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CHAPITRE PREMIER

État de la Grèce. — Dispersion des colonies. — Droit ancien et droit nouveau. — Essai d'une confédération plus étroite.

— Opposition de Lacédémone. — Rivalité de Sparte et d'Athènes. — Querelle de Corcyre. — Siège de Potidée. — Socrate soldat ; sa belle conduite. — Politique et langage de Périclès ; sa mort. — Continuation de la guerre. — Démoralisation qui en résulte. — Gorgias à Athènes. — Réquisitoire de Socrate contre tous les genres de tyrannie.

— La force prime-t-elle le droit? — Fière réponse de Socrate. — Platon, à la fin du dialogue, fait l'éloge de la vie contemplative. — Socrate le réfute d'avance dans sa conversation avec Aristippe.

Il faut se rappeler l'état de la Grèce à la veille de la guerre du Péloponèse.

Les cités hellènes avaient poussé un peu au hasard sur tous les rivages, comme des essaims qui s'échappent de la ruche ou comme ces graines que le vent transporte d'un pays dans un autre. Chacune d'entre elles prétendait à l'indépendance complète. Elles ne connurent d'abord d'autre lien que le souvenir d'une parenté commune qui souvent s'effaçait avec le temps. Mais les relations d'ime métropole avec sa colonie

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comportaient des obligations plus précises. La colonie sacrifiait aux mêmes dieux, allumait ses autels aux mêmes foyers. Pour être plus religieux que politiques, ces liens n'en étaient pas moins sacrés aux yeux de la foule et conféraient à la métropole une sorte d'autorité morale. Bientôt, toutes les cités importantes de la Grèce voulurent avoir des colonies et prétendirent les diriger de loin.

Toutefois, cette espèce de génération spontanée ne pouvait rien créer de durable, par cette raison que les colonies, dispersées comme des comptoirs sur toutes les routes conmierciales, n'étaient pas groupées autour de leur métropole et ne pouvaient faire corps avec elle. Le monde hellénique présentait un spectacle analogue à celui de notre anarchie féodale, alors que le hasard des mariages et des naissances assemblait sous la même main des territoires situés sous les climats les plus différents. Ainsi la dorienne Corinthe avait fondé Potidée dans le nord de la mer Egée où dominaient les Ioniens, pendant qu'en ItaHe et en Sicile, les cités ioniennes mêlées aux doriennes transportaient avec elles, non seulement leurs dieux, mais leurs rivalités séculaires.

Athènes essaya d'introduire un peu d'ordre dans ce chaos en fondant, non plus sur la parenté, mais sur la communauté d'intérêt une confédération dont elle était le centre et la tête. La réflexion remplaçait l'instinct. Le nouveau droit s'appuyait, non sur des traditions historiques, mais sur la foi jurée ; cette conception tendait à se générahser, puisque Corinthe elle-même approuva l'entrée de sa fille Potidée dans la confédération athénienne et ne fit rien pour profiter des embarras d'Athènes au moment de la révolte de Samos.

Il s'agissait, en somme, de savoir si la Grèce serait capable de faire elle-même son unité. Le droit traditionnel éparpillait ■ les cités. Le droit nouveau les réunissait. Elles auraient pu se grouper autour de l'empire athénien : Athènes serait devenue la capitale du monde hellénique. Périclès paraît avoir entrevu ce vaste dessein ; mais il espérait le réaliser, comme il gouvernait son propre peuple, par la persuasion plutôt que par la force. Plutarque rapporte qu'il convia tous les Grecs d'Europe et d'Asie à une assemblée générale qui devait délibérer sur les intérêts communs, « afin, dit -il, que chacun pût naviguer sûrement là où bon lui semblerait et que tous vécussent en bon accord les uns avec les autres ». Le projet échoua par l'opposition de Lacédémone (i).

Cette cité fameuse représentait précisément le principe opposé, à savoir : l'indépendance complète des cités, le respect des traditions qui les paralysaient en leur imposant des devoirs contraires à leurs besoins ; bref, l'esprit conservateur, alors favorable au morcellement de la Grèce et incapable de rien concevoir au delà de l'organisation municipale. Elle avait formé une ligue des petits États continentaux, mais cette ligue, ne délibérant point en commun, n'ayant ni trésor, ni centre, ni dessein bien arrêté, se mettait en mouvement avec une extrême lenteur. Son principal mobile était la jalousie contre Athènes et l'horreur de tout changement. Elle ne combattait volontiers que pour le maintien des vieux usages. Mais c'était assez pour menacer quiconque cherchait

(i) Plutarque, Vie de Périclès, trad. Amyot, t. I, p. 313 de l'édition de 1594.

à en sortir et pour empêcher l'expansion de la Grèce.

La haine et l'envie étaient, à Sparte, les formes ordinaires du patriotisme. La prospérité maritime d'Athènes l'empêchait de dormir ; elle ne se consolait pas de la perte de son ancienne prépondérance. Ce peuple énergique, mais égoïste, avare et sentencieux, avait la prétention d'incarner le type définitif de la culture hellénique et les flatteries des philosophes l'entretenaient dans cette orgueilleuse contemplation de soi-même. Sparte, avec sa constitution savamment balancée, répondait parfaitement aux idées de la plupart des doctrinaires. Leurs .systèmes les plus hardis ne dépassaient point les murs de la cité. Toutefois, Aristote trouve les Spartiates grossiers et Isocrate est bien près de les appeler barbares (i).

A cette époque, leur organisation militaire excitait l'admiration générale. Une discipUne inflexible, une hiérarchie qui descendait du roi au simple chef de file donnaient à leur troupe une cohésion merveilleuse. « L'aspect imposant de ces beaux hommes, leurs rangs hérissés de piques, leurs vêtements écarlates, leurs casques et leurs boucliers d'airain, leurs bataillons qui s'avancent au son des flûtes d'un pÇLs lent ou pressé », — nous dirions aujourd'hui au pas de parade — toute cette mise en scène fascine l'honnête Xénophon : « Vous croiriez, s'écrie-t-il, que la seule République de Sparte a produit de vrais guerriers, tandis qu'ailleurs l'art militaire est resté dans l'enfance. »

Vainement ces beaux hommes prouvèrent-ils à

(i) Aristote et Isocrate, cités par Duruy, Histoire des Grecs, t. I, p. 325.

Platée que, s'ils étaient braves, ils entendaient mal la fortification de campagne et que, sans l'intervention des Athéniens, ils se seraient fait battre ; cinquante ans après, leur prestige était encore intact.

Que feront -ils cependant de ces vertus guerrières? Platon dit de Lacédémone « qu'elle est moins une ville qu'une armée campée sous la tente » ; et Aristote ajoute « qu'elle est tenue de faire la guerre, parce qu'en temps de paix, son épée se rouille dans le fourreau (i) ». En un mot, la guerre est, pour elle, une industrie nationale, mais cette industrie ne tend qu'à une hégémonie stérile.

Tandis qu'à Athènes, Solon admettait que les lois étaient sujettes à revisiori ; tandis qu'Eschyle, poète athénien, disait : « Le temps qui marche est un grand maître », Lycurgue prétend légiférer pour l'éternité. Cette prétention s'appuie sur deux assises aussi fragiles l'une que l'autre : l'esclavage le plus dur, poussé jusqu'à l'abrutissement ; et, dans la répartition des terres, une égalité tellement absurde qu'au bout de quelques générations, il n'y a plus qu'un petit nombre de citoyens riches dans un État pauvre.

Tel est le prix dont l'antiquité paya le beau rêve d'une cité parfaite, si vite démenti par les faits ; et tel est l'idéal que Sparte opposait aux agitations d'Athènes.

