CHAPITRE III
SOCRATE ET LES REVERS d'ATHÈNES
Alcibiade infidèle à la philosophie de Socrate. — L'exécution de Mélos. — La guerre de Sicile. — ^ Trahison d'Alcibiade. — Son repentir tardif, ses intrigues et sa mort. — Influence de ces événements sur l'école socratique. — Double résistance de Socrate au torrent populaire et aux actes de la tyrannie. — Comment la conception philosophique de Socrate conduit au sacrifice complet.
Son plus grand chagrin lui vint de la conduite d'Alcibiade pour lequel il n'avait pas cessé d'avoir une amitié passionnée, cimentée sur les champs de bataille. Nous allons retrouver ce disciple préféré ; mais quel changement (i) !
Alcibiade, que Démosthène rangeait parmi les meilleurs orateurs de son temps, jouissait alors de la faveur populaire et rivalisait avec le sage, mais timide Nicias, chef du parti aristocratique. Il avait d'abord essayé de s'attribuer le mérite de la paix conclue par ce géné-
(i) Sur la carrière d'Alcibiade et sur les événements qui suivirent, jusqu'à la chute des Trente, voir, dansV Histoire des Grecs de DuRUY, t. II, chap. xxv, xxvi et xxvii, p. 502 à 642.
rai, et depuis cinq ans il n'épargnait rien pour la troubler. Du reste, avant même d'avoir conquis le pouvoir, il semblait en escompter les profits en affichant un train princier. Il y avait chez lui du dompteur qui s'amuse tantôt à flatter, tantôt à exciter le peuple : jeu dangereux, car, à la longue, la plupart des dompteurs se font dévorer. Il, ne marchait qu'environné d'un cortège de courtisans et de parasites. Les femmes le poursuivaient de leurs assiduités. Malgré la valeur incontestable de l'homme, il perd la moitié de sa force en se regardant au miroir.
En politique, improvisateur merveilleux, il manque de suite et de vues d'ensemble. La ligue des « Neutres » qu'il tente de former contre Sparte était une idée heureuse. Mais elle dévie en route. Il oublie le conseil donné par son oncle de ne pas se mêler des affaires intérieures des cités. En se faisant partout le champion des démocrates, il compromet sa patrie et l'engage à fond dans la voie sans issue qui devait lier le sort de la République athénienne à celui des factions locales. Chaque victoire de l'oligarchie, dans la moindre bourgade, devenait une défaite pour la cité de Minerve. La guerre étrangère dégénérait en guerre civile.
Il est quelque chose de plus pénible pour un maître que d'assister aux écarts de son élève : c'est de lui voir prendre le contre-pied de son enseignement et le tourner, pour ainsi dire, en dérision.
Sous l'influence d'Alcibiade, les Athéniens attaquèrent la petite île de Mélos, dont le seul tort était d'être dorienne et de suivre le parti de Sparte. Une escadre de trente-huit galères somme la ville de se rendre : sans quoi, toute la population mâle sera passée au fil de l'épée. Ces exécutions atroces étaient dans les
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mœurs du temps. Ce qui porte la marque propre du fils de Clinias, ce sont les considérants du décret : « Les affaires humaines, déclare ce manifeste, se règlent selon la justice quand on ne peut faire autrement ; mais quiconque l'emporte en puissance va jusqu'au bout de son pouvoir ; les plus faibles doivent céder aux plus forts. Les dieux en font autant : la force est la loi de la nature... » Effectivement, les Méliens furent égorgés. Rhétorique odieuse qui finit dans le sang. C'est la thèse du rhéteur Calliclès, et c'est comme un soufflet appliqué par l'ancien disciple sur la face de son maître.
Bientôt des événements plus graves allaient mettre aux prises la politique de conquêtes et d'agrandissements prônée par Alcibiade, avec la politique modérée qui eut toujours les préférences de Socrate. Il s'agit de l'expédition de Sicile.
