CHAPITRE II
Les îles Égéennes. — Samos. — Les pnilosophes ioniens avant Socrate. — Influence de Parménide et d'Anaxagore. — Ses relations avec Archelaûs. — Critique du mécanisme universel. — Rupture avec les philosophes naturalistes. — Déterminisme et libre arbitre.
Il restait au jeune Socrate à se familiariser avec la philosophie de son temps, dont le berceau était sur la côte d'Asie. C'est un voyage qu'on faisait fréquemment à cette époque. Les Grecs de bonne famille visitaient les villes fameuses du littoral asiatique, comme plus tard les jeunes Romains fréquentèrent les écoles d'Athènes et comme de nos jours, les Américains viennent en Europe. Les plus fortunés poussaient même jusqu'en Egypte qui passait alors pour la mère de toutes les sciences. Moins nombreux étaient les visiteurs de l'antique Chaldée.
La bourse légère du sculpteur Socrate ne lui permettait pas d'aller si loin. Mais on dit qu'il séjourna dans l'île de Samos sur l'invitation de son ami Arche-
laiis, disciple d'Anaxagore (i). Le fait n'a rien d'invraisemblable et l'endroit était bien choisi pour une courte, mais instructive excursion dans le domaine du passé.
L'île de Samos qui faisait alors partie de la Confédération athénienne, était la sentinelle avancée de l'Hellade libérée par les guerres médiques. Un canal étroit la séparait du temple nonmié le Panionion, centre religieux de la ligue fort lâche des villes ioniennes. Adossés au mont Ampétos, la ville et le port de Samos faisaient face aux forêts de pins du Mycale. Un beau temple de Junon y attirait les étrangers ; mais les Samiens étaient encore plus fiers de leurs grands travaux publics et des nombreux navires qui se pressaient dans leur port. L'utile chez eux dominait l'agréable. Un tunnel percé à travers la montagne servait de passage pour les piétons et les voitures et d'aqueduc pour amener les eaux d'une source éloignée. Rien de semblable n'existait à Athènes, plus pressée de pourvoir à sa défense et d'honorer ses dieux que d'assurer le bien-être de ses habitants. Cette application des sciences à l'industrie convenait à la patrie de Pythagore et devait frapper l'esprit curieux d'un Athénien (2).
L'île était, d'autre part, une très bonne escale philosophique. De là, on pouvait sans effort et dans de simples barques, visiter sur le Golfe Latmique et sur celui du Caystre, les villes de Milet, de Priène, d'Éphèse, de Colophon, et même près d'Hermos, la ville de Clazomène, patrie d'Anaxagore, qui toutes se
(i) GoMPERS, les Penseurs de la Grèce, trad. Reymond, t. I", p. 423 — Sur les relations de Socratc avec Archelaiis, ibid., t. II,
{2) DuRUY, Histoire des Grecs, t. 1", p. 690 et suiv.
disputaient rhormeur d'avoir enfanté le plus beau système, comme d'autres cités s'étaient disputé la naissance d'Homère. Socrate avait ainsi sous la main les fontaines les plus renommées du savoir.
Quel spectacle s'offrait à ses yeux?
Ces rivages aujourd'hui désolés, qui pendent comme des mamelles arides au flanc de l'Asie caduque, ces montagnes déboisées, ces ports ensablés, ces promontoires découronnés de leurs acropoles, étaient alors dans tout leur éclat. Des douzaines de temples augustes, des centaines de statues, des milliers de mythes transparents y célébraient le mariage de l'Europe et de l'Asie dont nous sommes les lointains descendants. Europe enlevée par le taureau, le centaure à demi plongé dans la vie animale, la chimère et le sphinx, têtes de femmes sur des corps de bêtes, et cette Artémise d'Éphèse dont l'innombrable gorge transforme la chaste sœur d'Apollon en déesse de l'Abondance, et ces statues des Branchides où la raideur égyptienne s'éveille au souffle de la Grèce, sont les symboles ou les gages de cette union.
La nature elle-même semblait en avoir marqué les étapes en faisant jaillir de la mer Egée le front, chauve aujourd'hui, mais alors verdoyant des îles, et en les conduisant par bonds successifs jiisqu'aux rivages d'Asie le long duquel elles s'épanouissent, se parent, et prennent racine enfin, car les montagnes d'Anatolie sont des îles encore, des îles soulevées par le feu souterrain et déposées sur une mer de verdure : telle Vénus sortant des ondes.
Les hommes, à leur tour, avaient subi le charme de cette belle contrée : à l'origine, secs, nerveux et pauvres, lorsque, fuyant les maigres cantons de la
Grèce d'Europe, ils escaladèrent ces caps ; bientôt séduits par la douceur d'un climat merveilleux, captivés par la grâce im peu molle des femmes du pays, et, selon le mot de Xénophane, promenant dans les cités ioniennes de la côte « leurs robes traînantes, artistement travaillées, leurs longs cheveux parfumés d'encens » ; mais cependant cerveaux lucides sur des corps asiatiques ; industrieux, actifs, épris des choses de l'esprit, et conservant jusque dans une demi-servitude le souvenir et le goût de la liberté.
