PREFACE , VII
s'attaquant à tous les problèmes, refit la France au dedans, tout en créant au delà des mers une France nouvelle, furent un défi permanent jeté à la philosophie du jour.
De ce désaccord, mon père ne cessa jamais d'avoir conscience, A ses yeux, comme à ceux de la plupart de ses contemporains, les deux doctrines du moment s'incarnaient l'une dans Taine, l'autre dans Renan. A de rares exceptions près, les œuvres de Renan lui déplaisaient par ce qu'il considérait comme la sagesse molle et anémiante d'un homme de cabinet. Quand il lisait dans Saint Paul que « le seul moyen d'échapper aux grandes questions est de ne pas les résoudre )> (i), le jeune collaborateur de Barthélémy Saint-Hilaire et de Jules Ferry, qui avait vu résoudre le problème tunisien, ne pouvait se tenir de hausser les épaules (2).
Taine, dont il aimait la loyauté et la force, lui inspirait au contraire un profond respect. Il le rencontrait assez souvent aux dimanches de Gaston Paris et savait gré au maître de se prêter à la discussion. Mais s'il subissait l'ascendant de l'artiste, il demeurait en guerre contre les théories déterministes de la race et du milieu. Sa connaissance exacte de l'histoire politique lui permettait de retrouver dans le passé la preuve répétée que les causes générales et permanentes ne sont pas tout dans le domaine des faits humains
(i) Saint Paul, p. 9::.
(2) Il est juste d'ajouter que, dans l'œuvre vaste et contradictoire de Renan, mon père goûtait fort tel fragment d'inspiration difiérente, par exemple l'opuscule intitulé: Qu'est-ce qu'une Nation?
vin SOCRATE ET LA PENSÉE MODERNE
et qu'il y a place pour l'intervention des individus. Ayant d'ailleurs beaucoup vécu en province au lendemain de la guerre et observé avec passion, il connaissait trop bien les forces vives de la vraie France pour ne pas croire qu'elle fiit capable de créer du nouveau. Souriant derrière ses lunettes, Taiue écoutait le jeune homme avec bienveillance, sans se douter que des deux interlocuteurs, c'était peut-être le plus savant qui se trompait. Il fallait, il y a trente ans, posséder un sens aigu de la vie pour voir que le déterminisme n'avait été introduit dans le domaine moral qu'à la suite d'un malentendu sur la vraie nature de la science, et que dans l'évolution d'un caractère national, comme dans celle d'un caractère individuel, il subsiste toujours cet élément imprévisible que l'on nomme liberté. Le fossé entre les hommes de science et les hommes d'action s'élargit encore lorsque la controverse descendit des régions de la philosophie pure à celles de la politique. Formé à l'école de Jules Ferry, mon père avait été l'un des premiers à penser que la France, au lieu de se replier sur elle-même, devait chercher dans les entreprises d'outre-mer l'occasion d'entretenir et d'accroître son énergie. Plus tard, après avoir administré pendant six ans la Tunisie, il devint l'un des champions les plus convaincus de l'idée marocaine. Or, ces thèses d'action ne cessèrent de se heurter à la désapprobation des représentants les plus éminenti des sciences morales et politiques. Leur esprit, coulé dans le moule d'un positivisme étroit, semblait se refuser à prédire autre chose que le passé. On eût dit