Si l'on veut savoir de quel côté était la vie et le mouvement, écoutons parler un ennemi des Athéniens :

« Ce peuple, dit -il, ne respire que les nouveautés : prompt à concevoir, plus prompt à exécuter ; fort,

(i) DuRUY, op. laudat, p. 325 et 329.

et ayant encore plus d'audace que de force, plus de confiance que d'audace, même dans le péril. Vainqueur, il s'avance et suit la victoire ; vaincu, il ne se laisse point abattre. Pour les Athéniens, la vie n'est pas une propriété qui leur appartienne, tant ils la sacrifient aisément à leur pays. Ils n'ont en propre que leur pensée ; et elle conçoit sans relâche de nouveaux desseins pour le bien de l'État. «

Des hommes si actifs ne peuvent être, aux yeux des conservateurs, que des trouble-fête : « Les Athéniens, conclut l'orateur, sont nés pour ne souffrir la tranquillité ni chez eux ni chez les autres (i). »

La Grèce tout entière, partagée entre deux cités rivales et deux doctrines opposées, était dans ce vague malaise qui précède les grandes crises, lorsqu'en 436 éclata l'incident de Corcyre. En apparence, simple procès de famille : Corinthe avait enfanté Corcyre, laquelle avait mis au monde Épidamne (Durazzo). La mère et la fille se disputaient la tutelle de la petite fille. En réahté, conflit très grave entre l'ancien droit et le nouveau ; entre l'autorité religieuse de la métropole et l'essor de la colonie émancipée, qui prétendait avoir sa propre raison d'État (2).

Le procès se plaida devant le peuple athénien, sou-

(i) Thucydide. Discours d'un Corinthien pour déterminer Sparte à la guerre, t. I, p. 81.

(2) DuRUY, Histoire des Grecs, t. II, p. 429 et suiv.

verain juge en matière de politique et de guerre.

Les députés de Corcyre réclamaient, pour leur Répu- ' blique, la liberté de choisir ses alliances et sollicitaient le secours d'Athènes. Ceux de Corinthe faisaient valoir le droit de famille qui interdisait à tout autre cité d'intervenir dans cette quereUe de ménage ; et tel était encore l'ascendant des traditions rehgieuses que le cas parut très embarrassant. Il est probable que dix ans plus tôt, Périclès serait demeuré neutre : on sait que l'Adriatique ne le tentait pas. Mais il sembla avoir compris, sur la fin de sa carrière, qu'aucune paix sohde n'était possible avec Lacédémone et qu'il fallait à tout prix se procurer des alliés. La flotte de Corcyre occupait le troisième rang après celles d'Athènes et de Corinthe. On ne pouvait pas compter sur Corinthe, trop compromise avec Sparte. Corcyre, au contraire, s'offrait.

Ses ambassadeurs parlèrent ouvertement du rôle que leur patrie serait appelée à jouer dans une guerre générale que tout le monde jugeait inévitable. Par là, sans doute, ils touchèrent Périclès, tandis qu'auprès du peuple, ils vantaient la situation avantageuse de leur port sur le trajet des navires qui se rendaient en Italie. Il est à remarquer que tous les arguments des Corcyréens sont tirés de l'intérêt de l'État. La raison, déjà maîtresse de la place publique, s'étendait peu à peu aux relations internationales.

La demande de Corcyre fut agréée. Mais, comme il arrive souvent dans les cas douteux, Athènes crut s'en tirer par une demi-mesure. Elle se tiendrait sur la défensive et n'interviendrait que si les Corcyréens étaient battus. Elle se contenta en effet de couvrir leur retraite.

Corinthe, furieuse, avait sous la main une réplique toute prête : en soulevant sa colonie de Potidée, elle prouverait aux Athéniens que le droit de famille était encore assez fort pour déranger leur confédération de la mer Egée.

Dès lors commença (432) ce siège de Potidée qui devait durer deux ans. Les temps étaient bien changés depuis les guerres médiques. Non que les Grecs eussent moins de valeur : mais l'armement étant égal de part et d'autre, les méthodes de guerre semblables, les hommes aussi courageux, les deux partis pénétrés de leur droit, la lutte pouvait s'éterniser. On connut à cette époque les campagnes d'hiver et les dégoûts de la guerre de tranchées.

Socrate fit, devant Potidée, ses premières armes dans les hoplites, c'est-à-dire dans l'infanterie régulière. A l'âge de trente-sept ans, il aurait pu se croire dispensé du service militaire. Mais Athènes, qui entretenait une grosse flotte et qui devait pourvoir à la défense de ses côtes et de sa frontière ouverte, conmiençait à manquer d'hommes. Il lui fallait appeler, comme nous dirions, toutes les classes.

Notre philosophe s'acquitta très bien de son nouveau métier.

« Lui et moi, raconte Alcibiade (i), nous étions de la même chambrée. Pour supporter la fatigue, Socrate était sans rival. Il l'emportait non seulement sur moi, mais sur tous nos camarades. Lorsque les convois étaient interceptés, ce qui arrive souvent en campagne, et qu'il fallait se serrer le ventre, son endiu-ance était merveilleuse. Les jours de bombance, au contraire,

(i) Platon, le Banquet, trad. Cousin, t. VI, p. 336 et suiv.

il n'y avait pas de meilleur convive. Lui qui n'aimait guère à boire et que personne n'a jamais vu ivre, il tenait tête aux plus intrépides buveurs. Mais c'est en hiver qu'il était le plus étonnant. Le froid est très dur dans ces parages. Pendant les fortes gelées, alors que les hommes ne sortaient des abris que chaudement vêtus, les pieds entortillés de peaux de bique, mon Socrate, vêtu comme en été, se promenait pieds nus sur la glace. Et cet homme si doux, si patient à l'arrière, devenait im lion dans la bataille. C'est lui qui me sauva la vie dans une affaire dont les généraux m'attribuèrent tout l'honneur. J'étais blessé, tout près de tomber aux mains de l'ennemi. Socrate ne m'abandonna pas. Il me tira de là, moi et mes armes. J'aurais voulu qu'on lui donnât la couronne ; par égard pour mon grade et sur ses propres instances, je le dis à ma honte, c'est moi qui fus récompensé. »

On voudrait savoir ce qu'un si brave soldat, qui était par surcroît un apôtre fervent de la justice, pensait des causes de la guerre. Fidèle à la consigne d'après laquelle il est interdit de parler sous les armes, il ne l'a jamais dit. Nous connaissons d'ailleurs ses idées sur le devoir militaire : ce que la majorité a décidé, un citoyen n'a pas le droit de le discuter. Il n'a qu'à garder, coûte que coûte, le poste qu'on lui confie.

Et pourtant, pendant ces longues heures d'attente, il dut se demander plus d'une fois si la justice était du côté de Corinthe ou d'Athènes ; avec le vieux droit de famille, fondé sur les liens du sang, ou avec le droit nouveau issu d'une alliance librement consentie.

Le récit d'Alcibiade porte la trace de ces perplexi-

tés : « Un matin, dit -il (i), Socrate, debout et immobile, tomba dans une méditation profonde. Il faut croire qu'il ne trouvait pas ce qu'il cherchait, car il continua longtemps à réfléchir dans la même position. Cela parut étrange. Des groupes de curieux se formaient autour de lui. Enfin, le soir, comme il ne bougeait toujours pas, des soldats ioniens firent leur lit à côté de lui, d'abord pour profiter de la fraîcheur (on était alors en été), et puis pour voir si Socrate demeurerait là toute la nuit. En fait, il se tint immobile jusqu'à l'aurore ; alors seulement, après avoir fait sa prière au soleil, il se retira. »

Les badauds n'ont vu là qu'une singularité d'humeur ou même ime sorte de catalepsie. Cela ne se conçoit guère d'un homme aussi pondéré. Un accès de somnambuHsme ne se termine pas par une prière. Il est plus naturel de supposer qu'il méditait sur ces conflits du droit qu'il avait signalés à Alcibiade comme la cause principale des guerres et que, ne trouvant pas la solution du problème, il s'est incliné devant la volonté divine.