Longtemps ils oscillèrent entre les institutions qu'ils tenaient de leurs pères et la monarchie qui les pressait de toutes parts, entre le feu de leurs autels allumés aux foyers de l'Hellade et les cultes mystérieux de l'Asie, entre les dieux qui volent sur la mer et les divinités sensuelles qui sortent du limon de la terre. Mais leur vive intelligence les sauva de la torpeur asiatique. L'Asie leur donna l'alphabet : seuls ils surent s'en servir. L'Asie leur dicta sa prose : ils en firent des vers. L'Asie leur fournit le minerai : ils fondirent à Samos le bronze des statues. Par eux, le continent massif au sein duquel couvèrent les premiers germes de la civihsation acquit un profil, des yeux, une voix.
Les idées même prenaient des ailes lorsque, parties des fourmilières qui pullulent entre le Tigre et l'Euphrate, elles se posaient sur ces promontoires. Les ruches bourdonnantes essaimées de l'Hymette et du Taygète composaient leur miel avec toutes les fleurs dont les vents de la mer ou ceux des grands plateaux leur apportaient la semence : mesures astronomiques trouvées dans le bagage des caravanes assyriennes ; mesures géométriques portées sur les navires phéni-
ciens qui venaient d'Egypte ; — et en même temps toutes les croyances : Baal aux traits de feu qui enfante la vie ; Moloch ou l'universelle destruction ; Astarté ou la perpétuelle renaissance ; la sécheresse arabe à côté de l'opulence lydienne ; les éléments des sciences à côté des plus grossières superstitions ; un mélange indescriptible de races et de langages, d'erreurs et de vérités : tel était le chaos qui s'offrait aux regards de ces Grecs. Ils en firent de l'ordre, c'est-à-dire une philosophie.
Et cette philosophie devait être d'abord matérialiste.
Ce qui caractérise les religions et les sciences de la primitive Asie, c'est le culte de la matière. Les sciences des Asiatiques apprennent à compter et à mesurer : elles sont calquées sur l'espace et créent la division du temps. Leurs religions sont naturahstes : elles célèbrent l'immense creuset de la nature et s'agenouillent devant les entraînements les plus aveugles de l'instinct comme devant les manifestations de la divinité. La vie animale reçoit leurs premiers sacrifices. L'homme y tient peu de place. S'il fait acte d'inteUigence, le dépôt des vérités découvertes reste le privilège d'une caste ; au-dessous, c'est le troupeau. Le despotisme donne la main à la rigidité des conceptions religieuses. Le bétail himiain courbe la tête sous l'aiguillon de ses maîtres et sous la tjrannie de ses dieux. Donc on voudra d'abord expliquer la nature pour descendre par un enchaînement rigoureux jusqu'à l'homme. De là, les tentatives des premiers philosophes grecs (i).
(i) Vo:r, sur les philosophes naturalistes, Gompers, les Penseurs de la Grèce, trad. Reymond, t. I^"", p. 45 et suiv
Triste était leur conception du monde. Plus triste encore fut leur vie terrestre. Au moment où ils fleurissaient, les petites communautés grecques de la côte étaient sur le point d'être submergées, tantôt par les royaumes à moitié grecs de la Lydie et de la Phrygie, tantôt par la domination plus pesante des Perses. Vainement Thaïes de Milet leur avait conseillé de s'unir pour se défendre. L'égoïsme municipal fut le plus fort et prépara leur asservissement.
C'est l'honneur des penseurs grecs d'avoir mal supporté le joug. Mais leur philosophie s'en ressentit. Elle méprisa trop l'humanité. Les plus indépendants s'expatriaient. Un Xénophane prenait son bâton et se faisait poète ambulant. Un Pythagore abandonnait Samos sa patrie, et cherchait en Italie des esprits neufs, mieux faits pour le comprendre. Un Heraclite, de race royale, secouait sur Éphèse la poussière de ses sandales et rendait ses oracles au fond des forêts. « Ses invectives s'abattaient sur le peuple comme des coups de massue (i). » Plus rude que les autres, il est aussi plus désenchanté. Le monde lui paraît si mal fait qu'il écarte résolument l'hypothèse d'un dessein providentiel. Il compare la divinité à un jeune garçon qui s'amuse et qui élève des collines de sable pour le seul plaisir de les renverser (2).
Telle est l'atmosphère dans laquelle se meuvent ceux qu'on a appelés les « sages de la Grèce ». La plupart d'entre eux sont en réaction contre la société d'où ils sortent. Presque tous estiment qu'on ne devient philosophe qu'à la condition de s'isoler d'une foule capri-
(t) GoMi-ERS, les Penseurs de la Grèce, t. I", p. 68. (2) Ibid., p. 72.
cieuse ou stupide pour remonter aux premiers principes.
Nous pouvons maintenant suivre la marche de leur pensée : elle se développe avec une logique inflexible en dépit des disputes d'école ; et cette marche est celle de l'intelligence humaine dans tous les temps, chaque fois que, négligeant l'étude de l'homme, créature vivante et libre, elle s'attache de préférence à celle de la matière, qui est, comme on l'a dit justement, c la nécessité même ». L'ancienne philosophie offre des traits de ressemblance frappants avec les conclusions de la science moderne. Sans doute, la physique des oinciens nous paraît enfantine, parce qu'elle ne repose pas sur l'expérience. L'eau, l'air et le feu, qui n'ont point encore été décomposés, y jouent un rôle depuis longtemps condamné. Mais les hj-pothèses qu'ils superposent à ces premières ébauches ne diffèrent pas sensiblement des nôtres.
