‹ Socrate et la pensée moderneChapitre 7 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Socrate élève de Phidias. — Athènes après les guerres mé diques. — Pourquoi l'art de Socrate ne lui suffit pas. — Sa conversation sur l'amour avec la prêtresse Diotime, de Mantinée. — La religion du beau chez les Grecs.

Vers l'année 447 avant Jésus-Christ, l'Acropole d'Athènes présentait une extraordinaire animation. Sur la forte base de granit reconstruite par les soins de Cimon, récemment tué devant l'ennemi, le Parthénon commençait à sortir de terre. Mais rien n'était terminé. Des blocs de marbre gisaient pêle-mêle, entre le vieil Erechtheion et les fondements du nouveau temple. Un peuple d'artistes et de manœuvres s'agitait sous les ordres de Phidias, auquel le nouveau stratège Périclès venait de confier la direction des travaux, et la colline entière ressemblait à une ruche bourdonnante.

Un essaim plus bruyant que les autres, une troupe joyeuse d'élèves, fils de bonne famille pour la plupart, s'exerçait à dégrossir le marbre, la chanson aux lèvres. Presque tous ces éphèbes auraient pu servir

de modèles aux immortels, tant la fréquentation assidue de la palestre effaçait chez eux le pli du métier.

Cependant, un jeune homme fait tache au milieu de cette brillante jeunesse. Fils d'un sculpteur obscur, nommé Sophronisque, et de la sage-femme Phénarète, il s'appelle Socrate. Son aspect n'est pas flatteur : des cheveux crépus, des oreilles pareilles à celles d'un satyre, un nez camus dans uae tête trop grosse, le tout, sur un corps large et trapu, forme un ensemble peu séduisant. Mais l'éclat extraordinaire du regard et la maUce du sourire, quand il prend la parole, effacent cette première impression.

Ses camarades n'auraient pas été des Athéniens moqueurs s'ils ne l'avaient plaisanté plus d'une fois sur sa figure de faune. Toutefois, il a de la riposte et on n'ose guère s'attaquer à lui.

Une autre cause d'étonnement, pour cette bande insouciante, consiste dans ses fréquentes distractions. Souvent, il laisse tomber ses outils et reste debout sur une patte, comme un héron, perdu dans une profonde méditation. Aucun tapage, aucune moquerie ne peuvent alors l'arracher à sa rêverie, qui se prolonge parfois pendant des heures entières. L'atelier s'en divertit, non sans une nuance de respect, car un mortel un peu bizarre passe facilement pour im favori des dieux. Il sort d'ailleurs de ces crises frais et dispos et la bonhomie de ses manières fait oublier ses excentricités.

Seulement, cette nuance d'originalité nuit à son travail. Ses rivaux le distancent facilement. On ne le voit pas comme Callimaque, le foret en main, créer un procédé nouveau pour draper le pli d'une étoffe. Un groupe des trois Grâces qu'on lui attribue ne révèle

aucun génie particulier, pas même le sens du mouvement si familier aux collaborateurs de Phidias. Les têtes de ses nymphes sont rondes, les robes rigides, les pieds en équerre. Rien de commun entre ces espèces d'hiéroglyphes et les admirables Parques dont, à la même époque, les formes divines et l'attitude nonchalante s'accusent sous la draperie mouillée. Le ciseau distrait du jeune Socrate s'attarde dans la tradition, tandis que tout s'éveille et s'anime autour de lui. Évidemment, le fils de Sophronisque n'est pas destiné à lutter avec tant de maîtres illustres. Il est déjà ce qu'il sera toute sa vie, un délicieux flâneur, mais sa flânerie renouvellera le monde.

Il est né en 469, environ dix ans après les guerres médiques, c'est-à-dire en pleine victoire. Il est Athénien, c'est-à-dire deux fois Grec. Il est artiste, c'est-àdire élevé dans le culte professionnel de la beauté.

