NOUVELLE MANIÈRE DE PÀIBE CONNAISSANCE
« reuse. . . Quand nous serons par là , il faudra bien pren- « dre toutes nos précautions. »
Frédéric ne répondait plus. Il pensait alors à Dubourg, et s'étonnait de n'en avoir aucune nouvelle. Les voyageurs étaient déjà à neuf lieues de Paris, sur une route fort belle , où il était difficile de craindre aucun accident.
Tout-à-coup le fouet bruyant d'un postillon leur annonce qu'ils sont suivis par d'autres voyageurs. Frédéric regarde , et aperçoit une petite berline qui arrive derrière eux au grand galop. Bientôt le bruit plus rapproché leur annonce qu'elle va les atteindre et ne tardera pas à les dépasser. Un nuage de poussière enveloppe les voyageurs y mais la route est trop large pour qu'ils aient besoin de se ranger. Cependant , au moment où ils s'attendent à être dépassés par la berline , elle vient frapper si rudement leur voiture, que la chaise de poste verse près d'un fossé, dans lequel M. Ménard , que la secousse a (ait sauter hors de la voiture, se laisse rouler en poussant de grands cris.
La berline s'est arrêtée. Le postillon de la chaise accable d'injures le postillon de la voiture , qu'il traite d'imbécile, d'ignorant et d'ivrogne, pour l'avoir accroché sur une route où trois voitures peuvent passer fort à l'aise. L'autre conducteur ne répond rien et se contenté de rire, ce qui augmente la eolère du postillon. Frédéric , qui n'est pas blessé , va près de M. Ménard s'informer de son état. Celui-ci a eu plus de peur que de mal ; il se tâte partout, rajuste sa perruque, et ne cesse de répéter que cette chute-là va troubler sa digestion.
Pendant ce temps, le conducteur de la berline est descendu de cheval ; après avoir parlé à la personne qu'il conduit , il s'avance le chapeau à la main vers les voyageurs , qui sont encore dans le fossé , et s'excusant de sa
maladresse , leur dit que le baron Ladislas Potoski , palatin de Rava et de Sandomir, leur fait demander la permission de venir s'informer lui-même de leur état , et leur offre tous les secours qui sont en son pouvoir.
En entendant le postillon décliner les noms et qualités du voyageur qu'il conduit , M. M énard s'empresse de sortir du fossé , et de tirer hors de son gilet un bout de jabot que sa chute a un peu chiffonné.
« Dites à votre maître que nous sommes sensibles à sa « politesse, » répond Frédéric , « mais il est inutile qu'il « se dérange; j'espère que tout ceci n'aura pas de suites « fâcheuses.
« Mais notre chaise a quelque chose de cassé , » dit M. Ménard, « et nous pourrions profiter de l'offre de « M. le palatin Pota.. . Poto..* Potiouski , pour gagner le a prochain village. »
Le précepteur n'avait pas fini de parler, que le soidisant seigneur polonais , sautant hors de sa voiture , s'avançait vers eux la main sur la hanche , et se dandinant avec beaucoup de noblesse. Frédéric lève les yeux et reconnaît Dubourg; il va partir d'un éclat de rire, quand celui-ci le prévient , et court à lui en s'écriant :
«Je ne me trompe pasl... Heureuse rencontre!... « C'est M. Frédéric deMontreville!... »
Et Dubourg se jette dans les bras de Frédéric, qui , feignant aussi la surprise, s'écrie : « Eh ! mais... vrai- « ment... c'est monsieur de... monsieur du...
« Le baron Potoski... » lui souffle tout bas Dubourg. « — C'est M. le baron Potoski ! ... »
Pendant cette reconnaissance , qui a lieu sur le bord du fossé , M. Ménard se confond en salutations , en tirant doucement Frédéric par le pan de son habit, afin de le ramener sur la grande route , lieu qui lui semble plus décent pour se faire présenter au seigneur polonais.
