien — on peut suivre les exigences d'un esprit avide de certitude, qui ne se contente pas d'à peu près.
Tout d'abord il met le doigt sur le point faible de ces dissertations aimables qui vous présentent, non point le principe organique de la vertu, mais un bouquet de vertus, telles que : « la sagesse, la tempérance, le courage, la justice et la sainteté », sans indiquer par quel invisible lien elles se rattachent les unes aux autres. Faut -il les considérer comme les divers aspects d'une même qualité, comme les tranches d'un même lingot d'or que l'on débiterait successivement, ou comme des facultés distinctes ayant chacune un objet différent? Protagoras, embarrassé, se jette dans la métaphore. Il les compare aux diverses parties du visage : elles ont bien quelques rapports entre elles, mais elles ont chacune leur fonction propre. Quelquesunes, comme la sagesse et le courage, peuvent même
être absolument séparées. La preuve, c'est que «beaucoup de gens très injustes, très impies, très débauchés et très ignorants ont pourtant un courage extraordinaire ».
Socrate accepte cet exemple, et par une série de déductions, il force Protagoras à reconnaître que le courage dépourvu de sagesse n'est qu'une folle témérité. C'est donc avant tout la raison qu'il s'agira de former. Il serait en droit de dire à Protagoras : tu prétends enseigner la vertu, mais tu n'indiques pas comment, puisque, la plupart du temps, tu t'en remets aux influences extérieures. Moi, je te montre un être libre gouverné par l'intelligence. Or, puisque l'intelligence est susceptible de culture, c'est à elle que l'éducateur doit s'adresser.
Protagoras accoutumé, comme les prédicateurs, à parler sans qu'on l'interrompe, montre de l'humeur devant cette argumentation pércmptoire. Quand il se sent serré de trop près, il acquiesce d'un signe de tête ou bien il cherche à se dérober. Socrate, à son tour, est tout près de quitter la place. Les assistants, que cet assaut divertit, s'efforcent de ramener les deux adversaires, et Protagoras s'y prête d'assez mauvaise grâce. Alors Socrate lui propose d'examiner, non pas telle ou telle opmion particulière, mais le sentiment de la foule en matière de bien et de mal : méthode très hardie, qui répugne aux habitudes aristocratiques des professeurs du temps, mais qui va singuhèrement élargir le débat.
« Voici, dit -il, l'idée que la plupart des hommes se forment de la science (entendez selon la définition socratique, la connaissance exacte du but et des moyens ou la raison pratique) : ils croient que la force
So SOCRATE ET LA PENSEE MODERNE
manque à la raison et que son rôle n'est pas de gouverner et de commander ; ils s'imaginent, au contraire, que souvent elle a beau se trouver dans un homme, ce n'est point elle qui commande, mais quelque autre chose, tantôt la colère, tantôt le plaisir, tantôt la douleur, quelquefois l'amour, souvent la crainte ; ils se représentent ainsi la science comme une esclave que toutes les passions entraînent à leur suite. » Ils disent encore que : « beaucoup de gens, connaissant ce qu'il y a de meilleur, ne le veulent point faire, quoique cela soit en leur pouvoir et font toute autre chose. Tous ceux, ajoute-t-il, à qui j'ai demandé quelle était la cause d'une pareille conduite, allèguent qu'on se laisse vaincre par le plaisir ou par la douleur. »
C'est ce que le poète latin exprimera plus tard dans un vers célèbre :
Video meliora proboque, détériora sequor. .
On voit qu'il ne dissimule pas l'objection, voici maintenant sa réponse.
Au lieu de s'attarder aux distinctions des sages sur le bon, le bien, l'utile, l'agréable, etc., il accepte l'opinion de « l'homme dans la rue », qui confond toutes ces nuances dans une sensation bien simple de plaisir ou de douleur ; ce qui nous dilate est bon, ce qui nous fait souffrir est mauvais. Cette philosophie est à la portée de tout le monde. Un matelot du Pirée la comprendrait. Socrate s'en empare et par une analyse très ingénieuse, il en fait sortir la vertu.
SOCRATE ET LES éOPHISTES 8i
Quel est, en effet, le privilège de l'homme? C'est de raisonner son plaisir, en d'autres termes, de choisir, tandis que les autres êtres animés suivent leur instinct. Or, choisir, c'est faire œuvre d'intelligence et de prévoyance. Quiconque choisit mal, commet ime erreur de calcul. Par exemple, s'il poursuit un plaisir immédiat au détriment de sa santé ; ou bien s'il refuse de se soumettre à une opération douloureuse qui la lui rendra. Au contraire, celui qui possède la plénitude des facultés intellectuelles met en balance les biens présents et les maux à venir, l'épreuve passagère et le profit durable. Son choix se porte sans hésitation du côté le plus avantageux, c'est-à-dire du côté de l'avenir.