Les causes de cette guerre célèbre n'ont pas toujours été bien comprises. C'est le premier acte du drame héroïque qui se déroulera pendant des siècles pour l'empire de la Méditerranée, dont la Sicile forme le centre. Toutes les puissances qui ont prétendu régner sur le grand lac intérieur se sont disputé la malheureuse île, objet de leurs convoitises, liée comme Andromède au rocher d'un volcan séculaire. Au cinquième siècle avant notre ère, les Carthaginois s'efforçaient de l'arracher aux bras des villes grecques, affaiblies par leurs divisions. Que le peuple athénien, maître
de la mer, ait voulu tenter la fortune et qu'un de ses enfants ait rêvé de devenir le Persée de cette Andromède et de couper les liens dont l'enchaînait Syracuse pour la soustraire à tant d'appétits différents, il n'y avait là rien d'insolite. L'opération devait séduire un homme d'État dilettante à la manière d'Alcibiade. Déjà il se voyait enfourchant Pégase, brandissant la lance, exterminant les monstres. La fable côtoyait l'histoire.
Malheureusement, l'histoire ne s'improvise pas. Pour que la Grèce, au lieu d'essaimer au hasard, fût capable de conquérir la Méditerranée, il aurait fallu qu'elle commençât par s'unifier elle-même. Rome, qui devait réaUser plus tard ce rêve impérial, ne se lança sur mer qu'après avoir soumis l'Itahe.
Au moment où Alcibiade conçut son projet grandiose, rien n'était préparé pour le faire aboutir. Même dans la mer Egée, l'hégémonie d'Athènes était chancelante. Du côté de la terre, l'hostilité irréductible de Sparte menaçait sa sécurité.
Il ne faudrait pas croire que l'intelligente cité eût un bandeau sur les yeux. Elle afïronta le péril en pleine connaissance de cause, après avoir pesé le pour et le contre. Nicias exposa longuement tous les dangers de l'entreprise. Il eut ensuite la faiblesse d'accepter de la conduire après l'avoir désapprouvée. Sans doute le mouvement était irrésistible. Les jeunes gens dans les gymnases, les vieillards dans les assemblées dissertaient à perte de vue sur les avantages de la Sicile, sur l'excellence de ses ports, sur sa position en face de l'Afrique. Ils apercevaient derrière Syracuse, Carthage, et au delà de Carthage, les colonnes d'Hercule. On crut se tirer d'aft'aires en adjoignant à Nicias,
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Alcibiade : au lieu de fortifier le commandement, on rénervait en le divisant.
Toutefois, si l'entreprise était trop lourde pour les épaules du peuple" athénien, ce peuple eut le mérite d'avoir entrevu ce que d'autres devaient exécuter plus tard. L'émotion qui l'étreignit au moment \iu départ de la flotte, l'hjTnne du Péan chanté par l'armée entière, le silence religieux qui suivit les prières accoutumées, la foule entassée dans le port et suivant longtemps du regard les voiles qui se perdent à l'horizon, tout révèle la pleine conscience d'une nation supérieure à sa destinée. Mais le séduisant orateur qui, pour faire parler de lui, la jetait dans un pareil gouffre, n'en était que plus coupable.
Ce n'est point ici le lieu d'énumérer les causes du déscLstre, les hésitations et les lenteurs des chefs, les efforts héroïques d'Athènes et le dénouement tragique de l'expédition. Par ses péripéties et par les troubles qui suivirent, ce drame illustre exerça une très grande influence, sinon sur Socrate lui-même, du moins sur sa petite école. Elle en conclut iin peu vite que la démocratie était impropre à conduire les grandes affaires. Le procès intenté à Alcibiade au moment de son départ, sa condamnation à mort dans le temps même où sa diplomatie secondait, auprès des villes grecques, les plans militaires de Nicias, furent imputés, non sans raison, à la mobilité des foules.
