‹ Soeur Anne (volume 2)Chapitre 19 sur 54 · DB TENIB LA CAISSE · texte numérisé non relu

DB TENIB LA CAISSE

Bubourg n'avait jamais été possesseur d'une somme aussi considérable que celle que Ménard venait de lui confier. En général , les jeunes gens n'ont point l'habitude de thésauriser, et Bubourg, grand amateur du jeu , des plaisirs et de la bonne chère , s'occupant du présent, oubliant le passé , et ne s'inquiétant jamais de l'avenir, n'avait pas dû connaître l'économie.

Lorsqu'il était commis dans une administration , ses appointements étaient tellement grevés , qu'il n'en tou-

chait que le tiers; et ce tiers ne durait jamais que trois jours , pendant lesquels , à la vérité , M. Dubourg menait le train d'un chef de division.

Dans la maison de banque , forcé de travailler davantage , il s'en dédommageait en se faisant apporter au bureau des déjeuners délicats ; et les cartes du limonadier et du traiteur emportaient une grande partie de la somme que le caissier lui comptait au bout du mois.

Chez le notaire, il avait contracté avec les jeunes gens de l'étude la funeste habitude de l'écarté. Alors , c'était bien pis ! le mois disparaissait dans une soirée : heureux encore lorsqu'il n'avait pas hypothéqué le saivant.

Chez son avoué , constamment en promenade avec la dame que son patron lui confiait , il avait perdu l'habitude du travail ; sans cesse en parties de plaisirs, il voulait suivre les modes , éclipser les jeunes élégants de la capitale. Alors son tailleur, son bottier et son loueur de chevaux s'étaient partagé ses revenus.

Quand la bonne tante lui envoyait de l'argent, ce n'était jamais une forte somme. L'envoi le plus considérable avait été celui des cinq cents francs, qu'il avait dû au conte de son mariage et de ses enfants , et nous avons vu l'emploi qu'il en fit.

Posséder huit mille francs 1... car la somme était à peu près complète , c'est pour Dubourg une fortune dont on ne verra pas la fin. Cette somme , il est vrai, ne lui appartient pas précisément; mais cependant il en dirigera l'emploi : il peut agir, disposer, faire la dépense qu'il lui plaira , il est certain de n'avoir aucun compte à rendre!... Il ne voudrait pas s'approprier un denier de cet argent , mais il veut en faire honneur à ceux à qui il appartient, et n'est pas fâché d'en jouir avec eux.

Dubourg commande un souper recherché qu'on sert

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aux voyageurs dans leur appartement, qui est le plus beau de l'auberge,

A la vue des mets dont la table est chargée , Frédéric s'écrie : « Mais es-tu fou , Dubourg ? » car il continue à lui donner ce nom devant M énard , qui n'en est plus surpris ; « voilà un repas pour dix personnes ! . . . — Mon cher « Frédéric , je me sens en appétit et disposé à y faire « honneur : Je gage que M. Ménard me secondera ? — « Avec infiniment de plaisir, monsieur le baron ; cette « aventure du bois m'a creusé l'estomac. — Mais tu as « mis, je parie, tous les autres voyageurs à la diète... « — Ma foi , ils mangeront ce qu'ils pourront : je crois « qu'il est naturel que nous nous dédommagions du mau- « vais repas que nous avons fait hier dans cette pauvre « auberge... t- Je suis bien de Favis de M. le baron; « nous avons vraiment besoin de nous restaurer. — « Mais... — Eh 1 que diable !... veux-tu que nous voya- « gions comme des loups ? que nous mangions à table « d'hôte comme de misérables piétons?... Il faut tenir « son rang, mon ami , et je sens que mon estomac n'est « point disposé à déroger-. — M. le baron parle sage- « ment ; il faut tenir son rang, » dit Ménard en acceptant une aile de chapon au gros sel que lui présente Dubourg ; « vous savez , monsieur Frédéric , que c'est le désir de « M. le comte , votre père.

« — Oui , mon ami , » reprend Dubourg en se versant du vin le plus vieux que renfermait la cave de l'auberge ; « je pense , moi , que tu dois obéir au comte ton père ; « et , ma foi , tout bien Considéré , je ne vois pas pour- « quoi je garderais plus longtemps l'incognito : me voilà « déjà loin de Paris... C'est fini ! je reprends mes titres, « et je veux qu'on me rende les honneurs qui me sont « dus !