« C'est un fait connu, dit-il, que les objets les plus rapprochés semblent plus grands que les objets éloignés ; une statue, pour celui qui la touche, est plus haute que le Parthénon. Mais tous les jours cette erreur de nos sens est rectifiée par l'intelligence qui connaît les distances et mesure les volumes ; quiconque préfère le présent à l'avenir commet une erreur du même genre : sa farde est le résultat d'un manque de perspective. Le plaisir qu'il préfère est bref et court : les inconvénients sont innombrables. Il n'a point de balance, il ne sait ni mesurer ni peser. D'où cette conclusion : « se laisser vaincre par le plaisir n'est autre chose que d'échanger des maux plus grands contre des biens plus petits » ; et encore : « ceux qui pèchent dans le choix des plaisirs et des peines pèchent par défaut de science, non point au sens général du mot, mais de cette science particulière qui apprend à mesurer. »
Socrate ajoute très justement : « Nous examinerons une autre fois quelle espèce d'art ou de science
ce peut être. » Il faut en effet déterminer une échelle de valeur entre les plaisirs et les peines. Mais, pour le moment, « il nous suffit de savoir que c'est une science », c'est-à-dire une opération de l'esprit.
Ainsi compris, le prétendu paradoxe devient une profonde vérité : Socrate la formule ainsi, sans provoquer la moindre protestation de la part de Protagoras : « Il n'est pas dans la nature de l'homme d'embrasser de propos délibéré ce qu'il croit mauvais au lieu de ce qu'il croit bon. » Il est certain que l'intelligence imprime son sceau sur tous nos actes, et qu'à moins d'être un fou ou un imbécile au sens médical du mot, l'homme n'accomplit aucune action, fût-ce la plus perverse et la plus condamnable, sans avoir pour cela des raisons qu'il croit bonnes. S'il s'enivre, c'est qu'il considère l'ivresse comme le plus grand des biens. Le remède, pour ceux qui ne croient pas à l'empire de l'intelligence, sera de cacher la bouteille. Mais il la retrouvera toujours. La véritable cure, selon Socrate, consiste à lui démontrer 4es dangers de la boisson.
Il en sera de même de tous les préceptes, même des plus impératifs. C'est toujours, en dernier ressort, à l'entendement que l'on parle. Car à quoi servirait-il de rédiger des décalogues, de dire : tu ne tueras, — tu ne voleras pas, — tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, — si l'on ne savait qu'on a devant soi un être capable de comprendre l'interdiction et de s'y conformer? La crainte des lois n'est-elle pas elle-même une opération intellectuelle dans laquelle il entre de la mémoire et de la prévoyance? Aurait -on l'idée de conduire une bête de somme autrement qu'à coups de trique et \m
homme autrement qu'à coups de raisonnements?
Vérité banale en apparence, car cela revient à dire que l'homme est un animal raisonnable. Oui, mais il s'agit d'accepter pleinement les conséquences de cette définition classique. C'est ce que refusent de faire les ennemis de la raison. Ceux-là s'arrêtent à mi-chemin. Ils ne s'adressent à l'intelligence humaine que pour lui donner des ordres et remplacer le libre contrôle de la raison par l'automatisme des habitudes. Si l'on admet au contraire que l'intelligence est le pouvoir dirigeant, on s'attache à la développer et à la faire passer, du domaine du rêve et de l'imagination, dans celui de la connaissance exacte.
D'où vient donc la défaillance de l'homme qui voit le bien et qui lui tourne le dos? De ce que l'empire de la raison, comme tous les gouvernements libres, est un gouvernement contesté, qui doit être sans cesse fortifié par la pratique, éclairé par la discussion. Lorsque nous agissons mal en dépit de ses conseils, nous ressemblons à ces peuples turbulents qui voilent, dans leur désordre, la statue de la loi. L'intelligence s'obscurcit, parfois même elle s'endort, sauf à se réveiller le lendemain de la faute. Même alors l'insurrection de l'âme cherche à se colorer par de beaux prétextes. Elle a besoin de sophismes, c'est-à-dire de raisonnements faux, et jusque dans ses écarts, elle rend un hommage indirect au pouvoir qu'elle méconnaît. Mais le principe établi par Socrate reste inébranlable. L'âme, comme le peuple, ne tarde pas à proclamer, par ses regrets ou par ses remords, son véritable souverain. En d'autres termes, dans le mouvement incessant de la vie humaine, la raison est sujette à des éclipses passagères ; elle est quelquefois
forcée de se corriger elle-même pour s'adapter à des circonstances nouvelles ; mais si son flambeau vacille, il ne s'éteint pas et il continue à éclairer notre route.