Mais plus désastreux encore fut l'exemple de ce mauvais citoyen lorsqu'il répondit à l'injustice par un crime. Réfugié à Sparte, il devient l'âme de la guerre contre Athènes et détruit de ses propres mains ce qu'il avait édifié. Ses conseils contribuent, plus que l'habileté des généraux ennemis, à la défaite
des Athéniens. Tantôt il excite les Lacédémoniens et les décide à marcher au secours de Syracuse. Tantôt il leur signale les points faibles de sa propre patrie. Sur son avis, les Spartiates fortifient Décélie, au nord de l'Attique, et enfoncent une épine permanente dans le flanc d'Athènes.
Le dommage moral fut plus grave encore que le dommage matériel. Quand on vit le neveu du plus grand homme d'État de la Grèce passer si facilement d'un camp dans un autre et, après avoir accusé Nicias de complaisance envers Lacédémone, se faire non seulement le complice, mais l'inspirateur de l'ennemi, ce qui est la pire des trahisons, puis, un peu plus tard, pactiser, lui, chef du parti démocratique, avec les nobles et favoriser la révolution qui remplaçait le gouvernement populaire par un conseil des dix, toutes les notions patriotiques et sociales, pour lesquelles les citoyens se faisaient tuer depuis vingt ans, furent renversées. Les deux grandes idées autour desquelles la Grèce aurait pu se cristalliser — fédération et démocratie — s'évanouirent pour faire place à de mesquines rivalités. Après la mort de Périclès, la guerre était devenue sauvage, mais c'était encore une guerre de principes. On se battait pour ou contre le gouvernement populaire, pour ou contre la suprématie de Sparte et d'Athènes. Du temps d'Alcibiade, on se bat pour ou contre tel personnage, et les mésaventures conjugales du roi Agis déterminent la reprise des hostilités.
Les tentatives d'Alcibiade pour réparer, dans la seconde partie de sa carrière, les maux qu'il avait causés dans la première, ne font qu'attester les progrès de cette démoralisation. La cour du satrape
Tissaphène devient un foyer d'intrigues. Alcibiade, transformé en favori d'un suppôt du grand roi, fait pencher la balance tantôt du côté de Sparte, tantôt du côté d'Athènes. Quand il se prononce enfin pour sa patrie et ramène à lui les officiers de la flotte athénienne, son jeu est si compliqué qu'on s'y perd. Ce ne sont que mines et contre-mines. « La trahison de Phrynicus (adversaire d' Alcibiade), dit Plutarque, ne porta point dommage aux Athéniens, à cause d'une contre-trahison d'Astiochus... »
Le retour plus ou moins sincère d'Alcibiade au parti démocratique lui permet pourtant de montrer ce qu'il aurait pu faire. Il accomplit une brillante campagne dans la mer Egée et ramène la plupart des villes dans l'obéissance d'Athènes. La rapidité de ses mouvements, le succès de ses ruses de guerre attestent l'ingéniosité de son esprit encore plus que la supériorité de ses armes. Il a presque partout des intelligences dans la place ; l'intrigue lui ouvre les portes des villes qu'il assiège.
Le voilà de nouveau l'idole de la populace. Sa rentrée dans Athènes est un triomphe. On le proclame générahssime. Quelques-uns parlent d'en faire un roi. Que le mot ait été seulement prononcé, cela prouve un certain abaissement dans les mœurs publiques. Cinquante ans plus tôt, cinquante poignards se seraient levés sur ce nouveau Pisistrate. Lui, cependant, fait le modeste ; et bien qu'il ait en lui l'étoffe d'un t^Tan, sa vive intelligence l'avertit que les temps ne sont pas mûrs. Bon acteur dans tous les rôles, prêtre autant que général, il conduit en pompe une expédition à Eleusis dont on l'avait accusé d'avoir parodié les mystères. Il est tout fier d'avoir pu accomplir cet exploit
à la barbe des Spartiates qui occupent Décélie ; mais il ne fait aucun effort pour les en chasser. Dès lors, cette procession en armes sous l'œil de l'ennemi n'est qu'ime vaine parade.
