‹ Socrate et la pensée moderneChapitre 6 sur 24 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Socrate domine toute la philosophie antique. Tandis que certaines personnalités échappent par le manque de renseignements précis, la figure de Socrate apparaît plus vague par l'abondance même des commentaires et des discours qu'on lui a prêtés. La grande popularité dont il avait joui de son vivant a permis à la plupart de ses interprètes de faire passer sous son couvert une partie de leurs idées personnelles. On s'est demandé s'il n'était pas possible de dégager cette figure de tous les ornements étrangers dont on l'a surchargée et de restituer ainsi à l'un des principaux ancêtres de la pensée moderne sa véritable physionomie.

Comme l'a rappelé M. Gustave d'Eichthal dans une brochure intitulée Socrate et noire temps (i), plusieurs historiens se sont posé la même question et l'ont

(p) Annuaire de la Société des études grecques, février 1880.

résolue dans des sens différents. Zeller penche pour l'interprétation de Xénophon qu'il considère comme la plus exacte (i). Seulement il faut distinguer, dit-il, chez le Socrate de Xénophon, « le fond de la doctrine qui est vraiment philosophique, de la forme qui ne l'est pas ». Grote (2) se contente de remarquer que les portraits de Socrate tracés par les deux disciples s'accordent généralement, mais que Xénophon, homme d'action, expoee les conversations de Socrat^e qui se rapportent à la conduite pratique, tandis que « Platon, le philosophe, se consacre au Socrate théorique ». Fouillée (3), ardent platonicien, discerne assez bien^ dans les dialogues, la part des souvenirs personnels du maître et sa méthode générale. Mais il n'hésite pas à afi&rmer que le vrai Socrate est celui de Platon. Il a même une conception assez étrange. « Socrate, dit-il, nous apparaît dans les Dialogues, sinon tel qu'il a été toujours, du moins tel qu'il a voulu être... Pour emprunter à Platon son propre langage, nous dirons qu'il a su admirablement nous faire contempler l'idée de Socrate. » Ce serait le cas de rappeler le propos que l'on prête à Socrate : « Ce jeime homme me fait dire des choses auxquelles je n'ai jamais pensé. » Trop heureux quand il ne lui fait pas dire tout le contraire !

(i) Die Philosophie der Griechen, t. II, p. 150-153.

(2) Histoire de la Grèce, 2« partie, chap. iv, t. XII, p. 207 de la traduction française.

(3) La Philosophie de Socrate, 2 vol. in-S°, Paris, 1873.

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M. A. Croiset, dans un livre de sa jeunesse sur Xénophon (i), met au compte d'un optimisme quelque peu enfantin le portrait du Socrate religeux que cet écrivain nous a laissé : « Il ne puise dans la contemplation philosophique de l'univers, dit M. Croiset, que de nouveaux motifs de ferveur, u Avec M. Emile Boutroux (2), Xénophon reprend l'avantage, car c'est surtout des Mémorables que M. Boutroux s'est servi. Les conclusions qu'il en tire sont tout à fait remarquables. Il montre comment Socrate a voulu faire de la morale vme science, non pas une science abstraite, mais « ime science vivante, action et connaissance tout ensemble » (3), et que, dans son système, « la vertu joue à l'égard de la science le rôle de cause finale ». Le premier, dit-il encore, « il a ramené l'action, qui apparaît comme individuelle, à la connaissance vraie, qui est universelle... ». « L'expression de K science morale » semble ainsi caractériser exactement et complètement l'invention de Socrate (4). » Enfin il est, « ce qui résume tout peut-être, à la fois un philosophe et un homme d'action » (5). M. Victor Delbos, enlevé par une mort préma-

(i) Xénophon, son caractère et son talent, i vol. in-8», 1872, E. Thorin, édit.

{2) Études d'histoire de la philosophie, F. Alcan, édit. — Socrate fondateur de la science morale, p. 11.

(3) Ibid., p. 74.

(4) Ibid., p. 87.

(5) Ibid., p. 89.

turée à l'Académie des sciences morales, a laissé de Socrate un portrait très ressemblant (i), dans lequel il s'est efforcé de le peindre lui-même et « de prendre sur le vif les actes et les procédés d'enseignement par lesquels il remplissait sa singulière vocation ». Il insiste, après M. Boutroux, sur les services rendus par Socrate à la science morale « en dégageant des faits particuliers l'élément commun qui permet de remonter à une proposition générale », et il serre de plus près encore la question, lorsqu'il montre, dans la possession d'idées claires, la voie la plus sûre pour réaliser « l'exacte appropriation des moyens à la fin ». La plupart de ces observations sont très intéressantes et chacune d'entre elles, surtout celles de M. Boutroux, renferme une part de vérité. Cependant elles n'expliquent pas suffisamment à nos yeux l'importance de la révolution accomplie par Socrate : révolution incomplète et seulement ébauchée, parce que ses principaux interprètes en ont méconnu la portée. Il s'agissait en réalité, pour la première fois, d'appliquer la méthode expérimentale à l'étude de l'homme et d'ouvrir une vaste enquête sur les étapes successives de son activité : quelque chose d'analogue à ce que, de nos jours, on a nommé le pragmatisme (2).

(i) Victor Delbos, Figures et doctrines de philosophes, avant-propos, p. v ; — Socrate, p. 17 et 18, Plon-Nourrit, édit.,

{2) William James, le Pragmatisme, E. Flammarion, édit.