On ne peut assister sans émotion à ce premier effort de l'esprit humain pour établir sur des bases certaines ce qu'on a appelé plus tard la morale indépendante. Ce premier fondement nous sert encore aujourd'hui. Neuf fois sur dix, dans la morale courante, les conseils que l'on donne aux jeunes gens et les mobiles dont s'inspirent plus tard les hommes faits, sont fondés sur l'intérêt bien entendu. Mais il reste le dixième cas, à savoir la nécessité du sacrifice, écueil de la morale utilitaire. Est-ce que Socrate aurait oublié ce dixième cas?
Non, certes ! Sa théorie sur le courage en est la preuve, puisqu'il s'efforce de ramener le sacrifice même de la vie à une opération intellectuelle. Il ne paraît pas admettre qu'il y ait une lâcheté raisonnée, celle de l'homme qui fuit le danger pour conserver sa vie : sentiment égoïste qui trouvera quelques années plus tard un avocat cynique dans Aristophane.
D'où vient cette apparente contradiction? J'ose dire qu'elle donne la date du dialogue. Dans la jeunesse de Socrate, à la plus belle époque d'Athènes, la question ne se posait même pas, parce que l'intérêt de la patrie se confondait avec celui de l'individu. L'abeille ne se distinguait pas de la ruche. La guerre, aux yeux
de notre philosophe, est mise sur le même rang que « le traitement des maladies par le feu, le fer, les purgations et la diète ». Elle cause, sur le moment, « les dernières douleurs et des peines très vives », mais de même qu'on accepte l'intervention chirurgicale parce qu'on lui doit le retour à la santé, de même les maux de la guerre sont une épreuve temporaire en vue d'assurer « le salut de l'État, sa puissance et son opulence ».
Une fois admise cette confusion de l'intérêt de l'État avec celui du citoyen, la démonstration marche toute seule : « toute action belle est bonne et utile » ; par conséquent, s'il est beau de faire son devoir à la guerre, c'est aussi une bonne chose, et l'homme vaillant choisit la meilleure part, puisque ses blessures ou sa mort doivent profiter à son pays. Notez que toutes les personnes présentes approuvent cette manière de voir. Pas un de ces hommes distingués ne formule la moindre objection contre la théorie du dévouement civique présenté comme la suprême sagesse. Elle leur paraît à tous si naturelle qu'aucun d'eux n'embouche la trompette pour en célébrer les mérites.
Il convient de rapprocher ces fières déclarations de tous les témoignages du temps. Voici la formule du serment imposé aux futurs citoyens, telle qu'elle était gravée dans le temple d'Aglaure : « Je jure de laisser après moi la patrie, non pas diminuée, mais plus forte. »
Socrate est donc de son temps, lorsqu'il substitue sans effort et par une pente naturelle, à l'avantage de l'individu, celui de la communauté.
Si l'impératif catégorique est fondé en raison, c'est lorsqu'il s'agit du salut de la république. Avec des
espérances d'immortalité on fait des martyrs, on ne fait pas nécessairement des soldats. Le patriote qui prend la ferme résolution de vaincre ou de mourir pense moins à cueillir des palmes dans un monde inconnu qu'à défendre, dans celui-ci, l'être collectif dont il fait partie. Notre culte du drapeau ne connaît pas d'autre dogme. Ainsi pensait Socrate. Sa morale est utilitaire, mais d'une utilité supérieure à la chétive existence de l'individu.
Protagoras clôt l'entretien par quelques paroles très dignes : « Socrate, dit -il, je loue ton ardeur et ton talent à manier la dispute... De tous les jeunes gens de ma connaissance, tu es celui dont je fais le plus de cas. Je te mets infiniment au-dessus de tous ceiix de ton âge. Je ne serais pas surpris qu'un jour, tu prennes place parmi les personnages célèbres par leur sagesse. »
Et de fait, le vieux maître, comme il le dit luimême, n'était pas jaloux. Il dut être singulièrement frappé de ce raisonnement subtil, mais précis, qui se se contentait pas de lieux communs oratoires ni de constructions hasardeuses, mais qui visait à l'évidence, instrument indispensable de toute recherche scientifique.