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CHAPITRE II

La comédie des Nuées; effet produit. — Chéréphon veut placer son maître sous la protection de l'oracle de Delphes. — Autorité de cet oracle en Grèce. — Socrate selon Xénophon ; caractère pratique de son enseignement. — Théologie douteuse. — Les derniers disciples de Socrate et le cercle de ses relations mondaines. — Pourquoi son action s'est exercée dans le cadre limité d'une élite.

Si l'on doutait qu'à cette époque Socrate fût assez mal vu des conservateurs, on n'aurait qu'à relire la comédie des Nuées (i). Elle fut représentée en 424, l'année même de la bataille de Delium, c'est-à-dire lorsque Socrate était encore sous les armes. Le moment était assurément mal choisi. Mais la haine politique n 'y regarde pas de si près ; et Aristophane, fougueux champion des idées conservatrices, ne déteste pas moins la liberté de la pensée que celle de la tribune.

Quelles sont, dans cette comédie fameuse ou plutôt dans cette grossière parodie, les occupations favorites

(i) Aristophane, les Nuées, trad. Artaud, t. I", p. 141, F. Didot, édit.

de Socrate? Il demande au maigre Chéréphon « combien de fois une puce saute la longueur de ses pattes », et autres billevesées du même genre. C'est de plus un escroc : pendant qu'il fait une démonstration mathématique, il trouve le moyen de voler un manteau. Quand il apparaît aux yeux du paysan Strepsiade, il est en l'air juché dans un panier, « afin de mieux pénétrer les choses célestes en mêlant la subtilité de ses pensées avec l'air similaire. » (Théorie d'Anaximène sur la ressemblance de l'âme avec l'air.)

Il invoque les Nuées qui nous donnent la pensée, la parole et l'intelligence, le charlatanisme, la loquacité, la ruse et la conception. « Elles nourrissent les sophistes, les devins, les empiriques, les oisifs et les charlatans qui prédisent d'après l'inspection du ciel. » Le chœur des Nuées paraît à son tour et salue en Socrate « le pontife des niaiseries les plus subtiles ». « Il n'en est pas, disent-elles, que nous écoutions plus volontiers que toi, si ce n'est Prodicus : celui-ci pour sa science et sa haute raison ; toi, pour ta démarche superbe dans les rues, le regard dédaigneux que tu jettes de côté, ta patience à marcher pieds nus et l'air imposant que te donne notre appui. »

Qu'apprend-on à pareille école? A nier les dieux. Jupiter n'existe pas. Ce n'est pas lui qui tonne et fait pleuvoir, ce sont les Nuées. On dit qu'il foudroie les parjures, mais il « frappe ses propres temples, le promontoire de Sunium et les chênes élevés. Pourquoi? un chêne n'est point un parjure. » Les seuls dieux que Socrate reconnaisse sont le Chaos, les Nuages et la Langue.

Strepsiade est ravi. Pourvu que Socrate lui enseigne l'art de ne pas payer ses dettes, il consent à devenir

son disciple, c'est-à-dire « insolent, beau parleur, effronté, impudent, vil coquin, artisan de mensonges, hâbleur, vieux roué, chicaneur, moulin à paroles, rusé comme un renard, souple comme un gant, glissant comme une anguQle, dissimulé, fanfaron, irascible, insensible aux coups, girouette, être insupportable, lécheur d'écuelles... » Est-ce tout? Le vocabulaire de Rabelais n'est pas plus riche.

L'enseignement que Socrate donne au rustique Strepsiade n'est qu'une suite de quiproquos grossiers dont il est impossible d'extraire la moindre parcelle de raison. La source principale du comique consiste en des pédanteries grammaticales à la manière de Prodicus. Avec le fils de Strepsiade, Philippide, Socrate réussit mieux. Tandis que le père oppose à ses créanciers des jeux de mots intraduisibles, le fils bat son père et se justifie par vm raisonnement en forme : « Tu m'as battu dans mon enfance, dit -il, n'est-il pas juste que je te témoigne le même intérêt dans ton âge mûr? Je suis né libre aussi bien que toi. Les enfants pleurent et les pères ne pleureraient pas? » etc. Finalement, Strepsiade furieux se retourne contre Socrate et met le feu à sa maison.

Ces pauvretés, semées de plaisanteries ordurières, sont couvertes par moments d'un voile de poésie. A mesure que les nuages se rapprochent, le chœur déploie, sous les rayons et les ombres, « la contrée fertile de Pallas, la terre de Cécrops, riche en grands noms..., les temples magnifiques et les statues qui leur sont consacrées, les pompes religieuses, les sacrifices avec leurs couronnes, les festins en toute saison, les fêtes de Bacchus au retour du printemps, les chants mélodieux et le son perçant des flûtes ». Vision pieuse assez

étrange, à l'instant même où les Océanides viennent de détrôner Jupiter. Mais la contradiction ne gêne pas le poète. Ces divinités qui favorisent les frippons se chargent aussi de les punir. « C'est ainsi que nous agissons, disent-elles, quand nous reconnaissons qu'un homme est porté au mal, jusqu'au moment où nous lui envoyons quelque infortune, pour qu'il apprenne à craindre les dieux. »

Aristophane essaye d'intercaler dans cette farce une doctrine : c'est la querelle du Juste et de l'Injuste. Les deux abstractions personnifiées sont introduites directement sur la scène (i).