Cependant, les événements se précipitent. Corinthe, battue sous Potidée, se jette dans les bras de Lacédémone. EUe entraîne Mégare, et s'efforce de secouer l'apathie de la ligue dorierme. Ses ambassadeurs vierment à Sparte et déchirent tous les voiles. Il n'est plus question d'invoquer les dieux protecteurs de ia

(i) Platon, le Banquet, trad. Cousin, t. VI, p. 337.

métropole : les Corinthiens parlent tranquillement de piller les temples de Delphes et d'Olympie, si l'argent manque pour faire la guerre. Ils représentent que les Athéniens sont faibles sur terre, que leurs troupes sont dispersées, que jamais on ne trouvera une meilleure occasion de les attaquer. C'était toucher les Spartiates au bon endroit (i).

Athènes voulut à son tour plaider sa cause. Un héraut qu'elle envoya dans le Péloponèse fut tué sur le territoire de Mégare. Quelques citoyens de l'Attique se trouvaient de passage à Sparte pour leurs affaires ; ils essayèrent de répondre aux Corinthiens. Ils alléguèrent la foi des traités, les droits de la confédération athénienne, et proposèrent un arbitrage. Les Spartiates durent sourire : le respect de la foi jurée était le moindre de leur souci.

On déUbéra, non pas au grand jour, comme à Athènes, mais à huis-clos, après avoir fait sortir les ambassadeiirs. Le vieux roi de Sparte, Archidamus, était d'avis de surseoir, non par amour de la paix, mais par prudence : il redoutait l'infériorité des Lacédémoniens sur mer. Le parti de la guerre prévalut. Les conditions posées à la République athénienne furent telles qu'en les acceptant, elle eût signé sa propre déchéance. De plus, afin de lui couper toute retraite, Sparte eut soin de déterrer, dans la vieille histoire des Alcméonides, un grief personnel contre Périclès. Il était dans le caractère de cette République de joindre le pédantisme aux mauvais procédés.

Les Athéniens, après avoir tout fait pour éviter la guerre, l'acceptèrent courageusement. Les paroles que

(i) DuRUY, Histoire des Grecs, t. II, p. 436 et suiv.

Périclès prononça devant l'assemblée du peuple méritent d'être conservées (i) : « Accordez, dit-il, aux Lacédémoniens tout ce qu'ils demandent, et vous verrez bientôt croître leurs exigences : ou il faut se soumettre à tout sans combat, ou il faut se battre résolument sans rien céder de nos droits. »

Il disait encore : « Les Spartiates ne sont pas les maîtres de la mer : on n'improvise pas une marine. » En même temps, il traçait un plan de campagne : « Les Péloponésiens ont la supériorité du nombre. Gardons-nous d'engager follement nos troupes. Sachons abandonner, s'il le faut, nos terres et nos villes. Qu'est-ce qu'un édifice de plus ou de moins? La véritable force d'un pays est dans le cœur des citoyens. Montrons que nous possédons les choses mais que les choses ne nous possèdent pas... Je vous dirais presque : faites vous-mêmes le vide dans vos champs et prouvez à l'ennemi que pour de tels objets, vous ne consentiriez pas à vous déshonorer. »

Il est impossible de ne pas remarquer combien ce noble langage procède des idées soutenues de tout temps par Socrate.

Athènes fut à la hauteur de son chef. « Dès le premier jour, toutes ses forces étant prêtes, elle aurait pu attaquer : elle préféra laisser à ses ennemis l'odieux de l'agression. »

Le plan de Périclès se déroulait à la lettre. Les Spartiates ravagèrent inutilement l'Attique. Du haut des murailles, les citoyens d'Athènes assistaient impassibles à l'incendie de leiurs villages et de leurs fermes, cependant que leur flotte ravageait les côtes de l'Ar-

(i) DuRUY, op. laudat, t. II, p. 440 et suiv.

golide et de la Messénie. Périclès sut contenir d'abord ses compatriotes, puis les conduire à la victoire. Jamais il n'avait paru si grand.

Mais peut-être se laissa-t-il trop dominer par le souvenir des guerres médiques. L'Athènes du cinquième siècle ne ressemblait guère à la cité pauvre et sobre qui avait pu supporter sans fléchir l'invasion des Perses. Le nombre des métèques et celui des esclaves avait augmenté. Il se grossit encore de tous les campagnards qui, avec leurs troupeaux, vinrent se réfugier derrière les longs murs. Cette foule entassée, ne recevant de subsistance que par mer, devint promptement un foyer d'infection. Quelque vaisseau d'Asie apporta le germe de la peste au Pirée : le fléau se répandit dans cette agglomération malsaine avec ime rapidité foudroyante.

Le peuple commençait à murmurer. Vainement, Périclès redoubla de courage et de sang-froid ; la démocratie lui fit durement expier sa longue docilité. N'osant l'attaquer lui-même, l'opposition s'en prit d'abord à ses amis : le philosophe Anaxagore, le sculpteur Phidias et enfin celle qu'il aimait par -dessus tout, sa femme Aspasie. La fierté de l'Olympien dut plier : il pleura devant les juges.

Ses dernières années sont émouvantes. Il est frappé dans ses deux fils, un instant rebelles, puis bientôt atteints de la peste. Le peuple, touché de tant de malheurs, lui rend sa faveur et légitime l'enfant qu'il avait d' Aspasie. La prise de Potidée, une victoire navale de Phormion jettent un dernier éclat sur ses armes. Mais il était trop tard. Son corps, affaibli par le chagrin, ne résista pas au fléau. Il succomba l'année suivante (429).

La croyance antique attribuait à la jalousie des dieux les malheurs d'une vie longtemps prospère, A distance, la fortune nous paraît moins aveugle. Périclès avait édifié la grandeur maritime d'Athènes sur une base trop étroite ; les frontières de l'Attique étaient mal défendues. Ensuite, il avoue dans le panégyrique l'absence d'une forte préparation militaire. « Athènes, dit -il, aimait mieux se former à la vaillance par une vie facile que par un exercice pénible, à l'aide des mœurs plutôt que des lois. Elle avait l'avantage de ne pas se tourmenter d'avance des peines à venir, sans pour cela, au moment de l'épreuve, se montrer moins brave que ceux dont la vie est un travail continuel. » Bravoure méritoire, sans doute, remarquable faculté d'adaptation, mais qui ne remplace pas toujours le lent effort de l'organisation.

Enfin, l'ami d'Anaxagore s'était montré trop accessible aux conseils des philosophes qui étaient à cette époque des nationalistes intransigeants ; au lieu d'élargir le corps des citoyens par de nouveaux apports, ainsi que Rome le fit plus tard, il s'efforça de l'épurer, et ne réussit qu'à l'appauvrir. Athènes, d'abord victorieuse, devait succomber plus tard par la disette des hommes. Le haut idéal qu'elle avait conçu méprisait trop le nombre, ressource indispensable des États.

De ces fautes, Socrate vit au moins la première. Xénophon rapporte un entretien qu'il eut avec le fils survivant de Périclès ; il conseille à ce jeune homme de travailler à fortifier l'Attique : a En complétant l'œuvre de ton père, tu te créeras des titres impérissables (i) ! » Mais le jeune homme n'était pas de taille

(i) XÉNOPHON, les Mémorables, trad. Pessonneaux, p. 417.