« — Ah I Dubourg ! Dubourg I ... tu nous feras encore

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« quelque folie , » dit tout bas Frédéric à son ami ; mais celui-ci ne l'écoute plus : il a la tête montée ; il ne s'est jamais senti si joyeux. Il se verse force rasades, tandis que Ménard sert avec volupté d'une croûte aux champignons, dont le fumet flatte agréablement son odorat.

« Que pensez-vous de mon projet , monsieur Ménard ? « — Vous savez , monsieur le baron , que cela fut tou- « jours mon désir. — C'est dit!... je suis baron, pala- « tin , etc. et nous allons le prouver partout où nous « passerons... — Certes, monsieur le baron , on vous re- « connaîtra toujours à la noblesse de vos manières... — «Bravo, monsieur Ménard I voilà ce qui s'appelle un « convive ! Mais , pour Frédéric , il est indigne de s'as- « seoir à notre table... Encore un peu de ce lièvre, mon- « sieur Ménard? — Volontiers, monsieur le baron... — « Il faut être philosophe... quand on ne peut pas faire « autrement... mais la bonne philosophie consiste à jouir « de la vie , à s'amuser quand on en trouve l'occasion... « Horace a dit : Dulce estdesipere m locof N'est-il pag* « vrai, monsieur Ménard? — Oui , monsieur le baron ; « mais Juvénal recommande un rare usage des voluptés : « Foluptates commendat rariorusus. — C'est que Ju- « vénal avait probablement un mauvais estomac. — Ce « serait bien possible, monsieur le baron. • — Encore un « coup , monsieur Ménard : A la mémoire d'Ànacréon , « d'Épicure, d'Horace, et de tous les bons vivants... — « Nous oublions Lucullus , monsieur le baron. — C'est « juste : encore une rasade pour Lucullus. »

À force de boire à la mémoire des anciens , les deux convives commençaient à perdre celle du présent, et Dubourg s'écrie en se levant de table : « Ma foi , je défie « tous les palatins de Rava , de Cracovie et de Krapach, « de faire un meilleur souper 1...

« — Prends donc garde à ce que tu fais, maudit ba-

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« vard 1 » dit tout bas Frédéric. « — Sois donc tranquille,» reprend Dubourg en criaat un peu plus fort , « je te dis « que je réponds de tout... et que le papa Méoard est un o homme que j'estime, que j'aime, et auquel je fermerai « les yeux avec des faisans ou des truffes. »

Heureusement qu'alors Ménard n'entendait plus que fort confusément ce qui se disait autour de lui. Se sentant étourdi par les fréquentes libations qu'il a faites avec son noble convive , il s'est levé de table pour gagner sa chambre. Il marche en côtoyant les murailles , et arrive à son lit , qu'il a recommandé de faire très bas. Il se couche fort satisfait du repas qu'il vient de faire , et de la manière avec laquelle le baron fait les honneurs d'une table ; il pense qu'il a eu une excellente idée en lui confiant le soin de la dépense, car il n'aurait point osé commander un repas aussi délicat, et il prévoit que le baron , qui parait gourmand et gourmet, leur fera faire constamment une chère de grand seigneur, puisqu'il renonce à garder l'incognito. Bref, Ménard est enchanté de leur compagnon de route, et il s'endort en réfléchissant aux honneurs et aux plaisirs que ce voyage va lui procurer. Le lendemain de ce souper, Frédéric veut un peu parler raison à Dubourg. * Veux-tu reprendre la caisse ? » lui dit celui ci, « prends , agis, ordonne, tu es le maître 1 « Mais , toujours livré à tes rêveries mélancoliques , tu « nous feras faire de méchants repas ; et , quand on « voyage pour son plaisir, il me semble que c'est une « partie fort essentielle à soigner. — Mais, du moins , « sois raisonnable 1... — Eh! n'es-tu pas bien à plaindre « d'avoir près de toi deux hommes qui t'égayent , l'un « par son esprit, l'autre par la manière dont il fait dis- « paraître un perdreau 1 — Mais pourquoi cette idée de « faire maintenant le seigneur devant tout le monde?... « — Parce que nous nous amuserons davantage. D'ail-

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« leurs tu es comte ; pour voyager en égal avec toi , il « faut au moins que je sois baron. — Mais ta caisse ira « bien plus vite... — Bon ! nous n'en verrons pas la fin « de longtemps; et puis alors tu as un père , et j'ai une « tante!... — Oui, je te conseille de compter dessus ! — « D'ailleurs, tu vois bien que ton Mentor m'approuve. « — Parbleu ! tu le grises , il ne sait plus ce qu'il dit. — « Sois tranquille , je réponds de tout. »

Nos voyageurs se remettent en route. Les cbevaux , qui appartiennent à Frédéric, sont menés comme le vent. Ménard est un peu étourdi de cette manière de voyager, mais il se dit : « Les grands seigneurs vont toujours ven- « tre à terre, » et il se retient à la portière pour ne point tomber.