Marathon, Salamine, Platée, les Thermopyles font partie du patrimoine de l'humanité ; quand Socrate atteignit l'âge d'homme, ces glorieux souvenirs étaient dans toute leur fraîcheur. Il put connaître quelquesuns des acteurs survivants du grand drame. L'honneur d'Athènes fut de transposer presque immédiatement l'histoire dans le domaine de l'art. Une magnifique floraison couvre à cette époque l'arbre hellénique tout entier ; mais c'est Athènes qui fixe dans le marbre ou qui introduit sur la scène les événements nationaux. Phidias ne se contente pas de rajeunir l'éternel

sujet des Centaures et des i\mazones, il retrace, à travers l'image transfigurée des dieux, les origines de la Cité. Il exécute un groupe votif en bronze à la gloire de ]\Iarathon. Son frère, le peintre Panaenos, reproduit la même bataille sur les murs du Pœcile. Tandis que Polyclète de Sicj'one et le Béotien Pindare continuaient d'immortaliser les beaux athlètes, comme si rien de nouveau ne s'était passé depuis les temps héroïques de la Grèce, Eschyle, Athénien, huit ans après Salamine, donne sa tragédie des Perses :

— Amis, fait-il dire à la mère .de Xerxès, où donc est située cette ville d'Athènes?

— Bien loin du côté du couchant.

— Et c'est la \'ille que mon fils a voulu conquérir?

— Oui, car après elle, tous les Grecs seraient sujets du grand roi.

— Ont-ils chez eux d'innombrables guerriers?

— Assez nombreux pour avoir fait déjà bien du mal aux Perses...

— Quel monarque les conduit et gouverne leur armée?

— Nul homme ne les a pour esclaves ni pour sujets...

L'ombre de Darius paraît : « Gardez-vous, dit-il, d'attaquer le pays des Grecs, votre armée fût-elle dix fois plus nombreuse, car la terre elle-même combat pour eux : elle tue par la faim ceux qui ne sont pas vaincus par les armes. » L'Asie abattue « tombe lourdement sur le genou ». Et le poète de s'écrier : « Maintenant, chez les nations, plus de servitude, plus de tributs, plus de fronts prosternés dans la poussière devant la majesté souveraine. La langue des hommes est libre comme leur pensée ! »

En 449, au moment où le jeune Socrate, âgé de vingt ans, applaudissait ces vers au théâtre, les Grecs

d'Asie venaient d'être affranchis par les dernières victoires de Cimon. D'ailleurs, les lettres, dans la cité de Pallas, sont étroitement mêlées à la politique. Quelques années plus tard, Sophocle obtient, après le succès de l'Antigone, un commandement à la mer à côté de Périclès.

A le différence de, Sparte, solidement plantée au sol, Athènes est, en quelque sorte, une ville ailée. Elle ressemble à ces Victoires à la tunique flottante suspendues entre ciel et terre. Cantonnée sur un maigre territoire, les pieds dans l'eau, les bras ouverts aux étrangers, toujours en quête de voyages, d'aventures et de trafic, elle fait le désespoir des doctrinaires. Deux ou trois fois déjà, elle a élargi sa constitution dans le sens démocratique. On prédit qu'elle finira mal et qu'à force d'agitation elle retombera sous le joug de quelque Pisistrate ou dans la dépendance de ses ennemis. Mais elle glisse entre les mains de ceux qui croient la tenir, et s'envole, un sourire aux lèvres, par toutes les voiles de ses navires. En face des lourdes aristocraties cramponnées à la terre, elle personnifie le triomphe de l'esprit sur la matière. La guerre défensive telle que la comprend Lacédémone ne serait qu'un épisode honorable de l'histoire locale. Le vrai miracle, c'est Athènes enseignant à Salamine que la patrie n'est point rivée au sol, mais qu'elle a son siège dans les âmes. Ce miracle, nous en vivons encore. Quel prestige ne devait-il pas exercer sur l'imagination d'un jeune homme de vingt ans !

Toutefois, son enthousiasme n'est pas aveugle. La Grèce a dépassé depuis longtemps l'enfance légendaire et la jeunesse homérique. Elle prend conscience d'ellemême. La réflexion succède à l'instinct. Chez les grands

s SOCRATE ET LA PENSEE MODERNE

écrivains d'Athènes, on voit poindre les premières lueurs d'une philosophie nouvelle. Le Prométhée d'Eschj'le incame la révolte contre le destin et la haine de l'injustice. Il s'écrie : « Zeus aussi périra ! « Parole étrange dans la bouche du plus religieux des poètes athéniens. La protestation du sens moral contre le despotisme se fait applaudir dans VAntigone de Sophocle et son Œdipe roi aiïïrme les droits de la conscience en face de la fatalité. En sorte que le premier fruit des \'ictoires athéniennes fut de briser le cercle des lois inexorables dans lesquelles se débattait le monde antique et d'ouvrir de larges perspectives à l'âme émancipée.