Ce qui les tourmente, comme nous, c'est le besoin de simpUûcation. Les trois philosophes de Milet : Thaïes, Anaximandre et Anaximène, s'efforcent de tout ramener à une matière primordiale. Suivant Anaximandre, la matière seule est éternelle et contient toutes les énergies vitales.
L'esprit humain ne s'attarde pas longtemps à la contemplation du monde 'matériel sans décou\Tir que les mêmes lois régissent l'inteUigence et l'espace, et que l'une est construite à la mesure de l'autre. La loi des nombres fait son apparition avec les découvertes
acoustiques de Pythagore et opère une telle révolution que le nombre est presque adoré comme un dieu. On lui attribue l'ordonnance de l'univers. Qu'aurait dit le profond philosophe s'il avait connu les vibrations lumineuses, les ondes électriques et les lois de la gravitation? En attendant que la science — après un sommeil de deux mille ans — ait fécondé sa découverte, il n'hésite pas, avec une intrépide naïveté, à l'appliquer au monde moral, et il exprime par des nombres le bonheur et la vertu. De plus, conrnie un savant passait à cette époque pour un homme universel, il fonde un ordre politique et reHgieux, donne des lois à l'Italie et emprunte aux doctrines orphiques l'idée de la transmigration des âmes ; doctrine adventice qui lui a valu, de la part de ses rivaux, le reproche d'inconséquence.
Mais le vice radical de son système, c'est un déterminisme inexorable qui envisage le monde comme un cercle dans lequel les mêmes causes ramènent indéfiniment les mêmes effets. « Dans des miUiers d'années, disait un de ses disciples aux élèves qui l'écoutaient, nous nous retrouverons à la même place, moi avec le même bâton, vous avec le même écritoire... (i). » Et l'on ne voit guère ce qu'un déterministe moderne pourrait répondre : l'univers doit lui apparaître, non comme une courbe ouverte, mais comme un cercle fermé.
Adversaire et pourtant héritier de Pythagore, Heraclite s'efforce de fondre en une synthèse puissante les vues éparses de ses prédécesseurs : d'une part, des
(i) GoMPERs, les Penseurs de la Grèce, Doctrine orphicopythagoricienne de l'âme, t. I", p. 151.
objets sensibles soumis à un écoulement perpétuel ; d'autre part, des lois rigides qui dominent ce mouvement : abstractions immobiles au-dessus de la fluidité des choses et des êtres. Ses aphorismes tranchants sont restés célèbres : « Nous ne nous baignons pas deux fois dans le même fleuve », etc. Ils traduisent avec force le contraste entre les décrets de la raison souveraine et la faiblesse de la créature périssable. Mais la forme seule de sa doctrine est paradoxale. Le fond en est parfaitement logique. Toute philosophie puisée dans la seule contemplation de l'univers matériel aboutit forcément à cette double conclusion : des cadres immuables au-dessus d'une désolante mobilité. Il ne serait pas difficile de rencontrer chez nous, aux heures sombres de notre histoire, des Héraclites qui, sans être de race roj'^ale, se sont fait du monde une idée analogue, exclusive de tout progrès véritable.
Il n'était pas dans le caractère des Grecs de s'arrêter à mi-chemin dans l'erreur ou dans la vérité ; c'est par où nous leur ressemblons. Heraclite vivait encore qu'une nouvelle école, tout en ayant l'air de le combattre, tirait les conséquences extrêmes de sa doctrine. Puisque le monde des abstractions est seul immuable, il est le seul réel, il est Dieu ; et tout le reste est auprès de lui comme s'il n'était pas. Ce n'est point une manière de parler : aux yeux de l'école d'Élée, le mobile et le changeant n'existent réellement pas ; ce sont des apparences trompeuses. « Dieu est absolument immobile », dit Xénophane. Après lui, Parménide ajoute : « Dieu étant l'unité absolue, rien n'existe en dehors de lui. » Il le compare à une sphère parfaite dont tous les points sont à égale distance du
centre. Encore n'est-ce qu'une comparaison, c'est-àdire quelque chose d'imparfait.
Nous voilà parvenus, semble-t-il, au dernier degré de l'abstraction. C'est presque le langage d'un théologien du moyen âge. Les disciples de Parménide iront plus loin encore. Zenon d'Élée émettra ses fameux aphorismes qui ont fait travailler tant de têtes et démontrera l'illusion du mouvement. Mélissus de Samos dira qu'il n'est même pas permis de qualifier Dieu. Il en fait un pur néant et pour avoir tiré les dernières conséquences du principe, il passera pour l'enfant terrible de l'école (i). Ici encore, cette débauche d'abstractions était inévitable. Du moment qu'on isole de la matière les lois qui la régissent -poui les ramener toutes à un être unique dont la pure essence n'admet aucun changement, on aboutit fatalement à l'incompréhensible. On substitue l'unité inconditionnelle d'un être immuable à l'éternité changeante de la matière. Et c'est ainsi que les philosophes naturalistes aboutissent à ime théorie voisine de la négation absolue : dernier terme de l'évolution de la pensée dans le monde de la nécessité. L'école d'Élée qui hérite de toutes les précédentes sera très forte dans la critique et très faible dans l'affirmation. Ainsi, le matériahsme absolu conduit tantôt à un sombre pessimisme, tantôt à la métaphysique la plus abstraite, selon que l'on considère la mobihté de l'imivers ou l'immobifité des lois.
