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CHAPITRE VI

Socrate au point culminant de sa carrière. — Inauguration du Parthénon. — Socrate et Phidias. — Socrate et Périclès.

— Socrate et Aspasie. — Le Ménéxène : apologie d'Athènes.

— La première moitié du cinquième siècle athénien comparé à notre seizième siècle.

Nous sommes en 438 : Socrate a trente et un ans. Le Parthénon n'est pas encore complètement terminé ; mais le temple est debout, les métopes et les frontons sont en place, et cette année même, on inaugure officiellement, au centre de la Cella, la statue de Pallas Athéné (i).

L'ouverture des portes ne s'est pas faite sans quelques murmures de l'opposition. Les conservateurs regrettent le sanctuaire où dort la vieille idole de bois, le Xoanon, palladium de la cité. Ils ont réussi à empêcher qu'elle ne soit transportée dans le nouveau temple. Les sentiments de la foule sont partagés. Le

(i) Maxime Collignon, Histoire de la sculpture grecque t. II, p, 3 et suiv.

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culte qu'elle professe pour la divinité poliade n'est pas une fantaisie de dilettante ou d'artiste : elle croit fermement que le sort de la république en dépend. Mais elle admet que la déesse peut se dédoubler et que, du haut de l'Olympe, elle favorise de sa présence réelle toutes les statues que la piété lui érige. Et puis ce Parthénon, construit en pleine victoire, n'est-il pas l'apothéose de la ville elle-même?

Quelques protestations isolées ne troublent pas la sérénité de la fête. Après la cérémonie publique, après le sacrifice des victimes dont la chair, distribuée au peuple, lui permet de faire bombance, tout le monde, citoyens, métèques et même esclaves, est admis à contempler l'œuvre de Phidias.

Il faut se représenter l'Athènes d'alors comme une ville assez propre, mais irrégulière et modeste dans ses habitations privées. Peu ou point de luxe chez les particuliers. Rien de pareil aux élégantes villas de Pompéi. La plupart des citoyens passent leur vie dehors et ne rentrent chez eux que pour manger ou dormir. Seuls, les vieillards, les femmes et les enfants restent à la maison. Tout le faste est dans les monuments pubhcs. Mais alors, il n'est point de borne à la munificence du peuple et des grands.- Les dons volontaires affluent ; les impôts ou liturgies, les tributs des alliés s'y ajoutent. La demeure des dieux ne sera jamais trop belle. C'est ainsi que nos villes du moyen âge entassaient des richesses dans les cathédrales et se faisaient toutes petites à leur pied.

On conçoit l'ivresse de ce peuple qui va contempler l'image de sa force et de sa grandeur dans celle des dieux. Le fronton oriental retrace avec une noblesse sans égale la naissance de PaUas. Quelques censeurs

moroses critiquent les draperies molles et transparentes qui glissent sur l'épaule nue des Parques et regrettent les plis rigides des statues archaïques. Mais le grand nombre applaudit à l'homme de génie qui rapproche les dieux de l'humanité sans nuire à la majesté divine. Des voix entonnent l'hymne homérique à Athéné : « Je chante Pallas Athéné, vierge pudique, destructrice des villes, irrésistible, que le prudent Zeus enfanta seul, de sa tête auguste, revêtue d'armes de guerre étincelantes d'or... »

On franchit le seuil du temple. Le parvis et les murs inachevés ont été couverts à la hâte de tapis multicolores qui seront remplacés plus tard par la mosaïque et la peinture. Dans le demi-jour de la Cella, la tunique d'or de la déesse, sa lance de bronze rehaussée d'or, son bouclier d'or à la gorgone d'argent brillent d'un éclat tantôt vif et tantôt assourdi. Un rayon de soleil caresse l'ivoire de ses bras blancs, et, sous le quadrige emporté qui orne le cimier de son casque, symbole de l'intelligence active, ses yeux de saphT regardent devant eux, sans extase et sans attendrissement. Un frémissement d'amour et de respect court dans l'assemblée. Point de génuflexions ni de prosternements, comme en Asie ; mais une attitude simple, pieds joints, mains tendues, dans la position des orantes : les hommes se tiennent droits et fiers devant leur divinité protectrice qui, sans les écraser, les domine de son incomparable majesté.