à le comprendre, et Athènes continua de combattre à flanc découvert.

Toutefois, grâce à la flotte puissante créée par Périclès, Athènes, maîtresse de la mer, garda encore près de dix ans l'avantage, et même elle fut bien près de réduire Sparte à toute extrémité, lorsqu'elle eut ' l'excellente idée de prendre le Péloponèse à revers et de s'installer dans la baie de Pylos, notre Navarin actuel. Sa rivale, en essayant de la déloger, subit une défaite mémorable. Sparte était le plus souvent battue sur mer, mais par la terreur qu'elle inspirait à la Grèce continentale, elle conservait sur terre la supériorité du nombre.

La guerre se poursuit ainsi avec des succès divers jusqu'à la trêve de 421 ; Socrate ne cesse pas d'y participer. En 424, nous le retrouvons à la bataille de Delium : il emporte Xénophon blessé sur ses épaules et quoique simple soldat, rallie autour de lui les troupes débandées. L'année suivante, le voici encore dans la péninsule chalcidique, combattant sous Amphipolis. Il n'a pas moins de quarante-six ans à cette époque et remplit toujours bravement son devoir, à la différence des beaux esprits de l'âge suivant qui se tiendront prudemment embusqués dans une philosophique abstention.

Cette vie active ne l'empêche pas de réfléchir, mais elle va donner un nouveau tour à ses pensées. S'il s'abstient de juger les opérations miUtaires, il en voit nettement le contre-coup sur les mœurs, et le spectacle n'est pas beau.

Sparte d'abord se déshonore par sa conduite à l'égard de Platée, la ville sainte des guerres médiques. Après un siège mémorable, dans lequel les Platéens, traîtreusement attaqués, déploient la plus grande bravoure, toute la garnison, soumise à un simulacre de jugement, est passée par les armes. Aux yeux des Lacédémoniens, est criminel quiconque ose leur résister. Que dis-je? c'est un crime encore que de les trop bien servir : forcés par le manque de citoyens actifs de mobiliser les Ilotes, ils sont effrayés du courage de ces esclaves et les égorgent froidement.

Athènes, sous le gouvernement révolutionnaire de Cléon, était à peine plus humaine : son glaive, un instant suspendu sur les malheureux habitants de Mytilène, ne s'arrête qu'au dernier moment. Son aUiée, Corcyre, première cause de toute la guerre, assouvit ses rancunes politiques dans d'effroyables massacres, et paraît retourner à l'état sauvage. Aristocrates et démocrates se trahissent et s'exterminent tour à tour.

« A Corcyre, dit Thucydide, toutes les horreurs furent dépassées. Un père tua son fils ; des suppliants furent arrachés des temples ; d'autres égorgés au pied des autels. Dans la suite, la Grèce presque tout entière fut ébranlée... » Le grand historien conclut mélancoliquement : « La paix est une école de douceur. La guerre engendre la violence et rend les moeurs des citoyens conformes à l'âpreté des temps. »

Les peuples à demi civihsés qui gravitaient autour de la Grèce, conservaient-ils mieux leurs vertus primitives? Le trône de Macédoine était alors occupé par un usurpateur du nom d'Archelaûs. Cet homme s'était frayé le chemin du pouvoir par une série de meurtres odieux, et jouissait en paix du prix de ses

forfaits. Pourtant il a laissé la réputation d'un « prince éclairé ». Les poètes et les philosophes se pressaient à sa cour. Socrate fit scandale en déclinant son invitation.

Les arts et les sciences fleurissaient parmi les ruines. Les cadavres s'amoncelaient aux pieds des statues des dieux. Jamais la beauté des formes ne fut l'objet d'un tel culte. Praxitèle remplaçait Phidias ; la splendide nudité d'Aphrodite faisait tomber le casque et la cuirasse de Minerve. En même temps, la plupart des penseurs se désintéressaient de l'action. Comme ceux de notre Renaissance, ils trouvaient naturel de vivre aux dépens des grands sans regarder à l'origine de la fortune ou du pouvoir. Au lieu de cette étroite parenté du beau, du vrai et du bien que Socrate avait rêvée dans sa jeunesse, la volupté, l'indifférence et l'égoïsme décomposaient la splendide lumière qui avait éclairé les marbres naissants du Parthénon. Sous des dehors séduisants, la Grèce ghssait à la barbarie, et tous les genres de t^Tannie semblaient se donner la main.

On souffre davantage des maux qu'on a sous les yeux. La tyrannie, dans Athènes, s'appelait démagogie. Elle était exercée par une nuée de rhéteurs qui se disputaient l'héritage de Périclès. On conçoit les sentiments du philosophe pour ces courtisans de la multitude. La sanglante victoire de la démocratie dans Corc>Te n'était pas faite pour le réconcilier avec les excès du régime populaire.

Précisément à cette époque (427), comme il se trouvait de loisir et que, de retour dans Athènes, il respirait entre deux batailles, l'orateur sicilien Gorgias débarqua au Pirée en quaUté d'envoyé officiel

chargé de solliciter en faveiir de sa patrie, Léontium, le secours des Athéniens.

Socrate, à ce moment -là, redevenu simple citoyen, n'était plus soumis à la discipline militaire. Il profita de l'occasion pour rompre un silence de dix ans ; et bien que l'écho de sa voix nous parvienne à travers les colères de Platon, le timbre en est assez clair pour qu'il nous soit possible de discerner l'influence exercée sur lui par les derniers événements.

Gorgias se dit philosophe, mais il est avant tout professeur de rhétorique. « Aucun orateur, dit Gompers, n'avait jamais offert pareil régal à l'esprit blasé des Athéniens (i) . » Ce n'étaient qu'images éblouissantes, antithèses savamment balancées. On peut s'en faire une idée par le style d'une de ses oraisons funèbres : « Rien ne leur manquait (aux guerriers morts) de ce qui doit être présent chez les hommes. Tout était présent de ce qui ne doit pas leur manquer. Ils avaient un bien divin, la vertu ; un mal humain, la mortalité, etc. », et il continue ainsi interminablement. Il a d'aiUeurs réponse à tout. Si on lui pose une question embarrassante, il s'en tire par une métaphore. Quel est le rapport des sciences particulières avec la philosophie? Ceux qui les cultivent, dit -il, ressemblent

(i) Théodore Gompers, les Penseurs de la Grèce, trad. Aug. Reymqnd, Alcan, 1904, t. I, p. 502 et suiv. — Voir aussi pour l'analyse du dialogue, t. II, p. 343 et suiv.

à ces prétendants de Pénélope qui courtisaient les servantes. Le mot se répète ; on se pâme et on n'en sait pas plus long.

La philosophie même n'est à ses yeux qu'une fine et brillante escrime. Ce sera un jeu pour lui de ramasser les arguments des Éléates et de les retourner contre leurs auteurs. Il est au nombre de ces gens qui, après avoir démontré que rien n'existe, n'en prennent pas moins de plaisir à voir le soleil se lever tous les matins.

Comme il lui faut soutenir ce paradoxe élégant, il écrit un livre dont le titre seul est un programme : De la nature ou du non-être. Nous ignorons comment il expliquait ce néant créateur, mais il est probable qu'il faisait preuve d'une grande ingéniosité d'esprit.