Tels étaient les sentiments et les idées qui devaient fermenter dans la tête du jeune sculpteur lorsque, du haut de l'Acropole, il contemplait à ses pieds sa belle et frémissante patrie. Son regard pouvait l'embrasser presque tout entière, depuis les caps dorés qu'elle dressait comme des proues sur la mer violette jusqu'aux montagnes de l'Argolide. Familier du temple, il n'avait qu'à se retourner pour apercevoir ses dieux protecteurs. Quelquefois même, la cité tout entière venait à lui, par exemple le jour de la procession des grandes Panathénées qui avait lieu tous les cinq ans et que la frise du Parthénon a pour jamais fixée dans le marbre, La beauté \àvante, sous mille aspects divers, s'achemine alors vers l'Acropole : beauté sévère des magistrats qui entourent l'image de la déesse ; beauté en quelque sorte anonyme des Canéphores et des Ergastùies : leur geste simple, la grâce juvénile et robuste qui se devine sous les plis de leur tunique, la noble pudeur empreinte sur leur front, ne rappellent pas les allures hardies des filles de Sparte, mais reflètent la

sagesse paisible du gynécée ; beauté démocratique des corporations groupées autour des attributs de leurs métiers ; beauté guerrière des chars et des cavaliers, corps presque nus, cuisses nerveuses, assiette impeccable, reins souples, larges poitrines, figures attentives et souriantes : floraison splendide, espoir de la cité, beauté encore plus parfaite, aux yeux d'un Grec, que celle des femmes, parce qu'elle est une force gouvernée par l'intelligence.

L'âme d'Athènes se manifeste dans la fierté des attitudes, dans la pureté des lignes, dans l'aisance héroïque des jeunes gens. Socrate, s'il était un simple artiste, travaillerait pieusement à perpétuer ce souvenir. Mais son ambition va plus loin : c'est la vie même qu'il voudrait saisir. Il nous a fait entendre pourquoi son métier lui laissait le cœur inassouvi : « Les productions de la peinture (ou de la sculptiire) semblent vivantes ; mais interrogez-les : elles ne vous répondent que par un grave silence (i). » Ces muettes effigies ne lui suffisent pas ; la réalité mouvante l'attire ; et c'est par le sens du beau qu'il prétend parvenir à la connaissance de la vérité.

Écoutons-le parler lui-même, car il nous a laissé, dans le Banquet, le récit fidèle de sa vocation. Il est même singulier qu'on ne l'ait pas remarqué. C'est un peu la faute de Platon. Le disciple est si habitué à

(i) Phèdre, trad. Cousin, t. VI, p. 12.^.

lo SOCRATE ET LA PENSÉE MODERNE

défigurer la pensée du Maître en y mêlant ses idées personnelles, que le discours de Socrate sur l'amour et son entretien avec Diotime ont paru des fictions ingénieuses. Toutefois, Platon n'invente jamais quand il évoque un souvenir précis de Socrate. Il se contente alors d'y ajouter quelques développements de son cru. Le fond reste vrai ; et il n'est pas impossible d'éliminer les ornements étrangers. L'interprétation de Platon, c'est l'Évangile selon saint Jean. Il y met beaucoup du sien, mais la tradition subsiste.

Socrate rapporte donc un entretien qu'il eut avec la prêtresse Diotime, de Mantinée, « femme savante en amour, dit-il, et en beaucoup d'autres choses... ».