(i) GoMPERS, les Penseurs de la Grèce, t. l^', p. 198 et suiv.
aS SOCRATE ET LA PENSEE MODERNE
Quelle est, en présence de ces penseurs, l'attitude de Socrate? Il est certain qu'il fut d'abord ébloui. « Pendant ma jeunesse, dit-il dans le Phédon (i), il est incroyable quel désir j'avais de connaître cette science qu'on appelle la physique. Il me paraissait sublime de savoir les causes de chaque chose, ce qui la fait naître, ce qui la fait mourir. Je me suis souvent tourmenté de miUe manières, cherchant en moi-même si c'est du froid ou du chaud, dans l'état de corruption, comme quelques-uns le prétendent, que se forment les êtres animés ; si c'est le sang qui nous fait penser, ou l'air ou le feu, ou si ce n'est aucune de ces causes, mais seulement le cerveau qui produit en nous toutes nos sensations, celles de la vue, de l'ouïe, de redorât ; si nos sensations engendrent à leur tour la mémoire et l'imagination, lesquelles engendrent enfin la science. Je réfléchissais aussi à la dissolution de tous les êtres, aux changements qui surviennent dans les cieux et sur la terre ; et, en fin de compte, je ne me trouvais guère plus avancé. » Bien mieux, il arrivait à douter des vérités Içs plus évidentes, à savoir qu'un et un font deux, et deux et deux font quatre.
Ainsi l'Athénien épris de clarté repousse les expUcations matérialistes parce qu'elles sont obscures et confuses. Il les écarte aussi comme contradictoires : « Il trouvait, dit Xénophon, que les affirmations des
(i) Trad. Cousin, t. I'^^ p. 273.
philosophes se détruisaient les xines les autres. Dans leurs recherches sur la nature, les uns se figurent qu'il n'existe qu'une substance ; les autres qu'il y a des substances à l'infini ; celui-ci que tout est dans un mouvement perpétuel, celui-là que rien ne se meut ; ceux-ci que tout naît et périt, ceux-là que rien ne s'engendre et que rien ne meurt... » Et il concluait, en homme de bon sens, qu'il vaut mieux cultiver notre jardin.
La philosophie de Parménide le retint plus longtemps. Nous avons montré comment, poussant l'abstraction à ses dernières conséquences, elle avait démoli les systèmes de la nature. Parménide, déjà vieux, était aux yeux des jeunes Hellènes une sorte de Kant, instituant la critique de la raison pure. Il avait tout au moins le mérite de faire place nette pour des constructions nouvelles, et sa dialectique rigoureuse devait séduire la subtilité grecque. De plus, son disciple Mélissus occupait alors à Samû3 une situation assez considérable pour qu'on lui confiât, quelques années plus tard, le commandement de la flotte. Cette variété d'aptitudes prouve que les élèves du grand abstracteur de quintessence distinguaient l'absolu du relatif et savaient assez bien se tirer d'affaires dans le monde inférieur des apparences.
Platon affirme à plusieurs reprises que Socrate s'est entretenu avec Parménide. Il a même publié, dans son âge mûr, une version de cet entretien, mais, selon son propre aveu, de troisième ou de quatrième main. Seulement il se trompe manifestement sur les dates. Il donne à Parménide soixante-cinq ans ; Socrate aurait été alors un enfant de quatorze ans, peu capable, si précoce qu'on le suppose, de tenir
tête au chef de l'école d'Élée. De plus, il place dans
la bouche de l'Éléate iine réfutation complète de la
'théorie des idées-mères. Or, à cette époque, Platon
lui-même, le créateur de cette théorie, n'était pas né.
Il est permis de supposer que Socrate rencontra Parménide et son disciple Zenon à l'époque de son voyage à Samos. Il avait alors vingt-quatre ans, ce qui cadre avec le ton général du dialogue.
« Parménide, nous dit -on (i), déjà vieux et blanchi par les années, était beau encore et de l'aspect le plus noble, Zenon approchait de la quarantaine. C'était un homme bien fait, d'une figure agréable, disciple chéri de Parménide. » Socrate, après avoir entendu la lecture d'un des ouvrages de Zenon, lui fait quelques objections assez fortes. Zenon le félicite de son ardeur pour les recherches philosophiques. Cependant, comme il n'ose pas aller jusqu'au bout de sa pensée : « C'est, dit Parménide, que tu es encore jeune, Socrate. La philosophie ne s'est pas encore emparée de toi comme elle le fera un jour, si je ne me trompe. »
Socrate le presse de descendre lui-même dans l'arène. Zenon joint ses prières à celles de Socrate, en faisant valoir qu'on est entre amis et que Parménide n'aura point, si son âge le trahit, à rougir devant la foule.