Des soupirs, des murmures montent et descendent comme le bourdonnement des abeilles ; puis les assistants sortent par petits groupes. Éblouis un instant sous la lumière du plein midi, ils se répandent autour du temple. La journée entière n'épuisera pas leur

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enthousiasme. Sui^ le fronton occidental, la lutte fraternelle de Pallas et de Poséidon fait jaillir du sol l'olivier et la source. Les nymphes sveltes et nerveuses sous leur courte tunique, l'élan des déesses messagères, la béatitude des fondateurs de la cité à demi couchés dans les angles, tout évoque l'histoire légendaire de l'Attique et fait chanter les vers épiques dans les mémoires. On ne peut se lasser d'admirer l'ardeur contenue qui respire en ces corps immortels.

La frise de la Cella n'est point achevée. Sous les échafaudages encore debout, on aperçoit seulement le modelé, à peine mis au point, de la procession des Panathénées.

Le citoyen d'Athènes s'arrache difficilement à cette contemplation ; et lorsqu'il redescend les marches de l'Acropole pour regagner son atelier ou son comptoir, rassasié de formes divines, réglant, pour ainsi dire, sa démarche sur celle des dieux, il pense avec joie que son image ou celle de ses enfants restera gravée dans le marbre.

Que pensait Socrate, lorsque, mêlé à la foule, il visitait ces lieux qu'il avait quittés dix ans plus tôt pour se mettre à l'école de la sagesse? Sans aucun doute, il était du côté de l'esprit contre la lettre, avec Phidias contre les observateurs étroits qui s'accrochaient désespérément à la tradition. C'est pour lui et pour ses pareils que travaillait le sculpteur génial lorsqu'il dégageait, des croyances informes ou puériles, le visage auguste de la raison imie à la beauté. Pour les

penseurs de cette époque, la religion devient un symbole transparent. Le maître et son élève, partis, l'un de la forme sensible, l'autre de la vie intérieure, se rejoignent à moitié route et se donnent la main. L'artiste fait descendre le dieu jusqu'à l'homme, et Socrate élève l'homme jusqu'à Dieu.

Du reste, il n'a pas besoin de chercher bien loin son modèle. Il l'a sous les yeux, dans la personne de Périclès, dont on a pu dire qu'il était la raison vivante (i).

Aucun conducteur de peuple n'a eu des volontés plus claires et plus longuement méditées. Dégoûté de la lutte continentale par l'issue médiocre de la guerre de Delphes en 448, il conclut une trêve de trente ans avec Spartes, et dirige toutes les forces de la république vers la mer. Par ses soins, la flotte athénienne est mise sur un pied formidable. Plus jaloux de conserver l'empire d'Athènes que de l'étendre, il refuse d'attaquer l'Egypte ou la Sicile. Mais il fait, de l'île d'Eubée, le grenier de l'Attique, fonde Amphipolis dans le voisinage des mines de la Thrace et des forêts de l'Hémus qui lui foiirnissent du fer pour ses armes et du bois pour les vaisseaux, occupe la Chersonèse et s'avance, par Byzance et Sinope, jusque dans le Pont-Euxin pour y recueillir les grains de la Tauride. Toutes ses entreprises, nettement circonscrites par le régime des eaux qui se déversent dans le bassin de la mer Egée, visent à l'utihté et à la grandeur solide de sa patrie.

En même temps, elles s'inspirent d'un sentiment

(i) Sur le gouvernement de Périclès, V. Duruy, Histoire des Grecs, t. II, p. 154.

rigoureux du droit. S'il se montre dur envers Samos, c'est que Samos a rompu le pacte fédéral. Sa sévérité dans la répression n'a d'égale que sa clémence après la victoire. Ses colonies sont moins des conquêtes que des établissements bienfaisants qui s'accordent avec les besoins des populations riveraines. Il n'intervient en Italie que pour créer, à Thurium, une communauté recrutée dans tous les cantons de la Grèce, et il charge un philosophe de lui donner des lois : essai généreux qui témoigne d'un vif sentiment de la fraternité hellénique.

Une fermeté soutenue dans les desseins, une activité exempte de tout relâchement qui ne se laisse jamais détourner de son but, un souci dominant de la justice, enfin la vie privée d'un citoyen irréprochable, ne confondant jamais sa fortune avec celle de l'État, telle est la sereine et noble figure qui domine toute la jeunesse de Socrate. Ménager de sa popularité, Périclès paraît rarement sur le Pnyx. Mais quand il se montre, coiffé du casque corinthien, parfaitement maître de lui, beau et calme comme un dieu, il semble descendre de la frise du Parthénon.