En politique, il est cosmopolite, ainsi que la plupart des maîtres itinérants. C'est un pan-helléniste. Dans son Discours olympique, il conjure ses compatriotes de faire trêve à leurs querelles et de viser à conquérir non pas leurs propres villes, mais le pays des barbares. « Les victoires remportées sur ces derniers méritent des chants de triomphe ; celles que les Grecs gagnent sur des Grecs appellent des chants de deuil. » Et ce sont là sans doute de belles paroles ; mais il n'indique nulle part le moyen de les transformer en actes. L'hellénisme lui convient, parce qu'il se trouve chez lui partout où l'on parle grec, mais les malheurs des cités hellènes le touchent médiocrement. Plus tard, l'échec de l'expédition de Sicile, si contraire aux intérêts de sa petite patrie, ne l'empêchera pas d'arrondir ses périodes. De vingt ans plus âgé que Socrate, il lui survivra encore vingt ans, et s'endormira plus que centenaire, le sourire aux lèvres, en murmurant : « Je vois que le sommeil va me remettre à son frère. » En somme, personnage

ijS SOCRATE ET LA PENSEE MODERNE

aimable, en bons termes avec tous les partis, n'ayant rien de grave à se reprocher, mais évitant de se compromettre et préférant les ornements de la pensée à la pensée elle-même.

Gorgias n'était pas venu seul à Athènes. Une nombreuse ambassade l'accompagnait, selon l'usage du temps, pour soutenir la cause de Léontium contre Syracuse. La foule se presse sur ses pas et tous les regards sont tournés vers lui. Il est escorté d'un disciple fidèle, Polus d'Agrigente, rhéteur comme lui, et il descend chez un autre rhéteur, CaUiclès, qui avait la réputation de plaider indifféremment toutes les causes.

Il n'est pas difficile d'imaginer les sentiments de Socrate devant cette brillante apparition. Athènes, pendant quatre ans, a été réduite à ses seules murailles. Platée vient de succomber, Corcyre est à feu et à sang. Les Athéniens vivent sous la menace perpétuelle de l'invasion. Certes, le moment était mal choisi pour causer des affaires de Sicile. Le choix de l'ambassadeur ne devait guère lui plaire davantage. Ce sourire indulgent, ces périodes savantes, et par-dessus tout, ce peuple léger suspendu aux lèvres de l'orateur devaient irriter profondément le soldat de Potidée qui sera demain celui de Délium. Les innombrables rhéteurs qui se disputaient les faveurs du Démos n'avaient pas besoin de cet encouragement.

Gorgias rentre chez son hôte grisé d'ovations populaires et probablement assez fatigué. Au moment où n se repose, on lui annonce qu'un certain Socrate, dont il connaît à peine le nom, demande à lui parler. Que lui veut ce questionneur? Poiirquoi n'est-il pas venu à l'assemblée? Cependant l'illustre voyageur ne

rebute personne. Il recevra Socrate, mais Polus d'Agrigente répondra pour lui (i).

Aux premières questions de Socrate, c'est un rire général. Conçoit-on qu'il demande une définition de la rhétorique? Polus n'en revient pas. Il le prend de très haut. A quoi bon définir ce qui est connu de tout le monde? Peut-on descendre à de pareilles bagatelles? Gorgias, intéressé malgré lui, se mêle à la conversation. La rhétorique, dit -il, est la première des sciences. Par elle, sans savoir un mot de médecine, l'orateur persuade à un malade de prendre sa potion ; sans être militaire, il décide de la paix ou de la guerre. Quel triomphe !

Le philosophe laisse passer ce flot de paroles, s'empare des aveux de ses interlocuteurs et les amène tout doucement à ses conclusions. C'est sa méthode ordinaire. Mais le ton a complètement changé.

Jadis, il cultivait la dialectique pour elle-même et ne dédaignait point l'éloquence. Aujourd'hui, l'une et l'autre lui paraissent vaines si elles ne se mettent au service de la justice. C'est bien l'idéal éternel de la justice que le philosophe propose au culte des hommes en l'élevant au-dessus de ces temps troublés ; et s'il s'en prend à la rhétorique plutôt qu'à la violence, c'est qu'il faut attaquer le mal dans sa racine, c'est-à-dire dans les faux raisonnements qui, sous le nom de vraisemblance, altèrent la droiture de l'esprit. L'apôtre de la raison est dans son rôle, quand il critique, moins les actes eux-mêmes, que les sophismes qui en sont la source.

(i) Œuvres de Platon, trad. Cousin, le Gorgias, t. III, p. 181.

i6o SOCRATE ET LA PENSEE MODERNE

S'il s'agit, dit -il, seulement de plaire à la foule ou de lui faire prendre des apparences pour des réalités, la rhétorique n'est qu'une routine à peine supérieure au savoir-faire du cuisinier qui cherche à flatter le goût sans aucun souci de l'hygiène.

On se fait gloire de bien parler devant une assemblée ou d'avoir l'oreille du tribunal. Mais si on fait acquitter un coupable ou condamner un innocent, où est le mérite? Toutes les parties de la civilisation se tiennent. Il n'est pas permis d'isoler une fonction sociale et d'oublier les autres. Chacune de ces fonctions traîne avec elle sa maladie, dont elle peut mourir ; la puissance législative périt par la sophistique ; la puissance judiciaire par la faconde et le mensonge.

Voilà ce que saisit l'œil pénétrant de Socrate. De retour dans ses foyers, encore tout endolori de la mort de son ami Périclès et de tant d'épreuves qui tombent sur sa patrie, la rencontre de Gorgias, cet homme béat, content de lui-même, et l'engouement dont il est l'objet, lui arrachent ces fières déclarations : « Si tout est vanité lorsque la justice ne règne pas sur le monde, que penser des succès matériels du tribun tout -puissant, du scélérat couronné, de tant de gens qui se disent ou qui se croient heureux? L'ordre des valeurs est-il complètement renversé? La pauvreté bien supportée est-elle supérieure à la richesse mal acquise? Vaut-il mieux subir une injustice que la commettre? » Socrate ne recule pas devant les conséquences. « J'aimerai mieux, dit-il, n'être ni bourreau ni victime. Mais, s'il faut choisir, je préfère le rôle de la victime. »

Polus d'Agrigente n'est qu'im étourdi, mais il

SOCRATE ET LA GUERRE DU PÉLOPONÈSE i6i

reproduit naïvement la morale courante, celle du

succès. « Avoue, Socrate, que tu serais bien aise d'être

tyran, puisque tu pourrais faire tout ce que tu veux. »

Il cite l'exemple corrupteur, celui du roi Archelaiis :

— Il a commis tous les crimes et il est heureux.

— Heureux? Je n'en sais rien, répond Socrate. Je ne le connais pas.

— Un enfant te réfuterait ; tout le monde pense autrement que toi.

— Possible. C'est l'habitude des avocats de produire beaucoup de témoins. Moi, je n'en veux qu'un seul et c'est toi-même. Je te forcerai de confesser que, pour un criminel, le plus grand bonheur est de subir un châtiment mérité.

Polus s'étonne et regimbe.

« Voyons, lui dit Socrate, est-il vrai que les actions mauvaises sont nuisibles à la santé de l'âme? et que les maladies de l'âme veulent être soignées comme celles du corps? Tu pensais qu 'Archelaiis est heureux parce qu'il a échappé à la punition de ses crimes ; et moi je soutiens qu'il est plus à plaindre mille fois que ses victimes et même que le criminel qui a payé sa dette. » Et faisant état des aveux de Polus, il termine par cette satire mordante de la rhétorique : « Je ne vois guère qu'un moyen de la rendre utile, c'est de s'accuser soi-même dès qu'on a commis quelque faute ; il faut se faire violence pour surmonter la crainte et s'offrir à la justice les yeux fermés, de grand cœur, comme on s'offre au chirurgien qui brûle et coupe, aimant le bien par-dessus toute chose, sans tenir compte de la douleur... »

Polus ne sait plus où il en est, car il a le cœur bon. C'est un bouillant jeune homme, mais un brave garçon.

i62 SOCRATE ET LA PENSÉE MODERNE

Et lorsque Socrate, réveillant sa conscience, lui demande s'il consentirait à faire le mal, il rougit, se trouble et convient qu'il aimerait mieux mourir.