Mantinée, ancienne capitale de l'Arcadie, s'étendait au fond d'une vaUée étroite entre le mont Ménale et le mont Parthénion. Du haut des montagnes qui lui formaient une ceinture, l'eau, si rare à Athènes, ruisselait en abondance et disparaissait dans des gouffres souterrains. Le charme de l'Arcadie est resté proverbial. Dans cette Grèce assez pauvre, ouverte à tous les vents du large, il y avait ainsi des coins intimes et solitaires où se perpétuait, avec la douceur de la vie pastorale, une religion plus voisine de la nature que celle des cités guerrières de la côte. Les habitants avaient mieux résisté aux invasions successives. Ils exprimaient naïvement l'idée qu'ils avaient de l'antiquité de leur race en la faisant remonter plus haut que l'apparition de la lune. Là, régnait le dieu Pan, protecteur des troupeaiix et des bois, détenteur de beaucoup de secrets sans doute perdus dans les villes, et doué d'une sorte de pouvoir magique. Il faisait d'ailleurs bon ménage avec Ju-

LA VOCATION ii

piter, son cadet, qui avait aussi un temple à Mantinée (i).

Il est tout simple que la prêtresse d'un de ces sanctuaires fût l'objet d'une grande vénération. Vivant parmi ces gens paisibles, elle avait appris d'eux beaucoup d'utiles recettes et quelques profondes vérités. Diotime était particulièrement bien vue à Athènes, qu'elle avait, dit-on, préservée de la peste. Il est probable qu'on avait, en Arcadie, des remèdes pour les bêtes qui n'étaient pas mauvais pour les hommes. Ces remèdes, naturellement, n'opéraient pas sans pratiques religieuses. « Diotime, raconte Socrate, prescrivit aux Athéniens les sacrifices qui suspendirent pendant dix ans le fléau dont ils étaient menacés. »

Il ne dit pas s'il alla la voir chez elle ou s'il la rencontra par hasard. Rien n'empêche de supposer qu'il ait fait tout exprès le voyage de Mantinée, à l'occasion d'une promenade aux JeuLx isthmiques dont a parlé Platon. On imagine volontiers le jeune homme désireux d'échapper pour un instant à l'esprit vif et moqueur de ses compagnons et cherchant à s'abreuver à d'autres sources que les eaux claires de l'Ilissus. Ce petit paradis si calme entre de hautes montagnes ne dépare pas la gravité des propos qu'il échangea avec la prêtresse (2).

Il lui demande d'abord si l'amour est tel que le conçoivent les jeunes gens, c'est-à-dire le plus beau et le plus grand des dieux. Diotime sourit et le plaisante

(i) DuRUY, Histoire des Grecs, t. I", p. 474 et suiv. (2) Voir le discours de Diotime sur le Banquet de Platon, trad. Cousin, t. IV, p. 296.

doucement : « Non, mon ami, l'amour n'est ni beau ni dieu, c'est seulement un petit démon fort actif qui se remue beaucoup entre ciel et terre. Car enfin les dieux ont tout ce qu'ils désirent, n'est-il pas vrai? Par conséquent, ils n'ont besoin de rien. Comment serait -il dieu, celui qui désire toujours quelque chose? »

Caractère de l'imagination grecque : même quand elle crée des symboles, c'est sous la forme du raisonnement. « Diotime, dit Socrate, argumentait comme un vrai sophiste » ; nous dirions : comme un docteur. Cela ne l'empêche pas d'avoir de la grâce et de voir très loin.

N'attendez de sa part, siu- ce thème éternel de l'amour, aucun propos mièvre ou galant. Le portrait qu'elle trace du petit dieu et qu'elle égaie par une jolie fable, est celui du désir universel, immense, impossible à satisfaire, et d'autant plus noble qu'il n'est jamais satisfait : « L'amoiu", dit-elle, est presque toujours pauvre, maigre, défait, sans chaussure, sans demeure fixe. Il couche à la belle étoile, auprès des portes et dans les rues. Mais, en même temps, il est toujours à la piste de la beauté. Il est mâle, entreprenant, robuste, chasseur infatigable, capable de toutes les ruses pomr atteindre son but, enchanteur, magicien, sophiste ; dans la même journée, florissant, plein de vie, puis à demi mort pour renaître encore... Les dieux qui ont tout, les sots qui croient tout avoir, sont seuls contents d'eux-mêmes. L'amour, lui, n'est jamais content. Comme la sagesse est la plus belle chose du monde, il en est épris, c'est-à-dire philosophe. Mais puisqu'il la cherche sans cesse, c'est apparemment qu'il ne l'a pas encore trouvée. »

On le croit fils de Vénus. Quelle erreur ! Il s'attache

à Vénus parce qu'elle est la plus beUe. Mais il est né de la rencontre fortuite de deux divinités opposées : l'extrême richesse et l'extrême dénuement. De là, ce défaut d'équilibre qui fait son inquiétude, son activité, sa gloire.