Le peuple d'Athènes croyait avoir trouvé un sauveur ; il n'avait applaudi qu'un comédien. Cinq ans de vertu, c'est beaucoup pour un tel homme. Il n'a pas plutôt quitté Athènes à la tête de la flotte, que la comédie du patriotisme ne l'intéresse plus. L'Asie, qu'il pensait tenir, lui échappe. Comme il avait d'immenses besoins, et que rien d'ailleurs n'avait été prévu pour l'entretien de la flotte, sa principale affaire est de rançonner les populations tandis que ses lieutenants se font battre. Athènes revient de son engouement. Il est remplacé par Conon ; son collègue Thrasybule est enveloppé dans sa disgrâce. Mais tandis que Thrasybule, en vrai citoyen, rentre dans le rang, lui-même s'en va guerroyer en Thrace pour son propre compte. Ce n'est plus qu'un condottiere. Lorsque, deux ans plus tard, le sort d'Athènes se décidera à la bataille d'Aegos- Potamos, vainement il apportera ses conseils toujours avisés ; car ce joueur, une fois la partie engagée, voyait juste. On ne l'écoutera pas : il manque d'autorité. Et cet homme qui aurait pu être Périclès, mais qui devait tout manquer pour avoir voulu tout embrasser, tombe, on ne sait trop comment, sous les coups d'un obscur assassin.
Socrate, on le sait, avait désapprouvé l'expédition de Sicile. Mais la suite des événements et la carrière
de son ancien élève durent lui inspirer des réflexions encore plus amères.
Comment ! Voilà un homme de la plus haute naissance, le mieux doué des Athéniens, l'ami intime du sage, celui qui le premier a su démêler le trésor caché sous cette rude écorce, et qui, après avoir compris Socrate, l'a imposé à l'admiration de ses pairs ; sur cet être de choix, le philosophe a voulu faire l'épreuve de sa doctrine. Il s'est efforcé de démontrer par cet exemple qu'on ne pouvait apercevoir la vérité sans l'aimer, ni l'aimer sans la suivre. Et cette expérience aboutit au plus lamentable échec ! Alcibiade comprend tout et détruit tout. Bien plus, il paraît se moquer de son maître et lui inflige, par ses actes pubUcs, le plus éclatant démenti !
Si Socrate ne nous a pas fait part de sa déception, Platon s'en est chargé. Le portrait qu'il trace du « tyran » dans sa République, de ses désirs sauvages et tumultueux, des mauvais sentiments qui chassent les bons instincts et qui purgent l'âme de la sagesse, enfin toute cette peinture d'un homme insatiable, esclave de ses désirs sans frein, semblent autant de traits empruntés à la figure d'Alcibiade ; et Platon, dépassant certainement la pensée de Socrate, en accuse la démocratie, seule capable, à son avis, d'enfanter de tels monstres.
Il n'est pas surprenant, d'autre part, que le mécontentement populaire ait rejailli de l'élève sur le maître et nui gravement à son prestige. Le public est toujours porté à juger de l'arbre par ses fruits. Socrate prêtait le flanc plus qu'un autre. Puisqu'il se défendait de toute philosophie contemplative et qu'à ses yeux, la raison n'était rien si elle ne dirigeait la conduite,
on devait lui appliquer ses propres mesures et opposer à l'efficacité de ses préceptes les erteurs et les crimes de ses disciples.