« Autrefois, dit le Juste, les jeunes gens d'un même quartier, marchant en bon ordre dans les rues, allaient chez le maître de musique nus et tous ensemble. On leur apprenait d'abord l'hymne Redoutable Pallas, ou bien Un cri retentit au loin. Ils se gardaient de rien changer aux rudes harmonies transmises par nos pères... Voilà l'éducation qui forma les guerriers de Marathon ! Jeune homme, prends moi hardiment pour guide. Je t' enseignerai à détester la place publique, à ne pas fréquenter les bains, à rougir des choses déshonnêtes,.., à te lever en présence des vieillards, à ne donner aucun chagrin à tes parents. Tu iras à l'Académie te promener sous l'ombrage des oliviers sacrés, une couronne de joncs en fleurs sur la tête, avec un sage ami de ton âge... »

Ainsi le bon jeune homme ne doit pas raisonner. Son unique devoir est de suivre aveuglément la règle des anciens, d'exercer son corps, de chanter si fort qu'il n'ait pas le temps de penser, puis quand la manœuvre est finie, d'aller se promener.

(i) Aristophane, les Nuées, trad. Artaud, t. l", p. 178.

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La réplique de son adversaire est encore plus faible. « Les philosophes, dit-il, m'appellent l'Injuste, parce que le premier j'ai imaginé le moyen de contredire la justice et les lois ; mais qui ne donnerait dix mille statères pour acquérir l'art de gagner un mauvais procès? « Les pires actions sont justifiées par les exemples des dieux. « Vois, jeune homme, tous les inconvénients de la modération, et de quels plaisirs elle te privera : de femmes, de garçons, de jeux, du boire et du rire. Vaut -il la peine de vivre pour se priver de toutes les jouissances? Tu as fait une faute, tu as commis un adultère,.., te voilà perdu si tu ne sais pas plaider ta cause. Au surplus, tu peux t'autoriser de l'exemple de Jupiter. »

Le morceau se termine à la façon des sermons de la Ligue, par un torrent d'invectives à l'adresse de l'auditoire.

L'Injuste. — A quelle classe de citoyens appartiennent les orateurs?

Le Juste. — A celle des gredins.

L'Injuste. — Que sont les auteurs tragiques?

Le Juste. — Des gredins.

L'Injuste. — Et les démagogues?

Le Juste. — Des gredins.

L'Injuste. — Ne vois-tu pas que tu ne disais que des sottises? Et les spectateurs, regarde, que sont-ils en niajorité?

Le Juste. — Attends, je regarde.

L'Injuste. — Eh bien ! que vois-tu?

Le Juste. — Par les dieux, le plus grand nombre sont des gredins. En voilà un que je connais, celuilà encore et cet autre, avec ses longs cheveux,.,

SOCRATE ET LA SOCIETE ATHENIENNE iSi

Et le Juste, se déclarant vaincu, passe dans l'autre camp.

Parodie misérable de la dialectique : tous les arguments se retournent contre l'auteur. Faut-il montrer la confusion de tous les systèmes? l'ignorance complète des principes socratiques? Aristophane nous rirait au nez. Que lui importe pourvu qu'il amuse? C'est un Imaginatif ; pour lui, les métaphores valent des raisons. Il a juché son personnage dans les airs : cela lui suffit.

Toutefois, quand il prend la parole pour son compte, il cesse de plaisanter. Sa conception de la justice n'a pas d'autre support que le respect de la tradition. Son accusation la plus venimeuse vise le crime d'impiété.

Par là, l'attaque était fort dangereuse. Le peuple restait dévot. La liberté, pour lui, s'arrêtait sur le seuil des temples. Aristophane frappe comme un étourdi, mais il sait où il frappe. Trente ans plus tard, les accusateurs de Socrate n'auront qu'à revêtir les mêmes griefs des formes légales ; non sans doute qu'ils aient subi l'influence directe de l'auteur comique, mais l'état d'esprit étant le même et les circonstances plus favorables, ils ont puisé dans le même arsenal. La comédie de 424 est une première tentative pour traduire Socrate, non pas devant des juges, mais devant le tribunal de l'opinion. Cette tentative échoua. Le témoin parut suspect. Une attaque dirigée contre un brave hoplite par un partisan de ces chevaliers dont l'inertie volontaire fît perdre l'année suivante la bataille d'Amphipolis, devait sembler quelque chose d'odieux. Ajoutez les cris d'une rage impuissante et l'injure déversée sur toute la cité. La comédie

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n'obtint pas le prix ; elle n'eut qu'une seule représentation. Aristophane s'en étonne dans sa parabase. Il prétend corriger les mœurs et faire acte de bon citoyen. Il faut plutôt admirer que le peuple, pris violemment à partie, ait pu l'écouter jusqu'au bout.

Cependant, l'impression fut plus profonde qu'on ne pourrait l'imaginer. Ce panier flottant dans les nuages amusait le populaire. Quelques années plus tard, un Syracusain, faiseur de tours, rencontre Socrate dans un festin, et reprend pour son compte les plaisanteries des Nuées; Socrate répond comme on doit le faire à un pareil drôle, c Est-ce toi, dit le Syracusain, qu'on appelle le -penseur? — Aimerais-tu mieux que l'on m'appelât le rêveur? — On dit que tu te perds là-haut dans les nuées. — C'est la preuve que je m'occupe des dieux. N'est-ce pas d'en haut que les dieux nous protègent? — De combien de sauts de puce es-tu éloigné de moi (i)? » On le voit, Socrate ne témoigne aucune amertume ; il prend la chose du bon côté.

Il n'en fut sans doute pas de même de son entourage. Tout le monde savait quel danger comportait à Athènes l'accusation d'impiété ou d'asébie. Les plaisanteries sur Jupiter, qu'Aristophane met dans la bouche du philosophe, pouvaient lui coûter cher,

Criton, très préoccupé de la sécurité personnelle de son ami, lui aurait sans doute conseillé de se taire et d'éviter le scandale. Ghéréphon était d'une autre humeur.