Les préliminaires du combat sont plus intéressants que le combat lui-même. Parménide ressemble à un vieux maître d'armes qui n'a pas croisé le fer depuis longtemps. Un tireur novice lui demande un échantillon de son savoir-faire II se fait un peu prier, puis il jette son manteau, retrousse ses manches et tombe
(i) Parménide , trad. Cousin, t. X^II, p. 5.
en garde, pour ferrailler sur le premier sujet venu. A cette école, Socrate, attentif, apprendra la parade et la riposte ; rien de plus, mais c'est quelque chose pour im futur combattant. Quand la philosophie, vidée de substance, en est réduite à cette escrime purement verbale que Parménide appelle « un jeu pénible », quand son principal protagoniste peut disserter pendant une heure entière sur l'un et sur le multiple sans avancer d'un pas, en frappant de temps en temps le sol du pied, selon l'habitude du maître d'armes, cette philosophie nous paraît singulièrement creuse. Tout au plus fait-elle ressortir les contradictions dans lesquelles se débat l'esprit humain lorsqu'il prétend définir l'absolu. Nous autres modernes, moins touchés du choc des idées que de leur contenu, ce cliquetis de mots nous fatigue ; et nous sommes moins charmés que surpris au moment où le vieux professeur, tout fier de la longueur de son souffle, aboutit à cette conclusion mirifique : « que l'un soit ou qu'il ne soit pas, lui et les autres choses sont absolument tout et ne le sont pas, le paraissent et ne le paraissent pas ! » Mais après qu'il a jeté son épée, un autre à côté de lui la ramasse : le jeune Socrate fera plus tard un meilleur usage de l'arme de la dialectique.
Ce n'est pourtant pas le dernier terme de son éducation philosophique. Il allait se mesurer avec la doctrine d'Anaxagore qui faisait alors grand bruit dans Iç monde et qui passait pour entièrement nouvelle.
Au point OÙ était parvenue l'école d'Élée, il semble que la pensée humaine n'avait plus qu'à retourner sur ses pas pour restaurer la réalité du monde sensible : sans quoi tout lui échappait. Ce fut l'œuvre du philosophe de Clazomène.
Les historiens disent qu'il tint peu de compte des systèmes antérieurs et qu'il exposa ses idées sous fomie dogmatique sans discuter celles des autres. Nous n'avons pas de peine à le croire. Après Zenon d'Élée, on devait être fatigué des discussions et aspirer à quelque chose de plus soHde. Anaxagore put donc se donner l'air de recréer l'univers de toutes pièces et sans aucun secours étranger. Mais la solution de continuité avec les systèmes antérieurs n'était qu'apparente.
En affirmant jusqu'à l'excès la véracité des sens, il était en réaction contre les idéalistes à outrance, ce qui est encore une manière de les continuer. En considérant, non pas l'homme en particulier, mais l'ensemble de la création, il marchait sur les trac.es de ses aînés, les philosophes naturalistes.
Seulement, il s'efforçait de rétablir le lien entre l'idée et le fait, entre les lois de l'intelligence et la réalité sensible, en introduisant dans le système un moteur central et il aboutissait ainsi au mécanisme aniversel (i).
La définition de ce moteur, empruntée aux idées astronomiques du temps, était assez obscure. On ne savait au juste s'il s'agissait d'un principe matériel ou immatériel, car il fallait bien qu'il pût agir sur la
(i) Sur la cosmogonie d'Anaxagore, v. GoMpers, op. laudat., t. I", p. 228.
matière à laquelle Anaxagore, à l'exemple de ses devanciers, accordait une existence indépendante. Tantôt ce principe paraissait doué de raison, tantôt il agissait à la manière d'une force aveugle, qui aurait fourni, selon le mot de Laplace, la première chiquenaude. Il y avait néanmoins, au fond du système, un effort méritoire pour organiser le monde sur des bases qui fussent de nature à satisfaire l'esprit humain et pour expliquer, par un minimum d'hypothèses, le maximum de phénomènes. Nous dirions volontiers de la philosophie d'Anaxagore qu'elle saisissait bien la moitié de la réalité, à savoir le mouvement de la matière inerte et qu'elle fut la première tentative pour soumettre cette inertie à des lois rationnelles. Les philosophes mécanistes modernes dépasseront Anaxagore par l'étendue de leurs connaissances, mais ils fonderont sur le même principe leur conception de l'ordre universel. Dieu leur apparaîtra comme la perfection, c'est-à-dire l'immobilité même, et ils se donneront beaucoup de mal pour loger, en cet édifice régulier, la mobilité de la vie.
Socrate devait, dans son âge mur, rendre justice à cette philosophie qui tendait à spiritualiser la matière. Mais pendant ces années de jeunesse où l'homme cherche sa voie et s'affirme en s'opposant, il fut surtout choqué de l'insuffisance d'une doctrine qui prétend tout résoudre par des procédés mécaniques. Les objections qu'il lui oppose jettent une vive lumière sur ses tendances personnelles.
Trop peu connu à cette époque pour avoir fréquenté lui-même Anaxagore à Athènes, il nous laisse entendre que le premier contact eut lieu par intermédiaire : « Ayant entendu quelqu'un lire dans un hvre, qu'il
disait être d'Anaxagore, que l'intelligence est la règle et le principe de toute chose, j'en fus ravi d'abord (i). » On peut donc admettre sans invraisemblance que la lecture se fit pendant le voyage de Samos et que l'initiateur fut Archelaiis, l'un des adeptes les plus fervents et les plus hardis de la nouvelle doctrine.