Ce grief joua plus tard un rôle considérable dans le procès de Socrate. Le soin que prend Xénophon d'en disculper son ami prouve l'impression profonde qu'un tel souvenir faisait sur la foule. Xénophon affirme que, dans les derniers temps, Socrate ne voyait presque plus Alcibiade (i). On le croit sans peine; le philosophe n'avait point coutume de courir après les puissants du jour. Mais Xénophon exagère quand il prétend qu'Alcibiade ne demandait à Socrate que des leçons de dialectique. Plutarque, meilleur observateiir, le dépeint agité de sentiments contraires, et tantôt attiré vers la philosophie, tantôt entraîné loin d'elle par la débauche et l'ambition. Ses larmes, ses remords attestent sa sincérité. Il ne dut s'endurcir que peu à peu. Xénophon est plus près de la vérité quand il fait observer que l'éducation de l'âme n'est pas l'œuvre d'un jour et que la maîtrise de soi s'acquiert par un exercice continuel, comme les muscles s'entretiennent par la gymnastique. Pas plus au moral qu'au physique, un acrobate, si merveilleux qu'il soit, ne vaut un athlète.
D'autres douleurs allaient suivre, les plus grandes qu'un patriote puisse éprouver ; en même temps,
(i) Xénophon, trad. Pessonneaux, p. 357.
d'autres griefs anti-philosophiques surgirent dans l'esprit des Athéniens.
Athènes succombe sous les coups de Sparte, non faute de courage, mais faute de combattants. Quelle scène et quels acteurs ! Les représailles des anciens sont terribles. Ils ne connaissent ni modération, ni pitié. Le général Spartiate Lysandre, vêtu en sacrificateur, fait égorger trois mille captifs. Après plusieurs mois d'un siège héroïque, la ville est prise et Pausanias campe dans les jardins d'Académus. Les longs murs sont rasés, les galères de la République incendiées au son de la musique. Le parti aristocratique témoigne d'une joie indécente. Pendant que les bataillons ennemis bivouaquent dans l'Acropole, le gouvernement des Trente proscrit, massacre, se saoule d'une ignoble vengeance ; et au premier rang de ces tyrans sanguinaires, brille encore un socratique, le « beau » Critias, un véritable aristocrate celui-là, un monstre pire qu'Alcibiade, car ce dernier avait au moins le mérite de la franchise, tandis que Critias, écrivailleur et pédant, joint la dissimulation à la cruauté. Et à côté de Critias, on trouve ce Charmide pour lequel Socrate professait, quelques années plus tôt, une si vive admiration.
Quelle ressource reste au philosophe lorsqu'abandonné ou méconnu par les plus fameux de ses adhérents, tout semble lui manquer à la fois? Le silence? Oui, s'il s'appelle Heraclite ou Épicure, s'il méprise l'humanité, s'il prend une sorte d'amer plaisir à la contempler du haut de sa propre infaiUibilité. Non, s'il a l'âme d'un apôtre, et s'il veut de toutes ses forces le bien de ses semblables.
Loin de se dérober à la vie pubUque, on dirait que
Socrate s'efforce de réparer par son exemple le dommage causé à la philosophie par la défection de ses amis. Suprême et dernière phase de cette existence si pleine : il ne se contentera plus de la simple propagande par des entretiens privés ; il va passer aux actes et saisir toutes les occasions qui s'offriront à lui d'afhrmer publiquement ses principes.
Après la bataille des Arginuses (i) qui jette un dernier reflet de gloire sur les armes d'Athènes, le peuple, avec sa mobilité coutumière, met en jugement les généraux vainqueurs pour avoir négligé d'ensevelir les morts et laissé périr ime partie de la flotte. Socrate exerce alors les fonctions de Prytane ou de sénateur. A peu près seul, il se met en travers de la colère du peuple au risque d'être emporté dans la tourmente. Les généraux sont condamnés, exécutés. L'année suivante, Athènes se repent, mais elle ne peut ressusciter les morts. Ses emportements et ses regrets ne font que mieux ressortir la fermeté du philosophe.
Suspect au parti populaire, va-t-il se montrer plus complaisant à l'égard des nobles? Les Trente le trouvent inébranlable. Ils essayent vainement de le compromettre en le chargeant d'une arrestation arbitraire. Socrate refuse. Avec une liberté de langage qui pourrait lui coûter cher, il tient tête à son ancien ami Critiïis ; il le compare à un mauvais berger qui dévore lui-même son troupeau. Le tyran, piqué au vif, veut lui imposer silence : il lui interdit d'enseigner. Socrate ne change rien à son langage ni à ses habitudes.