C'est une étrange figure que ce Chéréphon. Travailleur acharné, de santé délicate, âme ardente dans

(i) XÉNOPHON, trad. Pessonneaux, le Banquet, p. 333.

un corps débile, d'un commerce peu commode, selon son frère Chérécrate, et sans doute d'un caractère inégal ; généreux et noble, selon Socrate qui engage fortement ce frère à se réconcilier avec lui (i). Déjà, peut-être, il est atteint de la maladie qui l'emportera de bonne heure. Mais un feu sacré le soutient. Comme beaucoup de phtisiques, il est impatient d'aihrmer ses croyances avant le terme d'une existence qu'il sent devoir être courte. De plus, il est attaché au parti populaire, et par suite, infiniment sensible aux courants de l'opinion publique. Ce n'est point im mince mérite chez cet homme d'avoir compris que toutes les libertés se tiennent et que Socrate, sorti du peuple, devait prendre son point d'appui dans le peuple. Or, quelle était la condition de cette alliance? Le respect des sentiments religieux, encore si puissants sur le peuple athénien.

Chéréphon conçut un projet qui nous paraît singulier, mais qui était conforme aux idées du temps : ce fut de placer la philosophie de son maître sous la protection des dieux. Seulement, comme les divinités poliades lui paraissaient trop mêlées aux discussions de la Cité, il s'adressa au grand oracle de la Grèce. « Vous savez tous quel homme était Chéréphon, dit Socrate en son plaidoyer, et quelle ardeur il mettait dans tout ce qu'il entreprenait. Un jour, étant allé à Delphes, il osa demander à l'oracle s'il y avait tm homme plus sage que moi (2)... » On s'accorde à placer ce voyage de Chéréphon peu de temps après la repré-

(i) Les Mémorables, livre II, chap. m, p. 389, trad. Pes-

90NNEAUX.

(2) Apologie de Socrate, Platon, trad. Cousin, 1. 1^"', p. 71

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sentation des Nuées. Un homme si entreprenant ne faisait rien sans motif. Il est probable qu'il n'était pas par hasard à Delphes, mais qu'il entreprit tout exprès le voyage et qu'il consulta Iq dieu comme on appelle d'un jugement de première instance devant ime cour suprême.

Au cœur de ce nœud de montagnes qui, du Pinde, va rejoindre le golfe de Corinthe, tout contre le Parnasse, assez près de la mer pour être facilement accessible, assez loin pour tenir les profanes à distance, le temple de Delphes était aux yeux des Grecs le nombril, c'est-à-dire le centre du monde. Là se réimissait le conseil des Amphictyons. Les vapeurs souterraines qui enveloppaient le trépied de la Sibylle passaient pour l'haleine même des dieux. De là partaient des oracles, dont le sens, souvent obscur, décidait des plus grandes entreprises, et des conseils que toutes les villes écoutaient religieusement (i).

Le site austère et abrupt, encadré de murailles de granit, imposait le recueillement. Il contrastait avec les cités à la ceinture lâche qui s'épanouissaient au bord de la mer. Mais plus encore que la nature ou la superstition, ce qui faisait l'autorité du dieu de Delphes c'était, si l'on peut dire, son impartialité présumée au milieu des querelles politiques. Par un instinct de domination et en vue de maintenir leur auguste iso-

(i) Sur Delphes et son histoire, voir Duruy, Histoire des Grecs, t. I", p. 526 et suiv.

lement, les prêtres qui gouvernaient le temple avaient fait le vide autour d'eux. Dans le voisinage immédiat du sanctuaire, la ville commerçante de Crissa, le port très bien placé de Scyra, systématiquement détruits, s'étaient effacés devant la prépondérance sacerdotale. Delphes était comme l'embryon avorté d'une théocratie qui seule, aux âges homériques, aurait pu réaliser l'union du monde hellénique. A défaut d'un pouvoir effectif, ce sacerdoce, dépositaire des aspirations communes de la race, conservait une haute autorité morale. Selon Xénophon, la Pythie aurait déclaré « qu'il n'y avait aucun homme plus libre, plus juste et plus sensé que Socrate » (i). Cette réponse fait honneur à la largeur d'esprit des prêtres de Delphes. Sans doute, ils savaient que Socrate avait pris pour devise ime des maximes les plus importantes inscrites sur les parois du temple, à savoir : « Connais-toi toi-même. » Cet appel à la conscience était chez eux l'indice d'une haute culture intellectuelle. Les interprètes chargés de traduire les paroles confuses de la Sibylle étaient certainement des hommes très supérieurs à ces magistrats municipaux qui défendaient obstinément le culte des divinités locales. Ils sentaient plus ou moins nettement que les cultes municipaux perpétuaient les divisions de la Grèce et que l'unité du pays n'avait quelque chance de s'établir que par le libre exercice de la raison : ce qui se fit plus tard dans le domaine idéal quand la Grèce cessa d'exister comme nation. Il est permis de croire que, sans saisir toute la portée de l'enseignement de Socrate, ils devinaient en lui un réformateur.

(i) Apologie de Socrate, Platon, trad. Cousin, t. pf, p. 71 et la note.

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Quoi qu'il en soit, l'oracle fit sur lui une grande impression. Rien, dans sa doctrine, n'écartait l'hypothèse d'une sorte d'influence divine qui vient au secours de la raison humaine ; on l'a vu par le prix qu'il attachait aux avertissements de son démon famiher. Très ferme sur les vérités démontrées, il partageait, sur l'inconnu qui nous entoure, les croyances de la plupart de ses contemporains. Les paroles de la Pj^thie avaient donc pour lui un véritable sens.