Essayons de reconstituer la scène en nous aidant des passages déjà cités du Phédon.
Dans le calme d'une de ces villes couronnées de pampres qui dominent le golfe du Caystre, Archelaiis lit ou plutôt déclame un des ouvrages touffus du maître. Socrate l'écoute d'abord en silence, mais étonné de cet « esprit » qui n'est que pur esprit, de ce créateur qui ne crée rien et laisse l'engrenage du monde fonctionner tout seul, il donne bientôt quelques marques d'impatience :
— Laisse-là, dit -il, tous ces petits faits secondaires, le froid, le chaud, l'humide, le sec et l'air et les tourbillons et l'accord ou le désaccord des éléments entre eux. Dis-moi ce qui seul importe, à savoir par quel art l'intelligence ordonnatrice a tout disposé pour le mieux.
— Comment l'entends-tu, Socrate? Ne suffit -il pas qu'elle soit la cause et l'origine du mouvement?
— Non pas, mon ami, car alors elle cesserait d'être intelligente. Le premier choc brutal en ferait autant et ce ne serait pas la peine d'avoir rien changé à la philosophie d'Anaximène. Ou les mots n'ont pas de sens, ou intelligence veut dire recherche du meilleur et du plus parfait. Si donc le monde est gouverné par l'intelligence, tout doit être pour le mieux. O jotir fortuné ! O bienheureuse île de Samos qui possède,
(i) Phédon. trad. Cousin, t. 1^^, p. 276.
avec Archelaûs, l'explication totale de l'univers ! Tu vas donc m'apprendre quel objet s'est proposé l'esprit créateur quand il a fait la terre plate ou ronde et qu'il l'a placée au centre de tout (i). Tu m'en diras autant sur le soleil, sur la terre et sur les autres planètes. Connaissant la tâche qui a été assignée à chacun des astres et sachant que leur route est nécessairement la meilleure, je saurai la raison de tous leurs mouvements. De mon côté, je jure de ne plus chercher d'autre cause et de partir de là pour examiner ce qui convient à l'homme, car il ne serait pas juste que le roi des animaux fût seul exclu de cette raison suffisante qui régit l'ensemble du monde.
— Tu ne m'as pas bien compris, Socrate. Nous ne saurons jamais pourquoi le monde a été créé ni quel objet se propose l'intelligence suprême. Mais la beauté de notre philosophie, c'est de faire intervenir cette puissance le plus rarement possible et de remonter sans elle la chaîne des causes secondes aussi loin que nous le pouvons.
— J'entends, dit Socrate. Ton fameux Nou; ressemble à ce dieu des pièces de théâtre qu'on fait descendre du ciel pour dénouer l'intrigue quand elle est trop embrouillée, mais dont on se passe le reste du temps. Eh bien ! cette explication ne me satisfait pas du tout. C'est à peu près comme si tu disais : Tout ce que Socrate fait, il le fait avec intelligence (2) ; et qu'ensuite, voulant rendre raison de chacun de mes actes, tu ajoutais qu'aujourd'hui, par exemple, si je me promène avec toi sous cet ombrage, c'est parce
(i) Phédon. trad. Cousin, t. I", p. 277 et suiv. (2) Ibid., p. 278.
que mon corps est composé d'os et de nerfs ; que les os, étant durs et solides, sont séparés par des jointures, et que les muscles lient les os avec la peau. Ou bien encore, c'est comme si tu cherchais la cause de notre entretien dans le son de ma voix, dans l'air que je respire, dans l'ouïe et dans mille autres choses semblables, sans songer à la véritable cause, à savoir qu'ayant voulu m'instruire, je suis venu demeurer chez mon excellent ami Archelaùs. Par le Chien ! Penses-tu que si je n'avais pas cru qu'il fût plus juste et plus beau de philosopher, l'ensemble des causes secondes qui composent le corps que voici ne m'aurait pas conduit dans quelque cabaret de Phalère, pour boire avec les camarades en écoutant des joueuses de flûte?
— Pourtant, dit Archelaùs, si tu n'avais ni os, ni muscles, tu aurais été bien empêché de venir ici...
— A la bonne heure, répond Socrate. Admettons donc, si tu le juges à propos, que tout cet appareil musculaire est la condition sans laquelle mon activité ne pourrait pas s'exercer. Mais est-ce une raison pour confondre cette condition tout extérieure avec ma volonté intelligente, principe et centre de toutes mes actions (i)? Qu'il soit possible ou non de connaître la volonté divine, c'est ce que j'ignore ; et je me ferais de grand cœur le disciple de n'importe qui pour l'apprendre. Mais j'estime qu'il est encore préférable d'ignorer ce qu'on ne peut savoir, que de reculer la difficulté en cherchant sans cesse un point fixe qui nous échappe. Car d'environner la terre d'im tour-
(i) Voir dans le Phédon, p. 280, le teinte de cette déclaration si important
billon ou de la concevoir comme une large huche à laquelle on donne l'air pour base, c'est proprement se mettre tous les jours en quête d'une nouvelle explication aussi fragile que la précédente. Personne ne s'avise de reconnaître dans cet arrangement la trace d'une force supérieure, qui n'est autre que l'esprit de vie, la raison suprême, tendant, comme tous les êtres animés, vers le mieux, principe essentiel qui seul lie et soutient tout et que vous vous empressez de rejeter ! »
La discussion dut continuer longtemps sur ce ton : Archelaûs défendant le mécanisme universel, Socrate lui opposant la conscience et la vie ; l'un faisant du monde l'empire du destin aveugle et de la nécessité, l'autre l'affranchissant par la hberté. On imagine aisément les deux amis laissant passer les heures et discutant encore, tandis que les ombres s'allongent au pied des montagnes et que les dernières voiles s'effacent à l'horizon.