Ainsi les œuvres de l'homme politique et les leçons du philosophe s'éclairent les unes par les autres. Périclès, de vingt-cinq ans plus âgé, ami d'Anaxagore, aurait pu se passer de Socrate. Mais sans Périclès, on imagine difficilement le culte voué par Socrate au règne de la raison.

Il eut de bonne heure l'occasion d'étudier de près le grand orateur, Ccir il fut admis dans son intimité.

Comment le fils d'un praticien modeste fit-il la connaissance du premier citoyen d'Athènes? Rien ne montre mieux les mœurs simples d'une ville où l'intelligence était un brevet de noblesse. Socrate eut d'ailleurs, auprès de Périclès, la meilleure des cautions. Il avait su gagner l'amitié de la célèbre Aspasie (i).

Cette femme remarquable était née à Milet, sur la côte d'Asie. Avant de rencontrer Périclès, eUe avait, dit-on, pratiqué l'union libre. L'opposition lui en fit un crime. Le fait est que les Athéniens de cet âge n'admettaient guère de milieu entre la clôture étroite du gynécée et la liberté de la courtisane. D'un côté, des vertus sérieuses et nulle conversation. Les charmantes canéphores des Panathénées devaient être d'un commerce assez pauvre. Elles n'auraient pas compris qu'on changeât un iota aux rites et aux cérémonies dont elles étaient le plus bel ornement. Une fois mariées, elles devenaient les dépositaires intraitables de la tradition. Du côté des hétaïres, au contraire, toutes les grâces de l'esprit jointes à celles du corps.

Aspasie n'appartenait ni à l'une ni à l'autre de ces conditions ; elle était plutôt entre les deux. L'Asie, plus accommodante que la Grèce, comportait bien des nuances intermédiaires. C'était une femme d'aspiration très haute et très noble. Elle s'était affranchie de

(i) Sur Aspasie, V. Duruy, op. laudat, t. II, p. 242.

bonne heure d'une contrainte mortelle à l'intelligence de son sexe. Périclès la fixa : il l'épousa en secondes noces et l'aima toute sa vie (i).

A la même époque, une autre Milésienne nommée Thargélia, aussi belle sans doute et plus capiteuse, vint aussi en Grèce : mais ce fut pour y répandre l'or du grand roi et pour lui gagner des partisans. Le charme des belles Asiatiques opérait tantôt pour le bien, tantôt pour le mal, selon qu'il inclinait vers la sagesse ou vers la volupté. Aspasie fut du côté des sages.

Les statues les plus authentiques la représentent à demi voilée ; de beaux cheveux ondes encadrent un front étroit, mais pur ; l'ovale du visage est d'une fraîcheur délicieuse ; les grands yeux sont attentifs, la bouche légèrement entr'ouverte. Elle n'a point cette grâce légère de la jeune fille des vases grecs, toujours prête à s'envoler ou à danser. On dirait plutôt l'image de l'intelligence et de la pudeur. Lorsque Périclès se reposait des orages populaires, cette douce influence détendait son âme et ces grands yeux reflétaient ou même ranimaient sa pensée.

Ce que nous pouvons découvrir dans ces traits charmants, c'est le don de savoir écouter qui fait les maîtresses de maison accompHes. Auprès d'elle, Protagoras pouvait pérorer tout à son aise, Prodicus distinguer ou moraliser, Hippias décrire et comparer. De pareilles femmes sont des curieuses d'âmes. La variété des intelligences leur paraît un spectacle émouvant. Chacun se flatte de leur inspirer une pré-

(1) Sur le caractère d'Aspasie et de Thargélia, V. le Périclès de Plutarque, trad. Amyot, t. I, p. 317. — Sur les relations de Socrate avec Aspasie, ibid.

férence secrète ; et en effet, elles préfèrent généralement le dernier qui leur parle. Mais celle-ci ramenait tout à Périclès et s'efforçait d'entraîner les astres secondaires dans son orbite.

Anaxagore fut de sa part l'objet de soins particuliers. Il venait comme elle de la côte d'Asie. Un peu abstrait, un peu gourmé, parfaitement étranger aux nécessités de la vie pratique, il ne trouvait de soulagement qu'au bord de cette source fraîche. Quand il fut acculé, par son dédain des intérêts matériels, au plus complet dénûment, elle sut intéresser Périclès en sa favevir. Peut-être même l'excellent Anaxagore, qui se croyait infaillible, subit -il à son insu l'ascendant d'Aspasie. Certains passages de Platon le montrent plus résolument spiritualiste à Athènes qu'il ne le fut à Clazomène. Son fameux Noù? était d'abord une force à demi matérielle ; il devint intelligence et raison dans la cité de Minerve. On ne philosophe point impunément sous un regcird aussi pénétrant que celui de Minerve elle-même.