S'il n'avait eu d'autre objet que d'assurer sa tranquillité, la protection du dieu de Delphes le couvrait suffisamment. Il pouvait désormais braver Aristophane et même l'aréopage. L'oracle rapporté par Chéréphon lui inspira des résolutions bien différentes. Il tomba, dit -il lui-même, dans une grande perplexité, car d'une part, il avait une mince opinion de sa propre sagesse, et, d'autre part, un dieu ne saurait mentir. Ce témoignage trop flatteur devait donc renfermer un sens caché.

Pour s'en assurer, il interroge un homme pohtique considérable, qui passe pour sage aux yeux de la foule et encore plus à ses propres yeux, et il constate avec surprise que ce personnage ne sait ni ce qu'il veut, ni pourquoi il le veut, ni le meilleur moyen pour l'atteindre. Peut-être, se dit Socrate, n'en sais-je pas plus long que lui, mais au moins je n'ai pas la prétention de le savoir. Il continue son enquête, et partout il rencontre la même ignorance ou la même présomption. Après les politiques, les poètes ; après les poètes, les artistes ; tous agissent d'instinct, aucun n'est capable de rendre compte de son art : ce n'est pas la raison qui les dirige. Bien plus : pour avoir réussi dans leur spéciahté, ils s'imaginent posséder la science imiver-

selle et « cette folle prétention gâte leur habileté (i) ».

Il va ainsi de porte en porte, et voici, dit-il, le résultat de ses recherches : « Ceux qu'on vantait le plus me satisfirent le moins et ceux dont personne ne faisait cas — c'est-à-dire les simples, les artisans — je les trouvai beaucoup plus près de la sagesse. »

Qu'est-ce à dire si ce n'est que, sous l'influence de l'oracle, la propagande de Socrate prend le caractère d'une véritable mission? Jusque-là, il s'était enfermé dans les disputes d'école, dans les conversations amicales, dans les cénacles d'hommes du monde et de jeunes gens. Maintenant il s'attaque aux premiers citoyens de la ville en même temps qu'aux plus modestes. Fort de l'approbation divine, il oppose, à la caricature de la scène, l'affirmation publique et répétée de sa doctrine.

Nous avons, pour cette période de sa vie, un témoin digne de foi, qu'on s'est vainement efforcé de récuser : c'est Xénophon. Oh ! sans doute, on ne trouve pas chez lui les grandes envolées de Platon. Il n'a pas profondément réfléchi sur les Lois, ni tracé le plan de la cité-type. Son horizon est borné, sa piété souvent puérile. Il s'attache à la lettre plutôt qu'à l'esprit. Le sens du divin, si large chez Socrate, se transforme chez lui en dévotion superstitieuse. Néanmoins, son exactitude toute militaire, sa véracité, l'habitude qu'il a de considérer toute chose au point de vue pratique

(i) Apologie de Socrate, Platon, trad. Cousin, t. I^', p. 75.

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et de noter les faits sans s'étonner de rien, donnent à ses mémoires une valeur incontestable. Ce bon capitaine qui a pu, non seulement exécuter, mais écrire l'Anahase, c'est-à-dire l'expédition la plus extraordinaire du siècle, sans un mouvement de colère ou de vanité, avec une telle précision dans le détail qu'on peut encore situer aujourd'hui les pays et les peuples qu'il a traversés, représente bien le Grec moyen : peu de vues d'ensemble, une grande fermeté d'âme et une singulière souplesse pour s'adapter à tous les milieux.

Ce personnage plutôt froid, ce citoyen désabusé qui n'aimait point la démocratie athénienne, conçut pour Socrate une amitié passionnée, le jour sans doute où son compagnon d'armes lui sauva la vie en l'emportant sur ses épaules. Il avait alors une vingtaine d'années, tandis que Platon naissait à peine. A en juger par la place qu'il a donnée dans ses écrits au souvenir du philosophe, cette rencontre fut le grand événement de sa vie. L'attachement de cette âme tout d'une pièce pour le sage le moins dogmatique qui fût au monde a quelque chose de touchant. On est tenté parfois de sourire quand le brave militaire enregistre comme un ordre de marche certaines idées trop fines pour la portée de son esprit. En revanche, on lui sait gré de ne point embellir et de rapporter fidèlement ce qu'il a entendu, A tout prendre, son portrait de Socrate ne mérite pas moins de crédit que la Retraite des Dix Mille ou le Traité sur l'Equitaiicn.

Ce portrait diffère notablement de celui de Platon. Il est plus humain, plus près de nous, partant plus aimable. Rien d'un réformateur farouche en guerre avec son siècle. Le Banquet de Platon est plein des vues

les plus hautes. Celui de Xénophon (i) est peut-être plus voisin de la réalité par le ton de bonhomie, par le décousu de la conversation, par des saillies imprévues, par l'entrée en scène d'une jolie fille et d'un faiseur de tours, par ces brusques querelles que le vin allume et qui finissent en éclat de rire. On y voit Socrate badiner avec sa propre dialectique, en disputant au plus beau garçon le prix de la beauté. « Mes yeux, dit-il, valent mieux que les tiens, parce qu'ils remplissent mieux leur fonction. Tu ne peux regarder qu'une ligne droite ; avec mes yeux saillants, je peux encore voir de côté. De même, te voilà bien fier de ton nez parce qu'il est droit l Mais si un nez est fait pour sentir les odeurs, le mien qui est plus large et tourné en l'air, ne reçoit -il pas plus de parfum, etc.? » Et toute l'assemblée de s'abandonner à la plus franche gaîté. A la fin du repas, Lycon, l'un de ses futurs accusateurs, ne peut s'empêcher d-e lui dire : « Par Junon ! tu me semblés honnête homme et bon compagnon ! » Une atmosphère d'élégance et d'urbanité se dégage de ces petites scènes et nous aide à comprendre le véritable atticisme, à égale distance de l'emphase et de la grossièreté.