Pendant la première partie de l'entretien, le rhéteur Calliclès a donné des marques fréquentes d'impatience. L'embarras visible de Polus le met hors de lui. Il ne peut plus se contenir. « Dis-moi, Socrate, es-tu sérieux ou bien est-ce im badinage? Si c'est sérieusement que tu parles, la conduite que nous tenons tous taiit que nous sommes serait un renversement de l'ordre... »

Dès les premiers mots, on sent que l'engagement devient plus serré. Deux Athéniens sont aux prises : la politesse des formes dissimule mal l'aigreur des réparties. C'est que Socrate, en critiquant les abus de l'art oratoire, vient de faire le procès de tous les frelons qui bourdonnent autour du miel de l'Attique,

Interpellé directement, il répond qu'en fait de conduite, il faudrait d'abord être fixé sur ceUe de Calliclès, puisque celui-ci flotte à tous les vents de la faveur populaire.

Calliclès est présomptueux, brutal et cynique, mais il a du moins le mérite de bien poser la question : « Les lois, dit -il, sont l'ouvrage des plus faibles et des plus nombreux. En les faisant, ils n'ont pensé qu'à eux-mêmes et à leurs intérêts... Dans l'ordre de la loi, il est injuste et laid de chercher à l'emporter sur les autres... Mais la nature démontre le contraire...

tant en ce qui concerne les animaux que les hommes eux-mêmes. Nous voyons des États et des nations entières où la règle du juste est que le plus fort commande au plus faible et soit mieux partagé. De quel droit Xerxès fit -il la guerre à la Grèce et son père aux Scythes, si ce n'est du droit du plus fort? L'éducation s'empare du lionceau tout enfant et lui rogne les ongles ; mais qu'un homme surgisse pour\ai d'un beau naturel : immédiatement il brise ses entraves, foule aux pieds nos écritures, nos prestiges, nos enchantements et toutes nos lois contraires à la nature ; il s'élève au-dessus de tous comme un maître !,.. » En un mot, il se moque des « chiffons de papier ».

Voilà donc la théorie du « siurhomme » soutenue dès le cinquième siècle avant notre ère. La conclusion de Calliclès n'est pas moins remarquable en ce qu'elle montre le sentiment de la foule sur les philosophes : « J'avoue, dit -il, Socrate, que la philosophie est une chose amusante lorsqu'on l'étudié avec modération dans la jeunesse. Mais, si l'on s'y arrête trop longtemps, c'est un fléau... Les philosophes n'ont aucune connaissance des lois qui s'observent dans ime ville. Ils ignorent comment il faut traiter les hommes dans les rapports pubhcs et particuliers. L'expérience des plaisirs et des passions humaines leur manque ; en un mot, Us n'ont pas le sens de la vie... Tu négliges, Socrate, ce qui devrait faire ta principale occupation, et tu avilis dans un rôle d'enfant une âme aussi bien faite que la tienne. Tu ne saurais proposer un avis dans les délibérations publiques... ni suggérer un conseil généreux. Quelle estime peut-on faire d'im art qui met l'homme hors d'état 4e s'aider lui-même, et qui l'expose... à traîner dans sa patrie une vie sans

i64 SOCRATE ET LA PENSÉE MODERNE

honneur? Tout le monde pourra impunément giffler un gaillard de cette espèce. »

A ce coup droit, que va répondre Socrate? Il commence par donner un croc-en-jambe assez sérieux à la séparation de la nature et de la loi. Qui fait la loi? le nombre. Et qu'est-ce que le nombre? la force. Par conséquent, il n'y a pas de différence essentielle entre les deux ordres de faits. Le droit du plus fort peut se trouver aussi bien du côté de la foule que du côté du prince. Et même dans l'histoire de la Grèce, les deux genres de tjTannie ne s'entendent que trop bien, mais l'une est aussi impuissante que l'autre à fonder le droit.

C'est ailleurs qu'il faut chercher la véritable origine de la justice. Il ne s'agit pas de compter les voix, mais de les peser, c'est-à-dire qu'on doit remonter jusqu'à la conscience, fontaine jaillissante et source de la volonté humaine.

On sait que, pour les Grecs, le « mur de la vie privée » n'existe pas. La confusion qu'ils font tous entre les droits du citoj'en et ceux de l'État facilite l'argumentation de Socrate. Ayant établi comme règle imique la lutte pour l'existence, Calliclès en accepte toutes les conséquences, non seulement dans le domaine politique, mais dans le domaine privé. Socrate l'amène ainsi à faire l'éloge le plus absurde de l'inconduite. Le bonheur consiste, pour im homme, à satisfaire tous ses désirs à mesure qu'ils naissent, jusqu'à en crever. Sur ce terrain, Socrate est très fort. Il compare les hommes déréglés à des tonneaux percés qui se vident à mesure qu'on les rempht, ou bien à des gens qui ont la gale et qui ont du plaisir à se gratter. Calliclès se sent ridicule et se fâche. Mais Socrate, appuyé

par Gorgias qui apprécie en amateur cette passe d'armes, le ramène à la discussion.

A vrai dire, il n'en est pas de plus haute. Si la justice n'est qu'un expédient social sans racines profondes, si le crime triomphant est conforme aux lois de la nature, tout le système optimiste s'écroule. Le jeu des forces aveugles renverse la fragile barrière de la dignité humaine. Nos institutions n'ont point de fondement solide. Elles ressemblent à ces murailles des cités qui sont à la merci d'une guerre malheureuse ou d'un tremblement de terre. Nous sommes des animaux un peu plus intelligents que les autres, mais c'est tout. Notre raison est une lumière vacillante aussi fugitive qu'un feu follet. Non seulement elle n'entre pas dans le plan général de l'univers, mais ce plan, s'il existe, la contredit à chaque instant. Le monde entier n'est qu'un tourbillon de matières poussé par le hasard vers un but inconnu, ou plutôt sans aucune espèce de but.

Tel est le fruit ordinaire des âges de désordre et d'abaissement moral. Notons qu'à cette époque Démocrite, contemporain de Socrate, atteint la pleine maturité. Dans Athènes, qu'il a traversée, il n'a obtenu qu'un médiocre succès. Mais sa théorie des atomes est connue. Qui sait si Calliclès n'a pas puisé, dans cette philosophie matérialiste, son apologie de la force?

Problème si grave, si important, que, contre son habitude, Socrate ne se contente plus d'interroger. Il n'est pas nécessaire de presser beaucoup le dialogue pour en extraire une doctrine positive.