C'est probablement par Alcibiade que Socrate fut présenté à Aspasie. Elle avait entendu parler d'un va-nu-pieds à figure de satyre autour duquel se pressaient les jeunes gens de la plus haute naissance. Le neveu de Périclès sut piquer sa curiosité. « Amenezmoi, lui dit-elle, cet original. »

Socrate, qui connaissait son monde, mit sans doute un peu d'ordre dans son rustique appareil. Il intéressa, il plut, et il eut la satisfaction d'être compris mieux qu'il ne l'avait jamais été des brillants cavaliers qui l'avaient mis à la mode.

La surprise d'Aspasie dut être grande en face de ce nouvel ami. Elle ne trouvait ici ni amour-propre

à ménager, ni souffrance à consoler. On imagine qu'elle en éprouva d'abord quelque déception. Les femmes de cette espèce désirent qu'on ait besoin d'elles ; leur appétit de dévouement recherche les infortunés. Celui-ci, libre comme l'air, heureux comme un vagabond, n'avait besoin de rien. Bien plus, les rôles étaient intervertis. Au lieu d'imposer ses idées, il cherchait à débrouiller celles des autres. Quand la grande dame, avec un demi-sourire, avait daigné lui répondre, elle était tout étonnée de se trouver fort loin de son point de départ. Mais la bonne grâce de Socrate, son expérience, la distinction de son esprit qui faisait un si étrange contraste avec la rudesse de son extérieur, et par-dessus tout son absence complète de morgue, achevèrent de la conquérir. Elle n'avait jamais rencontré, pas même dans la forte personnalité de Périclès, im pareil détachement de soi-même.

Elle trouva pourtant matière à exercer sur lui son empire. Comme tous les Athéniens, Socrate était patriote ; mais dans la société des jeunes aristocrates, il avait pris l'habitude de parler assez légèrement de la démocratie athénienne. Ni Aspasie ni Périclès n'admettaient la plaisanterie sur ce sujet.

Pour leur complaire sans doute, Socrate composa le panégyrique d'Athènes que Platon a reproduit dans

le Ménéxène (i). Les commentateurs ont feint d'y voir une simple gageure, un exercice de rhétorique. A ce compte, tous les discours rapportés par Thucydide ne seraient que des fictions. Les Grecs avaient naturellement le style oratoire : leurs sentiments les plus intimes se traduisaient par des harangues. Celle-ci est d'autant plus frappante que Platon, personnellement, détestait franchement les institutions de son pays. S'il l'a mise dans la bouche de son maître, c'est qu'il avait de bonnes raisons pour cela.

Socrate débute, il est vrai, par quelques réflexions ironiques sur le genre de l'oraison funèbre. « Les éloges qu'on décerne à ma patrie me donnent, dit -il, une grande opinion de moi-même. Cette exaltation dure deux ou trois jours. C'est à peine si le quatrième je parviens à me ressaisir... »

Libre à lui, quand il récitait ce morceau dans son âge mûr, de railler doucement les illusions de sa jeunesse. Mais on sent bientôt qu'il est sérieux et sincère, ne fût-ce que par l'hommage rendu à Aspasie :

« J'ai eu, dit-il, pour la rhétorique une assez bonne maîtresse, qui a formé beaucoup d'excellents orateurs, et, en première ligne Périclès, fils de Xantippe... Hier encore, j'ai entendu d'Aspasie un discours funèbre sur les guerriers tombés dans la bataille... Tantôt elle improvisait, tantôt elle reprenait de mémoire et cousait ensemble quelques morceaux du discours que prononça naguère Périclès et dont je la crois l'auteur. »

En dépit de quelques anachronismes assez fréquents chez Platon, le Ménéxène se rapporte évidemment

(i) Ménéxène, Platon, trad. Cousin, t. IV, p. 185.