Pour concevoir ce mélange de joyeux propos et de haute raison, il faudrait évoquer les soupers de nos philosophes du dix-huitième siècle. Alors, comme à Athènes, on était ivre, moins du jus de la vigne, que d'intelligence et d'idées. Sans doute, dans l'usage du monde, on n'est pas nécessairement lié pour avoir dîné ensemble et plus d'un convive reniera Socrate à l'heure critique. Mais sa présence dans ces milieux

(i) XéNOPHON, trad. Pessonneaux, p. 313 et suiv.

choisis, Tautorité naturelle qu'il exerce, les éloges qu'on lui décerne, nous montrent la place éminente qu'il tenait à cette époque dans la société athénienne et le droit de cité qu'en dehors de ses intimes, il s'était acquis dans la république des lettres, plus tolérante que celle du Pnyx.

Ne craignons pas de le surprendre en déshabillé : nous comprendrons mieux ce monde athénien. Le voilà en visite chez la courtisane Théodote (i). Tandis qu'elle pose pour son portrait, il lui donne, avec une gravité imperturbable, des conseils sur son métier : « Tu as, dit -il, pour toi ta beauté ; mais, en outre, tu as beaucoup d'esprit ; il t'inspire des regards enchanteurs et des paroles obligeantes ; il t'enseigne l'art de recevoir avec aménité ceux qui te recherchent, avec dignité ceux qui font les importants, à visiter avec une tendre soUicitude ton ami malade, à obliger de toute ton âme celui qui t'a donné la sienne. Je vois d'ailleurs qu'auprès de toi on n'éprouve pas moins de tendresse que de douceur ; que si tu as des amants illustres, tu ne les charmes pas seulement par des paroles, mais encore par la bonté de ton cœur. » En un mot, tu es une bonne fille.

Socrate est -il sérieux? Tout porte à le croire. D'abord c'est une manière d'éprouver une méthode'scientifique que de l'appliquer au cas le plus paradoxal. Ensuite, chez les anciens Grecs, le métier de courtisane ne paraissait point honteux. Il avait son point d'honneur. On doit en prendre son parti : les anciens ne faisaient pas, des rapports entre les deux sexes, l'objet presque unique des bonnes mœurs. L'austérité y perd,

(i) Les Mémorables., chap. xi, p. 42S, trad. Pessonneaux.

mais la bienséance y gagne, parce que la morale antique admettait certaines règles du savoir-vivre là où notre hypocrisie ne voit que licence et brutalité.

Le Socrate de Xénophon n'est ni un citoyen dégoûté des affaires publiques, ni un abstracteur de quintessence. Il fait l'éloge de Solon, de Thémistocle, de Périclès. L'un a donné à la République les lois les plus sages ; le second a sauvé la Grèce ; le troisième a été le meilleur conseiller de son pays. La seule critique qu'il se permette des institutions d'Athènes porte sur le choix de quelques magistrats par le sort : procédé qui n'est pas nécessairement démocratique.

Ailleurs, il note certains symptômes de dégénérescence : moins de respect pour la vieillesse, moins de discipline, moins d'exercices du corps, plus de brigue, plus de divisions et de procès. Mais loin de considérer la maladie des Athéniens comme incurable, à côté du mal, il indique le remède ; et il oppose très finement l'ordre qui règne parmi les équipages de la flotte, recrutés dans les rangs du peuple, à l'indiscipline des hoplites et des cavaliers, c'est-à-dire des bourgeois et des nobles (i). ,

La plupart de ses critiques sont d'un citoyen très au courant des affaires. Il pense que le changement trop fréquent des chefs et le défaut de préparation sont pour beaucoup dans les échecs subis par les Athéniens pendant le dernière guerre. La plupart de ses remarques sur l'organisation de l'armée, sur le choix des hommes, sur l'usage qu'il convient d'en faire, suj: la tactique et même sur ce que nous appellerions le

(i) XÉNOPHON, conversation avec Périclès le jeune, trad. Pessonneaux, p. 415

service de l'intendance, seraient encore de mise aujourd'hui.

D'autres passages le montrent profondément ému du trouble que les malheurs publics apportaient dans les relations sociales (i). Lorsqu'Aristarque se plaint du désordre que les embarras de la guerre ont introduit dans sa maison, les conseils de Socrate sont pleins de bon sens et tout à fait contraires au désœuvrement Spartiate. « Qu'au lieu de se lamenter et de bavarder à tort et à travers, chacun se mette au travail... De ce jour, dit Xénophon, les fonds se trouvèrent, la laine fut achetée, les femmes dînaient en travaillant ; le travail fini, elles soupaient. La tristesse fit place à la gaieté, le soupçon à la confiance. »

Il engage Caillas à remplir ses devoirs civiques. Il blâme chez lui et chez Charmide la fausse modestie qui les éloigne du Pnyx (2). Mais il n'est pas moins sévère pour les présomptueux qui abordent la vie publique sans une étude suffisante. Comme Glaucon aspire aux premiers emplois (3), il énumère dans le plus grand détail les connaissances nécessaires à l'homme d'État : on doit posséder à fond les recettes et les dépenses de la République ; savoir, par exemple, pourquoi les mines du Laurium rapportent moins qu'autrefois. Si l'on médite une guerre, il faut peser ses forces et celles de l'ennemi : la comparaison des forces détermine la politique extérieure. On devra pourvoir à la défense du sol, renforcer les garnisons utiles, supprimer les autres. « Mais ces garnisons

(i) XÉNOPHON, conversation avec Aristarque, trad. Pesson- NEAUX, chap. VII, p. 399.