Selon lui, l'objet principal de la vie n'est pas la jouissance. Le plaisir ou l'agrément n'est rien s'il ne contribue à nous rendre meilleurs. Il va même très

i66 SOCRATE ET LA PENSÉE MODERNE

loin dans cette voie. Presque tous les poètes et par conséquent les artistes lui paraissent condamnables s'ils ne visent qu'à l'agrément du spectateur. Évidemment le dilettantisme à la mode l'exaspère. L'impuissance des poètes tragiques à corriger les âmes, la séparation de plus en plus visible entre les jouissances de l'art et les nécessités de l'action l'entraînent à des jugements qui nous semblent parfois rigoureux. Tous les réformateurs ont passé par cette crise. Socrate voulait l'union intime de la beauté extérieure et du bien ; mais, s'il faut choisir entre les deux, il n'hésite pas : le bien a toutes ses préférences. Pourquoi? c'est que le bien représente l'intérêt supérieur de l'espèce. Rappelons à cette occasion que nos penseurs les plus affranchis de préjugés doctrinaires et les plus favorables à la Hberté de l'art, un Taine par exemple, ont classé les œuvres d'après leur degré de bienfaisance. Il y a, en effet, dans la catégorie du beau, des créations saines et d'autres qui ne le sont pas. Socrate ne dit point autre chose. Seulement Platon, poussant à l'extrême une boutade de son maître, chassera de la Cité tous les poètes : ce que Socrate n'aurait jamais fait.

Maintenant, que faut-il entendre par c devenir meilleurs »? Cette formule un peu vague, Socrate va la préciser. Ici, comme dans VAlcihiade, nous atteignons le cœur de sa philosophie.

Les êtres et les choses sont bons dans la mesure où ils s'adaptent à leurs fins particuhères (littéralement à un certain arrangement qui convient à leur nature).

Cette faculté d'adaptation est ce qu'on appelle « ordre » par rapport au but poiirsuivi.

Il y a ainsi im ordre de l'âme ; c'est-à-dire que l'âme

la mieux ordonnée est celle qui s'adapte le mieux aux fins élevées de la nature humaine.

Cette adaptation constitue sa supériorité morale. On dit alors que l'âme est réglée, ou que ses facultés sont en équilibre.

Par contre, l'hypertrophie ou la déviation d'un instinct, qui détourne l'âme de son but, s'appelle dérèglement.

Cet équilibre de l'âme n'est point im état stationnaire : il consiste essentiellement dans l'accomplissement de deux sortes de devoirs : l'un « envers les dieux », c'est-à-dire par rapport à l'ordre universel ; l'autre envers nos semblables, ou envers la société.

Le devoir envers la société s'appelle justice. Il n'est cependant pas sufiisant. Son compagnon inséparable, sans lequel il risque de s'égarer, est le sens du divin, c'est-à-dire la ferme croyance dans un ordre universel, gage et garantie de l'ordre humain : c'est ce qu'on appeUe sainteté ou piété.

L'homme juste et pieux est nécessairement courageux ; sans fuir ni rechercher le danger, il place l'accomplissement de ses devoirs au-dessus de tout autre considération, soit de personnes, soit de circonstances, et se montre indifférent au plaisir ou à la douleur.

Dire qu'il est courageux, c'est dire qu'il est actif et qu'il remplit de son mieux sa destinée. Mais alors il doit être heureux ; car, selon Socrate, le vrai bonheur (c'est-à-dire le sentiment de plénitude qui naît d'une conscience pure) réside essentiellement dans cet équilibre.

Là est le point déhcat. Un homme de bien perd ce qu'il a de plus cher, sa femme, son enfant. Peut -il

i6â SOCRATE ET LA PENSEE MODERNE

être heureux? Non, dit le sens commun. Oui, dit Socrate, s'il domine sa douleur. et s'il accomplit son devoir d'homme. Il n'est que de s'entendre : pour le plus grand nombre, douleur et malheur sont des termes synonymes. Pour Socrate, il y a quelque chose de pire que la douleur, c'est la déchéance morale. L'homme frappé dans ses affections, mais irréprochable et maître de lui, goûte la seule satisfaction qui lui soit permise. Socrate ne lui défendra pas de verser des larmes, mais il appelle « bonheur » l'équilibre parfait de nos facultés.

Ne disons-nous pas, nous aussi, que l'homme qui supporte courageusement de cruelles épreuves est « digne d'envie », parce que la dignité morale nous paraît un bien plus précieux que tous les avantages matériels? Pour la même raison, l'homme qui s'abandonne ou qui se dégrade, nous paraît « à plaindre ». Nous affirmons ainsi, avec Socrate, que l'originalité de notre espèce consiste à s'affranchir du cours ordinaire des choses et à le dominer. La contre-épreuve est facile : jamais il ne nous viendrait à l'esprit d'appliquer la même mesure aux souffrances des animaux. Celles-ci ont un caractère absolu et ne contribuent nullement à leur amélioration. C'est pourquoi Socrate ne sépare pas de nos diverses obligations, ce qu'il nomme « le devoir envers les dieux », c'est-à-dire la croyance dans un ordre supérieur.

Une fois d'accord sur les principes, le reste marche tout seul. Le vice consistant dans une rupture d'équilibre, l'homme vicieux est nécessairement malheureux, c'est-à-dire « à plaindre ». Il mène une vie de brigand ; il est en guerre perpétuelle contre le^ hommes et contre Dieu.

Et voici les propres termes par lesquels Socrate

définit sa conception du monde : on les dirait écrits d'hier : « Ordre, équilibre, justice, telles sont les différentes formes de la loi d'amour qui unit le ciel et la terre, les dieux et les hommes. Aussi a-t-on donné à l'Univers le nom de « Cosmos », qui signifie ordre. »

L'idéal de justice et de sainteté que Socrate vient de tracer, le conduit à une théorie très voisine de la non-résistance au mal : réaction de tout apôtre contre les excès d'une civilisation raffinée.

« Tu dis, Calliclès, que cette opinion me met à la merci du premier venu ; qu'on peut impunément me battre et me ravir mes biens... Je soutiens, moi, que ce qu'il y a de plus laid n'est pas d'être frappé au visage ni de se voir couper le corps ou la bourse ; mais que me frapper injustement, moi et les miens... me voler, me réduire en esclavage, percer ma muraille... est une chose plus mauvaise pour l'auteur de l'injustice que pour celui qui la souffre... Mon cher, prends garde que, selon toi, être vertueux et bon consiste principalement à se tirer d'affaires... Examine si celui qui est vraiment homme ne doit pas négliger le plus ou moins de temps que nous avons à passer sur la terre, laisser à Dieu le soin de tout cela, et s'occuper uniquement de pratiquer le bien. »

Résignation excessive, peut-être, car enfin il n'est pas mauvais de savoir se tirer d'affaires, si on le peut honnêtement. Mais c'est précisément cette possibilité qui paraît douteuse à Socrate, à l'heure où il parle. « Quand on vit avec des gens injustes, dit-il, on ne peut éviter de souffrir soi-même l'injustice qu'à la condition de se faire leur complice. »

Socrate conclut avec plus de calme en revenant sur cette idée qui lui est familière : on n'a rien fait pour

I/o SOCRATE ET LA PENSÉE MODERNE

les hommes si on n'a travaillé à leur progrès moral. En d'autres termes, on doit éclairer, guider, diriger la démocratie et non se mettre à sa remorque.

En trois bonds, qui correspondent à trois moments de sa carrière, Socrate est parvenu aux sommets les plus élevés de l'âme humaine.

Jeune étudiant, devant Protagoras, tout entier aux disputes d'école, il fonde la morale utiUtaire sur la juste estimation des plaisirs et des peines, avec le seul correctif d'un dévouement presque instinctif à la patrie.

Plus mûr, en face d' Alcibiade, il proclame le caractère divin de la raison, que Périclès incarne dans Athènes et qui brille sur la face auguste des dieux de Phidias. Il en déduit sans effort des règles de conduite dans les affaires publiques et privées. Il semble que tout coule de source à cette époque et que l'esprit n'a qu'à se manifester pour se faire obéir.