— Enfin, dit Archelaiis, quelle route prétends-tu suivre pour parvenir à la vérité?
— Je vais te le dire. La sagesse des dieux me paraît supérieure à la nôtre. Je m'en remets volontiers à eux de la conduite du monde. Pour moi, je suivrai l'exemple de ceux qui veulent voir une éclipse de soleil. Tu sais qu'ils sont en danger de perdre la vue s'ils n'ont la précaution de regarder dans l'eau ou à travers un corps transparent. Je craindrais aussi de perdre les yeux de l'âme si je m'en fiais uniquement à mes sens pour contempler l'univers. C'est à travers ma raison que je voudrais l'apercevoir, tenant pour vrai tout ce qui s'accorderait avec elle et négligeant le reste, ou comme faux, ou comme
trop au-dessus de ma portée. Car cette raison, c'est mon domaine à moi, et le seul bien dont je sois parfaitement sûr (i).
Archelaiis tombe dans une méditation profonde. Ce n'est pas la première fois que des objections de ce genre se présentent à son esprit. Mais jamais il ne les a entendu formuler avec tant de force. « Il est temps de rentrer, dit -il. Mais auparavant, Socrate, il faut que tu saches comment j'ai résolu la difficulté qui t'arrête. Il m'a semblé quelquefois que mon maître était trop dogmatique et que cette nécessité, dont il est l'esclave, pouvait bien régir les choses et même les animaux, mais qu'elle s'appliquait mal aux affaires des hommes, qui sont si variables. A Samos plus qu'ailleurs, la comparaison des mœurs de tant de pays différents nous enseigne qu'il n'y a rien d'immuable dans les institutions humaines. J'ai donc été amené à distinguer la nature, qui ne saurait changer, et la convention, c'est-à-dire les lois plus ou moins arbitraires qui régissent la société (2). Je suis même en train de composer un livre là-dessus. Tu le liras, Socrate, et peut-être y trouveras-tu des vues qui te plairont. Là est, à vrai dire, le domaine de cette liberté qui t'est chère. Là, notre raison doit régner en souveraine au lieu d'accepter aveuglément les arrêts du destin. Ou je me trompe fort, mon ami, ou ce domaine sera le tien. Il est encore assez beau. Chacun doit suivre son penchant. Je prévois que ton rôle sera d'étudier l'homme. Aussi bien, puisqu'il s'agit d'acclimater la philosophie chez les Athéniens, con-
(i) Phédon, trad. Cousin, t. I", p. 281. (2) GoMPERS, op. laudat., t. I", p. 423.
vient-il de leur parler de ce qui les intéresse, et ils ne s'intéressent guère qu'à eux-mêmes. Ils sont peu curieux des secrets de « la nature », mais « la conven- « tion », c'est-à-dire les lois humaines forment le sujet ordinaire de leurs entretiens... »
Ce qu'Archelaiis pressentait, mais qu'il ne voyait pas clairement, c'est que ce simple changement de route contenait en germe toute une révolution. Du moment que l'on prenait son point d'appui, non dans les forces naturelles, mais dans la conscience, on échappait au joug de fer de la nécessité. L'essor de la vie, tel qu'il se manifeste chez l'homme et dans la société, comportait d'autres explications.
Ainsi, dès ses premiers pas, Socrate abandonne les sciences de la nature. Au contact de Parménide et de ses adeptes, il aiguise la pointe de son raisonnement. Mais vis-à-vis des physiciens, la rupture est complète. Anaxagore lui-même, que d'ailleurs il va rencontrer dans l'entourage de Périclès, ne trouve pas grâce à ses yeux. L'esprit que ce philosophe place à l'origine des mondes ne lui paraît qu'une force inconsciente et, dès lors, il s'en désintéresse. Cette disposition ne se démentira pas dans le cours de sa vie. On dirait même qu'elle s'accentue avec l'âge, et que, dans sa maturité, il témoigne une répugnance de plus en plus vive pour les recherches qui n'ont pas pour objet l'utilité directe de l'homme.
D'où vient cette résistance d'un esprit si étranger
à toute espèce de parti pris? Est-elle due seulement à la fragilité des hypothèses sur lesquelles les philosophes de la nature étayaient leurs doctrines? Fautil considérer, comme on le fait généralement, que les constructions philosophiques du sixième siècle s'effondraient d'elles-mêmes et que Socrate est venu juste à point pour leur porter le dernier coup?