à la plus belle période d'Athènes. Lorsque Socrate, parlant de la constitution démocratique, la définit : « une aristocratie sous le consentement du peuple (i) « ; lorsqu'il ajoute que le peuple souverain confère les charges et la puissance à ceux qui paraissent les meilleurs ; que l'indigence ou une naissance obscure ne sont point, comme dans les autres États, des causes d'exclusion, non plus que les qualités contraires des motifs de préférence, mais que l'on cherche à donner le pouvoir au plus habile ou au plus sage, il montre qu'il connaît bien son pays : « Dans les autres États, dit -il, les citoyens se divisent en esclaves et en maîtres. Pour nous qui sommes frères et nés d'une mère commune, nous ne croyons pas être les esclaves ou les maîtres de qui que ce soit. Nous ne reconnaissons entre nous d'autre supériorité que celle de la vertu et des lumières (2). »

Est-ce pour Athènes que le trait suivant a été tracé il y a deux miUe trois cents ans? Ne s'applique-t-il pas à tel peuple moderne? « Voilà pourquoi nos ancêtres ont fait tant de belles actions publiques et particulières dans le seul but de servir l'humanité. Il leur est arrivé de combattre contre les Grecs pour la liberté d'une partie de la Grèce et contre les Barbares pour celle de la Grèce tout entière. » Et ceci encore : « Le seul reproche que l'on pourrait faire à notre République serait d'avoir été trop compatissante et trop portée à secourir le plus faible (3). »

Passant ensuite la parole aux soldats qui vont mourir pour la patrie, il leur fait dire : « Nous pouvions

(i) Ménéxène, trad. Cousin, t. IV, p. 195.

(2) Ibid., p. 196.

(3) Ibid., p. 207.

vivre sans honneur, nous avons préféré une mort honorable plutôt que de condamner à l'infamie vous et notre postérité... Ce n'est pas par des gémissements et des cris que les survivants doivent nous témoigner leur tendresse... La mort qui nous attend est la plus belle qu'il soit donné aux hommes de rencontrer ; il faudrait plutôt nous féliciter que nous plaindre. »

Enfin qui pourrait lire aujourd'hui sans émotion les lignes suivantes qui nous font pénétrer dans la vie intime de la généreuse cité et nous la représentent comme une grande famille? « La République a fait des lois pour assurer le sort des enfants et des parents de ceux qui sont morts à la guerre. Elle a chargé le premier magistrat de veiller à ce que leurs frères et leurs mères n'éprouvent aucune injustice. Les enfants sont élevés en commun à ses frais. » Voilà les pupilles de la Nation ; et voici le service obligatoire : « Parvenus à l'âge d'homme, elle les renvoie chez eux avec une armure complète, afin qu'ils n'oubUent pas leur devoir civique. »

Et voici encore ce qu'on pourrait appeler le souvenir athénien : « Quant aux morts, elle ne cesse jamais de les honorer... Elle a institué les jeux gymniques pour perpétuer leur mémoire. »

« Telle est, dit en terminant Socrate, l'oraison funèbre composée par Aspasie de Milet » ; c'est en quelque sorte la signature.

Des entretiens de Périclès lui-même, nous savons fort peu de chose. Il y a lieu de s'étonner que ce per-

sonnage ne figure dans aucun des dialogues de Platon. N'oublions pas que celui-ci écrivait à une époque de réaction et que Périclès passait pour un transfuge du parti aristocratique. On ne pardonnait point à ce descendant de la très noble famille des Alcméonides d'avoir pris en main la cause du peuple. L'auteur des dialogues flotte à son égard entre la rancune et l'admiration. Tantôt il le loue, tantôt il l'accuse, mais il n'ose pas le mettre en scène.

L'historien Thucydide, malgré son peu de goût pour la démocratie, est moins réservé. En relisant le fameux panégyrique d'Athènes qu'il place dans la bouche de Périclès, on peut reconstituer sans trop de peine les propos que le grand homme d'État tenait chez lui, portes closes, et les conseils qu'il adressait au jeune Socrate quand ce dernier venait s'asseoir à sa table : « Défie-toi, lui disait -il, de toute cette belle jeunesse qui court après toi, et même de ce charmant Alcibiade qui me donne bien du souci. La plupart de ces jeunes gens ne comprennent rien aux qualités de notre brave nation, si sensée sous une apparente légèreté, si prompte à revenir sur une erreur. Les descendants des Eupatrides détestent l'odeur du peuple. Il leur déplaît d'être à la merci des tanneurs, comme ils disent. Crois-tu donc qu'ils feraient mieux et qu'Athènes serait mieux gouvernée par eux? Détrompe-toi, mon cher, la sagesse ne réside pas nécessairement dans les têtes les mieux peignées. Tu en es la preuve. Ton exemple devrait te convaincre que les « meilleurs » ne sont pas nécessairement les plus beaux. La raison n'est le privilège d'aucune classe et la sagesse politique est le plus souvent une sorte de compromis entre les opinions contraires. Aussi dans