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Dubourg se retourne enfin du cAté de Ménard , et s'adressant à Frédéric : « Aurais-je l'honneur de voir M. le « comte votre père?» loi dit-il en adressant au précepteur le sourire le plus gracieux et le plus noble qu'il peut imaginer.
« Non , » dit Frédéric , « mais c'est un second père « pour moi. Je vous présente M. Ménard , mon ancien < précepteur. — M. Ménard ! » dit Dubourg en donnant à sa figure l'expression de l'admiration , et en regardant le précepteur comme on regardait Voltaire. «Quoi!... « c'est là M. Ménard. ». Peste! j'en ai souvent entendu « parler... Le primus inter pares des précepteurs!... « Que je serai charmé de faire sa connaissance !... Tan- « dem felix , monsieur Ménard , puisque je vous vois. »
M. Ménard n'y était plus : ce déluge d'éloges et de politesses de la part du palatin de Rava et de Sandomir le troublait et le comblait à tel point , qu'il allait , à force de saluts , rouler une seconde fois dans le fossé , si Frédéric ne l'eût arrêté à temps.
Dubourg met fin à l'embarras du pauvre Ménard en lui prenant la main , qu'il presse avec force... « Combien « vous me faites honneur, monsieur le baron ! » balbutie enfin le précepteur. Puis, s'adressant à Frédéric : « Vous « connaissez donc le seigneur Potoski? — Si je le con- « naisl » dit Frédéric en souriant; mais nous sommes « amis intimes... Ce cher Dubourg!... — Comment! Du- « bourg? » dit Ménard.
« Oui , » s'écrie vivement le prétendu baron , « c'est « le nom que je portais à Paris , où j'étais forcé de garder « le plus sévère incognito , étant chargé de la part de « mon gouvernement de missions secrètes et fort délica- « tes... — Je comprends... je comprends, » dit Ménard/ « — Mon cher Frédéric , app.elez-raoi encore Dubourg ; « c'est sous ce nom que je vous ai connu d'abord, et il
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« me sera toujours cher. • Pendant que M. Ménard s'approche de la chaise renversée, Frédéric dit bas à Dubourg : « Sais-tu bien que le moyen que tu as employé « pour me rejoindre était un peu violent ?. . . Tu as man- « que me tuer, moi et ce pauvre Ménard... — C'est la « faute de cet imbécile de postillon ; je lui avais dit de «me verser en passant près de vous; mais le coquin a « préféré vous jeter par terre. Gela me contrarie d'autant « plus, que je comptais monter dans votre voiture, et « qu'il faut au contraire que je vous offre de monter dans « la mienne , ce qui n'est pas du tout la même chose. « N'importe 1 laisse-moi dire et faire... je vois déjà qu'il « me sera facile d*en imposera ce pauvre Ménard. Mais « sois prêt à me seconder, et appuie ce que je dirai quand « cela sera nécessaire. Surtout n'oublie pas que je suis le « baron Potoski , palatin de Rava et de Sandomir. Tu as « déjà manqué tout gâter en me nommant Dubourg ; « heureusement que j'ai su réparer cela ; mais ne fais « plus de pareilles gaucheries , ou je serai forcé de voya- « ger sans toi , et je te réponds que je n'irai pas bien « loin. »
Ménard revient annoncer qu'il y a un essieu de cassé à la chaise de poste , et qu'elle ne peut être en état avant le lendemain matin.
« Eh bien I messieurs, » dit Dubourg, « vous allez me « faire le plaisir de monter dans ma berline ; nous nous « arrêterons au premier bourg , dans lequel nous couche- « rons ; et pendant ce temps, le charron de l'endroit ra- « commodera votre voiture. »
Cet arrangement étant adopté, on laisse le postillon ramener sa chaise au pas , et nos trois voyageurs montent dans la berline du baron polonais : c'était une vieille et mauvaise voiture , dont l'intérieur sale et rapiécé en divers endroits annonçait la vétusté , tandis que le coffre