Ce n'est là, toutefois, que le vestibule du temple, et, comme le dit la prêtresse inspirée, le premier degré de l'initiation. Devant le néophyte ardent qui l'écoute, elle va révéler de plus grands mystères. Entre ses mains, l'amour grandit : tel le Faune de Victor Hugo. Il devient le principe même de vie, l'effort de tous les êtres pour durer et pour se perpétuer : « Vois, dit-elle, dans quelle crise étrange ce désir d'engendrer jette tous les animaux ; comme ils sont malades et en peine d'amour au moment de s'accoupler ; quels soins pour leur progéniture ; quelle ardeur à la défendre, jusqu'à souffrir, combattre et mourir pour elle ! »

Passant ensuite à l'homme, elle le montre avec une divination merveilleuse soumis à la loi du changement : « Il naît et se renouvelle sans cesse, dans ses cheveux et dans sa chair, dans ses os et dans son sang, en un mot, dans son corps tout entier. Non seulement le corps, mais l'âme change aussi d'habitudes, de moeurs, d'opinions, de désirs, de chagrins, de craintes. Chacune de nos sensations naît et meurt à son tour. Que dis-je ! Notre pensée subit les mêmes métamorphoses... L'oubli est la fuite d'une connaissance : la réflexion la fixe et la retient ; ou plutôt elle crée à sa place un souvenir que nous prenons pour la pensée eUe-même... »

Comment l'être humain échappe-t-il à cette perpétuelle mobilité, à cette incessante destruction? Par l'amour, entendu dans son sens le plus large. Il faut

se défaire ici des opinions du vulgaire qui rétrécit toutes les idées. Il ne voit dans l'amour que le délire des sens, de même qu'il appelle poésie ces lignes inégales qu'on appelle des vers, alors que « la poésie complète est toute invention, toute création de l'esprit ». Ainsi, le véritable amour embrasse toutes les formes de notre aspiration au bonheur, aussi bien les plus modestes que les plus hautes.

Et la prêtresse étourdit d'abord son auditeur par cette formule remarquable : « L'amour, c'est la production dans la beauté, selon le corps et selon l'esprit... »

— Je ne comprends pas, dit Socrate ; ceci demanderait un devin.

— Eh bien ! je vais m 'expliquer...

Elle s'exphque, en effet. Sa description de l'amour physique est franche, crue, parfaitement saine et animée d'un grand respect pour l'œuvre de la nature. Fécondation, génération, c'est « l'immortalité de l'animal mortel ». La beauté est l'entremetteuse bienfaisante qui assure la perpétuité de la race. Vérité que les modernes, sous l'influence des idées chrétiennes, ont souvent méconnue : dans l'instinct sexuel le plus brutal, il y a une vague et obscure aspiration vers l'harmonie de la forme.

Mais il est un autre genre d'amour qui mène à une autre immortalité : c'est la fécondité selon l'esprit qui enfante les grandes actions. « Penses-tu, Socrate, qu'Alceste eût souffert la mort à la place d'Admète, qu'Achille l'eût cherchée pour venger Patrocle ou que votre Cadmus se fût dévoué, s'ils n'eussent point compté sur cet immortel souvenir de leur vertu qui vit encore parmi vous? »

Ainsi, la source de toute sagesse comme des plus hautes vertus n'est pas dans les petits intérêts de la vie ordinaire. Elle jaillit de l'art ou de la contemplation du beau. Les véritables pères de notre âme, c'est Homère, c'est Pindare, c'est Eschyle, en un mot tous les inventeurs, tous les créateurs qui nous communiquent l'ardeur créatrice. Les anciens prisaient peu la modestie. Ils ne couvraient pas leur tête de cendres. L'amour de la gloire leur paraissait une des plus nobles poursuites de l'esprit humain.

Une autre route qui conduit également sur les sommets, c'est l'amoiu: proprement dit, celui qu'on a appelé platonique et qui s'adresse à l'âme encore plus qu'au corps.