Rien de pareil. Les anciens ne cessèrent d'interroger l'univers et de réfléchir sur le principe des choses ni du vivant de Socrate, ni après sa mort. Empédocle et Démocrite furent ses contemporains. Le système des atomes, ancêtre de toutes les doctrines matérialistes et particulièrement de celle d'Épicure, vit le jour au moment même où Socrate enseignait la doctrine contraire. De plus, si l'ancienne philosophie avait le tort de ne pas s'appuyer sur l'expérience, elle était semée de vues profondes. Deux générations ne s'étaient pas succédé depuis la mort de Pythagore qu'un de ses disciples annonçait le mouvement de la terre autour de son axe et sa révolution autour du soleil. Le système de l'écoulement universel, soumis seulement au règne des lois générales, compte aujourd'hui de nombreux partisans et celui des atomes indivisibles sert encore de fondement à la physique et à la chimie contemporaines.
En somme, les inductions des anciens étaient prématurées, mais légitimes. Ils étaient dans la bonne voie pour ce qui regarde l'explication de l'univers matériel. Mais la question posée par Socrate est bien différente, et, à vrai dire, elle est de tous les temps.
Il s'agit de savoir quelle place on donne à la Uberté humaine dans un monde que l'on dépeint comme soumis à des lois inexorables.
Aujourd'hui, en plein vingtième siècle, nous sommes à peine plus avancés là-dessus que les hommes du cinquième siècle avant notre ère. Il s'est même produit un fait curieux : les progrès de la science nous ont amenés, par des voies différentes, aux mêmes conclusions que les premiers philosophes de la Grèce. Ceux-ci avaient présumé, sans la connaître, l'unité des forces qui régissent le monde et ils n'admettaient aucune solution de continuité dans l'enchaînement rigoureux des causes et des conséquences. C'est aussi l'attitude de nos savants modernes, justement parce qu'à leurs yeux le seul critérium de la certitude est la reproduction exacte et, pour ainsi dire, mécanique des faits qu'ils ont observés. Ils rabattent ainsi l'orgueil de l'homme « relégué dans un petit canton de l'univers ». Ils le dépouillent des insignes de sa royauté et l'aperçoivent tel qu'il est en effet matériellement, perdu dans l'espace, perdu dans le temps, pressé et comme submergé par les forces naturelles. A leiirs yeux, la liberté n'est qu'une illusion ; l'âme et l'esprit, de simples accidents, des superfétations, ou, pour employer leur langage, des « épiphénomènes », rides légères et presque imperceptibles à la surface de l'océan des choses.
De sorte que, par un singulier contraste, c'est au moment même où les victoires répétées de l'homme sur la nature affirment de la façon la plus éclatante sa prééminence intellectuelle que la philosophie contemporaine, aussi pessimiste que celle d'un Heraclite, l'accable sous le sentiment de sa petitesse. Ce dédain est porté si loin que les vrais savajits accordent à peine le nom de sciences à celles qui s'occupent de l'homme. Ils s'en tiennent encore à l'axiome d'Aris-
tote : « Il n'est de science que de ce qui se répète. » Ils éliminent ainsi de leurs recherches tout pouvoir créateur, puisque créer c'est faire autre chose que ce qui existe déjà.
Et tel est l'ascendant de la « nojavelle idole » scientifique, que tous ceux qui s'occupent de l'homme, historiens, morahstes, économistes, etc., au lieu d'affirmer fièrement leur indépendance, emboîtent le pas aux physiciens. Ils nous parlent de race, de milieu, de moment et de mille hérédités fatales, comme les autres d'analyse chimique et de circulation du sang : n'admettant pas un instant que la créature humaine puisse réagir contre ces étouffantes nécessités. On nous bâtit ainsi un monde sans air, sans horizon, où le progrès matériel lui-même, fondé sur la vitesse acquise, nous fait sentir davantage la misère irrémédiable de notre condition.
Contre une telle conception du monde, le jeune Socrate protestait déjà de toutes ses forces. Les systèmes cosmiques de son temps lui paraissaient insuffisants parce qu'ils ne faisaient aucune place au libre développement de l'humanité.
La différence qu'il établit entre les conditions extérieures de notre activité d'une part, et de l'autre le libre gouvernement qui la régit à l'intérieur ; enfin la barrière qu'il pose à l'exercice de la raison et la réserve qu'il recommande en présence des phénomènes qui dépassent notre portée ; les revendications comme les refus, tout est en opposition complète avec ces philosophies présomptueuses dont l'empire s'arrête au seuil de la conscience.
Socrate devait être le champion le plus intrépide et le plus original de cette liberté intérieure. Le premier
il osa dire que l'homme, lui aussi, pouvait être un objet de science, et que cette science était même la plus importante de toutes. Si, par quelque miracle, il renaissait de nos jours, son attitude serait la même. Il s'inclinerait sans doute devant la supériorité de nos sciences exactes, il étudierait curieusement leurs applications pratiques : mais il soutiendrait encore que la raison n'a pas épuisé son pouvoir quand elle a contemplé, pour ainsi dire, en arrière, l'enchaînement des faits accomplis ; qu'elle doit aussi regarder devant elle, semblable à un flambeau qui éclaire lui-même sa route, et que les progrès mêmes accomplis par l'esprit humain témoignent de son aptitude à improviser l'avenir ; qu'enfin il est possible de concevoir des règles pour guider cette marche en avant.