(i) C'est ce que Platon rappelle dans son Apologie de Socrate, trad. Cousin, t. I, p. 99 et 100.
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Xénophon affirme que, si ce pouvoir odieux avait duré quelques jours de plus, sa mort était décidée.
Dénouement logique et presque fatal. Au milieu des passions déchaînées, dans un temps où la vie humaine compte pour peu de chose, un homme qui se voue publiquement au culte de la vérité, marche tout droit au martyre, c'est-à-dire à l'attestation de sa foi par le sacrifice de sa vie. Et ce sacrifice paraît d'autant plus nécessaire que des défaillances illustres ont compromis le succès de la doctrine.
Mais il est évident que le point de vue de Socrate a changé et qu'il n'a plus, dans la toute-puissance de la raison, la confiance superbe d'autrefois,
La peinture des agitations de l'âme qui rempHt les écrits de Platon, la distinction des trois parties de l'homme : la tête, le cœur et les sens, reproduisent certainement les derniers entretiens du maître.
Nous sommes des êtres faibles, changeants, trop souvent gouvernés par nos appétits, sans cesse attirés vers la terre, à la merci du climat, des saisons, des événements, de nos nerfs et de la maladie. Le triomphe de l'intelUgence est la plus lente et la plus difficile des conquêtes. Et quand nous avons gagné cette bataille à l'intérieur de nous-mêmes, il reste encore à défendre le terrain conquis entre les passions environnantes. Combat au dedans, combat au dehors. C'est une lutte de tous les instants.
Mais il n'en est pas de plus noble puisque le prix de la victoire est l'affranchissement de la raison et la création d'un être nouveau qui, au lieu d'obéir aveuglément à l'instinct, se gouverne hbrement d'après les lois de l'esprit.
Ainsi la vie spirituelle apparaît, non comme un
don gratuit, mais comme l'aboutissement d'un long effort. Elle est au terme du voyage, elle n'est pas au point de départ. La seule erreur de Socrate est d'avoir d'abord considéré comme acquis ce qu'il fallait conquérir péniblement.
Pour avoir cru trop tôt, pendant une jeunesse heureuse, à l'épanouissement facile de l'âme, il s'était préparé de cruels mécomptes. Son temps ne lui offrit que l'image déformée de ses propres idées : folie raisonnante chez les uns, rhétorique de barbares et de jouisseurs chez les autres. C'était la caricature ou l'asservissement de l'intelligence.
Cette erreur initiale, Socrate devait la racheter par sa mort. Il reprend tous ses avantages lorsqu'après avoir réalisé en lui-même son idéal, il l'oppose tranquillement aux erreurs contemporaines.
Mais, il y a plus : son sacrifice était nécessaire ; il fait partie intégrante de sa doctrine. Une philosophie de l'action n'existe que si elle se justifie par le fait.
Un savant ordinaire ou un philosophe de la nature n'aura jamais l'idée de sacrifier sa vie pour la défense d'un théorème qui lui paraît démontré. Il estime que la vérité se défend toute seule ; il se contente d'éviter les sots ou les fanatiques. Anaxagore, Protagoras acceptent l'exil. Galilée se prêtera à toutes les rétractations. Que lui importe? Il dira tout bas : « Et pourtant la terre tourne. »
Il n'en va pas de même de ces vérités morales qui sont des principes de conduite. Ce que Socrate revendique, ce n'est pas seulement la liberté de penser, c'est la liberté d'agir selon sa pensée. Pour lui, le terme de philosophie prend un nouveau sens : ce n'est pas
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seulement l'auteur ou le défenseur d'un système, c'est l'homme qui conforme ses actes à ses idées. Sa doctrine serait vaine et resterait lettre morte, s'il ne s'offrait tout entier, corps et âme, pour la justifier.