(2) Ibid., p. 420.

(3) Ibid., chap. vi, p. 417.

ruinent le pays, fait observer Glaucon. — Aimeraistu mieux, lui répond Socrate, qu'il fût ouvert aux invasions? »

Lorsque Socrate cause avec des artistes, il ébauche une philosophie de l'art (i). S'il s'arrête dans la boutique d'un armurier, il remarque qu'vme cuirasse est belle moins par les ornements dont on la surcharge que par sa parfaite convenance avec les membres qu'elle doit couvrir. La sagesse n'est pas pour lui une formule un peu vague : c'est, dans chaque branche d'activité, la méthode et la compétence. Le bien n'est pas une abstraction : c'est ce qui est utile à quelquesuns ou à tous. Le bon financier est celui qui enrichit la République ; le parfait général celui qui la rend victorieuse ; l'habile diplomate celui qui lui fait beaucoup d'amis, etc. Vérités trop évidentes, mais utiles à rappeler parce que l'intérêt, l'ignorance ou l'amourpropre détournent la plupart des hommes du chemin qu'ils ont choisi.

Est-ce à dire que cette sagesse pratique s'enferme dans des formules rigides? Loin de là. Écoutons la conversation de Socrate avec Euthydème (2). Ce jeune homme, possesseur d'une belle bibliothèque, se croit la science infuse et aspire aux plus hautes dignités. Ces orgueilleux n'étaient pas rares en Grèce. Leur vain savoir les laissait désemparés devant les difficultés de la vie. Le philosophe rabat sa présomption et pique sa curiosité. Il lui fait toucher du doigt la vanité des classifications trop absolues, en lui montrant que le même acte peut être condamnable ou méritoire

(i) XÉNOPHON, trad. Pessonneaux, chap. x, p. 426. (2) Ibid., livre IV, chap. 11, p. 437.

selon l'intention qui l'inspire. Donc, l'intelligence active ne peut se reposer sur un formulaire, nous dirions sur un catéchisme. Elle doit être souple et s'adapter aux circonstances.

En résumé, si l'on met de côté quelques horsd'œuvre, toute cette propagande tend à l'éveil de la conscience sous toutes les formes :

Conscience professionnelle : chacun doit connaître les règles de son métier ; autrement il n'est qu'un automate ou un sot.

Conscience politique : quand on se mêle des affaires publiques, il faut savoir ce que l'on veut et pourquoi on le veut ; autrement on n'est qu'une machine à discours ou un ambitieux sans scrupule.

Conscience individuelle surtout ; c'est la pierre angulaire de l'édifice : « Athéniens, dira-t-il à ses juges, toute mon occupation est de vous persuader, jeunes et vieux, qu'avant le soin du corps, avant tout autre soin, doit passer celui de l'âme ; que la vertu fait la vraie richesse et que tous les autres biens publics et privés découlent de celui-là. »

Mais s'il généralise ce qu'on peut appeler sa prédication, il n'en change pas l'esprit. Point de grands mots, pas d'affirmation dogmatique. S'appuyant uniquement sur le libre exercice de la raison, effaçant sa propre personnalité, il ne cherche d'autre conclusion que l'aveu de son interlocuteur.

Ainsi Xénophon complète Platon : celui-ci embrassant d'un seul regard les points extrêmes de notre activité, passe presque sans transition des plus humbles métiers aux fins dernières de l'homme. Il semble à le lire qu'un professeur de sagesse devrait posséder des règles aussi certaines que celles qui président à la

construction d'un navire. Cette manière de conclure du connu à l'inconnu ne nous satisfait psis toujours, car la démonstration devient moins évidente à mesure que surgissent les grands problèmes de la vie. Platon, dans son impatience d'aborder la métaphysique, néglige trop souvent les échelons intermédiaires autour desquels gravite l'humanité moyenne ; et l'on s'étonne que le Socrate qu'il nous dépeint, après s'être déclaré partisan convaincu des causes finales, ne les applique pcis plus souvent dans le domaine de l'activité pratique.

L'humble manuel rédigé par un soldat comble cette lacune. Grâce à lui, Socrate descend des nuages où le reléguait la satire d'Aristophane et où se perd quelquefois son principal interprète.

Cette explication par les causes finales, légitime dans les affaires humaines, Socrate l'a-t-il étendue au monde extérieur qui échappe aux prises de notre volonté? Quelle que fût sa prudence et son peu de goût pour la métaphysique, il était trop pénétré du sentiment religieux pour ne pas rechercher les traces d'un plan dans la création. Discutant avec Aristodème qui se vantait de ne pas croire aux dieux (i), il lui montre l'agencement du corps humain, passe en revue tous nos organes et demande s'il est possible

(i) XÉNOPHON, trad. Pessonneaux, livre 1"', chap. iv, p. 368.

igô SOCRATE ET LA PENSEE MODERNE

d'admettre qu'une si belle ordonnance soit l'ouvrage du hasard.

« Crois-tu, dit-il, Aristodème, avoir eu le bonheur de ravir à toi seul toute l'intelligence répandue dans le monde? »

Et comme Aiùstodème objecte qu'il ne voit pas le Créateur : « Tu ne vois pas non plus ton âme, qui est la souveraine de ton corps : d'après ton raisonnement, dis donc aussi que tu fais tout par hasard et rien avec intelligence. »

Cet argument n'a rien perdu de sa force. Si l'on admet, avec la science moderne, que la fonction crée l'organe et que le finalisme de la nature n'a rien à voir avec nos petits calculs et nos petites mesures, l'œuvre n'en est pas moins admirable parce que les rapports sont renversés et que les êtres organisés s'adaptent spontanément à leur fin au lieu de recevoir cette fin toute tracée de la main d'un architecte invisible. Le grand mystère de la vie ne se concevrait pas sans une tendance à la finalité qui est, pour l'homme et pour l'insecte, la raison d'être de l'existence. Tout se passe, dit un physiologiste moderne, comme si la nature voulait la conservation de la vie.