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Cette méthode était en opposition avec toute la philosophie du temps. Les disciples immédiats de Socrate en ont à peine entrevu les conséquences. Platon s'est égaré dans le domaines éduisant, mais dangereux, de l'idéalisme transcendant, et Xénophon est retombé dans l'ornière des croyances populaires, où, de la meilleure foi du monde, il cherche à entraîner son maître. Tous deux ont empêché la doctrine de produire tous ses fruits. Même entre les mains d'Aristote, malgré le terrain gagné par une observation exacte qui annonçait déjà l'âge scientifique, la nouvelle doctrine n'a abouti qu'à un immense catalogue de toutes les connaissances du temps, mais elle a négligé cette marche progressive de l'activité humaine, dans laquelle l'idée même d'évolution était en germe. Il a fallu des siècles pour que la méthode expérimentale prît, dans les sciences naturelles, la place qui lui appartient. Selon nous, elle ne l'a pas encore absolument conquise dans les sciences morales. Celles-ci se traînent péniblement derrière les autres et s'efforcent d'emprunter aux sciences de la nature des procédés de démonstration peu compatibles avec la liberté humaine. C'est pourquoi il est bon de remonter jusqu'à l'ancêtre commun de ces différentes familles d'esprits. M. Boutroux conclut avec raison : « L'homme dont les idées sont les plus vivantes dans la société contemporaine, c'est Socrate. »

Pour dégager la véritable pensée de Socrate, nous

avons cru pouvoir utiliser ceux-là même des dialogues que Gompers et la plupart des commentateurs ont regardés comme exclusivement platoniciens (i). Le principal fil conducteur est fourni par Aristote, lorsqu'il a écrit que, dans les dialogues de Platon, la théorie des concepts et celle de l'induction étaient socratiques, tandis que la théorie des idées était platonicienne. Or, il y a plusieurs dialogues dans lesquels les deux conceptions se trouvent confondues et quelquefois la soudure est visible. C'est le cas, par exemple, du discours de Diotime sur l'amour. Toute la première partie est lumineuse. C'est du Socrate tout pur. Mais lorsque Platon nous parle du beau absolu, ou du beau en soi qui ne peut résider dans aucun objet visible ou simplement concevable, il se perd dans les nuages et on peut lui laisser terminer l'ascension tout seul. Il paraît légitime de restituer à chacun son bien. Même contraste dans le Phèdre, avec cette différence que les idées de Socrate se rencontrent surtout dans la seconde partie du dialogue.

En second lieu, chaque fois que Platon fait parler Socrate sur ses souvenirs personnels, il est vraisemblable qu'il n'inventait pas, puisque d'autres contemporains et disciples de Socrate étaient encore vivants et n'auraient pas manqué, Antisthène notamment, de le contredire s'il avait prêté à Socrate des souvenirs

(i) Théodore Gompers, les Penseurs de la Grèce, 3 vol., trad. Reymond, F. Alcan, édit.

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imaginaires. Fouillée admet cette distinction. Mais il ne s'aperçoit pas que Socrate, en nous racontant les différentes phases de sa vie intellectuelle, comme dans le Phédon, trace dé lui-même \m portrait frappant qui s'accorde peu avec les conceptions purement platoniciennes et qui conduit même à des conclusions tout à fait opposées, telles que sa répugnance invincible pour tout système a priori.

En troisième lieu, il y a une circonstance que les écrivains déjà cités paraissent avoir perdue de vue. Platon est le père de l'école académique. C'est un réactionnaire enragé, ce qui est assez naturel, car il n'a jamais pardonné à la démocratie athénienne la mort de son maître. De là des rancunes qui se font jour à travers les discours prêtés à Socrate, et dont elles faussent complètement l'esprit. C'est le cas, par exemple, des dernières pages du Gorgias; ici la soudure est également manifeste. Platon, en contradiction complète avec les idées les plus connues de Socrate, telles qu'il les a exposées dans son entretien avec Aristippe, y prêche la vie contemplative et le dédain de la vie publique : langage au moins singulier quand on le met dans la bouche d'un brave soldat et d'im bon citoyen. Dans le même morceau, il fait la satire de tous les grands hommes d'Athènes et même celle de Périclès, alors que, dans d'autres dialogues, par exemple dans le Phèdre et dans le Premier Alcibiade, Socrate proteste de son admiration

pour ce grand homme. Ce n'est pas d'ailleurs le seul passage du même genre. Platon semble prendre un malicieux plaisir à mêler, aux théories les plus impartiales de son maître, dont il est difficile de contester l'anthenticité, des pointes assez venimeuses contre la démocratie athénienne ou, ce qui revient au même, de s éloges dithyrambiques en l'honneur de Lacédémone, et même des témoignages d'admiration pour les Perses, que Socrate, plus voisin des guerres médiques, n'aurait jamais ratifiés. C'est ce que l'on peut voir dans le Premier et le Second Alcihiade. Il ne faudrait pourtant pas être dupe d'un procédé de polémique aussi transparent.

Il a paru enfin que la comparaison des dialogues de Platon avec les Mémorables de Xénophon permettait de rectifier, sur des points importants, la véritable pensée de Socrate. Telle est par exemple cette conversation avec Aristippe à laquelle nous faisions allusion tout à l'heure et qui condamne nettement l'indifférence en matière politique.

Tout cela est, en somme, assez simple et on s'étonnerait que personne n'ait songé à en faire la remarque, si on ne savait qu'il y a peu d'historiens philosophes et que les philosophes, quand ils se font historiens, s'occupent imiquement de l'histoire des idées. Ils les examinent alors à im point de vue trop absolu et sans les rapprocher des événements contemporains.

C'est cette lacune que nous avons essayé de com-

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bler. Il nous a paru que la meilleure maoière de restituer à Socrate sa vraie physionomie était de le faire vivre, en quelque sort«, sous les yeux du lecteur et de montrer quel concours de circonstances en a fait un prodigieux conducteur d'âmes et le plus grand professeur d'énergie de toute l'antiquité.

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