Dans un âge plus avancé, il assiste à l'effondrement de son rêve. La notion de la justice s'obscurcit devant des prétendus intérêts d'État. L'intelligence se disperse ou se met au service des passions. Chacun entend « vivre sa vie » et se soustraire, pour jouir, à l'empire de la raison. Les plus sages se renferment dans leur spécialité ; ils prétendent cultiver leur art sans se mêler d'éclaircir le problème insondable de la destinée. Gorgias se présente à point dans Athènes pour orner d'un style fleuri cette indifférence aimable. Ses disciples, exagérant sa doctrine, proclament le droit du plus fort et le néant des institutions libres. L'incohérence des agitations populaires semble les justifier. C'est alors que Socrate se redresse et oppose à la mollesse des uns, à l'effronterie des autres, l'idéal de la vertu

quand même poussé jusqu'aux limites les plus extrêmes de l'abnégation.

Nous verrons que, par la suite, Socrate apporta luimême à ces idées trop absolues les correctifs nécessaires. Pour le moment, le besoin de flétrir la violence et le crime, d'où qu'ils viennent, l'emporte chez lui sur tout autre considération, même sur la prudence.

Aujourd'hui, l'incendie est éteint. Les passions qui animaient la Grèce ne sont plus qu'un lointain souvenir. Mais la protestation de Socrate survit, de même qu'un monument sublime domine une campagne dévastée. Pendant des siècles, elle a servi de guide à tous les esprits généreux qui ont condamné les abus de la force et opposé les droits de la conscience à tous les genres de despotisme.

Il est fâcheux que cet admirable dialogue se termine par quelques pages conçues dans un esprit tout à fait différent. Le fait serait inexpliquable si l'on ne connaissait la tendance de Platon à greffer ses idées personnelles sur celles de son maître. Ici la soudure est visible (i). Ce morceau respire une haine féroce contre Athènes et contre tous ses grands hommes. Péri clés lui-même n'est point épargné. « Il a rendu, nous dit-on, les Athéniens paresseux, lâches, bavards et, de plus, cupides, en soudoyant les troupes. » Re-

(i; Voir, dans le Gorgias de Platon, les trente dernières pages, de 383 à 413, trad. Cousin

proche absurde, car il faut bien qu'un soldat qui se bat fasse vivre sa famille. N'oublions pas qu'ici Platon parle pour son compte. « Si la dictature de Périclès avait été bienfaisante, dit-il, le peuple serait devenu meilleur ; tout au contraire, il n'a payé son chef que d'ingratitude » ; argument à deux tranchants que l'on retournera plus tard contre Socrate, lorsqu'on lui reprochera les fautes de ses disciples. Platon ne s'aperçoit pas qu'en mettant dans la bouche de Socrate des propos aussi sévères pour Périclès, quatre ans seulement après la mort de ce grand homme, il fait de lui un ingrat, c'est-à-dire, selon ses propres termes, un mauvais citoyen. Un autre trait le trahit : les hommes, à son avis, doivent être conduits, soit par persuasion, soit par contrainte; méthode chère à tous les réformateurs à poigne, mais que le défenseur intransigeant de la raison et de la liberté aurait repoussé de toutes ses forces. On saisit sur le vif le procédé de la faction aristocratique, qui exploita le nom de Socrate après sa mort au profit de ses rancunes politiques.

J'en dirai autant de l'espèce de jugement dernier par lequel Platon croit illustrer la morale du maître. Il ne voit pas qu'en évoquant Minos, Éaque et Radamanthe, ces trois juges des enfers, il rabaisse l'idéal tracé d'une main si ferme dans la première partie de l'ouvrage. Pour Socrate, la dégradation de l'âme ou son retour à la santé portent en elles-mêmes leur peine ou leur récompense ; mâle doctrine infiniment préférable à l'appât du salut personnel, dont on a tant abusé depuis.

Enfin, pour achever le tableau et y mettre en quelque sorte sa signature, le fondateur de l'école

académique fait l'éloge de l'indifférence politique. « Le philosophe, dit-il, uniquement occupé de luimême, doit éviter toute sa vie l'embarras des affaires. » Dédain de bel esprit, retour à cette vie contemplative que Socrate a condamnée dans les termes les plus formels.

Heureusement, nous avons, pour remettre les choses au point, le témoignage de Xénophon et le récit qu'il nous a laissé de l'entretien de Socrate avec Aristippe, chef de l'école de Cyrène et précurseur d'Epicure (i).

Aristippe, lui aussi, prêche l'abstention politique :

— Que les dieux me préservent, dit-il, de me mêler jamais du gouvernement des hommes ! Lorsqu'il est déjà si difficile de se conduire soi-même, on irait, pour satisfaire une vaine ambition, se soumettre au caprice de la populace, au lieu de suivre son chemin sans obéir ni commander à personne?

— Il n'y a qu'un malheur, lui répond Socrate, c'est que ton chemin est une impasse.

Qu'il s'agisse des hommes ou des États, il fait de la faiblesse une peintvure saisissante :

— Partout les puissants arrachent des larmes aux faibles. Ils en font leurs esclaves. L'un sème, l'autre récolte. Si le faible essaye de s'affranchir, le puissant l'assiège et le tourmente jusqu'à ce qu'il l'ait amené à préférer des chaînes à un combat inégal.

— Eh bien ! réplique Aristippe, je ne m'attacherai nulle part. Je passerai comme un étranger dans tous les pays.

— A merveille, reprend Socrate, Ainsi les magis-

(i) XÉNOPHON, les Mémorables, trad. Pessonneaux, p. 380 et suiv

trats rendront des lois contre les malfaiteurs, les villes se ruineront en forteresses, les bons citoyens se feront tuer à l'ennemi, uniquement pour qu'Aristippe, qui n'a rien fait de tout cela, puisse vi\'Te dans l'aisance? Tu seras méprisé de tous, mon cher, ou bien on te fera marcher à coups de fouet, comme les mauvais esclaves.

— Bah ! dit Aristippe, qu'on reçoive le fouet ou qu'on se le donne à soi-même en se soumettant à mille austérités, je ne vois pas la différence.

— Alors, pour toi, c'est la même chose de servir im tyran ou d'accepter une discipline volontaire? Les fatigues et les dangers qu'un chasseur affronte pour un objet frivole, tu ne consentirais pas à les subir pour le service public?

Et il termine par l'apologue fameux d'Hercule, entre le Vice et la Vertu :

— Ce qu'il y a de beau et d'honnête en ce monde, dit la Vertu, les dieux ne l'accordent qu'au prix d'un travail assidu... Je contribue aux travaux de la paix. Je couvre les combattants de mon bouclier. Mes défenseurs sont honorés de leurs concitoyens. Et quand le terme fatal arrive, au lieu de descendre oubHés chez les morts, leur nom fleurit d'âge en âge.

On le voit, les deux témoins se corrigent, et Xénophon est ici plus près de la vérité. Il faut s'armer, il faut se défendre ; il faut s'occuper des affaires publiques, sous peine de tomber dans la plus vUe servitude. Ce langage est celui d'un citoyen et d'un soldat. C'est, n'en doutons pas, celui de Socrate. S'il flétrit l'injustice, s'il déclare hautement qu'il vaut mieux la subir que de la commettre, il condamne également le lâche égoïsme qui croit pouvoir se désin-

téresser du sort de la cité et qui refuse de combattre l'oppresseur.

Maintenant la doctrine est complète. Le père du spiritualisme se montre tel qu'il est : un homme d'action. Les maux de son temps l'affligent cruellement. Les soudards et les rhéteurs lui inspirent un égal dégoût. Mais il ne ren^e pas sa patrie. C'est en défigurant sa doctrine que quelques-uns de ses disciples la feront verser soit dans le dédain transcendant de recelé platonicienne, soit dans la quiétude voluptueuse de celle d'Épicure,

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