une République comme la nôtre, l'essentiel est de ne laisser sans emploi aucune force capable de servir au bien commun. Je considère comme une circonstance très heureuse que les mêmes hommes s'occupent de leurs affaires et de celles de l'Etat; car les mêmes qualités s'appliquent aux deux domaines, et le plus souvent ceux dont le métier exige de la précision ont une idée très juste des intérêts publics. Le travail, que j'honore de mon mieux, est une excellente école politique. Tous ces beaux discoureurs qui coupent des cheveux en quatre ou passent leur temps à se limer les ongles en écoutant les sophistes, sont toujours en deçà ou au delà de la vérité. Regarde-les dans les assemblées publiques. Ils ne discutent pas, ils pontifient. De quoi se plaignent -ils en somme? Est-ce qu'on s'inquiète de leur vie privée? Chacun ne peut -il pas ici arranger son existence comme bon lui semble? Est-ce qu'on sent peser autour de soi les regards soupçonneux d'une intolérance hypocrite et pédante? Compare la vie que l'on mène dans cette Lacédémone, pour laquelle tes amis affichent une prédilection très dangereuse et bien ridicule, à seule fin de mortifier notre peuple. Là-bas, sur les bords de l'Eiirotas, régnent la tristesse, un ennui mortel ; ici, l'enjouement, la gaîté, la Hberté d'esprit. Nous cultivons le beau, mais avec simplicité. Nous cultivons la science sans rien perdre de notre énergie. Au lieu d'amasser sottement des richesses pour en faire parade, nous considérons l'argent comme un moyen d'action, rien de plus, rien de moins. De l'autre côté de l'isthme de Corinthe, on se fait gloire de ne rien faire et l'on méprise la pauvreté. Chez nous, la pauvreté n'est point un vice. Ce qui paraît honteux, c'est de ne pas

travailler pour s'en affranchir. La seule chose que nous ne puissions souffrir, c'est un homme inutile à soimême et aux autres... «

Telle fut la jeunesse de Socrate. Telles sont les influences qui achevèrent de la former.

Quand on lit Platon ou Xénophon, c'est un vieillard qu'on a devant les yeux. Le premier n'a connu Socrate qu'à la fin de sa carrière, et si les souvenirs du second remontent un peu plus haut, il était dans son caractère d'accepter un maître sans le discuter. Sur la foi de ces deux témoins, la postérité a coulé en bronze l'image du philosophe au front chenu que la vie a durement martelé sans l'abattre. Elle l'aperçoit sous les traits qu'il avait au moment de sa mort. Pour elle, vieillesse et sagesse sont des termes synonymes. Socrate apparaît ainsi, non plus comme un être vivant, mais comme une sorte de dieu terme, un buste à tête de faune se dressant dans sa gaine immobile au carrefour des doctrines.

Mais il avait déjà trente-huit ans au moment où s'élevèrent dans le ciel de la Grèce les premiers nuages qui annonçaient la guerre du Péloponèse. Il avait vécu, aimé, pensé dans la période la plus féconde du siècle. Sa philosophie n'est pas la fille de la défaite et de l'abaissement de sa patrie. Elle a fleuri dans la victoire et dans la paix. On n'y comprendrait rien si l'on ne tenait compte de cette lente croissance et de cette heureuse floraison. L'arbre était dans toute sa

force quand il fut assailli par l'orage ; c'est ce qui lui permit de résister.

Un rapprochement nous vient à l'esprit. Nous avons eu, toutes proportions gardées, notre Socrate français. C'est maître François Rabelais, dont la robuste gaîté prit son vol en pleine Renaissance pour s'éteindre à la lueur des bûchers, dans le tumulte des guerres civiles. Encore la France du seizième siècle ne sauraitelle rivaliser ni pour l'invention, ni pour le génie politique, avec l'Athènes de Périclès, pas plus que notre joyeux compère, qui se comparait volontiers au Marsyas du Banquet, n'était disposé à braver la mort pour la défense de ses idées. « Je les soutiens, disait-il, jusqu'au bûcher exclusivement. » Socrate, plus ferme, allait soutenir les siennes jusqu'à la ciguë, inclusivement.

La seconde partie de sa vie, beaucoup moins paisible que la première, fut un témoignage perpétuel en faveur de la philosophie de l'action, jusqu'au témoignage suprême qu'on appelle au sens propre : le martyre.

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