Toutefois, s'il faut en croire Xénophon qui dit avoir été témoin d'un autre entretien, Socrate se serait aventuré sur un terrain beaucoup moins solide (i). Il serait le père de cette finalité puérile dont les philosophes de notre dix-huitième siècle ont fait un tel abus et d'après laquelle l'univers entier serait construit pour le bonheur de l'homme. Cette erreur était excusable dans un temps où la terre était considérée comme

(i) XÉNOPHON, trad. Pessonneaux, livre IV, chap. m, p. 446.

le centre du monde et où les sciences naturelles étaient dans l'enfance. La haute idée que Socrate se faisait de la dignité humaine pouvait le faire glisser sur la pente de l'anthropomorphisme. Il est probable qu'il n'a pas complètement évité l'écueil ; mais on peut affirmer que ces généralisations hâtives ne lui sont pas coutumières. Encore est-il bon de remarquer qu'au moment où il se risque dans ce domaine interdit, il ne perd pas pied tout à fait. Il suffirait de renverser, comme tout à l'heure, les termes du problème, et, au lieu de faire intervenir, à chaque instant, la Providence, de montrer comment l'intelligence humaine s'adapte à l'ordre de la nature pour en tirer le meilleur parti. Or, cette faculté d'adaptation de l'homme fait aussi partie du plan de l'Univers. Elle n'aurait nullement diminué l'admiration que Socrate professait pour l'auteur inconnu de tant de merveilles.

C'est ainsi que pendant la courte trêve qui s'étend de la paix de Nicias jusqu'à l'expédition de Sicile, Socrate paraît jouir d'une tranquillité relative. Son intelligence, sans rien perdre de sa vigueur, a dépouillé les ardeurs de la jeunesse. Il a moins de goût poiir les subtilités de la dialectique. Sa morale est plus ferme et son enseignement mieux approprié à toutes les conditions. Athènes lui passe quelques bizarreries ; sa figure familière fait partie du Panthéon intellectuel.

Sa vie s'écoule parmi des entretiens tantôt graves et tantôt plaisants, toujours savoureux et pleins de

sens. S'il ne modifie rien d'essentiel à sa manière de vivre, s'il porte toujours le même vêtement hiver comme été, il fait certaines concessions à l'opinion dominante. D'abord, il se marie, sans doute sur le tard, aux approches de la cinquantaine, en déposant la cuirasse de l'hoplite. Ses amis le plaisantent sur le caractère difficile de sa femme Xantippe, et il accepte la plaisanterie de bonne grâce, disant qu'il l'a choisie tout exprès pour le former à la patience.

Il s'est un peu alourdi depuis qu'il n'exerce plus le métier des armes. Il en rit le premier. Charmide l'a surpris dans sa chambre se livrant à une danse effrénée. Socrate explique qu'il se trémousse ainsi par hygiène pour lutter contre l'embonpoint et Charmide trouve le procédé si bon qu'il en use pour luimême.

Ensuite, son entourage n'est plus tout à fait le même. Protagoras vient de mourir. Gorgias est retourné en Sicile. Socrate tient en grande estime Prodicus de Céos, mais n'engage pas de controverse avec lui. Les sophistes à la mode, Antiphon, Hippias d'ÉUs, n'interviennent que pour lui poser quelques questions embarrassantes. Il ne les recherche ni ne les évite, et se borne, quand il leur parle, à résumer en quelques mots le sens de sa philosophie (i).

Il va perdre le fidèle Chéréphon, dont la santé n'a jamais été bien forte. Du premier cercle d'amis, seul Criton demeure, toujours prêt à aider son vieux camarade de sa bourse et de ses conseils. Criton chérit Socrate malgré ses excentricités qu'au fond du cœur

(i) XÉNOPHON, trad. Pessonneaux, conversation avec Hippias d'Élis, livre IV, chap. iv, p. 450.

il n'approuve pas toujours, et il lui amène son fils, le beau Critobule,

En revanche, tout un nouveau groupe se forme autoiir de lui. Xénophon distingue ceux qui le fréquentent seulement pour acquérir une certaine virtuosité dialectique et les véritables amants de la philosophie. Parmi ces derniers, il range deux citoyens de Thèbes, Simmias et Cébès, puis Phédon qui devait être le chef de l'école d'Élis ; nous retrouverons ces nouveaux venus près de Socrate à ses derniers moments. Il faudrait sans doute y ajouter Anthistène, le futur cynique, Aristippe, fondateiu: de l'école de Cyrène, et Xénophon lui-même. La plupart sont de véritables disciples, dépositaires des idées du maître, que chacun développera suivant son tempérament (i).

A ces amis du premier degré, se joignent de temps en temps les hommes du monde qui cultivent Socrate pour le charme de sa personne et pour l'agrément de sa conversation. Ce second cercle paraît avoir été fort étendu. Tel est par exemple ce Callias, chez qui a lieu le « Banquet » de Xénophon. « Il descend des prêtres sacrificateurs qui remontent jusqu'à Érechtée et des patriciens qui, sous la conduite de Bacchus, combattirent les barbares. » On vante son air de grandeur et sa parfaite urbanité.