Dans toutes les auberges, on s'empresse de les traiter en seigneurs. Toujours les plus belles chambres, les meilleurs mets , le vin le plus vieux. Et Ménard est ravi , enchanté, parce qu'il croit que M. le baron a joint ses quinze mille francs à la somme qu'il lui a donnée , et qu'il le juge trop grand , trop généreux , pour s'occuper de la différence de leur mise de fonds.

Nos voyageurs arrivent ainsi à Lyon, ne s'étant arrêtés en route que pour admirer quelques sites , et pour donner à leurs chevaux le temps de souffler. Mais dans cette dernière ville ils doivent passer quelques jours. Le jeune Montreville est bien aise de la visiter, d'en connaître les environs, d'aller admirer les bords du Rhône ; et ses deux compagnons consentent avec plaisir à s'arrêter quelque temps dans une ville où ils pourront faire aussi bonne chère qu'à Paris.

Nos voyageurs sont descendus dans l'un des meilleurs hôtels de la ville. Le bruit que fait Dubourg, la tournure distinguée de Frédéric , et le soin que M. Ménard a de dire partout : « Vous avez l'honneur de loger M. le baron

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« Potoski , palatin de Bava , et le jeune comte de Montre- « ville , » attirent tous les égards , toutes les attentions aux deux jeunes voyageurs , qui paraissent disposés à faire beaucoup de dépenses , ce qui , dans un hôtel , est la meilleure recommandation.

Les trois voyageurs occupent un superbe appartement an premier. Ils se font servir chez eux ; il leur faut la chère la plus délicate. C'est Dubourg qui commande tout ; Frédéric ne se mêle d'aucun détail ; il se contente de répéter à son ami : « Prends garde à ce que tu fois. » Mais celui-ci lui répond : « Sois donc tranquille ! » avec une telle assurance , que le jeune comte finit par laisser faire Dubourg sans lui adresser de représentations.

Quant à Ménard , il est plus que jamais enthousiasmé du baron , qui lui fait mener une vie si agréable. Frédéric sort seul pour aller se promener sur les bords du Rhône; séduit par les sites enchanteurs qu'il aperçoit, il ne revient quelquefois à l'hôtel que le soir ou le lendemain. Dubourg , qui , ainsi que ces menteurs qui finissent par croire eux-mêmes leur fourberie, s'est tellement identifié avec son personnage , qu'il donnerait un soufflet à quiconque douterait de son rang , Dubourg se plaît , pendant l'absence de son ami , à étaler son faste dans la ville.

Le bras nonchalamment appuyé sur celui de Ménard , qui , le chapeau posé en arrière , pour mieux voir et être vu, se tient bien raide , marche avec beaucoup de précision , et tâche de prendre un air à la fois noble et gracieux quand il sort avec M. le baron , Dubourg va se promener dans toute la ville , la tête coiffée d'un grand chapeau à trois cornes , doublé d'une plume noire et orné d'une ganse d'acier, qu'il pose sur sa tète comme il a vu se coiffer les marquis de Molière. A la vérité, le reste du costume ne répond pas au chapeau ; mais on ne porte

plus d'habits brodés pour se promener dans les rues , et Dubourg s'est contenté de faire mettre des glands d'argent à ses bottes à la hussarde, trouvant que cela a quelque chose de polonais. Il laisse son habit ouvert , parce que cela donne plus d'abandon , et se sert , pour regarder, d'un énorme lorgnon pendu à son cou par un ruban rose.

La mise singulière de Dubourg attire toqs les regards. Les uns le prennent pour un Anglais, les autres pour un Russe , ou un Prussien ; mais lorsque quelques curieux s'arrêtent et sourient en le regardant, Dubourg leur lance un coup d'œil qui leur ôte l'envie de rire à ses dépens, et donne à penser que l'étranger, quoiqu'il soit , n'est pas d'humeur à souffrir qu'on se moque de lui,

Cependant, pour peu que l'on marche quelque temps auprès de nos deux voyageurs , on ne tarde pas à savoir quel est ce monsieur en chapeau à plumet , qui se dandine si agréablement en faisant usage de son lorgnon, car M, Ménard parle très haut, surtout lorsqu'il s'aperçoit qu'on Je remarque, et il ne manque pas alors, en s'adressantà son compagnon , d'appuyer sur : M. le baron Pptoski , M. le palatin ; il va quelquefois jusqu'à monseigneur de Rava et de Sandomir.

