‹ Socrate et la pensée moderneChapitre 4 sur 24 · PRÉFACE IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE IX

que l'opération qui est le propre de la raison, et qui consiste à n'user de l'expérience que pour mieux anticiper sur l'avenir, était à leurs yeux entachée d'hérésie. N'osant s'élever au-dessus des faits, ils érigeaient la timidité en sj^stème. Dans ces années de lutte où se joua le sort do la plus grande France, mon père assista à ce spectacle déconcertant : tandis que la nation, entraînée par un avant-garde, multipliait les preuves d'audace, ce qui passait pour être la pensée officielle française se vouait à l'apologie de l'immobilité.

Absorbé par la vie active, mon père n'avait pas vu poindre le mouvement d'affranchissement qui s'était, dès sa jeunesse, préparé dans le domaine des idées. La critique de la notion de loi scientifique, inaugurée par MM. Boutroux et Henri Poincaré et couronnée par l'œuvre de M. Bergson, ne lui fut révélée qu'après coup. Pour un homme qui avait toute sa vie souffert, sans d'ailleurs faiblir, d'une sorte d'isolement intellectuel, on devine quel événement fut la lecture de l'Evolution créatrice. Quelqu'un ouvrait tout à coup les fenêtres. Mon père retrouvait le droit de croire à l'action libre, sans avoir plus longtemps à se considérer comme un esprit démodé. Une philosophie de l'élan vital faisait justice des préjugés pseudo-scientifiques qui condamnaient les nations comme les individiLs à d'éternels recommencements. La rencontre se produisait enfin entre les maîtres de la pensée française et ceux qui, depuis la guerre, travaillaient avec un zèle d'apôtres à la renaissance de leur pays.

Dans la vie intellectuelle de mon père, ce fut un

moment lumineux. Peu lui importait que la doctrine bergsonienne eût été exploitée par certains au profit de croyances religieuses qui n'étaient point les siennes. Ces interprétations lui paraissaient tendancieuses et il n'arrivait guère à prendre au sérieux les alarmes de ceux qu'en langage d'école on nomme les intellectualistes, A ses yeux, la théorie bergsonienne de l'intuition n'avait rien qui fût en contradiction avec le rationalisme tel qu'il l'entendait, et qui excluait le dogmatisme comme le goût de ïa-priori. L'essentiel était qu'il eût découvert une philosophie moderne de l'action.

Aussi bien n'eut-il point à quitter M, Bergson pour venir à Socrate. Bien qu'il eût été toute sa vie un fervent disciple de Marc-Aurèle dont les Pensées ne quittaient point son chevet, mon père n'avait abordé Socrate que tout récemment et à l'occasion d'une lecture fortuite des Dialogues de Platon. De ce hasard est sorti son dernier livre.

Deux raisons principales paraissent l'avoir attaché à cette grande figure. Il fut d'abord retenu par une doctrine qui fournissait une expression à ses propres idées. A plus de deux mille ans dans le passé, il trouvait un maître qui avait cru que la raison, dans la vie morale, est à elle seule un guide suffisant. L'ancienneté même de ces formules leur communiquait une autorité accrue et comme la fermeté du marbre.

Mais Socrate le toucha de plus près encore. Historien plus encore que philosophe, mon père replaçait instinctivement4es hommes d'autrefois dans leur milieu.

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