Il semble au contraire que les riches parvenus qui avaient peu à peu remplacé dans les fonctions sacerdotales les anciens Eupatrides voyaient d'assez mauvais œil ce « gueux bavard » et ne comprenaient rien à son apostolat. Charmide raconte qu'avant d'avoir

(1) XÉNOPHON, trad. Pessonneaux, liv. I^^^ p ^bz.

dilapidé sa fortune, on l'injuriait parce qu'il fréquentait Socrate. « A présent, dit-il, que je suis pauvre, on n'y fait plus attention. » Il avait donc un préjugé à vaincre. Mais Callias, de noblesse authentique, est au-dessus du préjugé. C'est même ce qui fait comprendre pourquoi Socrate, petit bourgeois, très voisin du peuple, se sentait plus à son aise dans le commerce de la haute aristocratie que parmi les nouveaux riches, gonflés de leur importance.

Enfin, pour compléter le nombre des gens de mœurs élégantes, désireux d'assaisonner la bonne chère du sel des beaux discours et d'un régal philosophique, et qui appréciaient chez Socrate un joyeux convive et un causeur de premier ordre, il faudrait faire défiler la meilleure société d'Athènes, mais particulièrement ceux dont le profU est esquissé dans les deux banquets : un. Lycon, orateur officiel, qui, pour un temps très court, subit aussi le charme ; son fils Autolycus, aussi beau que brave, habile à tous les exercices du corps ; Critobule, fils de Criton, un peu trop fier de sa beauté ; Nicérate, qui sait par cœur tout Homère et, de son propre aveu, tient fort à ses écus ; le pieux Hermogène, qui établit un compte par doit et avoir avec la divinité ; puis Apollodore, qui devait verser des larmes si abondantes sur la mort de Socrate ; Agathon, écrivain d'une élégance un peu molle ; Aritodème, « ce petit homme qui va toujours nu-pieds » ; Pausanias, viveur spirituel ; Eryximaque, fils d'un médecin célèbre et médecin comme lui ; Phédon, épris de beau langage, et bien d'autres (i).

(i) Voir les portraits de ces différents personnages, particulièrement dans le Banquet de Xénophon.

Toutefois ce n'est point impunément qu'on force les hommes à réfléchir sur leur propre conduite et à examiner leurs actes à la lumière de la raison. Toutes les précautions de langage, tous les ménagements pour les personnes ne désarment pas la légion sans cesse grossissante des sots, des vaniteux et des fanatiques.

Rarement les hommes font le mal de parti pris. On se met en route avec la ferme intention de bien faire ; mais l'intérêt personnel ou les passions nous guettent, et l'on se réveille très loin de son point de départ. Nous sommes tous plus ou moins des somnambules : nous n'aimons pas qu'on nous réveille. Les vaniteux sont particulièrement à craindre. Ils se fâchent tout rouge lorsqu'on oppose, à leurs fières déclarations, leur pensée de derrière la tête et qu'on les force à reconnaître une faiblesse ou une inconséquence. Ils se débattent dans le filet subtil d'un raisonnement serré et leur suffisance démasquée tourne facilement au comique. Passe encore si c'est à huis-clos : mais devant un auditoire d'élite, l'échec est plus pénible. Pour un Athénien, grand raisonneur, être injurié sur la scène n'est rien à côté du supplice qui consiste à être convaincu d'erreur et à le confesser soimême.

« Je sentais bien, dit Socrate, que je me faisais beaucoup d'ennemis. J'en étais affligé, effrayé même. Malgré cela, je cruis que je devais préférer à toutes choses l'obéissance au dieu qui me poussait... »

Il est bien difficile qu'un tel enseignement soit populaire. Même le peuple le plus spirituel de la terre apprécie surtout les éclats de voix et les affirmations sans preuves. La controverse l'endort. Elle était au

contraire un divertissement de haut goût pour la jeunesse élégante d'Athènes, et de plus une secrète revanche contre le tumulte des assemblées qui rebutait ces jeimes gens bien élevés.

C'est donc dans l'élite de la société que se recrute habituellement le public des joutes philosophiques. Mais les motifs de ce public ne sont pas toujours très purs. Il est moins désireux de s'instruire que de jouir de la confusion des autres. « Vous savez, dit Socrate, pourquoi on aime à converser avec moi : c'est qu'on se plaît à voir confondre des gens qui se prétendent sages et qui ne le sont point. Effectivement, cela^n'est pas désagréable... » Sans doute, mais c'est scabreux. Il y revient plusieurs fois : « Beaucoup de jeunes gens qui ont des loisirs et qui appartiennent à de bonnes familles, s'attachent à moi. Ils prennent un grand plaisir (il pourrait dire : un malin plaisir) à voir de quelle manière j'éprouve les hommes. Eux-mêmes ; ensuite tâchent de m'imiter : ils se mettent à éprouver ceux qu'ils rencontrent. Je ne doute pas qu'ils ne trouvent une abondante moisson, car il ne manque pas^de gens qui croient tout savoir, quoiqu'ils ne sachent rien ou très peu de choses (i). » Et parmi ces derniers, il faut ranger sans doute les politiques, peu friands de contradiction.

Si donc Chéréphon, en consultant l'oracle de Delphes, avait espéré laver son maître du reproche d'impiété et tenté de le réconcilier avec une démocratie dévote, il en fut pour ses frais. On ne plaît à la foule qu'à la condition d'épouser ses querelles et d'approuver le langage de ses flatteurs. Socrate

(i) Apologie de Socrate, Platon, trad. Cousin, 1. 1^^ p. 76.

en était incapable. Il frappait indifféremment sur tout le monde. Mais la tournure de son esprit attirait et retenait près de lui un entourage assez compromettant qu'on ne manqua pas de lui reprocher plus tard.

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