Depuis huit jours ils habitent Lyon. Frédéric ne se lasse point de visiter les délicieux environs de cette ville ; mais Dubourg commence à se lasser de se faire voir dans toutes les promenades, le bras appuyé sur celui de Ménard. Ils ont visité tous les endroits publics , tous les spectacles , tous les cafés ; partout Dubourg a fait le seigneur, et Ménard le compère , sans s'en douter , car le pauvre précepteur est de la meilleure foi , et se trouve fort honoré de se promener ainsi avec le noble ami de son élève, qui sait lui faire à propos quelque, citation.

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et l'étourdit du réeit de ses voyages dans les quatre parties du monde.

Depuis quelques jours Dubourg presse Frédéric de quitter Lyon , et celui-ci remet sans cesse leur départ au lendemain , lorsqu'un matin Dubourg reçoit une lettre qui lui ôte toute envie de partir.

Cette lettre est adressée à M. le baron Potoski , seigneur polonais. Dubourg relit deux fois la suscription. Qui peut lui écrire... lui donner ce nom ?... Il demande à son bôtesse qui a apporté cette lettre. C'est , lui dit-on , un domestique à livrée qui a bien recommandé qu'on 1$ remît à M. le baron lui-même.

Dubourg se hâte de rompre le cachet et lit le billet suivant : « M. le baron Potoski est invité à venir passer « Ja soirée chez^ madame la marquise de Versac, qui sera « charmée de posséder quelquefois le noble étranger, « pendant le séjour qu'il fera dans cette ville. »

L'adresse de la marquise est au bas du billet que Dubourg relit plusieurs fois , et qui répand dans son appartement une odeur de musc et d'ambre.

« Diable !... » se dit Dubourg, « une invitation d'une « marquise ! . . . C'est assez flatteur 1 . . . Mais comment sait- < elle?... Ah ! parbleu ! on est bientôt connu quand on « vit d'une certaine façon. D'ailleurs , depuit huit jours « que je me promène avec Ménard , comme un ours « blanc , on doit commencer à parler de moi dans la « ville... »

Dubourg fait appeler de nouveau son hôtesse , et lui demande si elle connaît madame la marquise de Versac. « La marquise de Versac? je ne la connais pas person- « nettement , monsieur, mais beaucoup de nom. Cette « famille est une des plus anciennes et des plus riches de * cette ville , et je sais que madame la marquise a une

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« maison de campagne magnifique sur les bords du « Rhône , à quatre lieues de la ville. »

Dubourg n'en demande pas davantage ; il est enchanté. Il congédie son hôtesse , et se promène dans son appartement en se disant : « Certainement , je me rendrai à « l'invitation de madame la marquise... c'est uue con- « naissance qui ne peut que m' être fort agréable. . . et que « sait-on ?... peut-être trouverai-je là quelque baronne , « quelque vicomtesse , à qui je tournerai la tête ! qui « m'épousera, qui me donnera des terres... des chà- « teaux !... eh I eh ! qu'y aurait-il là d'étonnant ? je suis «jeune... je ne suis pas mal... j'ai une certaine tour- « nure... qui probablement aura séduit madame la mar- « quisede Versac... Eh mais... si elle-même... Ah 1 j'ai « oublié de demander à mon hôtesse... »

Dubourg sonne de nouveau. L'hôtesse arrive. « Par- « don , ma chère hôtesse, » lui dit-il, «j'ai des motifs « pour désirer savoir si madame la marquise de Yersac « est mariée. »

«Elle doit être encore veuve, monsieur, » répond l'hôtesse ; « car il n'y a que trois ans que M. de Yersac « est mort : depuis ce temps , je n'ai pas entendu dire... « — C'est bien, c'est fort bien, madame, » dit Dubourg en renvoyant son hôtesse: et il sautille dans son appartement, et va se mirer devant les glaces, en répétant :

« Elle est veuve 1... il n'y a point de doute qu'elle est « encore veuve , sans quoi l'invitation serait au nom de « son mari ; or donc ceci devient fort intéressant : une «jeune veuve fort riche, qui a une magnifique maison « de campagne... et qui m'écrit qu'elle sera charmée de «me posséder!... car il y a cela... Relisons encore: « oui , charmée de me posséder. Il me semble que c'est « presque une déclaration... Tu me posséderas , femme

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