« Quand un mortel divin, dit la prêtresse, porte en lui-même dès l'enfance les germes de la vertu et qu'arrivé à l'âge mûr, il éprouve le désir d'engendrer, il cherche d'abord la beauté, car son esprit, pas plus que son corps, ne saurait enfanter dans la laideiir. C'est ainsi qu'il aime les beaux corps de préférence aux laids : mais non à la manière des étourdis, esclaves de leurs sens. Ce qu'il recherche, c'est la présence d'une âme belle, généreuse et bien née, dans une enveloppe digne d'elle. Et ce spectacle, le plus beau qui soit sous la calotte des cieux, féconde les germes qu'il porte dans son sein. Il devient éloquent pour communiquer à l'être qu'il aime le haut idéal dont il est possédé. »

Effort suprême de l'amour? Pas encore! D'abord il généraUse et apprend à aimer la beauté, non pas dans un seul être, mais partout où elle frappe ses yeux. Ensuite, il s'aperçoit que la beauté morale est supérieure à celle du corps. Désormais, celle-ci lui paraît peu de chose ; il s'attache aux belles âmes.

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fussent-elles d'aiUeurs dépourvues de tout avantage extérieur.

On le voit, le cercle de la beauté, comme celui de l'amour, s'élargit peu à peu sous la parole de cette femme inspirée. Les deux mots perdent leur signification trop étroite, car la beauté morale existe « dans les actions des hommes et dans les lois », c'est-à-dire dans la vie individuelle et dans la vie sociale. L'amour sait la découvrir dans tous les endroits où elle se montre ou se cache. Et la prêtresse ajoute : « Il te restera, cependant, un degré à franchir : de la sphère de l'action, tu passeras dans ceUe de l'intelligence et tu contempleras la splendeur des sciences. Libre alors de toute entrave, lancé sur l'océan de la beauté, tu enfanteras avec une inépuisable fécondité les pensées les plus nobles de la philosophie... »

Ici finit la partie intelligible du discours de Diotime. Platon, suivant son habitude, a cru devoir y ajouter une queue de sa façon. Il nous en avertit en quelque sorte : « Donne-moi, Socrate, dit la prêtresse, toute l'attention dont tu es capable... Nous voilà arrivés au dernier degré de l'initiation... » C'est le moment de se montrer méfiant. Platon parle de beauté éternelle, non engendrée, non périssable, qui n'a point de forme sensible, qui n'est pas non plus telle pensée ou telle science particulière, en un mot du « beau en soi », ce qui ferait la joie d'un théologien, mais paraît tout à fait contraire à la manière de Socrate et au bon sens que la dame de Mantinée a montré jusqu'ici. La soudure est visible.

Le sohde reste, c'est-à-dire un magnifique programme que Socrate s'est efforcé de remplir. C'est bien par cette voie que le jeune sculpteur a dû passer

de la contemplation des chefs-d'œuvre de Phidias et de ses incomparables modèles, aux vues philosophiques les plus élevées.

« L'erreur des doctrines spiritualistes, dit un philosophe contemporain, a été d'isoler la vie spirituelle de tout le reste, en la suspendant aussi haut que possible au-dessus de la terre, au risque de la faire passer pour un simple mirage. » Et le même penseur ajoute : « Il faut se décider à voir la vie du corps là où elle est réellement, sur le chemin qui mène à la vie de l'esprit (i). »

Cette erreur n'est certainement pas celle de Socrate. Il a parcouru tous les degrés de la vie, depuis l'instinct le plus humble jusqu'au plein épanouissement de l'âme par l'amour ; et si le chemin du beau qu'il indique n'est pas accessible à tout le monde, il convenait à son tempérament d'artiste.

Le beau, tel qu'il le conçoit, n'est qu'une anticipation de la sensibiUté sur les découvertes de l'intelligence ; c'est de cette faculté qu'on peut dire : « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » ; à la condition d'ajouter : « ... pas encore ! » Elle nous fait apercevoir, dans un trait de lumière, le mouvement des êtres organisés, mais elle inspire au philosophe le désir d'en découvrir le ressort intérieur.

Le beau est la révélation chez les Grecs, On n'avait peut-être pas besoin d'autre dogme sous le ciel enchanté de l'Attique.

(i) Bergson, Évolution créatrice, p. 291-292.

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